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par Sujata Gupta | 31 juillet 2015

Toru a toujours été un enfant anxieux, mais ce problème s’est aggravé vers 19 ans, alors qu’il était en licence de sciences sociales à Tokyo. À chaque exposé en classe, il sentait son cœur battre la chamade. Un psychiatre lui avait pres­­crit du clona­­zé­­pam, un anxio­­ly­­tique de la classe des benzo­­dia­­zé­­pines, à laquelle appar­­tiennent aussi le Valium et le Xanax. Au début, Toru se sentait plus calme, même quand il lui fallait parler en public. Assez vite, pour­­tant, l’ef­­fi­­ca­­cité du médi­­ca­­ment commença à décli­­ner, et il cessa de le prendre au bout d’un an. Son anxiété s’ac­­crût. Il ne dormait plus et commença à souf­­frir de crises de panique, dont l’une si grave qu’il avait dû appe­­ler une ambu­­lance pour aller aux urgences. Il fit alors ce qui était logique : reprendre son trai­­te­­ment.

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La clinique Fresh Start, dans le centre-ville de Perth
Crédits : Fresh Start/Face­­book

En dépit de ses problèmes, Toru valida son diplôme et commença à travailler dans l’in­­for­­ma­­tique. Mais son humeur s’était dégra­­dée et il lui fallait lutter pour conser­­ver un emploi. Lors d’une période parti­­cu­­liè­­re­­ment diffi­­cile, il détrui­­sit un ordi­­na­­teur et fut licen­­cié. Après cet inci­dent, Toru renonça à cher­­cher du travail. Il tentait régu­­liè­­re­­ment d’in­­ter­­rompre son trai­­te­­ment, mais les effets du sevrage s’avé­­raient toujours plus forts. La mère de Toru, Machiko, fut la première personne à réali­­ser à quel point la situa­­tion de son fils était deve­­nue ingé­­rable. Il n’était jamais colé­­rique dans son enfance, insista-t-elle lors de notre rencontre. Les médi­­ca­­ments l’avaient changé. Alors que Toru se débat­­tait dans ses diffi­­cul­­tés, Machiko cher­­cha de l’aide auprès des méde­­cins en charge de son fils, et se heurta à un mur. « Ils me voyaient comme une mère intru­­sive », raconte-t-elle. Fina­­le­­ment, cher­­chant à échap­­per à l’hi­­ver japo­­nais, elle les embarqua tous les deux dans une sorte de longue paren­­thèse théra­­peu­­tique à Bris­­bane, en Austra­­lie. Là-bas, un méde­­cin dit à Machiko : « Si Toru était mon fils, j’irais direc­­te­­ment voir le Dr George O’Neil. »

Detox

George O’Neil est un impro­­bable messie pour les gens qui, dans le monde entier, sont deve­­nus dépen­­dants aux benzo­­dia­­zé­­pines. Cet homme impo­­sant, au visage poupin et au ventre proémi­nent, n’est pas addic­­to­­logue mais obsté­­tri­­cien, spécia­­liste des troubles de la ferti­­lité. ulyces-georgeoneil-07J’ai rencon­­tré O’Neil dans sa rési­­dence d’été à Lance­­lin, à envi­­ron une heure de voiture de Perth, en Austra­­lie. Le jardin est couvert de buis­­sons rachi­­tiques et parcouru de sentiers sinueux. À 1,6 km de là, on aperçoit le contour vapo­­reux de l’océan. La maison, de plain-pied, est longue et décou­­sue, et le seul moyen de circu­­ler d’une pièce à l’autre est de passer par dehors. Ce qui lui donne, fort à propos, des airs de motel. Car c’est là que la tribu d’O’Neil – ses six enfants, leurs cinq épouses et ses neuf petits-enfants, avec O’Neil et sa femme Chris à la barre – se rassemble à l’écart de Fresh Start (« Nouveau départ »), la clinique de désin­­toxi­­ca­­tion qu’O’Neil dirige depuis vingt ans avec une ferveur presque obses­­sion­­nelle. Chris me révèle que l’iso­­le­­ment de la maison a été voulu. Par le passé, des toxi­­co­­manes sont entrés dans leur domi­­cile de Perth et ont harcelé leur fils autiste, Rodney. Une fois, une patiente déran­­gée est venue mena­­cer Chris et sa fille Joce­­lyn, alors âgée de 17 ans, avec un couteau. La femme s’est ravi­­sée quand Joce­­lyn lui a fait remarquer, avec beau­­coup de sang-froid, que la vraie raison de sa colère n’était pas eux mais son propre père. C’est à ce moment que Chris réalisa qu’ils avaient besoin d’un lieu sûr. Le combat donqui­­chot­­tesque d’O’Neil contre l’ad­­dic­­tion a commencé au milieu des années 1990, quand une jeune femme vint le voir en quête d’aide pour son mari héroï­­no­­mane. Elle était enceinte de quinze semaines et terri­­fiée à l’idée d’éle­­ver l’en­­fant toute seule. « Vous êtes un bon chré­­tien et un scien­­ti­­fique renommé », l’im­­plora-t-elle. « Il y a sûre­­ment quelque chose que vous pouvez faire. » La femme était insis­­tante et « abso­­lu­­ment char­­mante », raconte O’Neil. Elle reve­­nait tous les 18 mois pour supplier qu’on l’aide.

