Champion de France de danse sur glace 1985, Philippe Berthe a vécu l'enfer et l'indifférence, avant d'être assassiné. Stefan L'Hermitte enquête pour raviver son souvenir.

par Stefan L'Hermitte | 26 min | 15/01/2015

Au cimetière

Pas de croix, pas de nom. Un tumulus de terre glaise. Un buisson sauvage et ardent qui commence à s’imposer. Deux grosses pierres, ajustées par le hasard ou pas, qui semblent esquisser un cœur. Ci-gît l’homme. Section 10, sépulture 550, cimetière municipal d’Évry, Essonne, carré des indigents. Pas de nom non plus sur le registre qu’il effeuille. Le gardien, « un nouveau », est désolé. « C’est parce que le Monsieur est venu seul et que personne n’a veillé à l’inscrire. » Enseveli sans famille. Quatre croque-la-mort indifférents et la minute de silence réglementaire. Même pas trois airs enregistrés d’Elton John, la musique qui le porta au titre champion de France de danse sur glace 1985, en couple, avec Sophie, sa petite cavalière. Pas de musique, pas de croix, pas de nom. Il devrait être gravé : « Philippe Berthe – 10-10-1963 – 01-10-08 ». Et deux ou trois plaques prétendraient les regrets éternels.

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La cathédrale de la Résurrection Saint-Corbinien
Préfecture du département de l’Essonne
Crédits

Il avait fallu des jours avant que Philippe Berthe soit enseveli. L’autopsie d’un SDF, ça traîne toujours. À ce que dit le gardien, parfois, il a de la visite, toujours la même silhouette, toujours amenée par la léthargie du dimanche matin. Une carrure échevelée, un ado à peine dépassé. Le cimetière ferme à dix-huit heures en hiver.

C’était une « Info le Parisien ». Quatre lignes sur le site internet, à 17 h 50, le 1er novembre 2008, pas si loin de la Toussaint. Quatre de plus que sur la croix qui n’a jamais été plantée.

« Un homme de 45 ans, sans abri, a été retrouvé mort ce mercredi matin dans un local associatif situé sur l’avenue du Général-de-Gaulle, dans le quartier du Village à Évry (Essonne). Selon les premières constatations, il s’agirait d’un meurtre. Le local était semble t-il régulièrement squatté par des SDF et avait été en partie incendié il y a une dizaine de jours. L’enquête a été confiée à la PJ de Versailles. »

Un homme de 45 ans.

Une vie est une ligne fatalement interrompue. Celle-ci est déjà effacée.

C’est du Modiano, l’écrivain des absents. Modiano qui écrit: « Je songeais à tous ces gens qu’on croise dans les lieux de passage, des gares ou des cafés, et je trouvais dommage de ne pas les répertorier, pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça que j’ai toujours été fasciné par les annuaires : les gens y figurent et puis l’année d’après, ils disparaissent. C’est bizarre. »

Philippe Berthe n’est dans aucun annuaire. Il n’a jamais vraiment eu de téléphone. Il a laissé une ligne sur un palmarès de patinage. Champion de France. Enrubanné de tricolore. Il aurait pu aller aux Jeux olympiques si la mort, trop souvent, ne l’avait rattrapé, ne lui avait mis la main sur l’épaule.

Ne pas l’oublier tout à fait, c’est relier des pointillés pour retracer une ligne, discontinue peut-être, mais une ligne quand même.

~

Il n’y a pas grand monde pour prononcer la mémoire de Philippe Berthe. Le procès – deux ans après le meurtre – n’est qu’une formalité républicaine. Il faut condamner. Faire revivre est accessoire et intéresse qui ? Le dossier est minimaliste. Les curieux habituels lissent les bancs publics du tribunal d’Évry. Ses frères ne se sont pas déplacés. Ses compagnons de glace non plus. Berthe n’est qu’un cadavre dépecé par le rapport d’autopsie. « Climat de violences multiples, avec violences cervicales profondes, ecchymoses multiples de la face et de la bouche, ecchymoses du dos dont deux sont en rapport avec deux plaies cutanées par objet piquant et tranchant, des déchirures et plaies du mésentère avec un hémopéritoine. » Berthe a été battu à coups de poings et de gifles, puis harponné à mort. « Les concentrations d’éthanol dans le sang et dans l’urine (2,63 g/L) sont élevées et témoignent d’une consommation d’alcool importante. » De la Kro à répétition. Comme une mise en bière inconsciente.

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Les lieux du crime
Local du Village, à Évry
Crédits : Le Nouveau Détective

Il n’y a pratiquement que les lignes des rapports pour raconter. Il manque un des trois témoins, mort de tuberculose. Les deux autres ânonnent. Le Président se demande où tombent ses questions, interroge un des deux accusés pour vérifier s’il sait quel jour on est. Il bredouille. La cour des miracles passe en cour. Meurtre au couteau suisse pour un sac à dos égaré.

Philippe, Christophe et André squattaient ensemble, tendaient la main, un peu plus bas, sur le quai du RER Évry Village, buvaient, survivaient. Christophe a t-il envoyé Philippe dans un monde meilleur ? Pourquoi André n’a rien fait ? André a un joli surnom : Dédé la fleur. Il est très sensible aux pâquerettes et aux boutons d’or.

