par Stefan Martens | 9 avril 2015

Nous sommes à Cizre, en Turquie. Perchés sur le toit du huitième étage d’un immeuble, l’odeur âcre du gaz lacry­­mo­­gène commence à flot­­ter dans l’air. Il n’y en a pas suffi­­sam­­ment pour nous empê­­cher de respi­­rer, mais juste assez pour pimen­­ter quelque peu les festi­­vi­­tés. « Ici, la police envoie des gaz lacry­­mo­­gènes pour s’amu­­ser », lance noncha­­lam­­ment un garçon d’une quin­­zaine d’an­­nées, du haut du château d’eau qui lui sert de perchoir.

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Au bord du Tigre
Crédits : Stefan Martens

C’est par un matin brumeux de février que se déroule, quelque vingt mètres plus bas, l’évé­­ne­­ment marquant de la jour­­née. L’équipe de foot­­ball locale de Cizre­­spor, fleu­­ron de la région kurde du sud-est de la Turquie, affronte l’équipe de deuxième divi­­sion de Gire­­sun­­spor, club de la mer Noire, dans un match à haute tension comp­­tant pour la Coupe de Turquie. La rencontre a lieu sur le terrain du club de la ville de Cizre, qui borde les rives du Tigre. Cizre­­spor, qui évolue en cinquième divi­­sion turque, a d’ores et déjà outre­­passé toutes les espé­­rances en accé­­dant à ce niveau de la Coupe de Turquie. Peu s’at­­ten­­daient à une telle perfor­­mance de l’équipe, alors de là à imagi­­ner une quali­­fi­­ca­­tion pour les 8e de fina­­le…


Les espoirs de Cizre

Mais ici, on imagine sans mal qu’une victoire face à Gire­­sun­­spor pour­­rait propul­­ser Cizre­­spor à l’étape ultime et l’ins­­crire dans la légende en affron­­tant le Gala­­ta­­sa­­ray, une équipe stam­­bou­­liote qui béné­­fi­­cie d’un soutien natio­­nal à la limite de la ferveur reli­­gieuse. La soif de vaincre est légi­­time, car Cizre n’est pas une ville comme les autres. Située aux confins de la Syrie, de la Turquie et de l’Irak, Cizre est un bastion de la lutte pour la liberté kurde et du Parti des travailleurs du Kurdis­­tan (PKK), qui mène depuis trente ans une lutte achar­­née pour la recon­­nais­­sance de ses droits tant sur le plan natio­­nal que social, dans ce sud-est turc à domi­­nante kurde. Dans les années 1990 tout parti­­cu­­liè­­re­­ment, les gouver­­ne­­ments succes­­sifs ont tenté de mater l’in­­sur­­rec­­tion en employant des mesures draco­­niennes, compre­­nant l’exé­­cu­­tion sommaire de prison­­niers mili­­tants du PKK ; des procé­­dures faci­­li­­tées permet­­tant aux repré­­sen­­tants régio­­naux puissent se livrer à des tueries extra­­ju­­di­­ciaires ; la destruc­­tion de villages entiers en vue d’anéan­­tir les réseaux de soutien à la guérilla ; ainsi que l’im­­po­­si­­tion de restric­­tions sévères à l’usage du kurde, langue indo-euro­­péenne qui a davan­­tage de points communs avec l’an­­glais qu’a­­vec le turc, quant à lui altaïque et origi­­naire d’Asie centrale. À leur tour, les combat­­tants du PKK ont rétorqué en s’at­­taquant aux soldats ainsi qu’aux symboles de l’État. Au total, plus de 400 000 personnes ont été tuées dans le conflit. Comme dans d’autres parties de la région kurde en Turquie, Cizre­­spor a fait les frais des excès de l’État dans la région, évoluant dans un véri­­table climat de peur.

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Sur le toit
Suppor­­ters de Cizre­­spor
Crédits : Stefan Martens

