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par Sujata Gupta | 31 juillet 2015

Toru a toujours été un enfant anxieux, mais ce problème s’est aggravé vers 19 ans, alors qu’il était en licence de sciences sociales à Tokyo. À chaque exposé en classe, il sentait son cœur battre la chamade. Un psychiatre lui avait pres­crit du clona­zé­pam, un anxio­ly­tique de la classe des benzo­dia­zé­pines, à laquelle appar­tiennent aussi le Valium et le Xanax. Au début, Toru se sentait plus calme, même quand il lui fallait parler en public. Assez vite, pour­tant, l’ef­fi­ca­cité du médi­ca­ment commença à décli­ner, et il cessa de le prendre au bout d’un an. Son anxiété s’ac­crût. Il ne dormait plus et commença à souf­frir de crises de panique, dont l’une si grave qu’il avait dû appe­ler une ambu­lance pour aller aux urgences. Il fit alors ce qui était logique : reprendre son trai­te­ment.

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La clinique Fresh Start, dans le centre-ville de Perth
Crédits : Fresh Start/Face­book

En dépit de ses problèmes, Toru valida son diplôme et commença à travailler dans l’in­for­ma­tique. Mais son humeur s’était dégra­dée et il lui fallait lutter pour conser­ver un emploi. Lors d’une période parti­cu­liè­re­ment diffi­cile, il détrui­sit un ordi­na­teur et fut licen­cié. Après cet inci­dent, Toru renonça à cher­cher du travail. Il tentait régu­liè­re­ment d’in­ter­rompre son trai­te­ment, mais les effets du sevrage s’avé­raient toujours plus forts. La mère de Toru, Machiko, fut la première personne à réali­ser à quel point la situa­tion de son fils était deve­nue ingé­rable. Il n’était jamais colé­rique dans son enfance, insista-t-elle lors de notre rencontre. Les médi­ca­ments l’avaient changé. Alors que Toru se débat­tait dans ses diffi­cul­tés, Machiko cher­cha de l’aide auprès des méde­cins en charge de son fils, et se heurta à un mur. « Ils me voyaient comme une mère intru­sive », raconte-t-elle. Fina­le­ment, cher­chant à échap­per à l’hi­ver japo­nais, elle les embarqua tous les deux dans une sorte de longue paren­thèse théra­peu­tique à Bris­bane, en Austra­lie. Là-bas, un méde­cin dit à Machiko : « Si Toru était mon fils, j’irais direc­te­ment voir le Dr George O’Neil. »

Detox

George O’Neil est un impro­bable messie pour les gens qui, dans le monde entier, sont deve­nus dépen­dants aux benzo­dia­zé­pines. Cet homme impo­sant, au visage poupin et au ventre proémi­nent, n’est pas addic­to­logue mais obsté­tri­cien, spécia­liste des troubles de la ferti­lité. ulyces-georgeoneil-07J’ai rencon­tré O’Neil dans sa rési­dence d’été à Lance­lin, à envi­ron une heure de voiture de Perth, en Austra­lie. Le jardin est couvert de buis­sons rachi­tiques et parcouru de sentiers sinueux. À 1,6 km de là, on aperçoit le contour vapo­reux de l’océan. La maison, de plain-pied, est longue et décou­sue, et le seul moyen de circu­ler d’une pièce à l’autre est de passer par dehors. Ce qui lui donne, fort à propos, des airs de motel. Car c’est là que la tribu d’O’Neil – ses six enfants, leurs cinq épouses et ses neuf petits-enfants, avec O’Neil et sa femme Chris à la barre – se rassemble à l’écart de Fresh Start (« Nouveau départ »), la clinique de désin­toxi­ca­tion qu’O’Neil dirige depuis vingt ans avec une ferveur presque obses­sion­nelle. Chris me révèle que l’iso­le­ment de la maison a été voulu. Par le passé, des toxi­co­manes sont entrés dans leur domi­cile de Perth et ont harcelé leur fils autiste, Rodney. Une fois, une patiente déran­gée est venue mena­cer Chris et sa fille Joce­lyn, alors âgée de 17 ans, avec un couteau. La femme s’est ravi­sée quand Joce­lyn lui a fait remarquer, avec beau­coup de sang-froid, que la vraie raison de sa colère n’était pas eux mais son propre père. C’est à ce moment que Chris réalisa qu’ils avaient besoin d’un lieu sûr. Le combat donqui­chot­tesque d’O’Neil contre l’ad­dic­tion a commencé au milieu des années 1990, quand une jeune femme vint le voir en quête d’aide pour son mari héroï­no­mane. Elle était enceinte de quinze semaines et terri­fiée à l’idée d’éle­ver l’en­fant toute seule. « Vous êtes un bon chré­tien et un scien­ti­fique renommé », l’im­plora-t-elle. « Il y a sûre­ment quelque chose que vous pouvez faire. » La femme était insis­tante et « abso­lu­ment char­mante », raconte O’Neil. Elle reve­nait tous les 18 mois pour supplier qu’on l’aide.