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O’Neil et sa famille se sont instal­­lés dans la petite ville de Lance­­lin
Crédits

Le choix d’O’Neil peut sembler étrange, mais la femme connais­­sait son passé d’in­­ven­­teur. Dans ses jeunes années, alors qu’il complé­­tait sa forma­­tion d’obs­­té­­tri­­cien en Afrique du Sud, O’Neil avait créé un système local de filtre à eau, qui permet­­tait de préve­­nir les infec­­tions bacté­­rienne dues à un mauvais accès à l’eau potable, un inha­­la­­teur d’anal­­gé­­sique pour rempla­­cer les seringues chez les enfants brûlés, et un dispo­­si­­tif pour réhy­­dra­­ter les enfants malades sans passer par intra­­vei­­neuse. Au début des années 1980, O’Neil inventa un cathé­­ter capable de divi­­ser par deux le taux d’in­­fec­­tions urinaires chez les patients para­­plé­­giques. Pour commer­­cia­­li­­ser le dispo­­si­­tif, qui reste encore l’un des plus employés au monde, il lança en 1984 la société GO Medi­­cal (d’après ses initiales), une entre­­prise de vente de maté­­riel médi­­cal à but non lucra­­tif. Le cathé­­ter s’est avéré très rentable, et a permis à O’Neil de se vouer entiè­­re­­ment à la prise en charge de patients toxi­­co­­manes. « On peut se consa­­crer à 2 000 inven­­tions au cours d’une vie », explique O’Neil, mais il y en a toujours une qui sort du lot : « Il y a toujours une perle. » Sa première perle, il l’a trou­­vée en Chine. Il assis­­tait à une inter­­­ven­­tion d’un jeune cher­­cheur qui travaillait sur la naltrexone, une molé­­cule appa­­rem­­ment capable de suppri­­mer les effets de l’hé­­roïne. (La naloxone, un composé analogue mais beau­­coup plus puis­­sant, était déjà employée pour contre­­ba­­lan­­cer les effets des over­­doses aux opia­­cés.) Pour O’Neil, ce fut une révé­­la­­tion. Il réalisa que des inhi­­bi­­teurs tels que la naltrexone pouvaient aider les toxi­­co­­manes à maîtri­­ser leur addic­­tion. Il rentra en Austra­­lie et annonça à la femme qu’il avait trouvé un moyen d’ai­­der son mari héroï­­no­­mane. L’ap­­proche d’O’Neil est d’une simpli­­cité sédui­­sante. Les médi­­ca­­ments dits « inhi­­bi­­teurs » [des opia­­cés, ndt] sont en vente depuis des décen­­nies. À haute dose, ils permettent d’évi­­ter les over­­doses létales, au prix d’une désin­­toxi­­ca­­tion éclair extrê­­me­­ment doulou­­reuse. À faible dose, cepen­­dant, O’Neil soupçon­­nait qu’ils pour­­raient servir à contre­­car­­rer les effets des opia­­cés, comme l’hé­­roïne, sans en passer par une « détox » aussi violente.

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Le Dr George O’Neil
Crédits : David Maurice Smith/Oculi

Pour « triper », il faut trom­­per les cellules de son corps. Norma­­le­­ment, elles assurent un fonc­­tion­­ne­­ment en douceur via un système de clés et de serrures. Les « clés », c’est-à-dire les hormones et les neuro­­trans­­met­­teurs, accèdent aux cellules en se liant aux « serrures », qui sont des récep­­teurs cellu­­laires. Les molé­­cules dites agonistes, telles que les opia­­cés (codéine, morphine, héroï­­ne…) et les benzo­­dia­­zé­­pines, imitent les hormones et les neuro­­trans­­met­­teurs présents natu­­rel­­le­­ment dans le corps pour venir « croche­­ter » les verrous. Au contraire, les anta­­go­­nistes ou inhi­­bi­­teurs inter­­­disent l’en­­trée aux agonistes en bloquant le verrou. Ce faisant, les inhi­­bi­­teurs neutra­­lisent l’ef­­fet des drogues. Dans ces condi­­tions, raisonne O’Neil, pourquoi conti­­nuer à prendre une drogue qui ne procure plus de sensa­­tion de bien-être ? Au début, O’Neil pres­­cri­­vait à ses patients une pilule par jour de naltrexone. La dose était trop forte et provoquait une détox rapide et doulou­­reuse. « J’ai cru y passer », confie un patient d’O’Neil qui a expé­­ri­­menté le trai­­te­­ment en 2001. Qui plus est, puisqu’il est aisé d’ou­­blier ou de négli­­ger de prendre la pilule, l’ob­­ser­­vance du trai­­te­­ment est une ques­­tion de pure volonté. « Pourquoi est-ce qu’un vrai héroï­­no­­mane irait prendre de la naltrexone ? » résume Gary Hulse, cher­­cheur en psychia­­trie à l’uni­­ver­­sité d’Aus­­tra­­lie-Occi­­den­­tale et colla­­bo­­ra­­teur de longue date d’O’Neil. O’Neil entre­­prit donc de créer une méthode pour dispen­­ser le trai­­te­­ment sans passer par le patient. Il mit au point une enve­­loppe en poly­­mère capable de ralen­­tir la libé­­ra­­tion de la naltrexone dans le sang, ainsi qu’un dispo­­si­­tif – un peu comme un distri­­bu­­teur PEZ – capable de libé­­rer les pilules dans le corps du patient. Les implants à naltrexone d’O’Neil peuvent fonc­­tion­­ner jusqu’à presque un an, et l’opé­­ra­­tion peut être répé­­tée indé­­fi­­ni­­ment. L’in­­fir­­mière en charge de Toru, Noel Dowsett, elle-même une ancienne héroï­­no­­mane, en est à son onzième implant. « Avec la métha­­done, on se sent toujours plus ou moins sous médi­­ca­­tion », confie-t-elle. La métha­­done est un opiacé utilisé par les usagers de drogue injec­­table pour contrô­­ler les crises de manque. La naltrexone, en revanche, n’évoque chez Dowsett que cette seule pensée : « Bon Dieu, je suis libre. » Dans les années 2000, O’Neil s’est rendu à une confé­­rence sur l’ad­­dic­­tion à Londres. Gilberto Gerra, un cher­­cheur italien, y présen­­tait ses travaux sur le fluma­­zé­­nil, un médi­­ca­­ment qui inhibe les benzo­­dia­­zé­­pines à peu près comme la naltrexone bloque les opia­­cés. O’Neil en fut intri­­gué. Il avait trouvé sa deuxième perle.