La pers­­pec­­tive d’ac­­cé­­der à la prochaine étape de la Coupe de Turquie enthou­­siasme toute la ville. À ceci près que les suppor­­ters préjugent peut-être un peu des capa­­ci­­tés de leur équipe. « Nous voulons être parmi les meilleurs, on affron­­tera un jour le Bayern Munich ! » déclare un suppor­­ter, un chauf­­feur au long cours nommé Orhan Suat. « C’est le match le plus impor­­tant pour le club depuis dix ans », m’ex­­plique Faruk, veilleur de nuit à la gare routière déla­­brée de la ville. D’autres ont l’es­­poir plus feutré. « Nous ne rempor­­te­­rons pas la Coupe, mais il est impor­­tant de fran­­chir cette nouvelle étape », me confie Abdi, commerçant. Évidem­­ment, les espoirs placés sur le match sont plus impor­­tants que l’enjeu spor­­tif lui-même. « Si nous accé­­dons au prochain tour, la mauvaise image que les gens ont de Cizre dispa­­raî­­tra », pense Abdul­­lah, récep­­tion­­niste dans l’im­­meuble qui regroupe les loge­­ments de fonc­­tion des profes­­seurs de la ville. « Cizre figure même sur l’agenda prési­­den­­tiel. »

Sur le fil

Paral­­lè­­le­­ment aux mesures draco­­niennes des années 1990, le gouver­­ne­­ment a égale­­ment cher­­ché à four­­nir son opium au peuple. L’État a encou­­ragé la promo­­tion du foot­­ball en sous-main dans la région, allouant aux clubs des aides finan­­cières puisées dans son budget. Plusieurs clubs kurdes ont ainsi réussi à accé­­der à la première divi­­sion natio­­nale, provoquant l’ire de nombre de leurs rivaux qui ont eu l’im­­pres­­sion que ces clubs béné­­fi­­ciaient des grâces du corps arbi­­tral pour favo­­ri­­ser l’har­­mo­­nie natio­­nale. Beau­­coup n’étaient pas dupes de la forte impli­­ca­­tion de l’État dans la région, et les Kurdes n’ont accordé qu’un soutien circons­­pect aux clubs comme celui de Cizre­­spor, selon Abdur­­ra­­him Ugan, un des repré­­sen­­tants offi­­ciels de la branche du Parti pour les régions démo­­cra­­tiques (DBP) à Cizre –un parti auto­­risé par la loi qui partage les mêmes origines révo­­lu­­tion­­naires que le PKK, lequel demeure illé­­gal. « Les gens commencent à reve­­nir main­­te­­nant que tout ça n’est plus asso­­cié au gouver­­ne­­ment », déclare Ugan en siro­­tant son thé noir dans son bureau modes­­te­­ment meublé. Dans quelques instants juste­­ment, une marche orga­­ni­­sée par le DBP va débu­­ter, en mémoire d’un jeune origi­­naire du coin décédé quatre jours plus tôt alors qu’il combat­­tait les mili­­ciens de Daesh dans la région de Sinjar, en Irak.

« L’air est devenu irres­­pi­­rable ici. » — Une insti­­tu­­trice

Après la capture par les forces turques du leader du PKK, Abdul­­lah Ocalan, en 1999, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a déclaré un cessez-le-feu tempo­­raire qui a eu pour consé­quence d’apai­­ser les tensions dans la région. Parce qu’il n’avait plus autant besoin de four­­nir au peuple son opium, l’État a cessé d’ap­­por­­ter son soutien aux clubs de foot­­ball locaux. Tant et si bien qu’aujourd’­­hui, on ne compte plus de clubs kurdes au sein de l’élite natio­­nale. Dans la quatrième phase élimi­­na­­toire de la Coupe de Turquie, le club de 3e divi­­sion d’Amed­­spor, issu de la grande ville de Diyar­­ba­­kir, est le seul autre club kurde encore en lice. Sans commune mesure avec les événe­­ments des années 1990, tensions et violences ont resurgi dans la région au cours des années 2000. Recon­­nais­­sant appa­­rem­­ment l’inu­­ti­­lité de conti­­nuer à cher­­cher une solu­­tion mili­­taire au problème, le gouver­­ne­­ment actuel dirigé par le Parti pour la justice et le déve­­lop­­pe­­ment (AKP) a pour­­tant repris, bien que timi­­de­­ment, le proces­­sus de paix avec le PKK en 2010. À l’oc­­ca­­sion des célé­­bra­­tions en 2013 de Newroz, fête régio­­nale marquant l’ar­­ri­­vée du prin­­temps et qui s’est trans­­for­­mée en forum d’ex­­pres­­sion de l’iden­­tité poli­­tique kurde, Ocalan, du fond de sa cellule, a appelé à un cessez-le-feu et au retrait de ses combat­­tants en signe de bonne volonté. Deux ans plus tard, la trêve conti­­nue d’être respec­­tée, mais ne tient qu’à un fil. Les Kurdes accusent le gouver­­ne­­ment – et parti­­cu­­liè­­re­­ment son président à l’au­­to­­ri­­ta­­risme gran­­dis­­sant, Recep Tayyip Erdo­­gan – de bloquer la situa­­tion en vue de gagner une plus grande majo­­rité aux élec­­tions légis­­la­­tives de juin prochain. Ils accusent en outre le gouver­­ne­­ment, qui est l’un des plus fervents oppo­­sants au régime de Bachar el-Assad en Syrie, d’un excès de zèle quant à la construc­­tion d’une kyrielle de commis­­sa­­riats aux allures de forte­­resses dans le sud-est du pays. Ils leur repro­­chaient égale­­ment de soute­­nir l’État isla­­mique dans son combat contre les forces kurdes dans la ville syrienne de Kobané. En effet, près de cinquante personnes ont été tuées aux abords de la fron­­tière turque entre le 6 et le 8 octobre 2014, lorsque des mani­­fes­­tants sont descen­­dus dans la rue pour dénon­­cer le soutien de l’AKP aux forces de Daesh dans Kobané.

