Quand l'agent des services secrets l'a repéré dans le bar, ils ont su tous les deux que c'était fini, après des décennies de traque.

par Simone Di Meo | 4 décembre 2015

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L’in­­signe du SISMI

Quand l’agent du SISMI – Servi­­zio Infor­­ma­­zioni e Sicu­­rezza Mili­­tare, le service secret italien, réformé en 2007 – entre dans ce bar de Caso­­ria comme chaque matin, le barman ne lui adresse pas un mot. Étrange, se dit-il. Après un bref coup d’œil à sa montre, il passe commande. « Comme d’ha­­bi­­tude, merci. »

Appuyé au même comp­­toir, un autre homme attend son café. Le 007 l’ob­­serve furti­­ve­­ment. L’in­­connu pose péni­­ble­­ment le bras droit sur le zinc en s’ai­­dant de l’autre main. Et lui retourne le coup d’œil. Ils se tournent en même temps, s’exa­­minent un long moment. Et ils sourient tous les deux, tandis que la tasse de café monte lente­­ment jusqu’à leurs lèvres. L’agent des services secrets l’a reconnu. Cela fait des années qu’il suit sa trace. Mais ce jour-là, hors de ques­­tion de sortir les menottes.

« Il était clai­­re­­ment protégé par des gorilles armés », me raconte aujourd’­­hui le person­­nage prin­­ci­­pal de cette rencontre, désor­­mais à la retraite. « Il aurait suffi que je mette la main à la poche pour me retrou­­ver criblé de balles. »

Un fantôme

Au milieu des années 1980, le fantôme de Pasquale Scotti plane sur les banlieues nord de Naples. Il est le chef des assas­­sins de la Nouvelle Camorra orga­­ni­­sée (NCO) de Raffaele Cutolo et le gardien du pacte entre le parti centriste de la Démo­­cra­­tie chré­­tienne et la Camorra pour la libé­­ra­­tion du conseiller régio­­nal contro­­versé Ciro Cirillo, retenu en otage par les Brigades rouges dans le garage de sa villa à Torre del Greco, le 27 avril 1981. Blessé en 1983 lors d’un furieux affron­­te­­ment armé avec la police, qui lui a coûté son arres­­ta­­tion et la para­­ly­­sie presque totale du bras droit, Scotti s’évade le 23 décembre 1984 de l’hô­­pi­­tal de Caserta, en descen­­dant trois étages à l’aide d’une corde de draps noués.

Un chro­­niqueur de l’époque, en mention­­nant cette prouesse acro­­ba­­tique, écrit que l’ange gardien du mafieux portait certai­­ne­­ment un uniforme. Et il n’a proba­­ble­­ment pas tort. Pendant 31 ans, Pasquale Scotti a été un fantôme. On a tissé de nombreuses légendes à son sujet –comme celle de son surnom, « Pasqua­­lino le collier » à cause d’un diadème de 500 millions de lires offert à la femme de son boss Don Raffaele. Portrait-robot, signa­­le­­ments, fausses pistes. Pendant 31 ans, il a cara­­colé en tête de la liste des fugi­­tifs les plus dange­­reux iden­­ti­­fiés par le minis­­tère de l’In­­té­­rieur italien.

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Pasquale Scotti
À gauche dans les années 1980, à droite sur un portrait-robot récent

Le 26 mai dernier, la longue cavale de Pasquale Scotti prend fin. Les enquê­­teurs l’ont débusqué à Recife, au Brésil, où il avait adopté l’iden­­tité risible d’un certain Fran­­cisco Visconti De Castro, marié à une femme avec laquelle il a eu deux enfants. Une vie normale, paisible. De quoi incom­­mo­­der Hannah Arendt et sa bana­­lité du mal. C’est peut-être ce qu’il a pensé lui-même, puisqu’au moment de son arres­­ta­­tion ses premières paroles ont été : « C’est moi, vous m’avez eu. Mais Pasquale Scotti n’existe plus, il est mort dans les années 1980. » Un mois après cette capture, le boss est encore entre les murs d’une prison brési­­lienne dans l’at­­tente de son extra­­­di­­tion, qui va s’avé­­rer pour le moins compliquée.

