par sparsifail | 15 février 2016

Écosse

« Il ressemble à un vieil écureuil qu’on aurait croisé avec le lion du Magi­­cien d’Oz. » On en avait peu dit jusqu’ici. Seul le marmon­­ne­­ment du poste de télé­­vi­­sion rompait le silence qui régnait dans le pub. C’était un pub terne aux tapis élimés, une clien­­tèle morose. Le type d’éta­­blis­­se­­ment qui semble perdu dans les ruelles aban­­don­­nées et les sous-sols glauques des villes, le genre de pub qui n’est rempli que de foies en mauvaise santé et d’amer­­tume. « Cet imbé­­cile prétend qu’il est de descen­­dance écos­­saise, mais ce qu’il veut c’est détruire notre campagne pour construire des terrains de golf BCBG. Et il conti­­nue de dire des choses stupides sur les musul­­mans et les Mexi­­cains. »

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Le golf de Trump en Écosse
Crédits : Trump Inter­­na­­tio­­nal Golf Links

Le vieil homme qui venait de parler était un habi­­tué : toujours à moitié ivre, plis­­sant ses yeux éteints, inva­­ria­­ble­­ment ignoré par les autres clients à peine conscients autour de lui. Mais cette fois, peut-être, ce qu’il disait était juste. Les deux amis qui m’avaient rejoint pour boire un verre ont esquissé un sourire – la descrip­­tion faite par le vieil homme avait fait mouche. « Je pense qu’il a raison – il a l’air ridi­­cule, il est raciste et abso­­lu­­ment pas écos­­sais. » « Oui, je suis d’ac­­cord, mais nous pour­­rions regret­­ter notre animo­­sité envers lui s’il devait, Dieu nous en garde, deve­­nir président. » Ils parlaient, bien évidem­­ment, de Donald Trump. On lui a récem­­ment retiré sa fonc­­tion d’am­­bas­­sa­­deur d’af­­faires, un titre hono­­ri­­fique remis par l’uni­­ver­­sité Robert Gordon, et quelques commen­­ta­­teurs font pres­­sion pour l’in­­ter­­dire de séjour au Royaume-Uni. Je me suis risqué : « Diffi­­cile de comprendre comment un homme comme lui pour­­rait deve­­nir président des États-Unis. Il y a peut-être quelque chose qui nous échappe. Il n’est sans doute pas aussi stupide qu’il en a l’air. » « Impos­­sible. C’est une sanc­­tion bien méri­­tée pour un type qui est aussi proche de l’Écosse qu’une diète médi­­ter­­ra­­néenne », a répondu l’un de mes amis.


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Trump prend la pose
Crédits : Trump Inter­­na­­tio­­nal Golf Links

L’his­­toire de Trump avec l’Écosse est longue et labo­­rieuse. Sa mère est née en Écosse sur l’île loin­­taine de Lewis, elle parlait le gaélique. Elle a ensuite émigré aux États-Unis dans les années 1930. En 2008, après sa première visite à Lewis, Trump a reven­­diqué cet héri­­tage. Bien sûr, ce senti­­ment d’ap­­par­­te­­nance buco­­lique s’est rapi­­de­­ment trans­­formé en lourdes pres­­sions lorsque Trump a commencé à détruire les sites proté­­gés de l’Aber­­deen­­shire pour construire un terrain de golf flam­­bant neuf. Le grogne­­ment de Trump se faisait entendre depuis le grand écran de télé­­vi­­sion du pub et les habi­­tants du coin, plutôt sobres, ont commencé à murmu­­rer des propos impo­­lis.

C’était, sans doute, l’heure la plus bruyante dans le pub ce jour-là. Le bulle­­tin d’in­­for­­ma­­tions a conti­­nué d’égrai­­ner les mauvaises nouvelles : les emplois promis en vain, les gens de la région humi­­liés et bafoués, les mensonges à propos de la protec­­tion de la côte sauvage. Les actions de Trump ont abouti à plusieurs confron­­ta­­tions légales entre son empire et le gouver­­ne­­ment, ce qui n’a eu pour seul effet que d’ac­­cen­­tuer les rancœurs contre lui. Aussi, quand il a prononcé en décembre dernier des commen­­taires contro­­ver­­sés sur l’im­­mi­­gra­­tion, la nouvelle Premier ministre d’Écosse, Nicola Stur­­geon, l’a rayé de son agenda et a critiqué ses opinions avec une aisance décon­­cer­­tante. Cela a été tout aussi facile pour l’ex-Premier ministre Alex Salmond, un de ses anciens adver­­saires, de le quali­­fier de « loser ». « Il est soi-disant furieux contre l’Écosse », ai-je ajouté. « Nous lui avons retiré ses distinc­­tions, l’avons inju­­rié, et nous sommes en train d’en­­vi­­sa­­ger de lui inter­­­dire de débarquer sur nos côtes. » « Oui, je sais », a répondu mon ami. « J’ai vu qu’il avait écrit un édito dans le Press and Jour­­nal pour exhor­­ter l’Écosse à se montrer recon­­nais­­sante envers ses inves­­tis­­se­­ments, au lieu de céder au poli­­tique­­ment correct. » Le bulle­­tin d’in­­for­­ma­­tions touchait à sa fin, et le silence est retombé sur le pub, qui retrou­­vait sa vieille torpeur lugubre. Nous étions tombés d’ac­­cord sur une chose : l’his­­toire d’amour entre Trump et l’Écosse n’était qu’une décla­­ra­­tion à but lucra­­tif. Nous étions par consé­quent inquiets du dénoue­­ment des élec­­tions améri­­caines. Quand nous nous sommes levés pour partir, l’homme au comp­­toir s’est tourné vers nous et, avec un geste récon­­for­­tant, a murmuré : « Vous savez, c’est une grande farce ce Trump. Il ne passera jamais. » Nous avons tous réflé­­chi un instant, en évitant son regard gauche fixé sur nous, jusqu’à ce que mon ami, près de la porte, réponde : « Espé­­rons que cette farce ne se trans­­for­­mera pas en tragé­­die. » Matthew Brem­­ner

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Crédits : trump­­do­­nald.org

