par Tancrede Chambraud | 24 juillet 2016

LISEZ ICI LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE

Narcisse

Tout le monde est doté d’un certain degré de narcis­­sisme, mais certaines personnes le sont très peu tandis que les psycho­­pathes font géné­­ra­­le­­ment de très gros scores en la matière. Il faut savoir que de nombreuses personnes présentent des traits psycho­­pa­­thiques mais ne peuvent pas être clas­­sés ainsi. J’ai person­­nel­­le­­ment de nombreux traits en commun avec les psycho­­pathes mais je n’en suis pas clinique­­ment un. J’y étais presque : j’ai toutes leurs carac­­té­­ris­­tiques proso­­ciales. Lorsqu’on examine un psycho­­pathe, la moitié de ses traits de person­­na­­lité – le facteur 1 – sont asso­­ciés au compor­­te­­ment proso­­cial. Le facteur 2 se rapporte au compor­­te­­ment anti­­so­­cial. Je suis bourré de traits de compor­­te­­ment proso­­cial psycho­­pa­­thiques (ce qui fait de moi un sacré enfoiré). Mais les gens comme moi n’ont pas assez de points à leur test PPI (l’In­­ven­­taire de person­­na­­lité psycho­­pa­­thique) pour être déclaré clinique­­ment psycho­­pathe.

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Le docteur James Fallon
Crédits : YouTube

Les carac­­té­­ris­­tiques proso­­ciales des psycho­­pathes sont ce que les gens aiment chez eux : ils sont désin­­voltes et sûrs d’eux. On peut se marrer avec un psycho­­pathe. Ils donnent l’im­­pres­­sion d’avoir des quali­­tés de meneur et beau­­coup de charisme. Ce sont des traits de person­­na­­lité utiles en société et c’est la raison pour laquelle ils s’en sortent très bien. C’est le problème avec les psycho­­pathes dotés de grandes quali­­tés proso­­ciales : ils passent leur vie à mani­­pu­­ler les gens. Ils ne commettent pas de crime, mais leur vie entière tourne autour de la mani­­pu­­la­­tion. Personne n’aime les carac­­té­­ris­­tiques anti­­so­­ciales du facteur 2. Elles n’ont rien de char­­mant et s’ac­­com­­pagnent géné­­ra­­le­­ment de compor­­te­­ments crimi­­nels, agres­­sifs et violents. Ils sont rangés sous l’ap­­pel­­la­­tion de trouble de la person­­na­­lité anti­­so­­ciale.

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La plupart des meur­­triers ne sont pas des psycho­­pathes, malgré tout. Il y a diffé­­rentes raisons qui poussent à tuer et l’une d’elles est le sadisme. Les psycho­­pathes ne sont pas des gens sadiques par essence, malgré ce qu’on pour­­rait penser. Les véri­­tables psycho­­pathes ne sont pas comme ça. Amin Dada avait beau­­coup de traits psycho­­pa­­thiques, mais c’était aussi un sadique. Les sadiques sont des tyrans, ils aiment être en posi­­tion de domi­­na­­tion et jouissent de la souf­­france des autres. Ce n’est pas le cas de la plupart des psycho­­pathes, mais on a tendance à asso­­cier ça à la psycho­­pa­­thie. Ce sont avant tout de grands mani­­pu­­la­­teurs qui cherchent à obte­­nir des choses de vous. Ils jouent avec leur proie, comme des chats qui n’ont plus faim mais conti­­nuent à jouer avec la souris. C’est un compor­­te­­ment sadique en un sens, et cet acte de mani­­pu­­la­­tion peut être violent, sexuel ou finan­­cier par exemple, mais les psycho­­pathes ne sont pas violents par défi­­ni­­tion. Pour autant, il existe des tueurs psycho­­pathes. Près de 40 % des tueurs en série sont des psycho­­pathes, ils assas­­sinent une ou deux personnes à la fois. Certains sont consi­­dé­­rés comme des tueurs de masse quand on fait le compte, mais il s’agit en réalité de séries de meurtres indi­­vi­­duels. Et contrai­­re­­ment aux tueurs de masse, les crimi­­nels présen­­tant un haut degré de psycho­­pa­­thie ne se laissent pas attra­­per. Ils n’ont aucune envie de mourir et l’idée même de se faire explo­­ser comme le font les kami­­kazes leur paraît absurde.