En Italie, il doit purger une peine de perpé­­tuité pour le meurtre de Giovanna Mata­­razzo, surnom­­mée Dolly Peach. Giovanna était l’amante de Vincenzo Casillo, le numéro deux de la NCO qui se bala­­dait dans tout Rome (et toute l’Ita­­lie) avec la carte du SISMI en poche. La femme a été tuée et enter­­rée dans du béton à proxi­­mité d’un pont, à la péri­­phé­­rie d’Acerra. Danseuse de boîte de nuit, proprié­­taire d’un loft à Grenoble et d’une villa à Prima­­valle, Giovanna en savait trop. Les hommes de Scotti l’ont captu­­rée, tortu­­rée et exécu­­tée froi­­de­­ment de deux balles dans la tête. Sur les rushs des camé­­ras de surveillance, lors de son inter­­­ro­­ga­­tion, Scotti affirme être resté en Amérique du Sud pendant 28 années d’af­­fi­­lée. Avoir refait sa vie et avoir aban­­donné toute acti­­vité illé­­gale. Dit-il la vérité ?

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Hamma­­met, en Tuni­­sie
Crédits : nachoua.com

Cette enquête, basée sur des témoi­­gnages directs et des trac­­ta­­tions demeu­­rées secrètes jusqu’ici, cherche à racon­­ter ce qui n’est pas encore offi­­ciel et à éluci­­der le mystère des dernières années de cavale. Celles que Scotti a passées dans une énorme villa de Hamma­­met, en Tuni­­sie, proté­­gée par de nombreux chiens de garde et camé­­ras, à quelques dizaines de mètres de la dernière demeure de Bettino Craxi – person­­na­­lité du PS italien mis en cause dans plusieurs affaires lors de l’opé­­ra­­tion « Mains propres », dans les années 1990.

Le truand est resté là-bas jusqu’à l’ex­­plo­­sion du prin­­temps arabe quand il a perdu l’ap­­pui du régime de Ben Ali, l’ex-président qui avait desti­­tué Bour­­ghiba par un coup d’État « protégé » par le gouver­­ne­­ment italien et le SISMI en 1987. On le voit, le SISMI revient souvent dans cette histoire. Les légendes ont fleuri autour de sa fuite. Est-il mort ? S’est-il retiré dans un couvent ? A-t-il changé de visage ? Est-il protégé par des appa­­reils déviés de l’État ?

À la table des agents arrive une bouteille de cham­­pagne.

Tout était vrai et tout pouvait être faux. Le véri­­table revi­­re­­ment advient seule­­ment quelques années après sa reten­­tis­­sante évasion, quand son portrait-robot appa­­raît enfin dans la liste des trente crimi­­nels les plus dange­­reux d’Ita­­lie. Et ceci grâce à un groupe de poli­­ciers au nez fin qui n’ont jamais cru à la mort du boss. Tous, ou presque, paie­­ront cher leur téna­­cité.

Le mouchard et le cham­­pagne

La phase deux de cette traque a une date bien précise : 2007. Cette année-là, alors que le crimi­­nel manque à l’ap­­pel depuis plus de vingt ans, un mouchard des services d’in­­ves­­ti­­ga­­tion anti­­ma­­fia de Naples enre­­gistre une étrange conver­­sa­­tion dans le bureau d’un notaire de la ville. Giuseppe Scotti est le frère de Pasquale. Il est assis devant le notaire et discute de la répar­­ti­­tion de l’hé­­ri­­tage. Il mentionne aussi la part de Pasquale. « On ne touche pas à ses trois appar­­te­­ments », s’ex­­clame-t-il. Le notaire n’ajoute rien. Il reste à dispo­­si­­tion du client. Et prépare le docu­­ment à signer. C’est la preuve que le crimi­­nel est encore en vie. Il est rare que les fantômes s’oc­­cupent des actes nota­­riés pour les trans­­ferts de propriété. Et Giuseppe Scotti n’est pas homme à céder au senti­­men­­ta­­lisme. Les services d’in­­ves­­ti­­ga­­tion anti­­ma­­fia commencent alors à le cher­­cher avec plus de convic­­tion. Ils ouvrent un dossier rebap­­tisé « Écosse ».