Nouveau départ

Les benzo­­dia­­zé­­pines comptent parmi les anxio­­ly­­tiques les plus pres­­crits au monde. Pour une bonne raison. Sean Hood, cher­­cheur en psychia­­trie à l’uni­­ver­­sité d’Aus­­tra­­lie-Occi­­den­­tale à Perth, a mené une étude sur l’an­xiété sociale à Bris­­tol, au Royaume-Uni. « Nous nous sommes inté­­res­­sés à des personnes atteintes de phobie sociale. Dans ce groupe, les gens avaient souf­­fert de ce trouble pendant 28 ans en moyenne, avant de béné­­fi­­cier d’un trai­­te­­ment. Quand on leur donne des benzo­­dia­­zé­­pines, au bout de 40 minutes, ils vous disent que leur anxiété a dimi­­nué. »

Renon­­cer aux substances addic­­tives n’est que le premier pas sur la voie de la guéri­­son.

Les benzo­­dia­­zé­­pines sont appa­­rues au début des années 1960. Dix ans plus tard, elles étaient deve­­nues la classe de médi­­ca­­ments la plus pres­­crite au monde. Entre 1969 et 1982, le Valium a figuré en tête des médi­­ca­­ments les plus pres­­crits. Très vite, cepen­­dant, il est apparu que la molé­­cule était tout sauf bénigne. On a montré qu’elle était liée à des effets de somno­­lence, des troubles cogni­­tifs et des démences. Encore pire, une addic­­tion peut s’ins­­tal­­ler en l’es­­pace de quelques semaines, même pour de faibles doses, et le médi­­ca­­ment peut finir par provoquer les mêmes symp­­tômes que ceux qu’il est censé combattre, tels que des crises de panique et d’épi­­lep­­sie. En inter­­­rom­­pant leur trai­­te­­ment, des patients comme Toru ont décou­­vert que le syndrome de sevrage pouvait durer plusieurs mois, voire des années. (Un ancien toxi­­co­­mane m’a confié qu’il lui avait été plus facile d’ar­­rê­­ter à la fois la métham­­phé­­ta­­mine et l’hé­­roïne que de se sevrer des benzo­­dia­­zé­­pines.) Dans beau­­coup de pays, les auto­­ri­­tés de régu­­la­­tion de la santé stipulent de limi­­ter le trai­­te­­ment à une durée comprise entre deux et quatre semaines, mais ces recom­­man­­da­­tions sont souvent igno­­rées. Le fluma­­zé­­nil a été iden­­ti­­fié comme un inhi­­bi­­teur des benzo­­dia­­ze­­pines en 1981, alors que les scien­­ti­­fiques cher­­chaient à déve­­lop­­per une benzo­­dia­­zé­­pine à action encore plus rapide. La molé­­cule possède une demi-vie de seule­­ment 7 à 15 minutes, ce qui la rend utile en trai­­te­­ment d’ur­­gence contre les over­­doses. Cet usage a été validé par la Food and Drug Admi­­nis­­tra­­tion, l’agence améri­­caine de sécu­­rité sani­­taire, en 1991. J’ai contacté Gerra, qui est main­­te­­nant installé en Autriche et aide les pays à faibles reve­­nus à mettre au point des poli­­tiques publiques de lutte contre la drogue, en colla­­bo­­ra­­tion avec les Nations Unies.