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Le terro­­riste de Nice

Quand des tragé­­dies comme celles de Nice se produisent, on a souvent tendance à quali­­fier leurs auteurs de « psycho­­pathes ». Mais la psycho­­pa­­thie s’ac­­com­­pagne d’une forme aiguë de luci­­dité, un psycho­­pathe ne peut pas prévoir une attaque durant laquelle il sait qu’il va mourir. C’est l’op­­posé de la psycho­­pa­­thie. Les gens emploient ce terme car ils ne veulent pas exami­­ner en détail toutes les carac­­té­­ris­­tiques dont j’ai parlé jusqu’ici. Il faut un seul mot. Nous sommes tous feignants, moi le premier. On entasse des choses très diffé­­rentes dans un seul mot pour pouvoir se raccro­­cher à un concept unique, une idée sur laquelle se foca­­li­­ser.

Le terro­­riste de Nice, Lahouaiej Bouh­­lel, a pris des selfies de lui aux endroits où il allait commettre son atten­­tat, plus tôt ce jour-là. Un psycho­­pathe pour­­rait le faire, mais lui savait bien que ça ne reste­­rait pas un secret. Un tueur psycho­­pathe garde secrets les souve­­nirs de ses meurtres, il sont comme des petits sanc­­tuaires qui lui permettent de revivre encore et encore le moment qu’il chérit. Mais Bouh­­lel savait qu’il allait mourir, c’est diffé­rent. Si les tueurs psycho­­pathes conservent parfois des souve­­nirs de leurs meurtres, c’est pour revivre l’ex­­tase éprou­­vée en tuant. Le terro­­riste de Nice savait que c’était fini pour lui, c’était donc plus proba­­ble­­ment un acte narcis­­sique de sa part, une façon de deve­­nir illu­­soi­­re­­ment immor­­tel. Il savait sûre­­ment qu’il serait quali­­fié de martyr par les terro­­ristes de Daech. Je suis certain qu’il voulait que cet acte soit perçu comme héroïque par ses pairs. De cette manière, il a pu chan­­ger dans son esprit un acte de folie meur­­trière en action glorieuse. Il savait qu’il serait « adopté » par un petit groupe de terro­­ristes sangui­­naires auprès desquels il serait vu comme un héros. La vérité, c’est que c’était un loser. La symbo­­lique est impor­­tante pour eux, cela leur permet de mourir en « héros ». Il ne s’agit pas fonda­­men­­ta­­le­­ment d’un psycho­­pathe mais d’une personne qui a le senti­­ment d’être un paria. L’his­­toire de l’hu­­ma­­nité est pleine de ces gens-là, qui ont commis des actes atroces au nom de causes qui d’après eux les justi­­fient. L’ex­­pé­­rience d’une empa­­thie exogroupe radi­­cale de ce genre, comme le natio­­na­­lisme ou l’in­­té­­grisme reli­­gieux, conduit souvent à la violence. Et on trouve des gens pour consi­­dé­­rer ces meur­­triers comme des héros, on le voyait déjà avec Staline et Hitler. Être perçu comme un héros par son groupe est impor­­tant. On veut tous être consi­­dé­­rés comme tels d’une certaine manière, ne serait-ce qu’au sein de notre famille. Votre père ou votre mère ne sont pas néces­­sai­­re­­ment des gens excep­­tion­­nels, mais ce sont vos héros car ils ont accom­­pli de grandes choses au sein de votre groupe. C’est tout ce qui compte.

