par Theo Padnos | 0 min | 30 mai 2016

Les propos ayant servi à réali­­ser cette histoire ont été recueillis par Arthur Scheuer au cours d’un entre­­tien avec Robert Mazur. Les mots qui suivent sont les siens.

L’in­­fil­­tré

Je viens d’une famille italo-améri­­caine pauvre, et nous vivions dans un quar­­tier pauvre de Staten Island, à New York. Le premier appar­­te­­ment dans lequel j’ai habité compor­­tait trois chambres. Quatre familles y logeaient : mes grands-parents, les deux sœurs de ma mère, moi, mon frère, mon père et ma mère. Mes parents travaillaient très dur, mon père cumu­­lait deux ou trois emplois à la fois. Ils dési­­raient plus que tout aider leurs enfants à avoir une meilleure vie que la leur. Déjà à l’époque, leur objec­­tif était de nous tenir éloi­­gné de la mauvaise graine du quar­­tier dont j’ai plus tard, en tant qu’agent infil­­tré, prétendu faire partie. Ils tenaient à faire de mon frère et moi les premiers membres de la famille à entrer à l’uni­­ver­­sité. C’est arrivé. Nos écono­­mies étaient maigres quand j’ai fait mes premiers pas à la fac, et j’avais besoin d’un job pour payer mes livres. J’ai décro­­ché un entre­­tien par l’in­­ter­­mé­­diaire de l’uni­­ver­­sité me permet­­tant de deve­­nir ce qu’ils appe­­laient un étudiant « coopté » au sein d’une orga­­ni­­sa­­tion. Il s’agis­­sait d’une unité spéciale de l’IRS. À l’époque, on l’ap­­pe­­lait la « divi­­sion du rensei­­gne­­ment », c’est elle qui s’était char­­gée de monter le procès d’Al Capone. Une fois engagé, je travaillais deux jours par semaine, le week-end et l’été. Mon rôle se limi­­tait à porter les valises des gars, je n’ai rien fait de très impor­­tant et je n’ai traité aucun dossier.  Je faisais des photo­­co­­pies, de la retrans­­crip­­tion d’en­­tre­­tiens, je n’étais pas sur le terrain. Un des dossiers les plus impor­­tants concer­­nait Frank Lucas, le plus gros trafiquant d’hé­­roïne de Manhat­­tan. Nous étions char­­gés de pour­­suivre la banque au sein de laquelle il blan­­chis­­sait de l’argent. Ironie du sort, son nom était la Chemi­­cal Bank, la « banque chimique ».

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Robert Mazur aujourd’­­hui
Crédits : Robert Mazur