De 1983 à 2003, il a pratiqué la méde­­cine d’ur­­gence sur des patients en over­­dose. La naloxone est effec­­tive pour trai­­ter les over­­doses, mais quand les patients se réveillent, ils sont géné­­ra­­le­­ment furieux et agres­­sifs. « Le patient était en train de connaître une mort très douce », explique Gerra, « et nous, nous le soumet­­tons à un sevrage chimique intense. » Pour compliquer les choses, il n’est pas rare que les patients conjuguent la prise d’opia­­cés et de benzo­­dia­­zé­­pines, ce qui est très dange­­reux. D’après les Centres pour le contrôle et la préven­­tion des mala­­dies (CDC) améri­­cains, cette combi­­nai­­son repré­­sente 30 pour cent des over­­doses létales, comme celle qui emporta Philip Seymour Hoff­­man en 2014. Dans ces situa­­tions, Gerra suggéra à l’hô­­pi­­tal d’ad­­mi­­nis­­trer du fluma­­zé­­nil en très faible dose, afin d’évi­­ter les réac­­tions d’hos­­ti­­lité dues au sevrage. Les patients réagirent très bien. « Les réac­­tions violentes ont complè­­te­­ment disparu », se souvient Gerra, qui réalisa à ce moment que le fluma­­zé­­nil avait le poten­­tiel pour deve­­nir « la naltrexone des benzo­­dia­­zé­­pines ». Flumazenil-new La commu­­ni­­ca­­tion de Gerra à Londres inspira O’Neil, qui se consa­­cra à l’éla­­bo­­ra­­tion d’un médi­­ca­­ment destiné à bloquer les benzo­­dia­­zé­­pines. Il voulait une substance à action prolon­­gée et adap­­tée à des patients toxi­­co­­manes, comme l’im­­plant à naltrexone. Il commença par mettre au point, et breve­­ter, un dispo­­si­­tif simple sur le modèle des pompes à insu­­line. Il permet­­tait d’ad­­mi­­nis­­trer le fluma­­zé­­nil en intra­­vei­­neuse pendant plusieurs jours, chez des patients en suivi externe. Mais les patients pouvaient faci­­le­­ment reti­­rer la pompe, si bien qu’O’Neil fabriqua des tablettes de fluma­­zé­­nil à libé­­ra­­tion prolon­­gée, desti­­nées à équi­­per un implant. Jon Currie, direc­­teur du service d’ad­­dic­­to­­lo­­gie de l’hô­­pi­­tal Saint Vincent de Melbourne, est dithy­­ram­­bique au sujet de la pompe et de l’im­­plant. « Ça fait dix ans que je n’ai pas eu à pres­­crire une réduc­­tion progres­­sive des benzo­­dia­­zé­­pines », explique-t-il. « À la place, j’uti­­lise le fluma­­zé­­nil. Cette molé­­cule a complè­­te­­ment révo­­lu­­tionné le trai­­te­­ment du sevrage aux benzo­­dia­­zé­­pines. »

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Début 2014, Toru et Machiko s’en­­vo­­lèrent pour Perth afin de rencon­­trer O’Neil. Le méde­­cin mit immé­­dia­­te­­ment Toru sous pompe à fluma­­zé­­nil, avant de rempla­­cer le dispo­­si­­tif par un implant de plus longue durée. En novembre, j’ai rencon­­tré Toru dans le petit appar­­te­­ment qu’il partage à Perth avec sa mère : il en était à son troi­­sième implant. Trapu, avec une épaisse tignasse de cheveux noirs un peu gras, Toru raconte son histoire dans un anglais hési­­tant. Ce qui l’ef­­fraie le plus, c’est de rentrer chez lui et d’être à nouveau confronté aux facteurs de stress qui l’ont conduit à commen­­cer son trai­­te­­ment. « Si je rentre main­­te­­nant au Japon, je ne crois pas que je pour­­rai me passer des benzo », confie-t-il. Mais tout dans sa vie à Perth a un goût de provi­­soire. Dans l’ap­­par­­te­­ment, l’ameu­­ble­­ment est spar­­tiate et la déco­­ra­­tion inexis­­tante, à l’ex­­cep­­tion de quelques feuilles A4 scot­­chées aux murs. Elles portent toutes le même message d’ins­­pi­­ra­­tion, écrit en couleur : « Fais ton chemin ! Parle peu, Aime beau­­coup, Donne tout, Ne juge pas, Brille, Persé­­vère, & Posi­­tive », suivi d’em­­preintes de pas qui sortent de la page…

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L’ad­­mi­­nis­­tra­­tion améri­­caine a auto­­risé le Fluma­­zé­­nil
Crédits

« Son anxiété est vrai­­ment terrible, c’est le cas le plus grave que j’aie jamais vu », confie Noel Dowsett, l’in­­fir­­mière en charge de Toru, lorsque O’Neil l’ap­­pelle pour faire un point sur son patient. Après 25 semaines sans benzo­­dia­­zé­­pines, ajoute-t-elle, Toru a réussi à mettre la main sur des pilules. O’Neil n’a pas l’air surpris. Après avoir raccro­­ché, il m’ex­­plique que Toru et sa mère sont à couteaux tirés. Il pense qu’il est préfé­­rable que Machiko rentre briè­­ve­­ment au Japon pour y renou­­ve­­ler son visa pour l’Aus­­tra­­lie. Une absence que Toru pourra mettre à profit pour se stabi­­li­­ser. Renon­­cer aux substances addic­­tives n’est que le premier pas sur la voie de la guéri­­son. Cette vérité élémen­­taire, O’Neil l’a apprise à la dure. Je demande ce qu’est devenu le mari toxi­­co­­mane de la femme qui est venue le voir, il y a des années de cela, en quête d’as­­sis­­tance. O’Neil m’ap­­prend qu’il est resté absti­nent pendant 18 mois avant de retom­­ber dans l’hé­­roïne. Mais l’in­­dul­­gence de son épouse avait atteint ses limites, et elle est partie. « Deux jours après son départ, il s’est suicidé. » Au fil des années, O’Neil a déve­­loppé sa propre version du « programme en 12 étapes », un célèbre proto­­cole de désin­­toxi­­ca­­tion qui consiste à admettre sa détresse et accep­­ter la présence d’une puis­­sance divine. Il l’a surnommé PHREEE (prononcé comme « free », libre, ndt), un acro­­nyme pour : physio­­lo­­gie (l’im­­plant phar­­ma­­co­­lo­­gique), héber­­ge­­ment, rela­­tions, éduca­­tion, et emploi. Pour aider ses patients toxi­­co­­manes à accé­­der à cette liberté plani­­fiée, O’Neil a créé un véri­­table empire. En plus de la clinique, il comprend des centres de désin­­toxi­­ca­­tion tempo­­raire, où les patients peuvent se sevrer avant de rece­­voir un implant, des lieux d’hé­­ber­­ge­­ment à long terme situés loin de Perth, pour leur permettre de s’éloi­­gner de leurs fréquen­­ta­­tions habi­­tuelles et de leurs dealers, et des théra­­peutes. Sans oublier un afflux constant de visi­­teurs, venus obser­­ver la manière dont O’Neil travaille. Le jour de ma visite, la clinique accueille entre autres un juriste et un artiste. ulyces-freshstart-05Toru a essayé de s’ins­­tal­­ler à Northam, dans l’un des établis­­se­­ments d’hé­­ber­­ge­­ment à long terme d’O’Neil, mais son anglais limité l’em­­pê­­chait de commu­­niquer avec les autres rési­­dents. Isolé et sous pres­­sion, il a fini par reve­­nir à Perth. Désor­­mais, Toru suit une théra­­pie hebdo­­ma­­daire avec Zdravko (Tony) Cerjan, un théra­­peute d’ori­­gine yougo­­slave, doté d’un fort accent et de lunettes à monture noire à la Woody Allen.