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Certaines statues de Staline n’ont été débou­­lon­­nées que très tard
Ici en Géor­­gie, en 2010
Crédits : Reuters

Détec­­ter la psycho­­pa­­thie

Il existe des tests pour détec­­ter la psycho­­pa­­thie, mais il est possible de tricher, surtout avec les versions en ligne du PCL-R ou du Leven­­son – le meilleur pour détec­­ter des traits de person­­na­­lité psycho­­pa­­thiques chez une personne normale. Des confrères ont mené une étude sur les prési­­dents améri­­cains. Elle faisait appel au test PPI (l’In­­ven­­taire de person­­na­­lité psycho­­pa­­thique) pour établir leur score dans le premier facteur du test, la domi­­na­­tion sans peur. Tous les prési­­dents améri­­cains auxquels on prête les plus grandes compé­­tences en matière de leader­­ship ont réalisé les plus gros scores : Theo­­dore Roose­­velt, Frank­­lin Roose­­velt, JFK, Bill Clin­­ton et George Bush Jr. D’autres comme Jimmy Carter et George Bush Sr ont fait 0. La domi­­na­­tion sans peur est un trait de person­­na­­lité qu’il est inté­­res­­sant de détec­­ter chez les gens normaux. Aucun de ces prési­­dents n’est à propre­­ment parler un psycho­­pathe, mais ils n’en ont pas moins ces carac­­té­­ris­­tiques que les gens confondent avec une apti­­tude excep­­tion­­nelle au leader­­ship.

C’est aussi vrai chez les grands entre­­pre­­neurs. Je ne connais aucun CEO d’une grande entre­­prise qui soit un psycho­­pathe avéré, mais ils ont certains traits en commun avec eux que les gens prennent pour des quali­­tés. Ils savent se montrer agres­­sif, « avoir des tripes » comme on dit. C’est moins fréquent dans les petites entre­­prises. Pour reve­­nir aux tests en ligne, certains sont très valables mais ils doivent ensuite être inter­­­pré­­tés par un psychiatre ou un psycho­­logue expert des troubles de la person­­na­­lité – ce n’est pas le cas de beau­­coup d’entre eux. Si vous vous conten­­tez de le faire en ligne, vous pouvez tricher ou vous duper vous-mêmes, ce n’est pas une indi­­ca­­tion suffi­­sante. Un véri­­table psycho­­pathe peut même trom­­per un détec­­teur de mensonges car aucune émotion ne le perturbe. Mais face à un psychiatre qui posera plusieurs fois les mêmes ques­­tions, de diffé­­rente manière, le psycho­­pathe commen­­cera à faire des erreurs après plusieurs heures d’en­­tre­­tien.

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Bachar el-Assad est-il un psycho­­pathe ?
Crédits : Krem­­lin.ru

Je travaille au sein d’un groupe qui œuvre pour se débar­­ras­­ser des régimes tyran­­niques de façon non-violente. Nous nous rencon­­trons plusieurs fois par an, nous venons tous d’ho­­ri­­zons poli­­tiques diffé­­rents. Une partie de mon travail est de rencon­­trer des personnes qui font partie ou pour­­raient former un gouver­­ne­­ment d’op­­po­­si­­tion. La ques­­tion est alors : « Ces gens risquent-ils d’être pires que ceux qui sont actuel­­le­­ment au pouvoir ? » Les entre­­tiens que j’ai avec eux sont une façon de le savoir. Par ailleurs, les gens disent de Bachar el-Assad qu’il est un psycho­­pathe, mais ce n’est pas le cas. J’ai appris certaines choses à son sujet en travaillant avec l’op­­po­­si­­tion syrienne : j’ai appris de la bouche de son pédiatre que lorsqu’il était jeune, Assad était atteint d’un trouble explo­­sif inter­­­mit­tent (TEI), un trouble du compor­­te­­ment qui se carac­­té­­rise par des expres­­sions de colère extrêmes. Ce sont des gens qui, s’ils fabriquent quelque chose et que ce n’est pas exac­­te­­ment fait comme ils veulent, crient « putain ! » et balancent l’objet contre le mur. Ils éclatent de colère. Assad était comme ça. Son frère aîné était pour sa part un véri­­table psycho­­pathe, mais il est mort donc ils ont dû mettre au pouvoir l’autre fils, qui pouvait être mani­­pulé. Pour détec­­ter un psycho­­pathe, il faut passer des heures avec lui. S’il est intel­­li­gent, il peut vous faire croire toutes sortes de choses.