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O’Neil et sa famille se sont instal­lés dans la petite ville de Lance­lin
Crédits

Le choix d’O’Neil peut sembler étrange, mais la femme connais­sait son passé d’in­ven­teur. Dans ses jeunes années, alors qu’il complé­tait sa forma­tion d’obs­té­tri­cien en Afrique du Sud, O’Neil avait créé un système local de filtre à eau, qui permet­tait de préve­nir les infec­tions bacté­rienne dues à un mauvais accès à l’eau potable, un inha­la­teur d’anal­gé­sique pour rempla­cer les seringues chez les enfants brûlés, et un dispo­si­tif pour réhy­dra­ter les enfants malades sans passer par intra­vei­neuse. Au début des années 1980, O’Neil inventa un cathé­ter capable de divi­ser par deux le taux d’in­fec­tions urinaires chez les patients para­plé­giques. Pour commer­cia­li­ser le dispo­si­tif, qui reste encore l’un des plus employés au monde, il lança en 1984 la société GO Medi­cal (d’après ses initiales), une entre­prise de vente de maté­riel médi­cal à but non lucra­tif. Le cathé­ter s’est avéré très rentable, et a permis à O’Neil de se vouer entiè­re­ment à la prise en charge de patients toxi­co­manes. « On peut se consa­crer à 2 000 inven­tions au cours d’une vie », explique O’Neil, mais il y en a toujours une qui sort du lot : « Il y a toujours une perle. » Sa première perle, il l’a trou­vée en Chine. Il assis­tait à une inter­ven­tion d’un jeune cher­cheur qui travaillait sur la naltrexone, une molé­cule appa­rem­ment capable de suppri­mer les effets de l’hé­roïne. (La naloxone, un composé analogue mais beau­coup plus puis­sant, était déjà employée pour contre­ba­lan­cer les effets des over­doses aux opia­cés.) Pour O’Neil, ce fut une révé­la­tion. Il réalisa que des inhi­bi­teurs tels que la naltrexone pouvaient aider les toxi­co­manes à maîtri­ser leur addic­tion. Il rentra en Austra­lie et annonça à la femme qu’il avait trouvé un moyen d’ai­der son mari héroï­no­mane. L’ap­proche d’O’Neil est d’une simpli­cité sédui­sante. Les médi­ca­ments dits « inhi­bi­teurs » [des opia­cés, ndt] sont en vente depuis des décen­nies. À haute dose, ils permettent d’évi­ter les over­doses létales, au prix d’une désin­toxi­ca­tion éclair extrê­me­ment doulou­reuse. À faible dose, cepen­dant, O’Neil soupçon­nait qu’ils pour­raient servir à contre­car­rer les effets des opia­cés, comme l’hé­roïne, sans en passer par une « détox » aussi violente.

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Le Dr George O’Neil
Crédits : David Maurice Smith/Oculi

Pour « triper », il faut trom­per les cellules de son corps. Norma­le­ment, elles assurent un fonc­tion­ne­ment en douceur via un système de clés et de serrures. Les « clés », c’est-à-dire les hormones et les neuro­trans­met­teurs, accèdent aux cellules en se liant aux « serrures », qui sont des récep­teurs cellu­laires. Les molé­cules dites agonistes, telles que les opia­cés (codéine, morphine, héroï­ne…) et les benzo­dia­zé­pines, imitent les hormones et les neuro­trans­met­teurs présents natu­rel­le­ment dans le corps pour venir « croche­ter » les verrous. Au contraire, les anta­go­nistes ou inhi­bi­teurs inter­disent l’en­trée aux agonistes en bloquant le verrou. Ce faisant, les inhi­bi­teurs neutra­lisent l’ef­fet des drogues. Dans ces condi­tions, raisonne O’Neil, pourquoi conti­nuer à prendre une drogue qui ne procure plus de sensa­tion de bien-être ? Au début, O’Neil pres­cri­vait à ses patients une pilule par jour de naltrexone. La dose était trop forte et provoquait une détox rapide et doulou­reuse. « J’ai cru y passer », confie un patient d’O’Neil qui a expé­ri­menté le trai­te­ment en 2001. Qui plus est, puisqu’il est aisé d’ou­blier ou de négli­ger de prendre la pilule, l’ob­ser­vance du trai­te­ment est une ques­tion de pure volonté. « Pourquoi est-ce qu’un vrai héroï­no­mane irait prendre de la naltrexone ? » résume Gary Hulse, cher­cheur en psychia­trie à l’uni­ver­sité d’Aus­tra­lie-Occi­den­tale et colla­bo­ra­teur de longue date d’O’Neil. O’Neil entre­prit donc de créer une méthode pour dispen­ser le trai­te­ment sans passer par le patient. Il mit au point une enve­loppe en poly­mère capable de ralen­tir la libé­ra­tion de la naltrexone dans le sang, ainsi qu’un dispo­si­tif – un peu comme un distri­bu­teur PEZ – capable de libé­rer les pilules dans le corps du patient. Les implants à naltrexone d’O’Neil peuvent fonc­tion­ner jusqu’à presque un an, et l’opé­ra­tion peut être répé­tée indé­fi­ni­ment. L’in­fir­mière en charge de Toru, Noel Dowsett, elle-même une ancienne héroï­no­mane, en est à son onzième implant. « Avec la métha­done, on se sent toujours plus ou moins sous médi­ca­tion », confie-t-elle. La métha­done est un opiacé utilisé par les usagers de drogue injec­table pour contrô­ler les crises de manque. La naltrexone, en revanche, n’évoque chez Dowsett que cette seule pensée : « Bon Dieu, je suis libre. » Dans les années 2000, O’Neil s’est rendu à une confé­rence sur l’ad­dic­tion à Londres. Gilberto Gerra, un cher­cheur italien, y présen­tait ses travaux sur le fluma­zé­nil, un médi­ca­ment qui inhibe les benzo­dia­zé­pines à peu près comme la naltrexone bloque les opia­cés. O’Neil en fut intri­gué. Il avait trouvé sa deuxième perle.