Quand j’ar­­rive, Cerjan est dans son bureau, assis sur un canapé orange – les quatre autres cana­­pés de la pièce sont gris. Il discute avec Toru des nouveaux somni­­fères qui lui ont été pres­­crits. « Je les ai pris hier pour la première fois », raconte le jeune homme qui semble tout juste sorti du lit, avec ses vête­­ments frois­­sés et ses cheveux ébou­­rif­­fés. « Tu t’es auto-convaincu que tu ne pour­­rais pas dormir. Tu as créé toi-même le problème », le sermonne Cerjan, qui ressemble moins à un profes­­sion­­nel de santé qu’à un coach en déve­­lop­­pe­­ment person­­nel. Il suggère ensuite que Toru conserve le somni­­fère à son chevet, et attende d’être sûr de ne pas pouvoir dormir pour prendre la pilule. « Procède de cette manière toutes les nuits de la semaine », pres­­crit-il à Toru qui, le visage figé, s’en­­gage à suivre la recom­­man­­da­­tion. La clinique Fresh Start est située dans un quar­­tier plutôt aisé de Perth. J’ai rendez-vous avec O’Neil un mercredi matin à 10h30. La salle d’at­­tente est pleine, beau­­coup de patients flânent sur le banc ou sous un arbre dehors. Les plus soli­­taires tirent sur leur ciga­­rette à quelque distance du groupe. Afin d’apai­­ser la clien­­tèle clas­­sique du quar­­tier, autre­­ment plus nantie, la clinique a récem­­ment embau­­ché un artiste afin qu’il égaye l’ex­­té­­rieur du bâti­­ment en y peignant d’énormes papillons. O’Neil me prend avec lui pour sa tour­­née quoti­­dienne. J’écoute un couple abori­­gène se remé­­mo­­rer leur première rencontre à l’oc­­ca­­sion d’un séjour en désin­­tox. La femme sanglote en racon­­tant à O’Neil qu’elle a perdu la garde de ses enfants. Je rencontre un jeune accroc à la meth, dont le bras droit est entiè­­re­­ment recou­­vert par un tatouage de dragon enche­­vê­­tré. Il refuse les médi­­ca­­ments anti­­dou­­leur pour pouvoir rentrer en voiture juste après la pose de l’im­­plant à naltrexone. Je tiens la main de Vikki, une femme aux cheveux violets et au rire facile. Elle tremble constam­­ment à cause du Seroquel, l’an­­ti­p­sy­­cho­­tique qu’elle prend pour rester calme. O’Neil insère une recharge de naltrexone dans son abdo­­men, juste sous son nombril – une assu­­rance contre l’hé­­roïne, précise Vikki. Puis vient le tour d’Amy. Elle est mince, porte des tongs compen­­sées, et son épaisse crinière de cheveux bruns est rete­­nue en arrière par un élas­­tique. Le seul signe évident de son addic­­tion à l’hé­­roïne et aux benzo­­dia­­zé­­pines est sa bouche, large­­ment éden­­tée. De son propre aveu, sa vie a récem­­ment connu un tour­­nant. Elle a arrêté l’hé­­roïne grâce à l’im­­plant à naltrexone, et grâce au fluma­­zé­­nil, elle parvient à limi­­ter sa consom­­ma­­tion à une poignée de benzo­­dia­­zé­­pines par jour. (À la diffé­­rence de Toru, qui s’en est toujours tenu à quelques pilules par jour, Amy en consom­­mait par flacons entiers.) Aujourd’­­hui, elle troque la pompe à courte durée d’ac­­tion contre l’im­­plant. Aeden, son copain, lui caresse la tête pendant qu’O’Neil incise la peau près du nombril.