Liban

Pour beau­­coup de réfu­­giés syriens, les complexi­­tés de la course à l’in­­ves­­ti­­ture répu­­bli­­caine améri­­caine sont tout aussi fasci­­nantes que les règles du rugby à 13 le sont pour les habi­­tants de l’Iowa. Mais Donald J. Trump ne serait pas Donald J. Trump s’il ne déte­­nait pas un pouvoir excep­­tion­­nel pour faire les gros titres des jour­­naux, même dans une région où l’évo­­ca­­tion des noms de Rubio, Cruz et Carson provoque au mieux un haus­­se­­ment d’épaule confus (Bush, pour des raisons évidentes, béné­­fi­­cie de plus de renom). Étant donné que Donald Trump a réussi cette prouesse en atti­­sant les craintes des musul­­mans et parti­­cu­­liè­­re­­ment des Syriens, il n’est pas éton­­nant que les réac­­tions à Beyrouth, capi­­tale du Liban et terre d’ac­­cueil de milliers de réfu­­giés Syriens, passent du regard décon­­certé au franc dégoût. « Il est haï par tout le monde », marmonne Ahmed Bashir, 23 ans, en secouant la tête et en soupi­­rant après avoir entendu le nom de Trump dans une artère commerçante de l’ouest de Beyrouth. Pour lui, Donald Trump incarne le racisme et la haine. Il semble contre­­dire tous les idéaux que les États-Unis défendent, encore plus lorsqu’il a appelé à inter­­­dire l’en­­trée des musul­­mans aux USA, discours repris en une par beau­­coup de jour­­naux arabes. « Arabes et musul­­mans ne sont pas tous pareils. Beau­­coup de musul­­mans vivent aux États-Unis, des musul­­mans qui ont accom­­pli beau­­coup de choses là-bas. » Bashir conti­­nue : « Je pense qui si jamais il est élu président, ce sera une grave erreur pour les États-Unis. »

« Ce Trump est un exemple de stupi­­dité », m’écrit un Syrien qui a réussi à obte­­nir l’asile aux États-Unis.

Pour les Syriens qui ont fui cinq années de carnage et de destruc­­tion, l’idée qu’on pour­­rait leur refu­­ser l’ac­­cueil à cause de leurs croyances ou de leur natio­­na­­lité est tout aussi absurde qu’elle est terri­­fiante. L’image des Syriens, que Trump dépeint comme un poten­­tiel « cheval de Troie », semble tota­­le­­ment étrange vue depuis le Liban, un pays d’en­­vi­­ron quatre millions d’ha­­bi­­tants qui a accueilli un peu plus d’un million de réfu­­giés. Les États-Unis, qui en compte 320 millions, n’en a accepté seule­­ment que quelques milliers. Zeina, une tren­­te­­naire syrienne qui vit à Beyrouth, affirme que le point de vue de Trump est « ridi­­cule et infect » et que ses propo­­si­­tions sont « racistes, igno­­rantes et inhu­­maines ». « Je pense qu’il ne comprend pas ce qui se passe dans le monde et qu’il ne se sent pas assez concerné pour en apprendre plus. » Zeina ajoute : « Il s’adresse à des fana­­tiques qui pensent comme lui. J’es­­père qu’ils ne sont pas si nombreux. » Les simi­­li­­tudes entre le ton comba­­tif et ségré­­ga­­tif de Trump et celui des groupes djiha­­distes qui causent des ravages au soulè­­ve­­ment Syrien ancien­­ne­­ment paci­­fiste ne sont pas exagé­­rées. « Daech se dit respon­­sable de Donald Trump », pouvait-on lire en première page sur le site du jour­­nal sati­­rique Khaba­­ris­­tan Times en septembre dernier. En décembre, le site al-Araby al-Jadeed, en langue arabe, a publié un dessin de presse montrant l’em­­blé­­ma­­tique coupe de cheveux de Trump s’en­­tre­­mê­­lant avec la longue barbe d’Abou Bakr al-Bagh­­dadi, chef de l’État isla­­mique. En légende, on pouvait lire : « Mort, destruc­­tion et choses horribles dans les poils des gens. » Ce dessin a saisi le senti­­ment, partagé par beau­­coup ici, que les rhéto­­riques de Trump et de l’État isla­­mique sont non seule­­ment simi­­laires mais entre­­la­­cées. Les discours de Trump étouffent les voix modé­­rées et détruisent la confiance entre les gens au Moyen-Orient, tout comme ceux de Bagh­­dadi affectent l’Oc­­ci­dent.

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Une cari­­ca­­ture de Donald Trump
Crédits : DonkeyHo­­tey/Gage Skid­­more

« Ce Trump est un exemple de stupi­­dité », m’écrit un Syrien qui a réussi à obte­­nir l’asile aux États-Unis. « Ce serait une catas­­trophe s’il gagnait ces élec­­tions, un désastre d’abord pour les États-Unis puis pour le reste du monde. » Alex Dzia­­dosz

Colom­­bie

Les victoires sont rares pour les Colom­­biens, et nous en gagne­­rons autant que nous pour­­rons. Quand le colom­­bien Juan Pablo Montoya a gagné l’In­­dyCar il y a plus de quinze ans, le pays tout entier est sorti dans les rues pour faire la fête comme si nous avions gagné collec­­ti­­ve­­ment cet obscur cham­­pion­­nat de moto-sport améri­­cain. Quand L’Étreinte du serpent, premier film colom­­bien nominé aux Oscars en 2015, est sorti au cinéma, les Colom­­biens se sont rués dans les salles pour célé­­brer le succès créa­­tif du film. Ce n’est pas souvent qu’on voit la Colom­­bie rayon­­ner à l’étran­­ger, et nous nous délec­­tons toujours des victoires de nos compa­­triotes jusqu’à l’ex­­cès. Et Donald Trump, ce serpent, a déjà sali nos deux sources de joie préfé­­rées (pour le succès d’au­­trui) : le foot­­ball et les concours de beauté. Miss Univers n’est pas un spec­­tacle fantai­­siste en Colom­­bie, c’est une vraie compé­­ti­­tion. Les médias rassemblent une série d’ex­­perts et de commen­­ta­­teurs qui passent en revue les concur­­rentes pendant des semaines pour donner leurs précieuses prédic­­tions. La Colom­­bie a toujours une chance de l’em­­por­­ter, mais elle perd inva­­ria­­ble­­ment (et souvent contre le Vene­­zuela, notre voisin qu’on aime autant qu’on déteste). Pour­­tant, en 2014, nous avons gagné ! Enfin, Paulina Vega, Miss Colom­­bie, a gagné.

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Paulina Vega et Donald Trump
Crédits : DR

En 2015, Donald Trump a commencé à cracher son venin et ses remarques xéno­­phobes dans sa quête de couver­­ture média­­tique pour les élec­­tions améri­­caines. On a demandé à notre Miss de renon­­cer à sa couronne en signe de protes­­ta­­tion contre les décla­­ra­­tions de Trump à l’en­­contre des Latino-Améri­­cains. Il déte­­nait à l’époque des parts dans la société Miss Univers. Elle ne l’a pas fait, mais une de mes tantes, grande experte des concours de beauté, s’est plainte : « Cet idiot de Trump va nous enle­­ver notre bonheur ! » Elle était déjà fâchée à l’époque, et elle s’est encore plus énervé quand Bogota a retiré sa candi­­da­­ture pour accueillir le concours de beauté de l’an­­née dernière en signe de protes­­ta­­tion contre Donald. Et comme si cela ne suffi­­sait pas, les jour­­naux colom­­biens ont annoncé l’an­­née dernière que Trump (le « candi­­dat contro­­versé à la prési­­dence améri­­caine », je cite) voulait ache­­ter le club Medellín’s Atlé­­tico Nacio­­nal, sans doute l’équipe de foot­­ball la plus popu­­laire du pays et certai­­ne­­ment la plus brillante. Les fans du Nacio­­nal ont-ils voulu être la risée de l’Amé­­rique du Sud en appar­­te­­nant à un imbé­­cile prag­­ma­­tique, qui ne se soucie­­rait certai­­ne­­ment pas de ce que l’équipe repré­­sente ? Non merci. Les fans d’autres clubs auraient-ils voulu qu’une équipe dans la ligue soit rache­­tée par un idiot égale­­ment déten­­teur de l’une des plus grandes fortunes mondiales ? Non merci. Les lettres de fans furieux ont commen­­cées à affluer.