Les cour­­tiers de Lucas avaient pour habi­­tude de se poin­­ter à la banque avec des sacs pour récu­­pé­­rer du cash. J’ai commencé à m’aper­­ce­­voir que pour suivre les mouve­­ments du crime orga­­nisé, il fallait suivre l’argent car il conduit toujours à ceux qui tiennent les rênes de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion crimi­­nelle, à qui les billets appar­­tiennent. Sitôt diplômé, ils m’ont offert un boulot. J’ai bossé sur des affaires assez impor­­tantes avant d’être trans­­féré en Floride, où l’on m’a inté­­gré à un groupe de travail avec les agences de douanes améri­­caines. Quelques temps après, j’ai accepté de deve­­nir agent des douanes. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à mettre tout en œuvre pour traduire en justice les patron du cartel de Medellín car nous étions en Floride, en pleine zone de guerre. Des massacres étaient commis dans les super­­­mar­­chés, où des types se tiraient dessus à l’aide de mitrailleuses au beau milieu des rayons. Mon équipe tentait d’iden­­ti­­fier les donneurs d’ordre et les blan­­chis­­seurs d’argent. Je suis arrivé à la conclu­­sion que le meilleur moyen de le faire était d’in­­fil­­trer le système plutôt que de suivre la trace de l’argent a poste­­riori, ce qui n’est pas toujours possible. Je me suis donc porté volon­­taire pour deve­­nir un agent infil­­tré pendant une longue période. Les gens ne cessaient de me deman­­der pourquoi je voulais faire une chose pareille après 14 ans de métier. 99 % des agents infil­­trés de la lutte anti-drogue du monde entier vous répon­­dront la même chose : je voulais faire la diffé­­rence. Je ne voulais pas finir ma carrière, passer à la comp­­ta­­bi­­lité pour un coup de tampon et rentrer chez moi. Je voulais faire mon boulot, être capable de rentrer chez moi, de regar­­der ma famille, mes voisins ou même des incon­­nus dans les yeux et de dire : « J’ai fait le maxi­­mum pour vous aujourd’­­hui. » J’ai toujours pensé qu’en tant qu’agent du gouver­­ne­­ment, on servait avant tout les gens et non cette entité. Par consé­quent, si la déci­­sion que je prends est béné­­fique au peuple que je sers, c’est qu’il s’agit de la bonne déci­­sion. C’est l’at­­ti­­tude que j’ai adop­­tée. Pour moi, faire la diffé­­rence consis­­tait à me trou­­ver aussi près de la ligne de front du crime que possible, afin de recueillir des éléments que personne d’autre ne pour­­rait obte­­nir avec des écoutes télé­­pho­­niques. C’est la raison pour laquelle je me suis tant pris au jeu. J’étais dans une posi­­tion idéale pour four­­nir une immense quan­­tité d’in­­for­­ma­­tions à mon agence. En quelques jours, je pouvais en apprendre plus en étant infil­­tré dans la pègre que ce que tous mes collègues pouvaient apprendre en un mois d’in­­ves­­ti­­ga­­tion. Cela explique ma moti­­va­­tion. Après cette longue opéra­­tion, je me suis préparé au procès pendant deux ans, une période durant laquelle j’étais souvent en dépla­­ce­­ment. Ensuite j’ai témoi­­gné dans divers procès pendant près de trois ans. Encore une fois, j’étais rare­­ment chez moi. Un seul procès pouvait durer six mois. Chaque jour de ce procès-là, pendant trois mois, j’étais à la barre pour témoi­­gner. À l’époque, je travaillais pour le service des douanes améri­­cain. Je suis entré dans une colère noire car, deux mois avant la fin de l’opé­­ra­­tion, j’ai appris que mes chefs avaient dévoilé l’af­­faire à la chaîne de télé­­vi­­sion NBC News. J’ai appelé immé­­dia­­te­­ment. Alors que j’avais encore deux semaines à passer sous couver­­ture, ils prévoyaient de faire de la publi­­cité autour de l’ar­­res­­ta­­tion ! Ils voulaient conclure l’af­­faire avec un faux mariage. J’étais furieux que ma vie et celle de mes collègues sous couver­­ture puissent être mises en danger juste pour un coup de pub.

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Pablo Esco­­bar et le cartel de Medellín
Crédits : DR