Nouveau départ

Les benzo­dia­zé­pines comptent parmi les anxio­ly­tiques les plus pres­crits au monde. Pour une bonne raison. Sean Hood, cher­cheur en psychia­trie à l’uni­ver­sité d’Aus­tra­lie-Occi­den­tale à Perth, a mené une étude sur l’an­xiété sociale à Bris­tol, au Royaume-Uni. « Nous nous sommes inté­res­sés à des personnes atteintes de phobie sociale. Dans ce groupe, les gens avaient souf­fert de ce trouble pendant 28 ans en moyenne, avant de béné­fi­cier d’un trai­te­ment. Quand on leur donne des benzo­dia­zé­pines, au bout de 40 minutes, ils vous disent que leur anxiété a dimi­nué. »

Renon­cer aux substances addic­tives n’est que le premier pas sur la voie de la guéri­son.

Les benzo­dia­zé­pines sont appa­rues au début des années 1960. Dix ans plus tard, elles étaient deve­nues la classe de médi­ca­ments la plus pres­crite au monde. Entre 1969 et 1982, le Valium a figuré en tête des médi­ca­ments les plus pres­crits. Très vite, cepen­dant, il est apparu que la molé­cule était tout sauf bénigne. On a montré qu’elle était liée à des effets de somno­lence, des troubles cogni­tifs et des démences. Encore pire, une addic­tion peut s’ins­tal­ler en l’es­pace de quelques semaines, même pour de faibles doses, et le médi­ca­ment peut finir par provoquer les mêmes symp­tômes que ceux qu’il est censé combattre, tels que des crises de panique et d’épi­lep­sie. En inter­rom­pant leur trai­te­ment, des patients comme Toru ont décou­vert que le syndrome de sevrage pouvait durer plusieurs mois, voire des années. (Un ancien toxi­co­mane m’a confié qu’il lui avait été plus facile d’ar­rê­ter à la fois la métham­phé­ta­mine et l’hé­roïne que de se sevrer des benzo­dia­zé­pines.) Dans beau­coup de pays, les auto­ri­tés de régu­la­tion de la santé stipulent de limi­ter le trai­te­ment à une durée comprise entre deux et quatre semaines, mais ces recom­man­da­tions sont souvent igno­rées. Le fluma­zé­nil a été iden­ti­fié comme un inhi­bi­teur des benzo­dia­ze­pines en 1981, alors que les scien­ti­fiques cher­chaient à déve­lop­per une benzo­dia­zé­pine à action encore plus rapide. La molé­cule possède une demi-vie de seule­ment 7 à 15 minutes, ce qui la rend utile en trai­te­ment d’ur­gence contre les over­doses. Cet usage a été validé par la Food and Drug Admi­nis­tra­tion, l’agence améri­caine de sécu­rité sani­taire, en 1991. J’ai contacté Gerra, qui est main­te­nant installé en Autriche et aide les pays à faibles reve­nus à mettre au point des poli­tiques publiques de lutte contre la drogue, en colla­bo­ra­tion avec les Nations Unies.