Au final, les sbires de Trump ont dit que les gens du Nacio­­nal Club étaient des « idiots » parce qu’ils avaient rejeté une offre « extra­­or­­di­­naire » pour l’équipe. Mais les gens du club ont mis les choses au clair : ils n’ont jamais été appro­­chés par l’en­­tou­­rage de Trump. Utili­­ser la passion du foot­­ball propre à notre pays juste pour faire les gros titres ? Cela ne marche pas avec nous. On ne veut rien savoir du gratte-ciel que les asso­­ciés de Trump souhaitent visi­­ble­­ment construire à Bogota. Notre capi­­tale traverse une crise d’iden­­tité amère et nous n’avons pas besoin qu’ils créent davan­­tage de problèmes. Quand Steve Harvey a par erreur remis le titre de Miss Univers à une nouvelle Miss Colom­­bie en 2015, nous étions en famille devant la télé­­vi­­sion en train de regar­­der les dernières minutes du concours. Au moment où l’er­­reur a été révé­­lée, une autre de mes tantes s’est plainte : « Satané Trump ! » Je lui ai rappelé qu’il avait revendu ses parts du concours. Elle m’a répondu : « Je sais, mais quand même ! » Pablo Medina Uribe

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Crédits : trump­­do­­nald.org

Indo­­né­­sie

En décembre 2015, la saga Donald Trump s’est fina­­le­­ment ache­­vée en Indo­­né­­sie, État archi­­pel de 250 millions d’ha­­bi­­tants qui chevauche les océans Indien et Paci­­fique. Car oui, l’In­­do­­né­­sie a vécu une saga Donald Trump. L’his­­toire est aussi bizarre que vous pouvez vous l’ima­­gi­­ner, et elle s’est dérou­­lée ainsi : En septembre 2015, Donald Trump a tenu une confé­­rence de presse pour sa campagne prési­­den­­tielle à la Trump Tower de New York. Vers la fin de la confé­­rence, Trump a sorti un lapin de son chapeau en présen­­tant Setya Novanto, président de la Chambre des Repré­­sen­­tants de l’In­­do­­né­­sie. Avec gran­­di­­lo­quence, comme à son habi­­tude, Trump a annoncé : « C’est le président de la Chambre des Repré­­sen­­tants de l’In­­do­­né­­sie, il est venu ici pour me voir. Il fait partie des personnes les plus puis­­santes du monde et c’est un grand homme. » Puis il a conti­­nué : « Nous ferons de grandes choses ensemble pour les États-Unis, n’est-ce pas ? » Novanto a répondu par l’af­­fir­­ma­­tive, posant pour les photo­­graphes avec des parti­­sanes qui bran­­dis­­saient des pancartes de la campagne de Trump. Les photos de l’évé­­ne­­ment ont rapi­­de­­ment fait la une en Indo­­né­­sie. Les élec­­teurs étaient mécon­­tents de voir qu’un de leur prin­­ci­­pal repré­­sen­­tant était traité comme un vulgaire soutien dans un rassem­­ble­­ment de campagne triom­­phal orga­­nisé par un milliar­­daire améri­­cain. Sans oublier le fait que Novanto était venu pour « servir » les États-Unis. Il s’est ensuite avéré que Novanto avait utilisé des fonds publics pour rendre visite à Trump, alors même que Novanto n’avait aucune raison légi­­time de se trouve en Amérique.

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Setya Novanto et Donald Trump
Crédits : YouTube

Cette histoire s’est trans­­for­­mée en véri­­table scan­­dale, domi­­nant l’ac­­tua­­lité indo­­né­­sienne pendant des jours. Novanto a été traîné devant un comité d’éthique et son parti poli­­tique a dû s’ex­­cu­­ser publique­­ment en son nom. Ça a été la première d’une série d’al­­lé­­ga­­tions de corrup­­tion faites contre Novanto, qui a quitté sa fonc­­tion de président de la Chambre des Repré­­sen­­tants en décembre dernier quand des enre­­gis­­tre­­ments ont été divul­­gués, prou­­vant qu’il avait exigé de l’argent d’une société minière pour le renou­­vel­­le­­ment de leur licence d’ex­­ploi­­ta­­tion. Alors pour les Indo­­né­­siens qui n’ar­­ri­­vaient pas à comprendre que Trump – l’homme qu’il connais­­saient grâce à l’émis­­sion de télé-réalité The Cele­­brity Appren­­tice – était l’un des candi­­dats favo­­ris à l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine, les choses se sont simpli­­fiées : Trump était une version améri­­caine de Novanto, un abject oligarque de plus. Pour Arlian Buana, éditeur du maga­­zine sati­­rique indo­­né­­sien Mojjok.co, c’était le scan­­dale poli­­tique parfait. Selon lui, « Donald Trump est vu comme un person­­nage ridi­­cule de l’autre côté de la planète ». Son maga­­zine a plei­­ne­­ment profité de l’ab­­sur­­dité de la situa­­tion en écri­­vant plusieurs articles trai­­tés des réunions de poli­­ti­­ciens indo­­né­­siens avec Donald. Et comme vous pouvez l’ima­­gi­­ner dans l’un des pays les plus peuplés au monde avec une majo­­rité d’ha­­bi­­tants de confes­­sion musul­­mane, à partir du moment où ce scan­­dale a attiré l’at­­ten­­tion des gens sur Trump, ses décla­­ra­­tions incen­­diaires à l’égard des musul­­mans ont outragé beau­­coup d’In­­do­­né­­siens. Hanum Atika, une jeune diplô­­mée de Yogya­­karta, en Indo­­né­­sie, explique qu’elle n’a pas vrai­­ment appré­­cié que Trump soit lié avec certains des poli­­ti­­ciens les plus corrom­­pus du pays. C’est seule­­ment après ce scan­­dale qu’elle a entendu parler des commen­­taires que Trump avait fait sur les musul­­mans. « Son idée d’in­­ter­­dire l’en­­trée des États-Unis aux musul­­mans est insen­­sée. » Elle renché­­rit : « Il ne devrait abso­­lu­­ment pas dire des choses pareilles. Il devrait partir et vivre dans la forêt, pas se présen­­ter à la prési­­dence des États-Unis ! » Jon Emont

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Une rue commerçante de Bootle, en Angle­­terre
Crédits : DR