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L’an­­nonce de la mort de Giuseppe Scotti en 2008

Huit hommes plus le chef suivent l’ombre du frère en France et en Espagne. Ils sont convain­­cus qu’un jour ou l’autre Pasquale et lui se rencon­­tre­­ront. Par pur hasard, ils découvrent que Giuseppe a réservé une croi­­sière en Médi­­ter­­ra­­née avec sa femme : dans les étapes au programme figure aussi Tunis.

Les neuf flics – dont l’agent qui l’a arrêté en 1983 en lui bles­­sant le bras – décident de le suivre. Ils réservent trois cabines. C’est le Parquet de Naples qui paye l’ad­­di­­tion, à Rome, on ne veut rien dépen­­ser. Quelques heures avant d’ac­­cos­­ter et de commen­­cer la fila­­ture, l’im­­pro­­bable se produit. À la table des agents de la DIA (Dire­­zione Inves­­ti­­ga­­tiva Anti­­ma­­fia) arrive une bouteille de cham­­pagne. Accom­­pa­­gnée d’un billet : « Bonnes vacances », signé Pasquale.

~

L’opé­­ra­­tion a raté, mais les poli­­ciers ne jettent pas l’éponge. Ils prennent en fila­­ture Giuseppe Scotti dans toute la ville à bord d’un bus. L’homme est sur ses gardes. Il semble en attente d’un contact. Quelque chose ne va pas. Après une petite heure, vingt poli­­ciers tuni­­siens encerclent le groupe d’Ita­­liens, l’arme au poing. Ils soutiennent qu’ils ne peuvent enquê­­ter sur le sol tuni­­sien sans auto­­ri­­sa­­tion, mais c’est clai­­re­­ment un prétexte pour les neutra­­li­­ser. Les Italiens sont impuis­­sants. Ils tentent d’ex­­pliquer qu’ils ne sont que de simples touristes, en vain.

Pour éviter les ennuis, ils se replient. Ils retournent à bord du bateau et commencent à recol­­ler les morceaux. Giuseppe Scotti a mis les voiles. Et on ne saura jamais à qui il a donné rendez-vous sur une des places les plus bondées de la capi­­tale. Qui protège le fugi­­tif à Tunis ? Qui le prévient des recherches ? Que le boss soit en vie est main­­te­­nant plus qu’une simple hypo­­thèse. Mais le jeu est devenu dange­­reux et il faut faire atten­­tion. Scotti et les secrets de l’en­­lè­­ve­­ment de Ciro Cirillo sont comme un câble haute tension. Qui y touche en meurt. Le dernier qui s’y est essayé a été criblé de balles place Nicola Amore, en plein dans le centre histo­­rique de Naples. Il s’ap­­pe­­lait Anto­­nio Amma­­turo et était le chef de la Squa­­dra mobile napo­­li­­taine (l’équi­­valent de la BAC française).