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Un événe­­ment Fresh Start
Crédits : Face­­book

Au fil du temps, O’Neil a testé la naltrexone pour lutter contre l’ad­­dic­­tion aux opia­­cés, la métham­­phé­­ta­­mine, l’al­­cool et même le jeu. Il soupçonne que la molé­­cule peut aussi aider les personnes bouli­­miques à maîtri­­ser leurs pulsions. Dans le même temps, il évalue l’ef­­fi­­ca­­cité du fluma­­zé­­nil contre l’hy­­per­­som­­nie et la mala­­die de Parkin­­son – il semble que le médi­­ca­­ment permette de réduire les trem­­ble­­ments. Il a des raisons de croire que le fluma­­zé­­nil puisse égale­­ment s’avé­­rer utile contre les troubles de l’at­­ten­­tion. À un moment, O’Neil me passe Pat au télé­­phone, une grosse fumeuse de 71 ans qui utilise le spray nasal au fluma­­zé­­nil, inventé par O’Neil, quand elle a envie d’une ciga­­rette. « Pour ma prochaine étude là-dessus, je vais faire venir 40 fumeurs un samedi matin et leur faire essayer le spray nasal », raconte le méde­­cin. « Le lundi matin, je révé­­le­­rai à la moitié d’entre eux qu’ils ont en fait essayé un placébo. Puis je verrai qui a arrêté de fumer pendant le week-end. »

Toru

Mais l’ap­­proche décon­­trac­­tée d’O’Neil l’a desservi lorsqu’il s’est agi de commer­­cia­­li­­ser l’im­­plant. « L’uti­­li­­sa­­tion des implants à naltrexone chez l’homme n’est pas auto­­ri­­sée en Austra­­lie, du fait d’un manque de résul­­tats prove­­nant d’es­­sais cliniques suscep­­tibles de démon­­trer leur qualité phar­­ma­­ceu­­tique, leur sûreté et leur effi­­ca­­cité », peut-on lire sur le site du Conseil natio­­nal de la santé et de la recherche médi­­cale austra­­lien. Les données sur le fluma­­zé­­nil sont encore moins probantes. O’Neil doit ainsi limi­­ter l’em­­ploi de naltrexone et de fluma­­zé­­nil à des fins de recherche clinique. Et puisque ses produits ne sont pas enre­­gis­­trés auprès de l’As­­so­­cia­­tion austra­­lienne des produits théra­­peu­­tiques, il n’a pas le droit de faire de la publi­­cité ou du démar­­chage actif auprès de nouveaux patients.

Pour O’Neil, se confor­­mer au proto­­cole signi­­fie prolon­­ger la souf­­france des patients.

Pour certains, cette prudence est justi­­fiée. Alex Wodak, président de la Fonda­­tion austra­­lienne pour la réforme des lois sur la drogue, consi­­dère que les inhi­­bi­­teurs comme la naltrexone provoquent un sevrage trop brutal, qui peut même s’avé­­rer létal. Ils n’ont pas, pour­­suit-il, fait l’objet d’une évalua­­tion scien­­ti­­fique rigou­­reuse. (Wodak critique égale­­ment la déci­­sion de la Food and Drug Admi­­nis­­tra­­tion améri­­caine d’au­­to­­ri­­ser la mise sur le marché du Vivi­­trol, une injec­­tion de naltrexone dont les effets durent 30 jours.) « C’est une chose d’être capable de parler à des groupes reli­­gieux du travail fantas­­tique qu’on fait et de rece­­voir des dona­­tions pour cela », commente-t-il. « Mais si O’Neil veut être pris au sérieux, il n’existe qu’un seul moyen, c’est de publier dans des revues à comité de lecture de haut niveau. » Par email, O’Neil rétorque que Wodak passe sous silence « plus de 30 publi­­ca­­tions rela­­tives aux implants à naltrexone dans des revues de qualité, dont deux essais contrô­­lés rando­­mi­­sés conduits ici en Austra­­lie et en Norvège. Il n’existe que trois études publiées sur le fluma­­zé­­nil par notre équipe, mais il s’agit du travail de recherche le plus avancé concer­­nant le trai­­te­­ment clinique de l’ad­­dic­­tion aux benzo­­dia­­zé­­pines ».

Pour O’Neil, se confor­­mer au proto­­cole signi­­fie prolon­­ger la souf­­france des patients. « Norma­­le­­ment, les cher­­cheurs conçoivent un essai clinique et ne le mettent en œuvre qu’a­­près d‘avoir reçu l’argent », m’ex­­plique-t-il à Perth. « Moi, j’ai une idée le lundi, je la mets en appli­­ca­­tion le mardi, et le mercredi je dis à mon patient : « Il y a un nouveau trai­­te­­ment qui pour­­rait vous aider ». » Les inhi­­bi­­teurs se marient bien à la vision qu’O’Neil a du monde. Il se montre très critique vis-à-vis des tenta­­tives pour léga­­li­­ser la marijuana aux États-Unis. Il remet aussi en cause les programmes à base de métha­­done. Pourquoi trai­­ter des patients dépen­­dants aux opia­­cés avec des opia­­cés ?, s’in­­ter­­roge-t-il. « Un patient qui à 20 ans prend de la métha­­done sera toujours, vingt ans plus tard, un patient qui prend de la métha­­done tous les jours ». À l’in­­verse, Wodak et d’autres plaident en faveur de l’ef­­fi­­ca­­cité de la métha­­done. « Certains personnes désap­­prouvent le fait qu’on four­­nisse un médi­­ca­­ment agoniste auquel les patients restent dépen­­dants. », répond Wodak. « Les gens pensent ce qu’ils veulent. Mais il est clair que la métha­­done est un médi­­ca­­ment effi­­cace, sûr et peu coûteux. »

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Le Dr O’Neil avec un patient
Crédits : David Maurice Smith/Oculi