De 1983 à 2003, il a pratiqué la méde­cine d’ur­gence sur des patients en over­dose. La naloxone est effec­tive pour trai­ter les over­doses, mais quand les patients se réveillent, ils sont géné­ra­le­ment furieux et agres­sifs. « Le patient était en train de connaître une mort très douce », explique Gerra, « et nous, nous le soumet­tons à un sevrage chimique intense. » Pour compliquer les choses, il n’est pas rare que les patients conjuguent la prise d’opia­cés et de benzo­dia­zé­pines, ce qui est très dange­reux. D’après les Centres pour le contrôle et la préven­tion des mala­dies (CDC) améri­cains, cette combi­nai­son repré­sente 30 pour cent des over­doses létales, comme celle qui emporta Philip Seymour Hoff­man en 2014. Dans ces situa­tions, Gerra suggéra à l’hô­pi­tal d’ad­mi­nis­trer du fluma­zé­nil en très faible dose, afin d’évi­ter les réac­tions d’hos­ti­lité dues au sevrage. Les patients réagirent très bien. « Les réac­tions violentes ont complè­te­ment disparu », se souvient Gerra, qui réalisa à ce moment que le fluma­zé­nil avait le poten­tiel pour deve­nir « la naltrexone des benzo­dia­zé­pines ». Flumazenil-new La commu­ni­ca­tion de Gerra à Londres inspira O’Neil, qui se consa­cra à l’éla­bo­ra­tion d’un médi­ca­ment destiné à bloquer les benzo­dia­zé­pines. Il voulait une substance à action prolon­gée et adap­tée à des patients toxi­co­manes, comme l’im­plant à naltrexone. Il commença par mettre au point, et breve­ter, un dispo­si­tif simple sur le modèle des pompes à insu­line. Il permet­tait d’ad­mi­nis­trer le fluma­zé­nil en intra­vei­neuse pendant plusieurs jours, chez des patients en suivi externe. Mais les patients pouvaient faci­le­ment reti­rer la pompe, si bien qu’O’Neil fabriqua des tablettes de fluma­zé­nil à libé­ra­tion prolon­gée, desti­nées à équi­per un implant. Jon Currie, direc­teur du service d’ad­dic­to­lo­gie de l’hô­pi­tal Saint Vincent de Melbourne, est dithy­ram­bique au sujet de la pompe et de l’im­plant. « Ça fait dix ans que je n’ai pas eu à pres­crire une réduc­tion progres­sive des benzo­dia­zé­pines », explique-t-il. « À la place, j’uti­lise le fluma­zé­nil. Cette molé­cule a complè­te­ment révo­lu­tionné le trai­te­ment du sevrage aux benzo­dia­zé­pines. »

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Début 2014, Toru et Machiko s’en­vo­lèrent pour Perth afin de rencon­trer O’Neil. Le méde­cin mit immé­dia­te­ment Toru sous pompe à fluma­zé­nil, avant de rempla­cer le dispo­si­tif par un implant de plus longue durée. En novembre, j’ai rencon­tré Toru dans le petit appar­te­ment qu’il partage à Perth avec sa mère : il en était à son troi­sième implant. Trapu, avec une épaisse tignasse de cheveux noirs un peu gras, Toru raconte son histoire dans un anglais hési­tant. Ce qui l’ef­fraie le plus, c’est de rentrer chez lui et d’être à nouveau confronté aux facteurs de stress qui l’ont conduit à commen­cer son trai­te­ment. « Si je rentre main­te­nant au Japon, je ne crois pas que je pour­rai me passer des benzo », confie-t-il. Mais tout dans sa vie à Perth a un goût de provi­soire. Dans l’ap­par­te­ment, l’ameu­ble­ment est spar­tiate et la déco­ra­tion inexis­tante, à l’ex­cep­tion de quelques feuilles A4 scot­chées aux murs. Elles portent toutes le même message d’ins­pi­ra­tion, écrit en couleur : « Fais ton chemin ! Parle peu, Aime beau­coup, Donne tout, Ne juge pas, Brille, Persé­vère, & Posi­tive », suivi d’em­preintes de pas qui sortent de la page…

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L’ad­mi­nis­tra­tion améri­caine a auto­risé le Fluma­zé­nil
Crédits

« Son anxiété est vrai­ment terrible, c’est le cas le plus grave que j’aie jamais vu », confie Noel Dowsett, l’in­fir­mière en charge de Toru, lorsque O’Neil l’ap­pelle pour faire un point sur son patient. Après 25 semaines sans benzo­dia­zé­pines, ajoute-t-elle, Toru a réussi à mettre la main sur des pilules. O’Neil n’a pas l’air surpris. Après avoir raccro­ché, il m’ex­plique que Toru et sa mère sont à couteaux tirés. Il pense qu’il est préfé­rable que Machiko rentre briè­ve­ment au Japon pour y renou­ve­ler son visa pour l’Aus­tra­lie. Une absence que Toru pourra mettre à profit pour se stabi­li­ser. Renon­cer aux substances addic­tives n’est que le premier pas sur la voie de la guéri­son. Cette vérité élémen­taire, O’Neil l’a apprise à la dure. Je demande ce qu’est devenu le mari toxi­co­mane de la femme qui est venue le voir, il y a des années de cela, en quête d’as­sis­tance. O’Neil m’ap­prend qu’il est resté absti­nent pendant 18 mois avant de retom­ber dans l’hé­roïne. Mais l’in­dul­gence de son épouse avait atteint ses limites, et elle est partie. « Deux jours après son départ, il s’est suicidé. » Au fil des années, O’Neil a déve­loppé sa propre version du « programme en 12 étapes », un célèbre proto­cole de désin­toxi­ca­tion qui consiste à admettre sa détresse et accep­ter la présence d’une puis­sance divine. Il l’a surnommé PHREEE (prononcé comme « free », libre, ndt), un acro­nyme pour : physio­lo­gie (l’im­plant phar­ma­co­lo­gique), héber­ge­ment, rela­tions, éduca­tion, et emploi. Pour aider ses patients toxi­co­manes à accé­der à cette liberté plani­fiée, O’Neil a créé un véri­table empire. En plus de la clinique, il comprend des centres de désin­toxi­ca­tion tempo­raire, où les patients peuvent se sevrer avant de rece­voir un implant, des lieux d’hé­ber­ge­ment à long terme situés loin de Perth, pour leur permettre de s’éloi­gner de leurs fréquen­ta­tions habi­tuelles et de leurs dealers, et des théra­peutes. Sans oublier un afflux constant de visi­teurs, venus obser­ver la manière dont O’Neil travaille. Le jour de ma visite, la clinique accueille entre autres un juriste et un artiste. ulyces-freshstart-05Toru a essayé de s’ins­tal­ler à Northam, dans l’un des établis­se­ments d’hé­ber­ge­ment à long terme d’O’Neil, mais son anglais limité l’em­pê­chait de commu­niquer avec les autres rési­dents. Isolé et sous pres­sion, il a fini par reve­nir à Perth. Désor­mais, Toru suit une théra­pie hebdo­ma­daire avec Zdravko (Tony) Cerjan, un théra­peute d’ori­gine yougo­slave, doté d’un fort accent et de lunettes à monture noire à la Woody Allen.