« Le décès est survenu après une phase agonique prolongée en rapport avec l’importante spoliation sanguine à laquelle une éventuelle asphyxie a pu se rajouter. » Hémorragie interne. Philippe a fui l’agression, s’est réfugié dans des toilettes. Une dernière nuit pour quitter la vie d’en bas.

Ils s’étaient délimités un petit territoire. C’était presque animal. Cela faisait des mois que ça durait, ça commençait à ressembler à une installation. Ils s’étaient inventés une utilité : Philippe s’était décrété gardien en chef des lieux, les deux autres l’assistaient. Quand les associations hébergées dans le local donnaient une petite fête, elles faisaient une part au trio.

Ils partageaient un réchaud. Une dizaine de jours avant la fin, le gaz avait explosé, dessinant des traînées noirâtres sur le bâtiment. Peut-être qu’ils dérangeaient les traficoteurs de drogue qui plantonnaient pas loin. Peut-être que déjà, ça chauffait entre-eux. Peut-être que rien.

La robe noire de Maître Pascal, défenseur du meurtrier, monté de Chambéry, a fait ses effets. « Tous les trois c’est le même parcours, la rue, l’alcool, la clochardisation. On les mélange dans le noir, on les ressort, et il y a une victime, un coupable, un témoin. Jacques aurait pu être à la place de Philippe. Mon client avait confié son sac à Philippe Berthe. Il avait toute sa vie dedans : son portable et le numéro de téléphone de sa femme et son enfant, car oui il a une famille. Il revient, le sac n’est plus là, ils ont bu, ça dégénère. C’est à peine un tabassage. Il a donné deux petits coups de canifs. Ça n’a pas pénétré. C’était juste pour le titiller. Les choses se calment. Berthe va aux toilettes. Une bataille d’ivrognes. »

Le Procureur requiert treize ans d’entôlage. Ce sera six. Dédé la fleur chope le sursis. Il est renvoyé à la rue. La peine, c’est le toit.

Vers Noël, Le Nouveau Détective, l’hebdo des faits-divers sordides, choisit de publier trois pages sur « le petit Prince foudroyé ». Pour une fois, la presse s’étale sur lui en long. Il n’avait jamais dépassé le quart de colonne dans L’Équipe. C’est page 25, 26 et 27. Entre une petite mamie emmurée vingt jours dans sa salle de bain et l’horoscope. Philippe Berthe était Balance. Ils disent quoi les astres, après l’article ? Amour : un refroidissement amoureux ? Essayez de savoir pourquoi. Travail ? Vous aurez tendance à entretenir des rapports de forces avec les autres. Santé ? Fluctuante. C’est n’importe quoi les horoscopes. On n’y lit pas les hommes. Philippe Berthe devait rêver d’avenir. Ou pas. Pas grand monde ne s’est attaché à lui. On a eu envie. On est parti à sa recherche post-mortem. C’était presque Noël, c’était en 2010.

Le poète

C’est rare et beau, un homme qui vous tend d’abord les mots d’un poème.

Dans le stade de la nuit/Éclaboussés par les projecteurs/Ce grand fracas qui saigne le froid/Ce n’est pas la météorite d’un but/C’est tout simplement le choc d’une vie interdite/ Tombant d’un caddie/Sur le trottoir de l’indifférence coupable

Philippe Berthe ne retrouvera jamais de toit. Il a 42 ans. Il lui reste quatre ans d’errance.

Philippe Pélissier sort du temps élastique d’un RER. Il vient d’écrire sur « lui ». Ils se connaissaient beaucoup. Ils ont partagé de la glace et des verres, des temps de patinoire à Évry, et des bières ou autre chose de l’autre côté de la passerelle, au centre-commercial, dans le décor kitsch du Bermuda. Pélissier est un entraîneur émérite. Il est plus que ça. Il est tourmenté, il est profond, il est comme une boule à facettes, il rayonne sur le patinage, il est central, il est celui qu’on sonne en premier.

Longs cheveux grisonnants, sexagénaire, veste de velours sombre. On l’écoute :

« Ma malédiction, mes écorchures, moi, je suis parvenu à les sublimer, pas lui… »

Pélissier écrit, peint, parle.

« Il était droit, noir, regard ardent, “cantonesque”, élégant, dandy, refoulé. »

Ils avaient les notes de la même musique pour les porter.

« Miles Davis, Elton John, Pink Floyd. »

Pink Floyd… On entend « Shine On You Crazy Diamond », l’ode psychédélique à l’être emprisonné par ses démons, à l’artiste trop tôt décédé.

« Il avait une disposition particulière pour l’alcool. On n’est pas égaux face à la dépendance. Et quand on a des écorchures pas réparées… Il n’avait jamais accepté la mort de sa mère. Si tu tends pas la main, tu crées des bombes humaines, des martyrs. Responsable, pas coupable, c’est facile ça. Il était fragile, caractériel, il a été assassiné plusieurs fois ! »

Assassiné plusieurs fois ?