Nord de l’An­­gle­­terre

La ville de Bootle est la seule circons­­crip­­tion parle­­men­­taire du Royaume-Uni dans laquelle un parti local – le Mons­­ter Raving Lonny Party, composé de clowns à l’al­­lure glam-rock et aux cheveux colo­­rés réunis sous l’éten­­dard « Votez pour la folie » – a dépassé un parti natio­­nal lors d’une élec­­tion légis­­la­­tive. On est en droit de se deman­­der ce que ces élec­­teurs, visi­­ble­­ment ouverts d’es­­prit, pense­­raient du milliar­­daire étasu­­nien Donald J. Trump et de sa campagne « anti-esta­­bli­sh­­ment » pour les élec­­tions prési­­den­­tielles améri­­caines. Je suis allé à Bootle pour en savoir plus. La ville de Bootle s’étend au nord de Liver­­pool. Sa zone portuaire faisait partie des cibles prin­­ci­­pales de la Luft­­waffe et l’en­­droit a été le plus bombardé en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 2015, deux super­­­mar­­chés hard-discount alle­­mands attirent l’at­­ten­­tion, comme deux tours de garde dres­­sées à l’en­­trée du quar­­tier commer­­cial de Bootle. Des book­­ma­­kers, des bistrots et une grande gare routière sont ici les seuls autres biens immo­­bi­­liers mani­­festes. Le canal Leeds-Liver­­pool traverse la ville, un souve­­nir du temps où Bootle était une pièce maîtresse du pouvoir britan­­nique. Je me suis d’abord appro­­ché de deux femmes qui se tenaient la main. Leurs mains libres et refroi­­dies agrip­­paient des gobe­­lets XXL de coca de chez Subway. Elles étaient d’al­­lure gothique, des pier­­cings sur le visage et pour le moins amicales, mais très fran­­che­­ment, la poli­­tique ne les inté­­res­­sait pas. Chris Saun­­ders, 73 ans, barbe mal taillée et dents de devant jaunâtres, regar­­dait la roulette tour­­ner chez un book­­ma­­ker. Du petit lait pour Trump. Il m’a regardé avec l’œil perçant et a répondu à ma ques­­tion sur Trump de manière obscure, typique d’un habi­­tant de Liver­­pool : « Un beau feu vaut bien deux faillites. » Je n’avais jamais entendu cette expres­­sion aupa­­ra­­vant.

« Trump est la plus grande blague que j’ai vue depuis Reagan. » — Julie Wojcik

Doreen Woods, 78 ans, était assise seule, comme l’Elea­­nor Rigby de la chan­­son des Beatles, dans une zone du centre commer­­cial avec chaises et tables en plas­­tique. Elle avait un café chaud pour seule compa­­gnie. La sagesse de son grand âge a fait mouche dès les premiers mots : « C’est un connard fini. » Quand je l’ai quit­­tée, elle a néan­­moins ajouté qu’on devrait accueillir moins d’im­­mi­­grants en Angle­­terre. Dans la taverne Jawbone, fondée en 1820 située sur Lither­­land Road, un client habi­­tué – que la serveuse appelle Kenny – m’a lancé : « Ce mec est un merdeux total. » Kenny a refusé de faire d’autres commen­­taires. Chez tous ceux qui avaient déjà entendu parler de Trump – un peu plus de la moitié des gens inter­­­ro­­gés –, il y avait un recours frap­­pant aux obscé­­ni­­tés. Dans l’ico­­nique Yate’s Wine Lodge, il était vivi­­fiant de rencon­­trer deux dames qui s’ex­­pri­­maient correc­­te­­ment. Julie Wojcik, 49 ans, et sa mère, Joyce, 73 ans, déjeu­­naient accom­­pa­­gnées d’une bouteille de vin blanc. Julie a été la plus rapide à tran­­cher : « Trump est la plus grande blague que j’ai vue depuis Reagan. » Son conseil aux élec­­teurs améri­­cains qui envi­­sagent de voter pour Trump ? « NON, et qu’ils l’écrivent en lettres majus­­cules. » Joyce était pour Hillary. Un homme prénommé Arthur m’a rattrapé à la sortie de Yate’s pour me dire : « Nous avons nos propres problèmes à régler. Les leurs ne nous inté­­ressent pas. » Ils s’est ensuite tourné vers le barman pour comman­­der deux autres Budwei­­ser. Comman­­der des verres à la chaîne est une tradi­­tion typique de Liver­­pool.

Le lundi suivant, la chaîne BBC Radio 4 diffu­­sait un docu­­men­­taire capti­­vant de Michale Gold­­farb, inti­­tulé Trump et la poli­­tique de la para­­noïa. La nuit suivante, un autre docu­­men­­taire donnait à réflé­­chir : Le Monde cinglé de Donald Trump. Il passait à l’an­­tenne en première partie de soirée sur la chaîne de télé­­vi­­sion britan­­nique 4 News, présenté par Matt Frei. Il reve­­nait, entre autres, sur les allé­­ga­­tions de viol émises par Ivana, la première épouse de Trump. Allé­­ga­­tions reprises par tous les tabloïds britan­­niques. Bien que Trump ait clai­­re­­ment été, par le passé, une source d’inquié­­tudes pour les spécia­­listes qui siègent au Parle­­ment anglais, il s’in­­filtre main­­te­­nant dans les consciences de l’élite britan­­nique et du peuple, y compris, on s’y atten­­dait, des honnêtes gens de Bootle. Davy Lane

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Crédits : trump­­do­­nald.org

Ouganda

Comme Rome, Kampala a été construite sur sept collines. La ville a ainsi pu profi­­ter chaque été de la brise rafraî­­chis­­sante du lac Victo­­ria avoi­­si­­nant. Aujourd’­­hui, Kampala s’étend dans toutes les direc­­tions et englobe une ving­­taine de collines. C’est l’une des zones d’Afrique où l’ur­­ba­­ni­­sa­­tion est la plus forte. Les banlieu­­sards à cali­­four­­chon sur des motos appe­­lées boda-boda roulent à toute allure en longeant les collines, croi­­sant de temps en temps des mara­­bouts d’Afrique dont certains atteignent près d’un mètre cinquante. Le fond de l’air est rempli ces jours-ci de discus­­sions sur la poli­­tique prési­­den­­tielle. L’Ou­­ganda est en pleine période élec­­to­­rale, et pour la première fois cette année, un débat prési­­den­­tiel devait être orga­­nisé. Yoweri Muse­­veni – le dicta­­teur qui a régné pendant 30 ans ici – a évité le débat. Tout le monde s’at­­tend à sa réélec­­tion, qui sera certai­­ne­­ment marquée par des problèmes de trans­­pa­­rence.