Quand j’ar­rive, Cerjan est dans son bureau, assis sur un canapé orange – les quatre autres cana­pés de la pièce sont gris. Il discute avec Toru des nouveaux somni­fères qui lui ont été pres­crits. « Je les ai pris hier pour la première fois », raconte le jeune homme qui semble tout juste sorti du lit, avec ses vête­ments frois­sés et ses cheveux ébou­rif­fés. « Tu t’es auto-convaincu que tu ne pour­rais pas dormir. Tu as créé toi-même le problème », le sermonne Cerjan, qui ressemble moins à un profes­sion­nel de santé qu’à un coach en déve­lop­pe­ment person­nel. Il suggère ensuite que Toru conserve le somni­fère à son chevet, et attende d’être sûr de ne pas pouvoir dormir pour prendre la pilule. « Procède de cette manière toutes les nuits de la semaine », pres­crit-il à Toru qui, le visage figé, s’en­gage à suivre la recom­man­da­tion. La clinique Fresh Start est située dans un quar­tier plutôt aisé de Perth. J’ai rendez-vous avec O’Neil un mercredi matin à 10h30. La salle d’at­tente est pleine, beau­coup de patients flânent sur le banc ou sous un arbre dehors. Les plus soli­taires tirent sur leur ciga­rette à quelque distance du groupe. Afin d’apai­ser la clien­tèle clas­sique du quar­tier, autre­ment plus nantie, la clinique a récem­ment embau­ché un artiste afin qu’il égaye l’ex­té­rieur du bâti­ment en y peignant d’énormes papillons. O’Neil me prend avec lui pour sa tour­née quoti­dienne. J’écoute un couple abori­gène se remé­mo­rer leur première rencontre à l’oc­ca­sion d’un séjour en désin­tox. La femme sanglote en racon­tant à O’Neil qu’elle a perdu la garde de ses enfants. Je rencontre un jeune accroc à la meth, dont le bras droit est entiè­re­ment recou­vert par un tatouage de dragon enche­vê­tré. Il refuse les médi­ca­ments anti­dou­leur pour pouvoir rentrer en voiture juste après la pose de l’im­plant à naltrexone. Je tiens la main de Vikki, une femme aux cheveux violets et au rire facile. Elle tremble constam­ment à cause du Seroquel, l’an­ti­psy­cho­tique qu’elle prend pour rester calme. O’Neil insère une recharge de naltrexone dans son abdo­men, juste sous son nombril – une assu­rance contre l’hé­roïne, précise Vikki. Puis vient le tour d’Amy. Elle est mince, porte des tongs compen­sées, et son épaisse crinière de cheveux bruns est rete­nue en arrière par un élas­tique. Le seul signe évident de son addic­tion à l’hé­roïne et aux benzo­dia­zé­pines est sa bouche, large­ment éden­tée. De son propre aveu, sa vie a récem­ment connu un tour­nant. Elle a arrêté l’hé­roïne grâce à l’im­plant à naltrexone, et grâce au fluma­zé­nil, elle parvient à limi­ter sa consom­ma­tion à une poignée de benzo­dia­zé­pines par jour. (À la diffé­rence de Toru, qui s’en est toujours tenu à quelques pilules par jour, Amy en consom­mait par flacons entiers.) Aujourd’­hui, elle troque la pompe à courte durée d’ac­tion contre l’im­plant. Aeden, son copain, lui caresse la tête pendant qu’O’Neil incise la peau près du nombril.