« Philippe avait un travail. Entraîneur. C’est Valls le maire qui l’avait imposé. Il avait un pedigree pas recommandable. Au début nos rapports étaient tendus, on entraînait chacun de notre côté. Et puis il m’a demandé des conseils. C’est quand même ce qui le tenait. Le sport, c’était sa dignité, sa colonne vertébrale. Au bord de la piste, il était droit. Ça rend misanthrope de se faire dégager. »

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Philippe Berthe entraînait les enfants
Avant la chute
Crédits : Le Nouveau Détective

Un jour noir, Philippe a offert des chaussettes Burlington rouges à Philippe Pélissier, et à Cyril, son assistant. Un cadeau d’adieux.

« Comme ça, vous aurez chaud à la patinoire. Moi je sais faire. Je viens de la rue, je peux y retourner. »

Philippe Berthe ne retrouvera jamais de toit. Il a 42 ans. Il lui reste quatre ans d’errance.

~

C’est pas réjouissant, Évry et ses clapiers à humains, sous le ciel gris d’hiver. La patinoire fait comme un soleil blanc, une trouée de lumière et d’évasion. Coïncidence d’une déambulation urbaine, une couverture de survie dorée fasseye dans une cabine téléphonique. Dessous un homme grelotte, dessous un homme peut-être se meurt, un de plus, un de moins.

C’est lourd à porter un mort. On se le refile. Les témoins se portent pâles jusqu’à devenir fantômes. Il est pourtant passé par là, terminus de sa vie sociale. Il y est revenu parfois, chancelant, ivre, au bout.

Guy Bellanger a tout préparé, tout écrit. Une page et demi dactylographiée. Faudrait pas que n’importe quoi soit dit. Bellanger est l’archétype du bénévole qui estime que cette qualité vaut absolution. Il donne beaucoup, il ne mérite pas l’opprobre. Il était président du club de patinage du SCA2000 Évry, qui employa Philippe Berthe pour quelques cours, à cheval sur 2005 et 2006.

On parcourt sa lettre :

« … n’avait pas entraîné depuis plus de 10 ans… Nous lui avons parlé du projet de faire patiner en couple deux bons patineurs, Hugolin Poisot et Ingrid Scache, il a accepté immédiatement… Après seulement quatre mois d’entraînement, ils terminent 3ème aux championnats de France, tout le monde a jugé le résultat excellent sauf Philippe, qui s’est senti frustré de la part des juges concernant la notation… Philippe a été un entraîneur hors pair, hyper compétent et ô combien sympathique… Pendant tout son passage à Évry, Philippe fut hébergé, nourri et aidé socialement par la famille Poisot dans leur appartement, sachant tout son antécédent familial (brouille avec ses frères, mort de ses parents), et qu’ils considéraient comme un des leurs… La famille Poisot lui proposa de partir avec eux en vacances (c’était malheureusement un alcoolique ce qu’on a su plus tard) et lorsqu’il sont revenus, stupeur, il avait mis l’appartement tout en dessus dessous… Malgré tout, nous souhaitions vraiment qu’il s’en sorte et nous lui avons proposé de faire une cure de désintoxication et de l’hospitaliser car il devenait trop dangereux pour les enfants… En vain, ses vieux démons ont été plus forts que tout… Pour conclure, je dirais quel gâchis pour ce champion d’exception si compétent !!! »

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Philippe Pélissier commente le patin artistique sur Eurosport

On voudrait maintenant sonder le Président Bellanger à l’oral. Philippe Pélissier a parlé « d’assassinats à répétition ». On discerne comme un malaise. On est comme sans patins sur une patinoire. Il est question d’une dame patronesse de la fédération qui aurait beaucoup fait pour Philippe. De deux clubs rivaux sur une même patinoire. De créneaux horaires restreints. De Pélissier homme de gauche acoquiné avec la droite contre Manuel Valls le maire d’Évry. On n’y comprend plus rien. Cuisine interne. À la fin, Philippe Berthe n’était plus dans le paysage.

« S’il s’était soigné… S’il était resté un an de plus, il en aurait fait des champions de deux gamins. »

Le Président Bellanger entend vraiment montrer qu’il a tout fait au mieux. Il tend trois autres feuilles. Deux quittances et un relevé de prestations. Philippe Berthe était payé 71 euros la prestation journalière. En tout, il a touché 9 299 francs sur six mois. En liquide. Il n’avait pas de compte.

En bas de la quittance, une signature, plutôt étriquée, une sorte de triangle, comme un mouvement de patinage acharné. En haut à gauche de la quittance, une adresse à son nom, à Marseille : 4, impasse V. Une impasse.

Avant de descendre dans le sud, il faut continuer d’écumer Évry. Viser les Poisot, les gens qui hébergeaient Philippe Berthe. Pas facile. Il est des histoires qui ont fait trop mal.