Cepen­­dant, malgré la fureur géné­­rée par leurs propres élec­­tions, Trump a attiré l’at­­ten­­tion des médias ougan­­dais par deux fois ces derniers mois. Il faut recon­­naître que Trump n’est pas respon­­sable de ces brou­­ha­­has – une première, sans doute, pour l’in­­si­­dieux magnat. En décembre, la chro­­niqueuse Ann Coul­­ter a affirmé que sans l’élec­­tion de Trump à la prési­­dence, « la menace qui pèse présen­­te­­ment sur les États-Unis, c’est de deve­­nir comme l’Ou­­ganda ». Le pays, ayant déjà été utilisé comme compa­­rai­­son de débâcle natio­­nale, a été piqué à vif. Trump a de nouveau attiré l’at­­ten­­tion sur lui suite à la publi­­ca­­tion d’un article en ligne par le maga­­zine kényan The Spec­­ta­­tor (à ne pas confondre avec son homo­­nyme conser­­va­­teur britan­­nique), dans les pages duquel il était accusé d’avoir menacé d’ar­­rê­­ter Robert Mugabe et Muse­­veni Kaguta si jamais il était élu. L’his­­toire a été reprise par la presse régio­­nale au Zimbabwe et en Ouganda. Il s’est avéré en fin de compte que cette menace était fausse.

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Vue aérienne de Kampala
Crédits : KCCA

Mais avant que ces accu­­sa­­tions ne soient recon­­nues comme falla­­cieuses, New Vision – le jour­­nal étatique ougan­­dais – a cité Muse­­veni qui affir­­mait lors d’une confé­­rence de presse : « Je n’ai pas entendu parler de M. Trump et ce qu’il dit ne me regarde pas. Je pense qu’il a assez de travail à mener dans son pays. Les citoyens meurent, tués à cause d’armes à feu. Je pour­­rais peut-être lui suggé­­rer quelques idées pour instau­­rer la paix aux États-Unis. » (Après que la décla­­ra­­tion de Trump a été certi­­fiée comme fausse, New Vision a publié la réfu­­ta­­tion de Muse­­veni). Paul Ochen est mana­­ger de nuit dans un immeuble de bureaux du centre ville de Kampala. Il passe en discon­­tinu de la musique pop ougan­­daise avec un télé­­phone posé sur son bureau alors qu’il partage avec moi son opinion sur Donald : « Je crois que Donald Trump est le genre de personne à dire ce qu’il pense. Il ne cache pas ce qu’il ressent. » Il ajoute : « Je pense que les gens ici le voient comme n’im­­porte quel autre poli­­ti­­cien : il a du bon et du mauvais. » Au nord, dans la ville de Mbale, nichée au pied du magni­­fique mont Elgon, Rabbi Gers­­hom Sizomu, le chef de la commu­­nauté juive ougan­­daise et candi­­dat d’op­­po­­si­­tion aux prochaines élec­­tions parle­­men­­taires, a une opinion plus néga­­tive : « Les quelques personnes qui connaissent Trump pensent qu’il est plus acteur que poli­­ti­­cien, pas vrai­­ment prêt à endos­­ser le rôle de leader mondial. » Les habi­­tants de l’Ou­­ganda font face à des problèmes plus urgents alors que le futur poli­­tique du pays se dessine entre les collines près du lac Victo­­ria. Joseph Hammond

Malai­­sie

Pour les Malai­­siens, Donald Trump est comme un orang bunian, un esprit invi­­sible de la forêt tropi­­cale qui prend forme seule­­ment devant les sots. Ce n’est pas surpre­­nant quand on sait que le pays est actuel­­le­­ment en train d’as­­sis­­ter au spec­­tacle morbide du Premier ministre Najib Tun Razak, suspecté de meurtre, accusé d’avoir volé des millions dans les caisses de l’État, et leader de la coali­­tion raciste domi­­nante Bari­­san Nasio­­nal. Pour les Malai­­siens multie­th­­niques de toutes couleurs de peau et de reli­­gions, cet homme est une couleuvre bien plus grosse à avaler que Donald.

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Une rue de George Town
Crédits : DR

Néan­­moins, selon un sondage Voca­­tiv, il ressort que les Malai­­siens consti­­tue­­raient 44 % des soutiens de Trump sur les réseaux sociaux hors États-Unis. Cette popu­­la­­rité pour­­rait être due à des logi­­ciels frau­­du­­leux géné­­ra­­teurs de faux likes, et, en parcou­­rant les rues de George Town, capi­­tale de l’île de Penang, j’au­­rais tendance à le croire. Tous les kiosques à jour­­naux et les conver­­sa­­tions que j’ai enten­­dues par hasard dans les bars et les boutiques sont « Trump-free ». Un conduc­­teur de pousse-pousse malai­­sien – spéci­­men urbain en voie de dispa­­ri­­tion – ne sait même pas de qui je parle. Mais je n’ar­­rive pas à croire que le ministre Datuk Seri Tengku Adnan Tengku Mansor – égale­­ment secré­­taire géné­­ral du parti isla­­mique United Malay Natio­­nal Orga­­ni­­za­­tion (UMNO), le plus grand parti poli­­tique malai­­sien – ait été le seul a commen­­ter l’idée de Trump de refu­­ser l’ac­­cès des États-Unis aux musul­­mans. Il me faut juste m’abri­­ter dans un recoin ombragé pour tapo­­ter sur mon télé­­phone avec mes doigts en sueur et me connec­­ter à l’in­­tel­­li­­gent­­sia pan Malai­­sienne : ces Chinois, Malai­­siens, Indiens et quelques autres éclai­­rés qui forment les éléments les plus progres­­sistes du puzzle multie­th­­nique du pays. Selon Dzul­­ha­­symi Hakim, 35 ans, chan­­teur malais aux cheveux longs qui joue dans un groupe de hard­­core de Penang, Trump « est une mauvaise blague avec une tête immonde ». Ses propos me font rebon­­dir sur une recherche Google qui me mène à un « Fan club malai­­sien de Donald Trump » qui comp­­ta­­bi­­lise 16 J’aime au total. Fou. Umapa­­gan Ambi­­kai­­pa­­kan, critique malai­­sien d’ori­­gine indienne sur la radio indé­­pen­­dante BFM89.9 de Kuala Lumpur, pense que Trump ne sera pas élu. Il affirme, bien conscient de l’in­­cons­­tance du système élec­­to­­ral améri­­cain, que « les résul­­tats des sondages préma­­tu­­rés sont souvent faus­­sés, surtout quand on inter­­­roge des élec­­teurs suscep­­tibles de voter pour le candi­­dat répu­­bli­­cain ». À travers le pays, dans les villes d’Ipoh et de Johor Bharu, à Kuching et à Kota Kina­­balu, qui sont situées de l’autre côté de l’île de Bornéo, les réponses sont les mêmes.