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Un événe­ment Fresh Start
Crédits : Face­book

Au fil du temps, O’Neil a testé la naltrexone pour lutter contre l’ad­dic­tion aux opia­cés, la métham­phé­ta­mine, l’al­cool et même le jeu. Il soupçonne que la molé­cule peut aussi aider les personnes bouli­miques à maîtri­ser leurs pulsions. Dans le même temps, il évalue l’ef­fi­ca­cité du fluma­zé­nil contre l’hy­per­som­nie et la mala­die de Parkin­son – il semble que le médi­ca­ment permette de réduire les trem­ble­ments. Il a des raisons de croire que le fluma­zé­nil puisse égale­ment s’avé­rer utile contre les troubles de l’at­ten­tion. À un moment, O’Neil me passe Pat au télé­phone, une grosse fumeuse de 71 ans qui utilise le spray nasal au fluma­zé­nil, inventé par O’Neil, quand elle a envie d’une ciga­rette. « Pour ma prochaine étude là-dessus, je vais faire venir 40 fumeurs un samedi matin et leur faire essayer le spray nasal », raconte le méde­cin. « Le lundi matin, je révé­le­rai à la moitié d’entre eux qu’ils ont en fait essayé un placébo. Puis je verrai qui a arrêté de fumer pendant le week-end. »

Toru

Mais l’ap­proche décon­trac­tée d’O’Neil l’a desservi lorsqu’il s’est agi de commer­cia­li­ser l’im­plant. « L’uti­li­sa­tion des implants à naltrexone chez l’homme n’est pas auto­ri­sée en Austra­lie, du fait d’un manque de résul­tats prove­nant d’es­sais cliniques suscep­tibles de démon­trer leur qualité phar­ma­ceu­tique, leur sûreté et leur effi­ca­cité », peut-on lire sur le site du Conseil natio­nal de la santé et de la recherche médi­cale austra­lien. Les données sur le fluma­zé­nil sont encore moins probantes. O’Neil doit ainsi limi­ter l’em­ploi de naltrexone et de fluma­zé­nil à des fins de recherche clinique. Et puisque ses produits ne sont pas enre­gis­trés auprès de l’As­so­cia­tion austra­lienne des produits théra­peu­tiques, il n’a pas le droit de faire de la publi­cité ou du démar­chage actif auprès de nouveaux patients.

Pour O’Neil, se confor­mer au proto­cole signi­fie prolon­ger la souf­france des patients.

Pour certains, cette prudence est justi­fiée. Alex Wodak, président de la Fonda­tion austra­lienne pour la réforme des lois sur la drogue, consi­dère que les inhi­bi­teurs comme la naltrexone provoquent un sevrage trop brutal, qui peut même s’avé­rer létal. Ils n’ont pas, pour­suit-il, fait l’objet d’une évalua­tion scien­ti­fique rigou­reuse. (Wodak critique égale­ment la déci­sion de la Food and Drug Admi­nis­tra­tion améri­caine d’au­to­ri­ser la mise sur le marché du Vivi­trol, une injec­tion de naltrexone dont les effets durent 30 jours.) « C’est une chose d’être capable de parler à des groupes reli­gieux du travail fantas­tique qu’on fait et de rece­voir des dona­tions pour cela », commente-t-il. « Mais si O’Neil veut être pris au sérieux, il n’existe qu’un seul moyen, c’est de publier dans des revues à comité de lecture de haut niveau. » Par email, O’Neil rétorque que Wodak passe sous silence « plus de 30 publi­ca­tions rela­tives aux implants à naltrexone dans des revues de qualité, dont deux essais contrô­lés rando­mi­sés conduits ici en Austra­lie et en Norvège. Il n’existe que trois études publiées sur le fluma­zé­nil par notre équipe, mais il s’agit du travail de recherche le plus avancé concer­nant le trai­te­ment clinique de l’ad­dic­tion aux benzo­dia­zé­pines ».

Pour O’Neil, se confor­mer au proto­cole signi­fie prolon­ger la souf­france des patients. « Norma­le­ment, les cher­cheurs conçoivent un essai clinique et ne le mettent en œuvre qu’a­près d‘avoir reçu l’argent », m’ex­plique-t-il à Perth. « Moi, j’ai une idée le lundi, je la mets en appli­ca­tion le mardi, et le mercredi je dis à mon patient : « Il y a un nouveau trai­te­ment qui pour­rait vous aider ». » Les inhi­bi­teurs se marient bien à la vision qu’O’Neil a du monde. Il se montre très critique vis-à-vis des tenta­tives pour léga­li­ser la marijuana aux États-Unis. Il remet aussi en cause les programmes à base de métha­done. Pourquoi trai­ter des patients dépen­dants aux opia­cés avec des opia­cés ?, s’in­ter­roge-t-il. « Un patient qui à 20 ans prend de la métha­done sera toujours, vingt ans plus tard, un patient qui prend de la métha­done tous les jours ». À l’in­verse, Wodak et d’autres plaident en faveur de l’ef­fi­ca­cité de la métha­done. « Certains personnes désap­prouvent le fait qu’on four­nisse un médi­ca­ment agoniste auquel les patients restent dépen­dants. », répond Wodak. « Les gens pensent ce qu’ils veulent. Mais il est clair que la métha­done est un médi­ca­ment effi­cace, sûr et peu coûteux. »

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Le Dr O’Neil avec un patient
Crédits : David Maurice Smith/Oculi