Messages, répondeurs qui ne répondent pas, messagers…

En attendant, on visite, dans une banlieue voisine, Cyril Deplace, le jeune adjoint de Pélissier. L’âge les rapprochait. Ils déjeunaient très souvent ensemble. « On le sentait brisé par la vie. Il m’avait parlé de petits boulots d’avant, les marchés, des déménagements, il était sacrément costaud, pas très grand, mais des mains trois fois comme les miennes. Il avait eu un bateau de pêche, il disait s’être fait avoir sur le prix, il m’avait parlé d’une femme, d’une fille de 25 ans, d’un de ses frères qu’il aidait avec un peu d’argent. Il m’avait montré des photos. J’ai pas tout su. Il avait un grand cœur. Mais il avait le sentiment d’avoir encore été lâché, d’avoir été pris pour une marionette. C’est étonnant de descendre dans les abysses à cette vitesse. Après être parti, il a continué à m’appeler de temps en temps. Il me racontait la rue. Il répétait qu’il savait faire. Les Poisot l’avaient hébergé. Mais est-ce que leur toit compensait sa liberté ? »

Les Poisot… Les messages hebdomadaires se perdent sans écho. Ne pas effrayer, convaincre, espérer. Pour mieux le connaître, pour dénicher aussi le bien et le beau. Sa ligne de vie n’est toujours que pointillés. Noël passe. Presque janvier. Jusqu’à un coup de fil qu’on n’attendait plus, cette voix féminine un rien lasse.

On pourrait retrouver Isabelle Poisot au Bermuda, juste derrière la patinoire, recomposer le temps perdu là où souvent Philippe éclusait. Le Bermuda n’existe plus, Philippe n’existe plus. Une pizzeria s’est substituée. Alors ce sera dans une cafétéria à plateaux du centre commercial Agora. Elle s’assoit, jolie, un peu tendue. Son oui a mis du temps, s’est imposé pour la mémoire d’un être qui mérite mieux que quatre lignes. « Il était humainement remarquable. »

« Quand il buvait, il redescendait à zéro, et un jour, boire, il n’a plus fait que ça… Il a eu une vie de tristesse. »

— Guy Berthe

Philippe Berthe avait sa chambre chez les Poisot, pas loin d’Évry. Il promenait le gros chien, préparait les salades diététiques, excellait au Trivial Pursuit. « On le logeait gratuitement, il savait rendre. » Il achetait des tenus de squash à Hugolin. Il carburait à l’eau, évoquait parfois les effluves alcoolisées d’un passé qu’il disait révolu. Il se tissait une histoire incertaine. « Il prétendait que sa mère était morte de désespoir, à cause de son alcoolisme. » Philippe entraîne Hugolin et sa petite partenaire. Le couple progresse jusqu’à la médaille de bronze juniors, aux championnats de France de Bordeaux. Ils avaient même mené la danse après les épreuves imposées, avant les libres, avant de tomber troisièmes. Les juges lui avaient dit : « On ne t’a pas vu depuis des années, tu ne crois pas quand même qu’on va laisser ton couple gagner si vite… » Le milieu du patinage est un nid de combines et d’allégeances.

Berthe se sent exclu, ciblé, incompris. On s’approche de l’été. Les Poisot l’invitent avec eux à la mer, à Saint-Palais. Il préfére se vautrer dans l’amer, à Cergy. « Quand on est rentrés c’était l’anéantissement, l’horreur, l’horreur, l’horreur… La maison était dans un état indescriptible, d’une saleté répugnante, la voiture était cabossée. » Philippe n’est pas là. Le téléphone sonne. Un tenancier de bar les invite à récupérer un homme chiffon. « On s’était dit qu’avec nous il allait redevenir comme on le connaissait. » On s’était dit… Philippe est une outre. Imbibé de whisky dès le matin, affalé dans la canapé, les enfants silencieux et gênés à la table du petit déjeuner, Isabelle s’esquive, emporte sa tasse de café matinale dehors, sur la terrasse, pour éloigner sa détresse. On s’était dit…

Hôpital, comas éthyliques, psys, longues marches. Un temps, il s’astreint aux soins dans une communauté près d’Orléans : il finira par tout casser. « Il voulait s’en sortir, il n’y arrivait pas. C’était un trou sans fond… Un jour, il est parti… On a loupé quelque chose… »

Les Poisot n’ont pas su pour le jour de l’enfouissement. Ils ont suggéré une quête pour une pierre tombale. Les regards se sont détournés.

La silhouette, qui parfois visite le tumulus sans croix ni nom, est celle d’Hugolin Poisot.

Marseille

On a Évry, on a la fin de l’histoire, on a juste avant la fin. C’est encore très peu dans le film d’une vie. On a une adresse calligraphié sur ses quittances de salaire. 4, impasse V. à Marseille. Ce n’est plus une impasse. Elle communique avec le parking de la cité voisine.

C’est une modeste maison à quatre sonnettes. Guy Berthe ne répond pas. Il va falloir attendre, planquer. On est un lundi. Il fait froid l’hiver dans une voiture au moteur arrêté. La BAC rode, s’étonne de voir une silhouette guetter. Les heures défilent jusqu’au début de soirée.

Soudain une ombre, rasante, courbée, avale le trottoir, passe devant la porte, décroche les volets du rez de chaussée pour les replier.

Guy Berthe ?