Donc géné­­ra­­le­­ment, je bois avec eux. Jamais jusqu’à deve­­nir ivre, mais je peux boire beau­­coup avant ça. En état d’ébriété, ils commettent des erreurs et finissent par bais­­ser la garde. C’est là que vous voyez qui ils sont vrai­­ment. Voilà pourquoi ils peuvent trom­­per les détec­­teurs de mensonge : on recherche quelque chose qui n’existe pas chez eux. Mentir est aussi simple que de dire la vérité pour eux, ça ne fait aucune diffé­­rence. Ils s’en moquent et n’ont aucune conscience morale. Ils savent que c’est impor­­tant pour les autres, mais ça s’ar­­rête là. C’est comme si vous rencon­­triez quelqu’un qui avait une peur panique de la couleur bleue. Vous arri­­ve­­riez à le comprendre, mais sans pour autant le ressen­­tir. Person­­nel­­le­­ment, ça vous semble­­rait absurde. Et si on vous montrait du bleu pour vous faire réagir, ça ne vous ferait rien. Les psycho­­pathes sont comme ça. Aucune conscience, aucun sens moral, aucune anxiété. Ils peuvent trom­­per pratique­­ment n’im­­porte qui. Ils savent ce que vous êtes et peuvent vous décryp­­ter, imiter votre compor­­te­­ment et ça semble tout à fait natu­­rel ! Vous aurez l’im­­pres­­sion d’être avec quelqu’un de char­­mant, à qui on peut faire confian­­ce… gros­­sière erreur. La plupart du temps toute­­fois, après les avoir vus deux ou trois fois, on commence à se sentir mal à l’aise en leur présence. C’est ce qui arrive quand vous avez un psycho­­pathe au bureau ou que vous en rencon­­trez un en société. Vous et quelques autres allez finir par vous dire : « Il y a un truc qui déconne avec lui… » Écou­­tez cette voix ! Cela signi­­fie que votre cerveau a détecté un psycho­­pathe. Mais les premiers temps, c’est impos­­sible à dire.

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Comment James Fallon s’en est-il sorti ?

Soigner la psycho­­pa­­thie

Il semble qu’on naisse avec une partie de ces traits psycho­­pa­­thiques, un certain type de profil géné­­tique s’y prête. Mais personne ne peut l’af­­fir­­mer pour le moment car peu de psycho­­pathes ont été exami­­nés. Les traits de person­­na­­lité psycho­­pa­­thiques sont asso­­ciés à certaines combi­­nai­­sons de gènes. On a décelé envi­­ron 300 adap­­ta­­tions complexes du compor­­te­­ment, dont chacune est asso­­ciée à 10 ou 20 gènes. On entend souvent parler du « gène guer­­rier », mais ce n’est qu’un gène parmi les 15 ou 20 autres qui sont asso­­ciés à la violence et à l’agres­­sion. Il y a donc beau­­coup de gènes guer­­riers. Chaque trait de person­­na­­lité est régulé par une quin­­zaine de gènes au moins, plus d’autres régu­­la­­teurs, ce qui peut impliquer au final une centaine de gènes diffé­­rents. Nous sommes un mélange aléa­­toire des gènes et des allèles de nos parents. La géné­­tique, c’est comme jeter les dés au casino, on ne sait jamais sur quoi on va tomber.