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Graf­­fi­­tis à Cizre
« Kobané résis­­tance »
Crédits : Stefan Martens

Alors que les affron­­te­­ments entre les forces de sécu­­rité et la jeunesse locale sont monnaie courante dans le Kurdis­­tan turc, les échauf­­fou­­rées ont menacé d’échap­­per à tout contrôle dans la ville de Cizre juste avant le match, la police étant accu­­sée d’avoir ouvert le feu au hasard sur des enfants dans certains quar­­tiers. La fusillade a ainsi fait six morts, la plus jeune des victimes n’étant âgée que de 12 ans. « La police tue nos enfants », dit un chauf­­feur de taxi en dési­­gnant le quar­­tier de Cudi, dont les rési­­dents ont creusé des tran­­chées aux diffé­­rentes entrées pour empê­­cher la police de péné­­trer dans la zone avec leurs véhi­­cules blin­­dés appe­­lés akrep (« scor­­pions »). Tandis que le gouver­­ne­­ment turc niait au départ toute accu­­sa­­tion selon laquelle la police était respon­­sable de la mort de ces jeunes, tués par balle, l’as­­so­­cia­­tion du barreau local publiait un rapport souli­­gnant que dans un cas parti­­cu­­lier, le cireur de chaus­­sures Umit Kurt avait été visé déli­­bé­­ré­­ment et tué par des offi­­ciers de police. Devant l’évi­­dence de la culpa­­bi­­lité de la police pronon­­cée par ses pairs, l’État a bien été obligé de suspendre plusieurs offi­­ciers accu­­sés d’être impliqués dans le massacre. « J’ai une fois de plus revécu l’at­­mo­­sphère terrible des années 1990 à Cizre », confie une insti­­tu­­trice qui n’a pas souhaité que son nom soit divul­­gué par peur de possibles repré­­sailles, au sujet de la récente tuerie. « L’air est devenu irres­­pi­­rable ici. J’ai déve­­loppé une véri­­table haine des auto­­ri­­tés, des mili­­taires comme des poli­­ciers. » Personne n’a pour l’ins­­tant été inculpé pour ces tueries.

« Herne Pes »

Malgré l’âpreté du contexte, les amateurs de foot­­ball de Cizre se sont prépa­­rés à affron­­ter leurs rivaux de la mer Noire ; non pas qu’ils s’avèrent très compé­­ti­­tifs, mais ces derniers trônent tout de même trois divi­­sions au-dessus d’eux dans la ligue. Pour­­tant, même en matière de foot­­ball, les suppor­­ters se plaignent que le gouver­­ne­­ment vienne mettre son grain de sel.

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Le match va commen­­cer
Crédits : DHA

« C’est en arri­­vant à cette étape [de la compé­­ti­­tion] que la police a commencé à provoquer des inci­­dents, dans le but d’abou­­tir à des exclu­­sions de stade », raconte Suat, en réfé­­rence à la contre-mesure consis­­tant à priver le club d’une rentrée d’argent géné­­rée par la vente de billets, et par l’in­­ter­­dic­­tion faite à tous les suppor­­ters de se rendre au match. En effet, tandis que beau­­coup à Cizre ont accueilli avec soula­­ge­­ment l’ap­­pa­rent retour à la norma­­lité dans les rues après la suspen­­sion des offi­­ciers impliqués dans le massacre, beau­­coup voient dans l’uti­­li­­sa­­tion systé­­ma­­tique de gaz lacry­­mo­­gène par les forces de police une volonté d’at­­ti­­ser la colère du peuple pour justi­­fier de plus graves agis­­se­­ments de la police. En dehors des conflits avec les forces de l’ordre, les suppor­­ters avaient aupa­­ra­­vant déclen­­ché la colère des instances foot­­bal­­lis­­tiques turques en chan­­tant le « Herne Pes » (« En avant »), chant révo­­lu­­tion­­naire kurde qui appelle les Kurdes au rallie­­ment derrière le drapeau rouge du socia­­lisme.