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Trump, l’ac­­teur
Crédits : YouTube

« C’est un clown, le pire produit créé par les médias, le grand puri­­tain améri­­cain. » « Il croit vrai­­ment qu’il peut deve­­nir président ? » « C’est un homme d’af­­faires roublard. Cet effet d’an­­nonce d’em­­pê­­cher les musul­­mans d’en­­trer aux États-Unis est juste un stra­­ta­­gème marke­­ting. » « La première fois que je l’ai vu, il jouait le père de Waldo dans le film Les Chena­­pans. Main­­te­­nant, on dirait Adolf Hitler. » Certes, « Trump est un bon orateur et il a influencé beau­­coup d’Amé­­ri­­cains », admet Adi Herman, un Malais de Bintulu, la capi­­tale pétro­­lière de Sara­­wak à Bornéo. « Mais il ne sait rien du sens profond de l’is­­lam. » Le musi­­cien et écri­­vain Antares Maitreya a vécu pendant des années avec une tribu d’Orang Asli, les abori­­gènes de Malai­­sie. Il suggère à l’élec­­to­­rat améri­­cain : « Humains, igno­­rez ces jeux de l’es­­prit et regar­­dez-vous dans le miroir pendant une heure. Vous en appren­­drez beau­­coup plus qu’en suivant l’ac­­tua­­lité. » Donald Trump pour­­rait craindre les djiha­­distes, mais il est en train d’ou­­vrir des hôtels sur l’an­­ces­­trale terre d’Obama : Bali, la seule île hindou d’In­­do­­né­­sie. Même s’il ne gagne pas l’élec­­tion prési­­den­­tielle, les habi­­tants de Malai­­sie devraient peut-être enfin se préoc­­cu­­per de lui. Marco Ferra­­rese

Mexique

À partir du moment où, en juin dernier, Donal Trump a affirmé – lors du discours annonçant sa candi­­da­­ture à l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine – que le gouver­­ne­­ment mexi­­cain envoyait des narco­­tra­­fiquants, des violeurs et des crimi­­nels vers son voisin du Nord, il a été accueilli avec un mélange d’aver­­sion amusée et de franc dégoût ici dans la capi­­tale mexi­­caine. Maria-Euge­­nia Gutierres se réunit régu­­liè­­re­­ment avec ses amis à la terrasse d’un café situé au rez-de-chaus­­sée de l’Edifi­­cio Condesa, un très bel immeuble vieux d’un siècle du quar­­tier cosmo­­po­­lite de Condesa à Mexico. Elle suggère que le phéno­­mène Trump a permis de révé­­ler une tranche dormante et pas très sédui­­sante de la société améri­­caine.

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Crédits : trump­­do­­nald.org

« Comme partout, les gens ont tendance à géné­­ra­­li­­ser. Tous les grin­­gos sont comme ça. Tous les chilan­­gos sont comme ça. Pour eux, tous les Mexi­­cains sont des narco­­tra­­fiquants – ou des maria­­chis. » Elle ajoute : « On pour­­rait penser que les États-Unis sont un pays progres­­siste. Mais en réalité, il y a des commu­­nau­­tés vrai­­ment fermées d’es­­prit, surtout dans le centre du pays. Beau­­coup de mora­­listes et de puri­­tains. » Mme Gutier­­rez et son compa­­gnon, Gonzalo Herre­­rias, doutaient au départ du sérieux de la campagne de Trump. Mais plus ses commen­­taires sont deve­­nus incen­­diaires, plus il a obtenu de soutiens. « Je pensais qu’il s’était présenté avec l’idée d’ob­­te­­nir de la publi­­cité pour ses émis­­sions de télé-réalité, et soudai­­ne­­ment il s’est retrouvé face à une société souter­­raine qui s’est enfin mani­­fes­­tée. Et ce sont, excu­­sez-moi du terme, légè­­re­­ment des gros fachos. » Selon Herre­­rias, « cette société était recluse depuis les années 1960, voire même un peu avant, et main­­te­­nant on se rend compte qu’ils sont vrai­­ment éner­­vés ». À l’au­­tomne dernier, alors que le monde entier commençait à admettre la montée en puis­­sance élec­­to­­rale de Trump, l’at­­ti­­tude des Mexi­­cains face au nouveau déma­­gogue du Nord étaient souvent légères et joyeuses.

« Ce sont les Mexi­­cains qui sèment et qui récoltent : sans eux, que devien­­draient les États-Unis ? » — Marco Anto­­nio Davila Hernan­­dez

Pendant la fête d’Hal­­lo­­ween, les masques sili­­co­­nés de Trump étaient un best-seller dans toutes les boutiques de dégui­­se­­ment de la ville. D’après un rapport, ils ont seule­­ment été devan­­cés par le masque de Joaquín « El Chapo » Guzmán, le chef du cartel de Sina­­loa, après son évasion de prison spec­­ta­­cu­­laire quelques mois plus tôt. Dans la ville fron­­ta­­lière de Reynosa, les piña­­tas en forme de Donal Trump se vendaient appa­­rem­­ment comme des petits pains. Bien que certains commen­­ta­­teurs aient tourné en déri­­sion l’ab­­sur­­dité de Trump, d’autres ont vu en lui des raisons sérieuses de s’inquié­­ter. Mile­­nio, le plus grand quoti­­dien mexi­­cain, a argué que la « plai­­san­­te­­rie » Trump pour­­rait se chan­­ger en quelque chose de bien plus sinistre, alors même que les insultes scan­­da­­leuses qu’il débla­­tère à l’en­­contre des femmes et des mino­­ri­­tés semblent seule­­ment avoir pour effet d’aug­­men­­ter sa côte de popu­­la­­rité. D’autres commen­­ta­­teurs répu­­tés, comme Jorge Ramos, présen­­ta­­teur sur la chaîne de télé­­vi­­sion mexi­­caine Univi­­sion qui s’est fait éjec­­ter par Trump d’une confé­­rence de presse en août, l’a quali­­fié d’homme « dange­­reux ». Enrique Krauze, histo­­rien reconnu et essayiste, a égale­­ment affirmé que les allé­­ga­­tions de crimi­­na­­lité chez les immi­­grants faites par Trump ne s’ap­­puyaient sur aucune statis­­tique, et que les dépor­­ta­­tions massives qu’il envi­­sa­­geait seraient catas­­tro­­phiques pour l’éco­­no­­mie des États-Unis. M. Krauze constate que Trump est un authen­­tique déma­­gogue de droite, mais peut-être plus proche des fascistes italiens que des natio­­nal-socia­­listes alle­­mands. Dans la rue où s’élève l’édi­­fice Condesa, près de l’es­­ca­­lier de service d’un vieil hôtel parti­­cu­­lier qui a appar­­tenu au peintre Miguel Covar­­ru­­bias, Marco Anto­­nio Davila Hernan­­dez, 64 ans, éboueur qui parcourt Condesa, exprime sans détour une vue de l’éco­­no­­mie mondiale qui diffère fonda­­men­­ta­­le­­ment de celle de Trump. « Selon moi, il a tort. Parce que les Mexi­­cains qui sont aux USA sont ceux qui font tout. » Et d’ajou­­ter : « Ce sont eux qui sèment et qui récoltent : sans eux, que devien­­draient les États-Unis ? » William Sprouse