Statis­­tique­­ment, il peut donc arri­­ver qu’il y ait des gens comme moi. Mes parents avaient une grande propor­­tion de gènes liés à la violence et à l’agres­­sion, même s’ils ne le sont pas eux-mêmes. J’ai hérité de cette agres­­si­­vité que j’uti­­lise pour gagner à tous les coups. Il faut que je gagne. Je suis odieux lorsque je joue et les gens détestent ça. Je présente les mêmes sché­­mas céré­­braux que ceux d’un véri­­table psycho­­pathe. Pareil pour les gènes. Pour­­tant, je ne suis pas caté­­go­­rique­­ment un psycho­­pathe. J’ai beau­­coup de traits en commun avec eux, mais je crois que j’ai l’avan­­tage d’avoir grandi au sein d’une famille équi­­li­­brée. Pendant long­­temps, j’ai été un gamin angé­­lique. Mais entre 8 et 15 ans, j’étais très « exces­­sif ». Mes parents s’en sont inquié­­tés et ma mère, qui était ensei­­gnante, m’a étroi­­te­­ment surveillé. J’ai eu de la chance. Mes parents ont vu que je pouvais partir en vrille. Je ne faisais rien de parti­­cu­­liè­­re­­ment mauvais, mais encore aujourd’­­hui les gens voient que sous la surface, je suis quelqu’un de très agres­­sif.

Pour le moment, nous n’en savons pas autant sur la psycho­­pa­­thie que sur les addic­­tions.

Cepen­­dant, je ne l’ex­­prime pas. Dans mon cas, la géné­­tique ne devait pas être trop verrouillée et le fait de gran­­dir dans un envi­­ron­­ne­­ment aimant et équi­­li­­bré m’a permis de m’en sortir. Mes parents m’ont donné suffi­­sam­­ment de liberté, mais en me tenant à l’œil. Ils se sont assu­­rés que j’étais toujours occupé. J’ai toujours fait du sport, je jouais dans des groupes, je m’im­­pliquais dans la vie de la commu­­nauté et de la paroisse. J’avais tout le temps de quoi m’oc­­cu­­per. Si ça n’avait pas été le cas, j’au­­rais pu deve­­nir dange­­reux. Ils n’étaient pas psychiatres mais ils avaient un sens intui­­tif de la psycho­­lo­­gie et ils l’ont bien vu. Quand j’ai eu mon docto­­rat à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à San Diego à la fin des années 1970, j’ai travaillé dans le labo­­ra­­toire d’un neuro­­logue et psychiatre pour enfants. Il arri­­vait qu’il les suive toute leur vie. Il m’a assuré qu’il pouvait recon­­naître un psycho­­pathe dès l’âge de 2 ou 3 ans. Leur compor­­te­­ment est très singu­­lier. Je lui ai demandé pourquoi il ne disait rien aux gens et il m’a répondu qu’on ne pouvait rien y faire. Les clini­­ciens restent secrets à ce propos, mais ils sont capables de détec­­ter des compor­­te­­ments inquié­­tants très tôt. Le problème, c’est qu’en­­suite il n’y a pas grand-chose qu’on puisse faire.

Arrivé à la puberté, la psycho­­pa­­thie est irré­­ver­­sible. Personne n’a réussi à inver­­ser le proces­­sus. Plus ils vieillissent et moins on peut avoir d’im­­pact sur eux, jusqu’à ne plus en avoir du tout. On mise beau­­coup sur la neuro­­plas­­ti­­cité, mais la plas­­ti­­cité neuro­­nale est souvent éphé­­mère. Qui peut dire combien de temps dure­­ront les progrès faits par de jeunes enfants chez qui on détecte la psycho­­pa­­thie ? À 7 ans, tout va toujours bien, mais qu’ad­­vien­­dra-t-il d’eux lorsqu’ils seront adoles­­cents ou adultes ? Personne ne le sait. On peut obte­­nir beau­­coup de choses grâce à la neuro­­plas­­ti­­cité, mais cela ne dure pas.

