par Theo Padnos | 0 min | 7 juin 2016

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Connexions

Une fois en prison, il faut se battre. Je ne me suis jamais retrouvé à devoir poignar­­der qui que ce soit, mais j’ai vécu un paquet de situa­­tions limites, des bagarres durant lesquelles les choses auraient vrai­­ment pu mal tour­­ner. J’avais un surin sur moi. Heureu­­se­­ment, je n’ai jamais eu à l’uti­­li­­ser sur personne. Mais j’étais prêt – en prison, c’est essen­­tiel. Ceux qui rampent se font écra­­ser. Les préda­­teurs se jettent sur les plus faibles.

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Seth Ferranti et les membres d’un gang latino
Crédits : Seth Ferranti

J’ai purgé ma peine dans huit prisons diffé­­rentes, sans être affi­­lié à aucun gang. Dans les cours, c’est terri­­to­­rial, tout est basé sur les origines : les Blancs, les Italiens, les Noirs, les Lati­­nos… il faut parfois payer une taxe pour qu’on vous laisse tranquille. Je suis à moitié italien, donc où que j’aille – j’ai majo­­ri­­tai­­re­­ment été incar­­céré sur la Côte Est –, il y avait des types de la mafia italienne qui venaient me voir après avoir entendu mon nom de famille. Ils me deman­­daient : « Qui est ton père ? », pensant peut-être le connaître. Et même si ce n’était pas le cas, comme j’étais un dealer de banlieue et que mon père et mon grand-père avaient servi dans l’ar­­mée et que j’avais de bons états de service – compre­­nez par là que je n’étais pas une balance –, ils m’in­­vi­­taient avec eux et me prenaient sous leur aile. Les Italiens veillaient les uns sur les autres, avec ce sens un peu roman­­tique de ce qu’est la mafia. Beau­­coup d’entre eux venaient de grandes familles comme les Gambino ou les Colombo. Ils n’avaient pas à me proté­­ger acti­­ve­­ment. Simple­­ment, je n’étais pas seul. On me voyait et on se disait : « C’est un italien, il est avec eux. » Sans faire partie de la mafia, j’étais « avec eux ». ulyces-ferrantiitw-03C’est simple : si vous traî­­nez avec des balances, vous serez perçu comme tel, mais si vous traî­­nez avec des affran­­chis, les gens ne vous cher­­che­­ront jamais. Je me suis fait beau­­coup d’amis parmi eux, je suis toujours proche de certains . J’ai un pote qui a tiré 28 ans, un vieux truand de Pitts­­burgh. Vous vous rappe­­lez du moment où ils parlent de la Pitts­­burgh Connec­­tion dans Les Affran­­chis ? Bah il en fait partie. D’ailleurs ils font une brève réfé­­rence à lui dans le film. Il s’ap­­pelle Eugene Gesuale, lié aux Geno­­vese, l’une des plus puis­­santes familles de New York.

Tout s’achète

En prison, j’ai bossé. J’ai décro­­ché une licence, puis un master par corres­­pon­­dance. Je me suis foca­­lisé sur deux trucs : le busi­­ness et la litté­­ra­­ture. Le pire ennemi en prison, c’est l’en­­nui. On essaie d’ou­­blier la réalité. J’ai beau­­coup lu, beau­­coup écrit, c’est comme ça que je suis devenu auteur. J’ai décou­­vert énor­­mé­­ment de livres en prison. Mon écri­­vain préféré est Irvine Welsh. J’adore  Hunter S. Thomp­­son. Lorsque j’écris sur un gang­s­ter, je me nour­­ris du mythe, je brasse les rumeurs, j’aime les inclure dans mes histoires. Les faits et le mythe. Je crois que j’aime me faire remarquer. En prison, j’ai cher­­ché à être reconnu malgré tout. Je voulais racon­­ter des trucs au monde. Durant mes premières années d’in­­car­­cé­­ra­­tion, j’ai lu les œuvres d’autres écri­­vains incar­­cé­­rés, ça m’a aidé : si ces mecs pouvaient écrire des livres en prison, pourquoi pas moi ? C’est ce qui a vrai­­ment provoqué le déclic, ça a été mon inspi­­ra­­tion. Deux livres m’ont profon­­dé­­ment inspiré : Inside the Belly Of The Beast, de Jack Abbott, et Sole­­dad Brother, de George Jack­­son. Ils m’ont tous les deux montré que je pouvais deve­­nir écri­­vain en prison, et que c’était même une carrière tout à fait viable au vu du temps que j’avais à tirer.

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Amis et sujets de livre
Crédits : Seth Ferranti