L’op­­po­­si­­tion entre les pro et les anti-inhi­­bi­­teurs a un parfum presque reli­­gieux. Peter Cole­­man, qui dirige la clinique de désin­­toxi­­ca­­tion de l’Ins­­ti­­tut Cole­­man, est le seul prati­­cien que j’ai pu trou­­ver aux États-Unis à utili­­ser le fluma­­zé­­nil pour trai­­ter l’ad­­dic­­tion aux benzo­­dia­­zé­­pines. Pour lui, consom­­mer des substances addic­­tives – même dans le cadre d’un trai­­te­­ment de substi­­tu­­tion – signi­­fie que l’usa­­ger ne revient jamais complè­­te­­ment à la réalité. « Boud­dha a dit que la vie était doulou­­reuse », explique-t-il. « Le but est de trans­­cen­­der cette impres­­sion et d’ar­­rê­­ter de voir la vie comme une souf­­france, mais comme un voyage. » Pour­­tant, le fluma­­zé­­nil tend à brouiller la fron­­tière entre les camps. Quand il a constaté que ses patients ne montraient aucune hosti­­lité pendant la phase de sevrage, Gilberto Gerra a commencé à soupçon­­ner que le fluma­­zé­­nil avaient un effet apai­­sant, du fait d’une faible acti­­vité de type benzo­­dia­­zé­­pine. En pour­­sui­­vant ses inves­­ti­­ga­­tions, il a décou­­vert des travaux de neuro­p­sy­­cho­­logues ayant abouti à la même conclu­­sion. Au moment où il commençait à publier ses résul­­tats, au début des années 90, il a reçu un appel du labo­­ra­­toire phar­­ma­­ceu­­tique Roche. Le fluma­­zé­­nil était vendu comme un inhi­­bi­­teur pur, destiné à contre­­car­­rer les effets d’une over­­dose aux benzo­­dia­­zé­­pines. Quand Gerra affirma au repré­­sen­­tant de Roche que ce médi­­ca­­ment agis­­sait en fait comme une benzo­­dia­­zé­­pine de très faible inten­­sité, la société se montra éton­­nam­­ment ouverte. On lui dit que Roche cher­­chait à déve­­lop­­per une pilule de fluma­­zé­­nil (à l’époque, la molé­­cule n’était commer­­cia­­li­­sée que sous forme injec­­table) desti­­née à trai­­ter l’épi­­lep­­sie. Fait marquant : le prin­­ci­­pal trai­­te­­ment anti­é­pi­­lep­­tique de l’époque était le Valium, lui-même une benzo­­dia­­zé­­pine. « J’ai répondu : « Écou­­tez, si vous dites que vous faites des essais sur le fluma­­zé­­nil comme anti­é­pi­­lep­­tique faible, vous admet­­tez qu’il fonc­­tionne comme le Valium, pas comme un anta­­go­­niste du Valium » », se souvient Gerra. ulyces-freshstart-08Plus récem­­ment, Hulse de l’Uni­­ver­­sité d’Aus­­tra­­lie-Occi­­den­­tale a utilisé le fluma­­zé­­nil pour trai­­ter une patiente dépen­­dante aux benzo­­dia­­zé­­pines. Comme elle conti­­nuait à ressen­­tir une forme intense d’an­xiété dans certaines situa­­tions, Hulse lui a pres­­crit un comprimé sublin­­gual de fluma­­zé­­nil – une autre inven­­tion d’O’Neil – à chaque fois qu’elle sentait venir une crise de panique. « Le fluma­­zé­­nil est censé être un anta­­go­­niste, donc neutre, sans aucune acti­­vité », rapporte Hulse. « D’après mes obser­­va­­tions, il semble plutôt qu’il ait une acti­­vité agoniste. » [C’est-à-dire que les récep­­teurs censés être bloqués sont en fait acti­­vés, ndt.] « La ques­­tion se pose donc de savoir s’il va finir par se passer la même chose que pour les benzo », ajoute-t-il. « Le fluma­­zé­­nil pour­­rait-il lui-même conduire à une addic­­tion ? Ce n’est pas exclu. »

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En 2014, Hulse et plusieurs de ses collègues ont publié les résul­­tats d’une petite étude portant sur 24 sujets mauri­­ciens dépen­­dants aux opia­­cés. Les patients ont reçus des implants à naltrexone cali­­brés pour fonc­­tion­­ner pendant six mois, avant de repar­­tir chez eux. Les cher­­cheurs sur le terrain ont alors observé que pendant cette période, aucun patient n’avait consommé d’opiacé. Soigner 100 % de ses patients dépen­­dants aux opia­­cés avec un trai­­te­­ment qui prend 20 minutes, commente O’Neil, voilà qui est abso­­lu­­ment incroyable. O’Neil n’a pas parti­­cipé à l’étude – à dessein. L’île Maurice se trouve à presque 8 000 km de sa clinique, de sorte que les patients ne pouvaient pas venir toquer à sa porte, et lui ne pouvait pas, comme il le dit lui-même, « conta­­mi­­ner les données ». Car les patients qui vivent dans les envi­­rons de Perth viennent voir d’O’Neil, qui four­­nit et renou­­velle les implants dès que le besoin de consom­­mer se fait à nouveau ressen­­tir. Parfois, il rajoute du fluma­­zé­­nil. Sa gentillesse est ici un défaut – les dosages et les timings deviennent obscurs, ce qui rend diffi­­cile l’éva­­lua­­tion rigou­­reuse de ses méthodes.