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Les scan­­ners du cerveau de psycho­­pathes
Crédits : DR

Prenons le cas d’une personne géné­­tique­­ment obèse. Avec les ressources finan­­cières néces­­saires et le soutien de ses proches, elle peut perdre du poids. Mais si elle cesse de foca­­li­­ser sur son poids au quoti­­dien pour une raison ou pour une autre, elle en reprend très vite. (J’ai moi-même une tendance à l’obé­­sité, mais ce n’est pas géné­­tique : c’est parce que je suis une feignasse.) 95 % des gens qui ont une addic­­tion géné­­tique reviennent systé­­ma­­tique­­ment à ce compor­­te­­ment malgré les progrès tempo­­raires. On parle souvent des 5 % qui y parviennent dura­­ble­­ment pour encou­­ra­­ger les pratiques, mais il s’agit d’une mino­­rité. Pour le moment, nous n’en savons pas autant sur la psycho­­pa­­thie que sur les addic­­tions. Beau­­coup d’études ont été menées sur les addic­­tions et les troubles géné­­tiques comme la schi­­zo­­phré­­nie, la dépres­­sion, la bipo­­la­­rité, Parkin­­son ou Alzhei­­mer, mais pas sur la psycho­­pa­­thie. Je forme un tout cohé­rent à partir des diffé­­rentes preuves du dossier, mais en réalité personne n’a jamais mené assez d’ex­­pé­­riences pour affir­­mer les choses avec autant d’aplomb que moi. C’est parce que je suis un psycho­­pathe.


Traduit de l’an­­glais par Valen­­tine Lebœuf et Nico­­las Prouillac d’après l’in­­ter­­view d’Ar­­thur Scheuer et Tancrède Cham­­braud.  Couver­­ture : James Fallon.


 

LE VRAI HANNIBAL LECTER EST SYMPA ET N’A JAMAIS TUÉ PERSONNE

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Le neuro­­bio­­lo­­giste James Fallon a voué sa carrière à l’étude des cerveaux des psycho­­pathes. En commençant par le sien.

James Fallon avait envoyé par mail une image satel­­lite de l’uni­­ver­­sité d’Oslo. Au-dessus des bâti­­ments appa­­rais­­saient trois flèches rouges : la première indiquant le sens du défilé de la fête natio­­nale, la deuxième l’en­­trée prin­­ci­­pale et la troi­­sième l’em­­pla­­ce­­ment de notre lieu de rencontre. La consigne ressem­­blait aux sché­­mas publiés dans les jour­­naux lorsqu’ils indiquent l’em­­pla­­ce­­ment d’un tireur d’élite dans un défilé qui s’achève par un bain de sang : « La balle prove­­nait de là. »
ulyces-intodarkness-05N’est-il pas anor­­mal d’écrire : « Ici, notre posi­­tion de visua­­li­­sa­­tion depuis l’une des salles de l’uni­­ver­­sité » ? Il y avait clai­­re­­ment quelque chose de patho­­lo­­gique dans ce messa­­ge… Mais peut-être cette inter­­­pré­­ta­­tion était-elle influen­­cée par le fait que nous écri­­vions un article sur la psycho­­pa­­thie.

C’est un sujet que James Fallon, profes­­seur émérite de neuro­­bio­­lo­­gie, maîtrise à la perfec­­tion. Il a analysé les cerveaux de personnes ayant commis des crimes horribles et constaté que certaines des zones des cerveaux en ques­­tion étaient diffé­­rentes de celles des cerveaux de personnes normales. En 2005, Fallon a étudié les scans de cerveaux de membres de sa propre famille, et l’un d’entre eux a attiré son atten­­tion. Celui-ci semblait diffé­rent – il ressem­­blait préci­­sé­­ment aux cerveaux des assas­­sins que Fallon avait étudiés par le passé. Et ce cerveau, c’était le sien. Le neuro­­bio­­lo­­giste y a décelé des struc­­tures qui, selon sa théo­­rie, font qu’une personne est un monstre. À 65 ans, Fallon a derrière lui une carrière acadé­­mique brillante mais banale. Il a ensei­­gné la neuroa­­na­­to­­mie à des milliers d’étu­­diants en méde­­cine du campus Irvin de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie.

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