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Pas décou­­ra­­gés pour deux sous par la tenta­­tive présu­­mée de la police de gâcher la fête, les suppor­­ters de Cizre­­spor ignorent roya­­le­­ment les hordes de scor­­pions et autres canons à eau qui encerclent le terrain de foot­­ball. Ils gagnent des tribunes impro­­vi­­sées, à savoir les toits des immeubles envi­­ron­­nants. Bien avant le coup d’en­­voi, une nuée aérienne de quelque trois mille suppor­­ters saisit des perchoirs de fortune sur les toits, les murs et les châteaux d’eau pour aper­­ce­­voir des bouts du terrain qui s’étend plus bas. Tandis que la clameur des encou­­ra­­ge­­ments monte du côté des rouge et vert, les suppor­­ters de Cizre bran­­dissent égale­­ment une branche d’oli­­viers à l’in­­ten­­tion de l’équipe adverse, scan­­dant la « paix des peuples » en l’hon­­neur de leurs adver­­saires de Gire­­sun – bastion notoire de la mouvance anti-kurde. L’ins­­tant d’après, pour­­tant, ils conspuent ouver­­te­­ment l’hymne natio­­nal turc, peut-être confor­­tés par l’idée qu’il est impos­­sible d’im­­po­­ser une inter­­­dic­­tion supplé­­men­­taire de stade dès lors que tout le monde se satis­­fait plei­­ne­­ment de regar­­der le match depuis le sommet d’im­­meubles tutoyant le ciel.

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Serge Djie­­houa, l’at­­taquant ivoi­­rien de Cizre­­spor
Crédits : DHA

À l’image de bon nombre de rencontres à enjeux, le match n’a pas été à la hauteur des espé­­rances. Conforme à son niveau amateur, Cizre­­spor a manqué de cet instinct de tueur face au but dans cette oppo­­si­­tion qui a tourné au match nul, 0–0. Bien que déçus de ne pas avoir réussi à trou­­ver le chemin des filets contre Gire­­sun­­spor, ceux qui descendent les esca­­liers des immeubles voisins restent opti­­mistes. Ils comptent sur le fait que la plus grosse équipe du groupe, Gencler­­bir­­ligi, ne fera qu’une bouchée de Konya­­spor lors du dernier match du groupe, permet­­tant ainsi à Cizre­­spor de vivre son match rêvé contre Gala­­ta­­sa­­ray. Mais c’était presque écrit : Gencler­­bir­­ligi a fait un misé­­rable 0–0 contre Konya. « Quand il s’agit de Cizre­­spor, ils n’es­­saient même pas », affirme Suat, tandis qu’il regarde, exas­­péré, Gencler­­bir­­ligi taper molle­­ment dans la balle pendant les arrêts de jeu, au lieu de cher­­cher à marquer contre Konya­­spor. Le senti­­ment de tris­­tesse est partagé par beau­­coup, inci­­tant la page Face­­book offi­­cielle du club – Cizre­­spor n’a pas de site inter­­­net – à appe­­ler à une certaine rete­­nue. « S’il vous plaît, personne ne doit dire que Gencler­­bir­­ligi a truqué le match ni que le club aurait pu battre Konya s’il l’avait vrai­­ment voulu. » Le conte de fées de Cizre­­spor a pris fin préma­­tu­­ré­­ment, mais la brève aven­­ture du club a donné à la ville de Cizre l’op­­por­­tu­­nité d’être asso­­ciée à autre chose que la violence et la mort. Et comme pour souli­­gner son modeste succès à établir des passe­­relles avec le reste de la société turque, le club ajoute : « Dans notre aven­­ture pour la Coupe de Turquie, nous avons gagné deux amis : Gencler­­bir­­ligi et Gire­­sun­­spor. »


Traduit de l’an­­glais par Céline Laurent-Santran d’après l’ar­­ticle « Soccer and Tear Gas », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : suppor­­ters de Cizre­­spor, par Stefan Martens.

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