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Perth au crépus­­cule

« Il a ces éclairs de génie qui peuvent réel­­le­­ment chan­­ger la vie des gens », commente Hulse, « mais il ne sait pas vrai­­ment comment les diffu­­ser ni les mettre en forme. » Pour l’heure, l’en­­tre­­prise diri­­gée par O’Neil est sans cesse au bord de la faillite. Chris, plus douée pour tenir les comptes que son mari, me révèle que Fresh Start et GO Medi­­cal ont un budget commun compris entre 6 et 8 millions de dollars austra­­liens (entre 4 et 6 millions d’eu­­ros, ndt). La plupart des patients sont trai­­tés gratui­­te­­ment, mais une mino­­rité d’entre eux paient le prix complet de leur trai­­te­­ment, ou contri­­buent à hauteur de 20 dollars par mois. Pour un montant annuel d’en­­vi­­ron un million, précise Chris. Les inves­­tis­­seurs privés abondent aussi à hauteur d’un million de dollars, et le gouver­­ne­­ment austra­­lien de trois millions. Le reste est récu­­péré ça-et-là, y compris en vendant des proprié­­tés ache­­tées grâce aux reve­­nus des précé­­dentes inven­­tions d’O’Neil. L’an­­née dernière, par exemple, le couple O’Neil a dû vendre le tiers d’un terrain de trois hectares évalué à 10 millions de dollars. L’argent restant a été utilisé pour ache­­ter la propriété de Lance­­lin. Le meilleur moyen de faire de l’argent serait pour O’Neil de vendre le brevet de son implant, pour lequel il a reçu des offres allé­­chantes. Mais cette pers­­pec­­tive lui donne des nausées. Si les toxi­­co­­manes devaient payer pour leur trai­­te­­ment, dit-il, seuls 3 % de ses patients seraient en mesure de suivre le proto­­cole. Il ne veut pas d’un inter­­­mé­­diaire qui exploite les toxi­­co­­manes pour s’en mettre plein les poches. Une autre alter­­na­­tive serait de se concen­­trer sur la recherche clinique, afin de légi­­ti­­mer son travail. Quand je lui demande pourquoi il ne conduit pas ses propres études, il me répond que sa colla­­bo­­ra­­tion avec Hulse et les autres cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité d’Aus­­tra­­lie-Occi­­den­­tale lui permet de se concen­­trer sur la myriade d’idées qui lui viennent à l’es­­prit, tandis que ceux-ci iden­­ti­­fient les pistes les plus promet­­teuses et règlent les détails. « Je leur indique la voie à suivre pour les futurs essais », résume-t-il. Para­­doxa­­le­­ment, en sous-trai­­tant ses programmes de recherche, O’Neil pour­­rait contri­­buer à renfor­­cer l’usage des benzo­­dia­­zé­­pines. L’un des grands espoirs de Hulse et son équipe est de trou­­ver le bon dosage et le mode appro­­prié d’ad­­mi­­nis­­tra­­tion du fluma­­zé­­nil, afin de permettre aux méde­­cins de pres­­crire des trai­­te­­ments aux benzo­­dia­­zé­­pines de plus longue durée. ulyces-freshstart-10-1Quelqu’un comme Toru, par exemple, pour­­rait enchaî­­ner des cycles avec et sans benzo­­dia­­zé­­pines sans que son équi­­libre mental en soit grave­­ment altéré.

Pour Hulse, une telle décou­­verte pour­­rait révo­­lu­­tion­­ner l’usage de ces médi­­ca­­ments contre l’an­xiété. Toru et sa mère se sont souvent dispu­­tés à propos des benzo­­dia­­zé­­pines. Machiko consi­­dé­­rait qu’une seule pilule suffi­­sait à alté­­rer l’in­­tel­­li­­gence et la person­­na­­lité de son fils, mais Toru n’était pas convaincu. Il pensait que soigner son addic­­tion aux benzo­­dia­­zé­­pines ne suffi­­rait pas à le débar­­ras­­ser de l’an­xiété qui le ronge depuis dix ans et l’em­­pêche de vivre norma­­le­­ment. Si Toru a fini par se rendre à l’avis de sa mère, sa quête récente de nouvelles pilules semble montrer que ce n’est pas si simple. « Le compor­­te­­ment de Toru ressemble presque à celui d’un délinquant », confie O’Neil. Quand je quitte Perth, la vie de Toru semble suspen­­due. Sans anxio­­ly­­tiques aussi effi­­caces ou rapides que les benzo­­dia­­zé­­pines, le chemin vers la guéri­­son semble obscur. Il craint de retour­­ner au Japon, où ses problèmes de stress ont atteint leur paroxysme, tout en ayant lutté pour apprendre l’an­­glais, ce qui le laisse à cheval entre deux cultures. Du fait de son anxiété sociale extrême, il a rencon­­tré peu de gens en dehors de la clinique. Pour soula­­ger sa soli­­tude, et l’ai­­der à ne pas retom­­ber dans les médi­­ca­­ments, Dowsett s’est arrangé pour passer régu­­liè­­re­­ment du temps avec lui en l’ab­­sence de sa mère. Le simple fait de me parler, me confie Toru alors que je suis sur le point de partir, a repré­­senté pour lui un très gros effort. Au cours de la conver­­sa­­tion, Machiko essaie de le rassu­­rer. « Dimi­­nuer les médi­­ca­­ments est la première étape », dit-elle. « Ça prend du temps, comme l’ap­­pren­­tis­­sage des langues. On ne peut pas apprendre une nouvelle langue en une seconde. Il n’y a pas de recette magique. Il faut être très, très patient. »


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « Blocking the high : one man’s quixo­­tic quest to cure addic­­tion », paru dans Mosaics­­cience.com Couver­­ture : Un faux junkie. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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