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La place Nicola Amore, en 1938

Le prochain café

Pasquale est rusé. Habile. Et riche. Il peut comp­­ter sur des appuis insoupçon­­nés qui lui procurent de faux papiers, des planques sûres et des lais­­sez-passer. C’est aussi un homme chan­­ceux. Très, très chan­­ceux. Car le chef de la DIA qui le traque sans relâche, passé entre-temps à la tête de l’AISI (Agen­­zia infor­­ma­­zioni e sicu­­rezza interna, les services de rensei­­gne­­ment inté­­rieur italiens) de Naples, est mis à la porte à cause d’un dossier fantôme confec­­tionné avec l’aide de deux jour­­na­­listes napo­­li­­taines. Il s’ap­­pelle Adolfo Grauso, et c’est un inves­­ti­­ga­­teur à l’an­­cienne qui s’est fait la main dans la police aux fron­­tières. Un jour­­nal local insi­­nue que dans les services secrets napo­­li­­tains, au lieu de travailler on se gave de mozza­­rella et de jambon cru. Et, pour rendre le message un peu plus clair, des photos de Grauso et de son colla­­bo­­ra­­teur sont publiées – ce qui ruine leur anony­­mat.

Le mafieux de Caso­­ria est devenu un paisible entre­­pre­­neur nommé Fran­­cisco Visconti De Castro.

Au sommet des services secrets romains, qui avaient de quoi s’inquié­­ter des enquêtes de Palerme sur « Face de monstre » – alias Giovanni Aiello, ex-poli­­cier devenu tueur à gages pour la mafia sici­­lienne – et des ombres qui planent sur la dispa­­ri­­tion de l’agenda rouge de Paolo Borsel­­lino (défunt juge anti­­ma­­fia), on est agacé par ce faux scoop et ils trans­­fèrent Grauso sans pour­­par­­lers. Sans même appro­­fon­­dir ce qui est écrit dans l’ar­­ticle. Mais l’im­­por­­tant était peut-être d’éloi­­gner le flic. Et avec Grauso sont mutés égale­­ment ses plus fidèles colla­­bo­­ra­­teurs.

Tous ceux qui aux côtés de leur « chef » travaillaient sur la fila­­ture de Scotti. La piste « Écosse » est fermée, morte et enter­­rée pour toujours. Tout comme la bonne âme de Dolly Peach. Par chance, les hommes de la Squa­­dra mobile entrent en scène. Ils héritent du dossier et reprennent la piste de Scotti où l’avait lais­­sée Grauso et ses limiers. Ils repartent des vieilles photos de « O’Col­­lier », des portraits-robots, des déve­­lop­­pe­­ments de la police scien­­ti­­fique. L’objec­­tif est toujours le même : Hamma­­met.

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À peine les agents ont-ils mis le pied à Tunis qu’ils sont à nouveau mena­­cés par leurs collègues nord-afri­­cains. Cette fois en pire. Les poli­­ciers tuni­­siens ont des mitraillettes. Les Napo­­li­­tains craignent pour leur vie et retournent bredouille à la maison. Il est clair qu’un appa­­reil d’État protège Pasquale Scotti. L’ar­­ri­­vée de l’in­­sur­­rec­­tion dans toute l’Afrique du Nord a changé complè­­te­­ment les cartes. Et de même la stra­­té­­gie de la capture.

La Squa­­dra mobile devra tenter sa chance à nouveau au Brésil, où le mafieux de Caso­­ria est devenu un paisible entre­­pre­­neur nommé Fran­­cisco Visconti De Castro. Les poli­­ciers le surprennent dans un bar, après son petit-déjeu­­ner. Mais cette fois, pas de gardes du corps armés, comme cet autre matin à Caso­­ria. Et ce vieil agent du SISMI qui s’était retrouvé à quelques centi­­mètres du fugi­­tif, quand il a appris l’ar­­res­­ta­­tion, ne pût que lui conseiller de faire atten­­tion au prochain café. Car ce pour­­rait bien être le dernier.

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Pasquale Scotti les menottes aux poignets

Traduit de l’ita­­lien par Joe Zerbib d’après l’ar­­ticle « O’Col­­lier: l’ul­­timo lati­­tante », paru dans infor­­mant. Couver­­ture : Vue de Naples. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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