Quand j’écris sur des bandits que j’ai côtoyé, je colla­­bore avec eux. On travaille ensemble. En prison, on ne peut pas se plan­­ter quand on cite quelqu’un. Dans la presse tradi­­tion­­nelle, il arrive souvent que les propos ne soient pas rappor­­tés correc­­te­­ment. En prison, si j’avais fait un truc pareil, je me serais fait poignardé. Du coup je faisais beau­­coup d’al­­ler retours avec les gens que j’in­­ter­­vie­­wais. Je m’as­­su­­rais qu’ils étaient contents. Mais je faisais aussi ça dans un souci d’objec­­ti­­vité, pour racon­­ter la meilleure histoire possible. Les gang­s­ters ont une image à défendre. Je respecte le fait qu’il y a des choses qu’ils veulent dire, d’autres qu’ils veulent taire. Habi­­tuel­­le­­ment, les jour­­na­­listes s’en tiennent aux retrans­­crip­­tions des dossiers judi­­ciaires. Moi j’es­­saie de ne pas déna­­tu­­rer leurs histoires, et de les huma­­ni­­ser. Quoi qu’ils aient fait, ces gens ont des familles, des femmes, des espoirs et des craintes. Dans mes histoires, je me place plus dans la pers­­pec­­tive d’un crimi­­nel que d’un jour­­na­­liste. Je ne veux rien écrire qui pour­­rait donner lieu à un drame, je reste prudent. Ce qui m’in­­té­­resse, ce sont les hommes. J’ai rencon­­tré telle­­ment de gens éton­­nants ! J’ai été incar­­céré avec Supreme entre 2004 et 2006, dans une prison de Virgi­­nie Occi­­den­­tale. Et j’ai côtoyé de nombreux truands comme Tony Graziano, « Little Nick » Corozzo, Michael Turner, Lucaz­­zi… Derrière les barreaux, on entend des histoires que personne d’autre n’en­­tend. Les déte­­nus les plus célèbres ne sont pas les plus effrayants : géné­­ra­­le­­ment, ce sont les plus diplo­­mates. Mais le confort qui accom­­pagne leur noto­­riété dispa­­raît instan­­ta­­né­­ment car ils n’ont pas accès à leur argent. Ils sont trai­­tés pour ce qu’ils sont, en tant qu’hommes. Si un rappeur connu se comporte comme un mec réglo, il sera traité comme tel. Si un mec le teste et qu’il répond, tout va bien. Quiconque ne balance pas et sait se battre est accepté. T.I., par exemple, avait un cercle de proches autour de lui. Il arro­­sait les types, du coup il avait sa petite bande. C’est ce que font les mafieux égale­­ment, ils distri­­buent de l’argent pour se payer des alliés.

Retour à la liberté

21 ans de taule. J’au­­rais pu être en colère, m’api­­toyer sur mon sort et me lais­­ser ronger par les remords… Mais j’ai été assez intel­­li­gent pour comprendre que la colère et l’amer­­tume m’au­­raient rendu la vie encore plus dure. Alors j’ai fait une croix sur mon ressen­­ti­­ment. Les choses sont ce qu’elles sont. Avoir pris 21 ans, c’est dur. Mais il a fallu que je l’ac­­cepte et que je me foca­­lise sur le futur, je ne pouvais rien chan­­ger au reste. J’étais arrivé là à cause de choix que j’avais faits en mon âme et conscience. Je n’al­­lais pas me morfondre dans ma cellule comme certains le font. J’ai enfreint la loi, j’en ai payé le prix. Un prix très lourd, mais je n’ai pas perdu mon temps : j’ai préparé mon futur. J’ai toujours regardé en direc­­tion de l’ave­­nir.

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Seth Ferranti de retour chez lui
Crédits : Seth Ferranti

Je me suis préparé à la liberté : j’ai lu, j’ai anti­­cipé le monde exté­­rieur. Main­­te­­nant, dans les super­­­mar­­chés, on a un choix incroyable. En prison, on remplit une petite liste, on la glisse dans une fente et le gardien vous donne ce que vous avez coché dans un sac : on ne peut pas choi­­sir son type de beurre de caca­­huète, on prend ce qu’ils donnent. On finit par se réha­­bi­­tuer à la liberté ! La seule chose qui me pose problème, c’est la tech­­no­­lo­­gie. Heureu­­se­­ment que ma femme est tech­­no­­phile, ça m’aide. Mais c’est un combat quoti­­dien. Depuis que je suis libre, j’ai laissé la prison loin derrière moi. L’autre jour, je parlais avec un de mes potes qui est sorti depuis dix ans, et qui s’en est plutôt bien sorti lui aussi. Nous parlions de la menta­­lité en prison, du fait d’être déte­­nu… Il y avait du bon, parfois, une certaine idée de la géné­­ro­­sité, de la loyauté, mais globa­­le­­ment c’est une menta­­lité d’or­­dures. Les jeunes semblent fasci­­nés par l’uni­­vers carcé­­ral, mais il faut vrai­­ment distin­­guer le spec­­tacle de la réalité.


Traduit de l’an­­glais par Tancrède Cham­­braud, Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’in­­ter­­view de Seth Ferranti réali­­sée par Arthur Scheuer. Couver­­ture : Seth Ferranti.

CONFESSIONS D’UN DEALER DE PRISON

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Comment la drogue circule-t-elle en prison ? Seth Ferranti, jour­­na­­liste et ancien détenu, s’est entre­­tenu avec un dealer carcé­­ral qui lui livre ses secrets.

Dans chaque établis­­se­­ment correc­­tion­­nel aux États-Unis, un réseau de drogue comme celui que je suis sur le point de décrire fonc­­tionne et pros­­père. Vous pouvez me croire, je viens d’être libéré d’une prison fédé­­rale après avoir passé 21 ans de ma vie derrière les barreaux. Tandis que beau­­coup d’entre vous ont l’ha­­bi­­tude de lire des histoires sur les trafics de drogue qui sont déman­­te­­lés, vous avez peu de chances d’en­­tendre parler des busi­­ness floris­­sants. Pour aider à expliquer l’un de ces systèmes, je suis entré en contact avec un homme que j’ap­­pel­­le­­rai « Divine ». Afro-Améri­­cain, la cinquan­­taine, c’est un gang­s­ter à la voix suave, propre sur lui et éreinté par trop de muscu. Origi­­naire de New York, ses prouesses en tant que trafiquant de drogue ont même été célé­­brées dans la tradi­­tion lyrique du hip-hop. Il purge une peine à vie dans une prison fédé­­rale. Mais ce qu’il fait en prison lui rapporte de l’argent, du pouvoir, et le pres­­tige d’être l’homme dont tout le monde parle. Il a accepté de me dévoi­­ler de façon anonyme comment tout cela fonc­­tionne.

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Un détenu en correc­­tion­­nelle
Crédits : David Ross Smith

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