« Je m…m…m’excuse… je p…parle mal. »

Guy Berthe, un des frères. Il bégaie. Il semble fragile. Il est agressé, peut-être. Il porte un petit sac de plastique avec sa nourriture du soir. Il n’a pas le temps. Il n’est pas prêt. Il s’esquive. Il consent à laisser son numéro de téléphone. Il y a comme de la gêne.

On rappellera un jeudi : « Je sais pas si c’est bon ou pas de parler. »

On prendra un rendez-vous incertain pour un autre lundi, au moins pour expliquer l’intention.

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Les rues désertes de la cité phocéenne
Crédits

La porte s’ouvre sur un couloir. Sur une autre porte à gauche. Sur deux petites pièces. Des posters de l’OM. Une collection de chiens en faïence. Un paysage de Provence. Une photo d’un enfant, d’un fils peut-être. Intérieur un rien suranné et très modeste.

Il est embêté. Il doit d’abord se libérer de quelque chose :

« C’est pas beau à dire. Est-ce qu’on peut négocier avec des sous ? J’ai pas non plus 3 000 euros par mois. »

C’est pas une condition. C’est tomber dans un regard. C’est pas un billet contre des mots. C’est offrir un repas à un démuni.

« La dernière fois que je l’ai vu c’était fin 1997. Il traînait avec un mormon. Il voulait récupérer le jeu de tarot de notre grand-mère. Je lui ai apporté plus bas, aux Chartreux. Il était sur un banc, pieds nus, jean déchiré, avec deux tickets resto dans ses poches, il était pas bien du tout. Il avait laissé des choses chez moi comme le service en porcelaine de sa mère… Il se fixait un but, il y arrivait, il était fort, il parlait même russe, c’était un génie. Et puis quand il buvait, il redescendait à zéro, et un jour, boire, il n’a plus fait que ça… Il a eu une vie de tristesse. »

Guy prend un tas de paperasses empilé sur le buffet. Des feuilles de salaire qui tracent un chemin incertain. Des photos de Philippe. « C’est tout ce qu’il y a. » Pas assez pour un album. Philippe devient un visage. Deux ou trois en apprenti champion. Une près d’un bateau blanc : on note l’immatriculation. Il attend pour exhiber la dernière : un portrait magnifique, mâchoire fière, cheveux au vent, regard lointain vers l’horizon bleu. Un je ne sais quoi de Kennedy.

« C’est lui avant qu’il boive, il était beau hein ? »

Il tente de passer très vite sur une autre. Il est bouffi, flirte même avec l’obésité.

« Faut pas la regarder celle-là. »

Il ramasse le tas.

Guy, Philippe le petit dernier, et aussi Hervé, l’aîné. Trois fils. Le papa est militaire, adjudant chef. La maman suit, fait de la couture, habille parfois les femmes de gradés. Les garnisons outre-mer, puis bord de mer à Marseille. La camarde s’avance : Philippe est orphelin de père à 11 ans. Philippe, le petit dernier, est protégé. Sa mère est enveloppante. Philippe est mis au patinage.

« Ma mère le choyait comme un dieu, lui passait tout, lui donnait tout ce qu’il voulait. C’était un champion et patati et patata… Il réussissait tout, l’école, le piano, la plongée, la pêche, le patinage… »

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Philippe Berthe et Sophie Mérigot
À 16 ans, lors d’une compétition
Crédits : Le Nouveau Détective

La patinoire de ses premières glissades avait été dessinée dans une ancienne usine de conditionnement de dattes. Elle était étriquée. 40 m sur 20 m. La patinoire du Rouet n’existe plus, rasée. C’est comme si même le décor entourant Philippe Berthe devait disparaître avec lui, comme si son passage devait être gommé. Donna, une vieille anglaise rigoureuse, qui l’a initié à ses premiers pas, est partie dans un autre monde. On déniche Philippe Sauvageon qui avait succédé à l’Anglaise.

« C’était rare les garçons en danse, dès qu’on en a un, on se dépêche de lui adjoindre une partenaire. »

La danse, contrairement au patinage artistique pur, ne se pratique qu’en couple.

Ce sera Sophie. Elle habite avenue des Roches, au Roucas Blanc, fenêtres à arcades qui s’ouvrent sur la Méditerranée. Née en Suisse, père haut-cadre, mère jupe plissée, très bien née.

Sophie est timide, évanescente, larmoyante. Presque fée.

Philippe est sûr de lui, hâbleur, causeur. Presque bad boy.

« Philippe, c’était : “Moi je fais bien, et elle fait mal” », relate Philippe Sauvageon.

On leur demande de se tenir par la taille, par la main, de s’unir. Ils n’ont pas encore 10 ans. On les habille de paillettes. Lui quasiment tout en noir. Elle en rose, soulignée d’un gros camélia foncé. C’est peut-être la maman de Philippe qui a tout cousu. Ils ont été unis vers leurs 10 ans. Enfants glissant vers la gloire. Est-ce leurs propres jambes qui les poussent ? Est-ce les bras des parents ? Ils feront couple à 14 ans, parfois se détestant sur la glace, parfois s’aimant en dehors de la glace.

Très vite, Marseille ne leur avait plus suffi.