Kosovo

Ici, dans le pays le plus jeune d’Eu­­rope, où le drapeau améri­­cain flotte à côté des drapeaux alba­­nais et koso­­var, où les rues sont nommées d’après Bill Clin­­ton et d’autres leaders améri­­cains, les gens se demandent comment Donald Trump a pu deve­­nir si popu­­laire. « Je ne comprends pas grand-chose à la poli­­tique améri­­caine, mais je pense que les droits de l’homme qu’ils défendent ne sont pas compa­­tibles avec les pensées de Trump », affirme Nadire Dobra­­tiqi, 22 ans, étudiant en philo­­so­­phie à l’uni­­ver­­sité de Pris­­tina, la capi­­tale. « Il est polé­­mique au sujet des musul­­mans – sur le fait qu’ils ne devraient pas pouvoir pas entrer aux États-Unis –, et je pense que c’est vrai­­ment absurde. »

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Pris­­tina au crépus­­cule
Crédits : DR

Même si envi­­ron 90 % des 1,8 million d’ha­­bi­­tants du pays sont de confes­­sion musul­­mane, le Kosovo se consi­­dère comme un pays laïc. Pour­­tant, les propos incen­­diaires de Trump ne conviennent pas à tous. « Il ne devien­­dra jamais président », assure Violeta Boraku, 55 ans, en marchant le long du célèbre boule­­vard Mother Teresa dans le centre de Pris­­tina. « Je n’aime pas ce qu’il a dit récem­­ment sur le fait de ne pas lais­­ser les musul­­mans entrer aux États-Unis. » Pour certains, ses propos sépa­­ra­­tistes rappellent la récente histoire sanglante de la région. « Toute cette rhéto­­rique sur le fait de renvoyer les musul­­mans ou de leur faire porter des signes distinc­­tifs nous rappelle le ghetto de Craco­­vie et les ghet­­tos de Varso­­vie et de Prague », dit Igor Zlatojev, 26 ans, Serbe qui vit et travaille à Pris­­tina. « Nous, dans les Balkans, nous connais­­sons les désastres causés par la haine ethnique et par le système d’apar­­theid mieux que quiconque. Même en Serbie nous sommes abasour­­dis par ses propos, vrai­­ment. Comment un pays démo­­cra­­tique qui a donné nais­­sance à des person­­na­­li­­tés comme George Washing­­ton et Abra­­ham Lincoln peut-il lais­­ser Trump faire partie du récit domi­­nant ? » Il fait réfé­­rence aux conflits mili­­taires qui ont écla­­tés pendant la disso­­lu­­tion de la Yougo­s­la­­vie. Le Kosovo a déclaré son indé­­pen­­dance face à la Serbie en 2008, presque dix ans après les 78 jours de frappes aériennes de l’OTAN – soute­­nues à l’époque par le président améri­­cain Bill Clin­­ton –, qui a expulsé l’ar­­mée serbe de cette province du Sud. Même si cela signi­­fie que le pays est prêt à soute­­nir quiconque devien­­dra président, les gens espèrent encore un autre Clin­­ton. Beau­­coup de gens au Kosovo conti­­nuent d’as­­si­­mi­­ler la libé­­ra­­tion de leur pays, face à la Serbie, à Bill. Quand on leur demande si les Koso­­vars choi­­si­­raient Trump plutôt qu’Hillary, Yllka Asimi, 27 ans, n’hé­­site pas : « Non, impos­­sible. Nous sommes pro-Clin­­ton. » Vale­­rie Plesch

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Une statue de Bill Clin­­ton à Pris­­tina
Crédits : Fanny Schert­­zer

Ukraine

La pluie se mélange à la neige ce matin et fond en une matière qui ressemble à des flocons d’avoine boueux sous les pieds des passants à Kiev. Les gens se plaignent des mauvaises routes, de l’épi­­dé­­mie de grippe, du taux du dollar US qui s’en­­vole et des prix qui augmentent tous les jours sur presque tout. La campagne pour l’élec­­tion prési­­den­­tielle améri­­caine les préoc­­cupe à peine ces jours-ci, bien que le candi­­dat le plus extra­­­va­­gant soit déjà en train de deve­­nir un person­­nage fami­­lier. « Vrai­­ment, Trump ne m’in­­té­­resse pas. C’est un démo­­crate, c’est ça ? » me dit Liza, une jeune mère. « Je ne sais pas grand chose sur lui, mais c’est un déma­­gogue et sa coupe de cheveux est horrible », lance un jeune homme nommé Artem. « S’il devient président, Bush va presque nous manquer. » « Je ne connais Trump que par le Daily Show, alors que pour­­rais-je réel­­le­­ment penser de lui ? » me répond Anas­­ta­­sia, une mili­­tante trop occu­­pée avec les droits des femmes et le problème des vété­­rans pour se préoc­­cu­­per du candi­­dat améri­­cain. La campagne élec­­to­­rale est rela­­tée par la télé­­vi­­sion ukrai­­nienne et par les jour­­naux, mais pas de près, juste assez pour donner une idée de ce qu’il se passe aux États-Unis. Quand la guerre a éclaté en Ukraine et que le pays cher­­chait des alliés à l’Ouest, les États-Unis étaient un grand espoir pour ces Ukrai­­niens. Et le fait qu’ils refusent de s’im­­pliquer mili­­tai­­re­­ment dans le conflit en Ukraine de l’Est a été une décep­­tion toute aussi grande. « Si ça avait été Bush à la place d’Obama, nous aurions reçu plus de soutien », disait mon père à l’époque (il a des avis sur tout), en ajou­­tant : « Mais s’ils nous avaient donné des armes, nous nous serions proba­­ble­­ment entre-tués sur-le-champ. Et puis l’éco­­no­­mie est un moyen de pres­­sion beau­­coup plus effi­­cace. » Pour beau­­coup de gens comme lui, Donald Trump est le repré­­sen­­tant d’un parti répu­­bli­­cain radi­­cal qui appelle à davan­­tage d’in­­ter­­ven­­tions mili­­taires dans le monde, ce qui peut être soit une aide, soit un danger pour les gens qui vivent dans les zones contes­­tées. Pour beau­­coup d’autres, il symbo­­lise égale­­ment le busi­­ness­­man accom­­pli qui mérite le respect – et même l’ad­­mi­­ra­­tion. Si un acteur peut deve­­nir gouver­­neur, comme Arnold Schwar­­ze­­neg­­ger, se demandent-ils, pourquoi un homme d’af­­faires ne pour­­rait-il pas deve­­nir président ?