L’op­po­si­tion entre les pro et les anti-inhi­bi­teurs a un parfum presque reli­gieux. Peter Cole­man, qui dirige la clinique de désin­toxi­ca­tion de l’Ins­ti­tut Cole­man, est le seul prati­cien que j’ai pu trou­ver aux États-Unis à utili­ser le fluma­zé­nil pour trai­ter l’ad­dic­tion aux benzo­dia­zé­pines. Pour lui, consom­mer des substances addic­tives – même dans le cadre d’un trai­te­ment de substi­tu­tion – signi­fie que l’usa­ger ne revient jamais complè­te­ment à la réalité. « Boud­dha a dit que la vie était doulou­reuse », explique-t-il. « Le but est de trans­cen­der cette impres­sion et d’ar­rê­ter de voir la vie comme une souf­france, mais comme un voyage. » Pour­tant, le fluma­zé­nil tend à brouiller la fron­tière entre les camps. Quand il a constaté que ses patients ne montraient aucune hosti­lité pendant la phase de sevrage, Gilberto Gerra a commencé à soupçon­ner que le fluma­zé­nil avaient un effet apai­sant, du fait d’une faible acti­vité de type benzo­dia­zé­pine. En pour­sui­vant ses inves­ti­ga­tions, il a décou­vert des travaux de neuro­psy­cho­logues ayant abouti à la même conclu­sion. Au moment où il commençait à publier ses résul­tats, au début des années 90, il a reçu un appel du labo­ra­toire phar­ma­ceu­tique Roche. Le fluma­zé­nil était vendu comme un inhi­bi­teur pur, destiné à contre­car­rer les effets d’une over­dose aux benzo­dia­zé­pines. Quand Gerra affirma au repré­sen­tant de Roche que ce médi­ca­ment agis­sait en fait comme une benzo­dia­zé­pine de très faible inten­sité, la société se montra éton­nam­ment ouverte. On lui dit que Roche cher­chait à déve­lop­per une pilule de fluma­zé­nil (à l’époque, la molé­cule n’était commer­cia­li­sée que sous forme injec­table) desti­née à trai­ter l’épi­lep­sie. Fait marquant : le prin­ci­pal trai­te­ment anti­épi­lep­tique de l’époque était le Valium, lui-même une benzo­dia­zé­pine. « J’ai répondu : « Écou­tez, si vous dites que vous faites des essais sur le fluma­zé­nil comme anti­épi­lep­tique faible, vous admet­tez qu’il fonc­tionne comme le Valium, pas comme un anta­go­niste du Valium » », se souvient Gerra. ulyces-freshstart-08Plus récem­ment, Hulse de l’Uni­ver­sité d’Aus­tra­lie-Occi­den­tale a utilisé le fluma­zé­nil pour trai­ter une patiente dépen­dante aux benzo­dia­zé­pines. Comme elle conti­nuait à ressen­tir une forme intense d’an­xiété dans certaines situa­tions, Hulse lui a pres­crit un comprimé sublin­gual de fluma­zé­nil – une autre inven­tion d’O’Neil – à chaque fois qu’elle sentait venir une crise de panique. « Le fluma­zé­nil est censé être un anta­go­niste, donc neutre, sans aucune acti­vité », rapporte Hulse. « D’après mes obser­va­tions, il semble plutôt qu’il ait une acti­vité agoniste. » [C’est-à-dire que les récep­teurs censés être bloqués sont en fait acti­vés, ndt.] « La ques­tion se pose donc de savoir s’il va finir par se passer la même chose que pour les benzo », ajoute-t-il. « Le fluma­zé­nil pour­rait-il lui-même conduire à une addic­tion ? Ce n’est pas exclu. »

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En 2014, Hulse et plusieurs de ses collègues ont publié les résul­tats d’une petite étude portant sur 24 sujets mauri­ciens dépen­dants aux opia­cés. Les patients ont reçus des implants à naltrexone cali­brés pour fonc­tion­ner pendant six mois, avant de repar­tir chez eux. Les cher­cheurs sur le terrain ont alors observé que pendant cette période, aucun patient n’avait consommé d’opiacé. Soigner 100 % de ses patients dépen­dants aux opia­cés avec un trai­te­ment qui prend 20 minutes, commente O’Neil, voilà qui est abso­lu­ment incroyable. O’Neil n’a pas parti­cipé à l’étude – à dessein. L’île Maurice se trouve à presque 8 000 km de sa clinique, de sorte que les patients ne pouvaient pas venir toquer à sa porte, et lui ne pouvait pas, comme il le dit lui-même, « conta­mi­ner les données ». Car les patients qui vivent dans les envi­rons de Perth viennent voir d’O’Neil, qui four­nit et renou­velle les implants dès que le besoin de consom­mer se fait à nouveau ressen­tir. Parfois, il rajoute du fluma­zé­nil. Sa gentillesse est ici un défaut – les dosages et les timings deviennent obscurs, ce qui rend diffi­cile l’éva­lua­tion rigou­reuse de ses méthodes.