Rêves de lumières

Sophie a presque soldé sa quarantaine. Elle est habillée avec grand soin. Ses patins débordent de son sac à main blanc. Elle glisse encore un peu, à Aubagne ou à Toulon. Elle est aide-soignante. Deux chaises, deux menthes à l’eau, dans la cafétéria vide. Elle est comme un arbre qu’on a peur de frôler, qu’on a peur de briser. Elle essaye de dire :

« Il avait besoin de quelqu’un. Moi aussi. Mais on n’allait pas dans la même direction. J’étouffais, j’explosais. C’est impossible de rester ensemble quand on ne peut pas supporter certaines extravagances. »

Des patins qui volent. Des bagarres. Des faits, des attitudes.

Sophie est convalescente d’une relation complexe.

Le couple, pas encore majeur, s’est exilé à Limoges pour se rapprocher des Trouillet, Alain et Brigitte, maîtres entraîneurs.

Brigitte est dure, presque intransigeante. C’est l’école du haut-niveau. La baguette qui indique la direction. Elle a pris retraite au cœur d’un village du Limousin. Elle répondra au téléphone :

« Philippe avait été élevé comme un petit Prince, il n’avait jamais eu à lever le petit doigt. Il était intelligent. Mais il ne s’aimait pas. Sophie était plus facile. »

Philippe chope une belle mention au bas S, s’engage en première année de médecine.

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Le jeune couple lors d’une compétition
Crédits : Le Nouveau Détective

Philippe loge d’abord dans l’ancien séminaire, Sophie dans une famille d’accueil. Ils se sont sûrement embrassés. Ils ont tellement partagé, dans les petits matins blêmes des entraînements. Ils ont tellement été enchaînés. Ils étaient obligés l’un à l’autre. Trois à quatre heures de sueurs quotidiennes partagées, matin, midi et parfois soir.

« Il était très beau, reprend Brigitte Trouillet, yeux bleus, très brun, il tombait les filles comme il voulait. Il était docile à entraîner. Il était plus exhubérant que Sophie. Mais Sophie l’écrasait par sa dextérité. Sophie misait tout sur le patinage. Lui papillonnait un peu plus. Il avait des histoires. Il se bagarrait. Le lycée m’appelait de temps en temps. Il était très vivant. »

Ils grandissent, commencent à se faire un petit nom: 4e aux championnats d’Europe juniors, en 1982, 19e aux championnats d’Europe seniors, en 1984. C’est subtil le patinage et encore plus la danse sur glace. Il faut marquer les esprits des juges pas à pas, ne pas provoquer, se soumettre aux conseils, accepter les petits arrangements, gagner sa place sans effraction.

À Angers, en 1985, Berthe-Mérigot sont champions de France. Le Mondial de Tokyo les attend. Les Jeux, peut-être. La lumière, la gloire, l’extase. La justification d’une abnégation déraisonnable se rapproche.

Il n’y aura pas de suite….

Sophie a mal, Sophie entre à l’hôpital.

« Dix jours à Lariboisière, compte t-elle, une infection rénale. »

Une façon de dire non ? Un corps qui supplée les mots qu’une âme n’ose pas ?

« C’est pas facile de dire à quelqu’un qu’on a passé un bon moment ensemble, mais que… »

Sophie somatise.

Cinq ans plus tôt, le décès soudain de son père l’avait laissée étendue sur un autre lit. Mal au dos. Septicémie ou choc traumatique. Le fil de la vie qui s’effiloche. Philippe était resté tout près. Orphelin de père. Il sait.

« Il m’avait tenu la main, il m’avait attendue, je n’ai jamais oublié. J’étais sa petite partenaire. »

Cette fois, la main ne la relèvera pas totalement. Sophie veut bien revenir à nouveau à la vie mais certainement pas sur la glace. C’est soudain. Philippe ne comprend pas, ne l’entend pas, ne l’admet pas. Ils ne patineront plus ensemble, ils n’iront jamais aux Jeux. Quatorze ans pour ça. Les champions ont une expression pour dire la fin de carrière : la petite mort. Lui est mort une première fois avant même d’avoir été.

Les errances

Entre la petite mort du sportif et la mort pour de bon de l’homme, s’écouleront donc vingt-trois ans… C’est pas rien. Comment a t-il rempli sa vie ? Quelques fiches de salaires conservées dans le local du club de patinage d’Évry, quelques photos entrevues chez son frère à Marseille, sont de maigres indices pour compléter sa ligne de vie.

C’est dans le halo incertain des patinoires qu’on le repére le plus souvent. On dirait la poursuite, cette lumière ronde des théâtres qui essaye de suivre les acteurs.

« Il avait tout pour réussir, il a tout fait pour tout détruire. »

— André Jourt

Le voici à Bercy, fin des années 1990, appointé au club des Français Volants. Philippe a changé de costume. Il sera entraîneur. Il se laisser aller à ses extravagances créatrices, à ses idées neuves. La danse est une terre d’expression. Après avoir beaucoup appris, le sportif rend. C’est la logique. C’est la transmission. Il apprend le métier. Il se détend au taekwendo. Il s’est dégôté un petit appart en proche banlieue. Il s’est trouvé comme des maîtres avec Pierre et Nathalie Béchu, des aînés. Pierre et Nathalie avaient précédé Philippe et Sophie au palmarès national. C’est comme un groupe qui commençait à se construire.