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Trump arrive à un meeting
Crédits : Gage Skid­­more

« En toute sincé­­rité, il a une person­­na­­lité désa­­gréable mais c’est un poli­­ti­­cien sensa­­tion­­nel », affirme Ksenia, qui travaille dans les rela­­tions publiques. « Ses décla­­ra­­tions sont provo­­cantes et racistes, et ce n’est pas ce qu’on entend tous les jours de la part des hommes poli­­tiques ordi­­naires. Il sort du lot. Il me rappelle Jiri­­novski. » Vladi­­mir Jiri­­novski est un homme poli­­tique russe dont les propos sont si absurdes qu’il serait congé­­dié comme un clown s’il ne faisait pas de la poli­­tique depuis tant d’an­­nées. Ses discours étranges, dans lesquels il propose tout et n’im­­porte quoi (comme reprendre l’Alaska ou appe­­ler à des frappes nucléaires sur la Répu­­blique tchét­­chène, entre autres) sont soupçon­­nés d’être une méthode pour sonder l’opi­­nion publique. Quand on évoque Trump en Ukraine, la première image qui vient à l’es­­prit est celle de notre vieux Jiri­­novski : révol­­tant, mais pas stupide. « J’ai même étudié Trump au cours d’une master class », me raconte Vlad, qui est impliqué dans la poli­­tique et la sécu­­rité. « Pourquoi ne devrait-on pas l’ad­­mi­­rer ? Nous devrions nous inspi­­rer de son modèle de réus­­site et l’uti­­li­­ser. » Olga Kova­­lenko

Canada

Il y a seule­­ment deux ou trois choses que les Cana­­diens appré­­cient plus encore que de parler du temps qu’il fait (« l’hi­­ver a été doux ici, hein ») ou de donner de parfaites excuses (« je suis vrai­­ment désolé de m’ap­­puyer sur ce cliché »). Et l’une d’entre elles est de dire : « Je vous avais prévenu. » Dès le moment où il a sorti la carte du Make America Great Again! sur le ring prési­­den­­tiel, les Cana­­diens ont été nombreux à préve­­nir nos cousins améri­­cains de ne pas sous-esti­­mer Donald Trump. De ne pas l’écar­­ter comme une simple plai­­san­­te­­rie, une repré­­sen­­ta­­tion passa­­gère des frus­­tra­­tions des élec­­teurs, comme un cheveux sur la soupe. Le fait qu’il ait l’air d’être tota­­le­­ment fou ne veut pas dire qu’il ne sera pas élu.

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Le maire Rob Ford
Crédits : DR

Nous autres – et surtout ceux d’entre nous qui vivent à Toronto – savons bien qu’être tota­­le­­ment fou n’em­­pêche pas d’être élu. Oui. Je parle de Rob Ford. Au premier abord, les deux hommes ont beau­­coup de choses en commun. Ils sont tous deux déma­­gogues et véhé­­ments, et ils se nour­­rissent de la néga­­ti­­vité et de la discorde. Ils mentent comme ils respirent. Ils sont tous les deux théo­­rique­­ment de droite mais vont tendre leurs opinions jusqu’à ce qu’elles ne soient plus iden­­ti­­fiables pour obte­­nir des votes, défendre un compère ou simple­­ment faire la une. Ils ont tous les deux des capa­­ci­­tés poli­­tiques réelles et n’hé­­sitent pas à attaquer – ou pire, contre-attaquer – avec une furie sans limite et impru­­dente. Et ils font tous les deux partie d’une élite qui attire profon­­dé­­ment les blancs prolé­­taires désa­­bu­­sés de la classe moyenne. En juin dernier, quand Trump faisait 8 % dans les sondages, Rob Ford en personne a remarqué les simi­­la­­ri­­tés et a prédit son succès. Il a affirmé au jour­­nal Toronto Sun : « Ils peuvent rire autant qu’ils veulent, mais M. Trump est un homme brillant et un excellent candi­­dat à la prési­­dence. » « Ils étaient peu à penser que j’al­­lais gagner l’élec­­tion muni­­ci­­pale en 2010, et ils ont eu tort. »

En août, alors que la campagne de Trump attei­­gnait les 20 %, le chro­­niqueur Edward Keenan a écrit dans les colonnes du Toronto Star que « Toronto [avait] appris à la dure qu’on pouvait finir par regret­­ter de tour­­ner le dos au candi­­dat rangé sous l’étiquette du clown déma­­gogue ». Il a aussi inter­­­viewé un consul­­tant poli­­tique, homme clé de la victoire de Ford, qui a dit de Trump qu’il « pour­­rait gagner » s’il « se contente de rester cohé­rent ». Keenan termi­­nait son article par ces mots : « États-Unis : on vous aura préve­­nus. » En décembre, alors que Trump se rappro­­chait des 40 %, le chro­­niqueur de Toronto Marcus Gee écri­­vait dans une rubrique adres­­sée à ces « Chers Améri­­cains » que l’élite poli­­tique dans son ensemble avait échoué à comprendre l’at­­trait que Ford exerçait sur sa base – et le pouvoir de cette base élec­­to­­rale – jusqu’à ce qu’il soit trop tard. « Ne répé­­tez pas l’er­­reur que Toronto a commise. Ne sous-esti­­mez pas Donald Trump. » Même le nouveau Premier ministre du Canada a donné son point de vue. En novembre, il s’est fendu d’un commen­­taire pour la BBC sur « la montée de l’anti-poli­­ti­­cien, que ce soit notre Rob Ford à Toronto, ou bien Donald Trump ». Malgré toutes ces ressem­­blances, il y a des diffé­­rences signi­­fi­­ca­­tives. Ford était un poli­­ti­­cien de carrière sans autre compé­­tence que celle de mener à terme des poli­­tiques muni­­ci­­pales. Il suin­­tait l’échec sale et déses­­péré. Il n’était pas parti­­cu­­liè­­re­­ment brillant. Et il n’était que maire, un poste doté de peu de pouvoir chez nous. Bien sûr, c’était un triste sire, auto­­des­­truc­­teur et glou­­ton invé­­téré dont les frin­­gales, les addic­­tions, le manque de contrôle et le déni en ont fait une figure raillée publique­­ment dans le monde entier.

On les avait préve­­nus.

D’autre part, malgré tout son ridi­­cule super­­­fi­­ciel, Trump fait preuve d’une longue suite de réus­­sites. Il a bâti des entre­­prises. Il a créé et déve­­loppé une marque puis­­sante. Il est intel­­li­gent, impi­­toyable et disci­­pliné. Malgré ses trois mariages et deux divorces spec­­ta­­cu­­laires, il prend la pose avec une famille enjouée et photo­­gé­­nique, qui adou­­cit son atti­­tude toujours veni­­meuse. Et il est en lice pour ce qui reste encore aujourd’­­hui, malgré quelques signes de discré­­dit, le poste le plus impor­­tant de la planète. Ces diffé­­rences le rendent beau­­coup plus puis­­sant en tant que force poli­­tique, comparé à celui qui a rabaissé Toronto pendant quatre affreuses années. Et alors qu’il vient de rempor­­ter le New Hamp­­shire, les Cana­­diens n’ont qu’une seule chose à dire. On les avait préve­­nus. Benson Cowan

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Crédits : trump­­do­­nald.org

Traduit de l’an­­glais par Nata­­cha Mary d’après l’ar­­ticle « Dispatches from an Anti-Trump Planet », paru dans Roads and King­­doms. Couver­­ture : Donald Trump, par trump­­do­­nald.org.

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