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Perth au crépus­cule

« Il a ces éclairs de génie qui peuvent réel­le­ment chan­ger la vie des gens », commente Hulse, « mais il ne sait pas vrai­ment comment les diffu­ser ni les mettre en forme. » Pour l’heure, l’en­tre­prise diri­gée par O’Neil est sans cesse au bord de la faillite. Chris, plus douée pour tenir les comptes que son mari, me révèle que Fresh Start et GO Medi­cal ont un budget commun compris entre 6 et 8 millions de dollars austra­liens (entre 4 et 6 millions d’eu­ros, ndt). La plupart des patients sont trai­tés gratui­te­ment, mais une mino­rité d’entre eux paient le prix complet de leur trai­te­ment, ou contri­buent à hauteur de 20 dollars par mois. Pour un montant annuel d’en­vi­ron un million, précise Chris. Les inves­tis­seurs privés abondent aussi à hauteur d’un million de dollars, et le gouver­ne­ment austra­lien de trois millions. Le reste est récu­péré ça-et-là, y compris en vendant des proprié­tés ache­tées grâce aux reve­nus des précé­dentes inven­tions d’O’Neil. L’an­née dernière, par exemple, le couple O’Neil a dû vendre le tiers d’un terrain de trois hectares évalué à 10 millions de dollars. L’argent restant a été utilisé pour ache­ter la propriété de Lance­lin. Le meilleur moyen de faire de l’argent serait pour O’Neil de vendre le brevet de son implant, pour lequel il a reçu des offres allé­chantes. Mais cette pers­pec­tive lui donne des nausées. Si les toxi­co­manes devaient payer pour leur trai­te­ment, dit-il, seuls 3 % de ses patients seraient en mesure de suivre le proto­cole. Il ne veut pas d’un inter­mé­diaire qui exploite les toxi­co­manes pour s’en mettre plein les poches. Une autre alter­na­tive serait de se concen­trer sur la recherche clinique, afin de légi­ti­mer son travail. Quand je lui demande pourquoi il ne conduit pas ses propres études, il me répond que sa colla­bo­ra­tion avec Hulse et les autres cher­cheurs de l’uni­ver­sité d’Aus­tra­lie-Occi­den­tale lui permet de se concen­trer sur la myriade d’idées qui lui viennent à l’es­prit, tandis que ceux-ci iden­ti­fient les pistes les plus promet­teuses et règlent les détails. « Je leur indique la voie à suivre pour les futurs essais », résume-t-il. Para­doxa­le­ment, en sous-trai­tant ses programmes de recherche, O’Neil pour­rait contri­buer à renfor­cer l’usage des benzo­dia­zé­pines. L’un des grands espoirs de Hulse et son équipe est de trou­ver le bon dosage et le mode appro­prié d’ad­mi­nis­tra­tion du fluma­zé­nil, afin de permettre aux méde­cins de pres­crire des trai­te­ments aux benzo­dia­zé­pines de plus longue durée. ulyces-freshstart-10-1Quelqu’un comme Toru, par exemple, pour­rait enchaî­ner des cycles avec et sans benzo­dia­zé­pines sans que son équi­libre mental en soit grave­ment altéré.

Pour Hulse, une telle décou­verte pour­rait révo­lu­tion­ner l’usage de ces médi­ca­ments contre l’an­xiété. Toru et sa mère se sont souvent dispu­tés à propos des benzo­dia­zé­pines. Machiko consi­dé­rait qu’une seule pilule suffi­sait à alté­rer l’in­tel­li­gence et la person­na­lité de son fils, mais Toru n’était pas convaincu. Il pensait que soigner son addic­tion aux benzo­dia­zé­pines ne suffi­rait pas à le débar­ras­ser de l’an­xiété qui le ronge depuis dix ans et l’em­pêche de vivre norma­le­ment. Si Toru a fini par se rendre à l’avis de sa mère, sa quête récente de nouvelles pilules semble montrer que ce n’est pas si simple. « Le compor­te­ment de Toru ressemble presque à celui d’un délinquant », confie O’Neil. Quand je quitte Perth, la vie de Toru semble suspen­due. Sans anxio­ly­tiques aussi effi­caces ou rapides que les benzo­dia­zé­pines, le chemin vers la guéri­son semble obscur. Il craint de retour­ner au Japon, où ses problèmes de stress ont atteint leur paroxysme, tout en ayant lutté pour apprendre l’an­glais, ce qui le laisse à cheval entre deux cultures. Du fait de son anxiété sociale extrême, il a rencon­tré peu de gens en dehors de la clinique. Pour soula­ger sa soli­tude, et l’ai­der à ne pas retom­ber dans les médi­ca­ments, Dowsett s’est arrangé pour passer régu­liè­re­ment du temps avec lui en l’ab­sence de sa mère. Le simple fait de me parler, me confie Toru alors que je suis sur le point de partir, a repré­senté pour lui un très gros effort. Au cours de la conver­sa­tion, Machiko essaie de le rassu­rer. « Dimi­nuer les médi­ca­ments est la première étape », dit-elle. « Ça prend du temps, comme l’ap­pren­tis­sage des langues. On ne peut pas apprendre une nouvelle langue en une seconde. Il n’y a pas de recette magique. Il faut être très, très patient. »


Traduit de l’an­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­ticle « Blocking the high : one man’s quixo­tic quest to cure addic­tion », paru dans Mosaics­cience.com Couver­ture : Un faux junkie. Créa­tion graphique par Ulyces.

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