Et puis il y a eu l’accident de voiture, de retour d’un stage à la Roche-sur-Yon. Pierre, Nathalie, leur fille Johanna, le choc, les patins tranchants qui volent depuis la plage arrière, l’inconcevable. Seule Nathalie a réouvert les yeux. Philippe a encaissé. C’est comme si, à Sophie, s’était substituée une autre cavalière, avec sa main posée incidemment sur son épaule, celle de la camarde, qui jamais plus ne le lâchera.

La lumière le repère à nouveau à Limoges. Les Trouillet ne l’ont pas oublié. Il rend des services. Il fait un temps barman dans une boîte de nuit. Il joue au hockey, où son coup de patin compense son coup de crosse, ce qui est bien assez pour aller jouer en division modeste, contre Poitiers, Niort ou le Mont Dore. Serge Ducher, équipier éphémère : « Je me suis toujours demandé comment un gars comme lui s’était retrouvé en danse sur glace… » Serge et Philippe, se lient, bringuent, font connaissance. « Il m’a fait penser à Cantona, la même fierté dans le menton, le regard droit, costaud, câblé, intelligent, capable de percuter vite, mais pas toujours pour de bonnes raisons, avec cette forte capacité d’auto-destruction. »

Limoges héberge deux clubs de patinage qui ont bien du mal à se regarder dans la même glace. Un jour, des micros cachés sont découverts. Le Populaire du Centre est mis au courant. Le « Patinoiregate » fait beaucoup causer. Certaines cohabitations ne sont plus acceptables. Philippe Berthe part entraîner au plus proche, à Brive. Et puis à Viry. Et puis nulle part. Et puis la vie lui en veut : Odile, amour d’adolescent avancé, emportée là-haut… Alain Trouillet, son ami, définitivement noyé dans l’alcool… Si on lui refuse tout. S’il faut tout recommencer.

La poursuite le retrouve, après trois ans de blanc, à la patinoire de Brest. André Jourt était le président du club. Il se souvient de Philippe, jovial, entouré de bouilles épanouies, fédérateur, enthousiaste . « Les gamins l’adoraient, il avait énormément de qualités. » Il restera deux ans. 1993 et 1994, sa plus longue intermittence. « Il avait tout pour réussir, il a tout fait pour tout détruire. » Les vapeurs d’alcool, comme un faux-col, l’emprisonnent de plus en plus. « Dès le matin, il se servait dans des petites fioles qu’il cachait dans les toilettes… Il était intelligent, je tenais à lui. Je l’ai mis dans les mains d’un médecin. Il a faussement joué le jeu… » L’alcool l’assassine : « Il était ingérable, rien n’était assez beau pour lui, il exigeait toujours plus. »

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Bassin de Recouvrance
Base navale Porte Tourville
Crédits : Ludovic Claudel

Philippe ne se donne plus de limites, étend son emprise maladive. Il est beau, il est célibataire: « Il plaisait à certaines mamans, il débauchait, ou le contraire, ou les deux. » André Jourt s’est fait son idée : « Ces gamins-là on veut en faire des champions, on leur tire sur la gueule, et quand c’est fini, d’un coup, on les lâche. C’est peut-être le procès d’un système qu’il faudrait faire… »

Guy Berthe n’aura été qu’apprenti champion. Pas assez méritant pour qu’une fédération se cotise pour une pierre tombale.

La mer

Dans le petit tas de photos conservé par Guy Berthe pointait l’étrave d’un bateau blanc. On avait noté l’immatriculation, MA 136794. MA pour Marseille. Alors on a fait la tournée des Calanques, une par une, de ces criques que la mer a creusé dans les roches blanches, de ces bicoques sans beauté mais pas sans âme qui se serrent les unes contre les autres pour se vanter d’une vue sur le bonheur. C’est à l’Anse des Goudes, tout à la pointe, qu’on a eu bon.

C’est pas facile de jouer au flic, un nom en bouche, d’entrer dans des enclaves, de voir se lever des trognes qui disent non ou qui ne disent même pas. Et puis, au fond d’un local.

« Philippe Berthe, ça vous dit ? »

Des vieux sous des bonnets. Des rides sur les visages, des filets sur les murs.

« Pourquoi vous le cherchez ? Il vous doit de l’argent ? »

Ils rient.

Un doigt pointe la coque blanche de l’Andiamo 2, là, juste à quai. MA 136794. L’immatriculation correspond. C’est plus qu’un pointu, plus qu’une barcasse. Ça permet d’affronter la nuit, de lancer des filets, de ramener du loup, de la sole. Et puis de vendre au cul du bateau.

« — Il est resté un an. Il s’est pas mélangé. Il a revendu à un grand maigre. Il disait qu’il partait pour les îles, Tahiti et tout ça.
— Il était fait pour la pêche ? »

Ils rient.

Philippe Berthe avait hérité d’un oncle. C’était vers 1997. Et investi dans un rêve d’ailleurs, dans la pêche.

« On l’a pas bien connu. »

Il n’avait laissé aucun souvenir au public friand de patinage. Il n’était pas Alain Calmat, Brian Joubert ou Philippe Candeloro.

Plus loin, au resto, à l’heure de la daurade grillée, on croise un bonnet bleu plus amène. Pierre pose un loup « de 5,6 kg » sur le comptoir. Il fait affaire avec le patron. Il retourne en mer ce soir.

« Berthe ? D’un coup, il est venu. Au début tout seul. Et puis avec un plus vieux qui lui apprenait les coins. C’était pas bien net. Je crois bien qu’il s’était mis avec quelqu’un qui le prenait pour un con. C’est trop dur à comprendre la pêche. Faut être né dedans… »

Parfois, Philippe commençait sa journée au bar, juste derrière.

« Il avait le vin mauvais. Sa figure changeait. Il n’était plus lui. »

Philippe Berthe n’est guère resté. Il n’est pas parti pour Tahiti. Mais il n’a pas renoncé à la mer. Au procès fut vite fait évoquée une vie de matelot. Dans les livres des affaires maritimes, on retrouve une trace, vers Royan, en 2003. Il est simple matelot sur l’Aladdin, un fileyeur de 15,95 m. Pour deux mois. Et puis plus rien. C’est ainsi qu’on perd la trace des hommes, que la ligne se brise, qu’elle n’est plus que pointillés, qu’elle n’est plus que visible des autres.

La mer l’a rejeté. Il lui restait la rue. Il est entre les deux. Comme un noyé, que la mer n’a pas encore enfoui, parfois, subitement, il réapparaît, vocifère au téléphone, exige, sonne Sophie, sonne son frère…

Guy Berthe : « Il m’appelait souvent. Il disait : “J’en ai marre, je suis trop bien, trop fort pour être sur Terre.” »

Sophie : « Il m’appelait à n’importe quelle heure. Il n’avait plus de repères. Il disait qu’il était obèse, qu’il ne voulait pas se montrer à moi comme ça. Y avait des trucs d’ombre chez lui. J’ai jamais tout compris. Il était tout seul, il se fâchait, il avait fait le vide autour de lui. Il était dehors, il vivait dans des cabines téléphoniques. Je voulais qu’il se soigne, qu’il trouve au moins une petite chambre pour avoir sa chance. Il se croyait fort, il ne l’était plus. Il disait qu’il allait mourir. Je lui répondais : “Oui si tu ne fais rien, tu vas mourir.” »

Il disait aussi que sa mère était morte (en 2004) à cause de lui, emportée de chagrin plus que de maladie.

Il disait qu’il était déménageur, qu’il faisait des marchés, qu’il se débrouillait.

Il prétendait parfois qu’il avait une femme et un enfant.

Il disait à la fois si peu et trop.

Il a squatté un temps une cabine téléphonique vers Montpellier.

C’est là qu’il faut relire les quelques lignes de Modiano l’écrivain des inconnus disparus :

« Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on croise dans les lieux de passage, des gares ou des cafés, et je trouvais dommage de ne pas pouvoir les répertorier pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça aussi que j’ai toujours été fasciné par les annuaires : les gens y figurent et l’année d’après, ils disparaissent. C’est bizarre. »

Philippe Berthe a peu fréquenté l’annuaire.

~

Philippe Berthe est mort en 2008, en quatre lignes sèches, dans une édition du Parisien. Trois ans plus tard, dans L’Équipe Magazine, on a reconstitué un bout de son « destin glaçant ».

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Le sacre de 1985
Philippe et Sophie sont champions de France
Crédits : Le Nouveau Détective

Il n’avait laissé aucun souvenir au public friand de patinage. Il n’était pas Alain Calmat, Brian Joubert ou Philippe Candeloro. Il n’avait pas eu le temps. Il n’avait peut-être pas le talent. Beaucoup de lettres ont suivi l’enquête, comme rarement, réveillant sa mémoire, complétant, un peu, sa ligne de vie.

« Il était brillant mais d’une capacité de destruction hors du commun. Une fois, il s’est ouvert un peu pour dire sa terrible désillusion lorsque Sophie lui a annoncé la fin de l’histoire. Le mal semblait plus profond, mais ça n’a pas aidé. » S.D.

« Il était un écorché vif pour qui rien n’était jamais assez parfait. Il a fait un passage parmi nous bref, intense et démesuré. » J.D.C

« Vivre pas loin de lui était fort, mais difficile. Il a malheureusement toujours lâché les mains qu’on lui tendait. » P.P.

Un réalisateur de documents télévisés, Jean-Christophe Roze, qui venait d’en finir avec le destin contrarié de Diego Maradona, s’est approché du sujet. Il a convaincu France 2. Il a décroché une aide à l’écriture, contre-enquêté, rencontré. Et puis renoncé.

Il se justifie aujourd’hui :

« C’est une histoire extrêmement misérabiliste, “blueseuse”, sordide. C’est pas facile à exhiber, d’autant que Berthe n’a pas l’éclat du champion. »

Le réalisateur s’est élancé sur la trace des champions du Tour de France.

Personne ne sait où sont les médailles de Philippe Berthe.


Couverture : Un lac gelé, par Sharon Mollerus.

Création graphique par Ulyces.

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