Mais quand j’ai appris qu’ils voulaient poster un came­­ra­­man de NBC au mariage, pour saisir le moment où le boss serait arrêté, j’ai dit à mon patron qu’il avait perdu la tête. Il allait y avoir des enfants, des femmes, des mitrailleuses et des fusils, des gens hysté­­riques courant partout et ils risque­­raient d’y avoir des morts ou des bles­­sés graves. J’ai refusé de le faire. Ils ont donc trouvé un plan B : mon enter­­re­­ment de vie de garçon la veille du mariage. Nous nous sommes ainsi retrou­­vés dans un coun­­try club où des Limou­­sine sont venues cher­­cher les mecs pour aller à la fête. À l’in­­té­­rieur, les gens censés être de la famille ou des amis étaient en réalité des agents char­­gés de leur arres­­ta­­tion, qui s’est dérou­­lée dans un immeuble. Inutile de dire qu’a­­près ça, à mon grand regret, il y a eu moins de moyens pour le procès. Nous avions 1 200 écoutes à retrans­­crire, une centaine de milliers de docu­­ments à clas­­ser, des centaines de témoins à inter­­­ro­­ger. Évidem­­ment, ça ne m’a pas rendu très popu­­laire au bureau. J’ai ensuite été appro­­ché par des agents de la DEA qui m’ont dit qu’ils voulaient me recru­­ter pour une nouvelle mission d’in­­fil­­tra­­tion devant durer un deux ans et demi. J’en ai donc parlé à ma femme. J’avais un choix à faire : je pouvais rester tout en sachant que j’al­­lais pâtir du mécon­­ten­­te­­ment de la direc­­tion à mon égard, parce que je l’avais ouvert, ou je pouvais partir pour une autre agence et me lancer dans une nouvelle opéra­­tion. Je souhai­­tais vrai­­ment bouger car c’était une oppor­­tu­­nité de faire encore mieux que la dernière fois. Ma femme m’a dit : « Je ne t’ai jamais empê­­ché de faire quelque chose que tu aimes, je ne vais pas commen­­cer main­­te­­nant. Donc si c’est ce que tu désir, je te soutien­­drai. » J’ai donc démis­­sionné des douanes, je suis entré à la DEA Academy, et à mon retour je me suis procuré des faux papiers avant de repar­­tir pour deux ans et demi. Ironie du sort, l’af­­faire allait se termi­­ner par un nouvel enter­­re­­ment de vie de garçon.

Qui est Bob Musella ?

La première fois que je suis monté sur scène, si l’on peut dire, c’était en décembre 1986. J’ai été présenté par un infor­­ma­­teur à un cour­­tier du nom de Roberto – un blan­­chis­­seur d’argent sale en réalité, mais dans le busi­­ness nous les appe­­lions des cour­­tiers – qui venait de Medellín et qui était un ami person­­nel de plusieurs membres de la famille Ochoa, dont Fabio et Jorge Ochoa, qui étaient parmi les plus hauts placés au sein du cartel de Medellín.

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Plus d’une tonne de cocaïne saisie à Manhat­­tan
Crédits : Robert Mazur

Comme c’est l’usage aux États-Unis, on essaye toujours de faire sortir du jeu les infor­­ma­­teurs le plus vite possible, afin qu’il ne devienne pas des témoins car ils n’ont pas la crédi­­bi­­lité néces­­saire pour témoi­­gner. Ce type était ce qu’on appelle un infor­­ma­­teur profes­­sion­­nel. Il nous mettait au parfum régu­­liè­­re­­ment, et certaines de ses infor­­ma­­tions sur de précé­­dentes affaires avaient débou­­ché sur des pour­­suites. On l’avait déjà récom­­pensé finan­­ciè­­re­­ment pour son travail. On était au moins sûrs de ça. Mais évidem­­ment, il ne faut jamais oublier qu’un infor­­ma­­teur n’est rien de plus qu’un infor­­ma­­teur, qu’il faut toujours recou­­per les infor­­ma­­tions et faire atten­­tion car il peut vous trahir. J’ai rencon­­tré Roberto pour la première fois dans un appar­­te­­ment de Tampa, en Floride, qui leur servait de planque. C’était la toute première fois que je le rencon­­trais et ça ne pouvait pas avoir lieu à mon travail ou chez moi. Il a par la suite vécu chez moi pendant envi­­ron une semaine et j’ai peu à peu commencé à lui parler de diffé­­rentes affaires, avant de l’em­­me­­ner dans un autre appar­­te­­ment qu’on avait mis à ma dispo­­si­­tion. J’ai donc emmené Roberto à New York et nous avons passé du temps à Manhat­­tan avant qu’il ne retourne voir les gens du cartel et qu’il leur parle des oppor­­tu­­ni­­tés que pouvait repré­­sen­­ter le fait de me faire entrer dans la boucle. Il me connais­­sait sous le nom de Robert Musella, la fausse iden­­tité que j’uti­­li­­sais. Elle était basée en partie sur celle d’un indi­­vidu décédé du même nom. Pendant envi­­ron un an et demi, j’ai créé suffi­­sam­­ment de réfé­­rences authen­­tiques sous ce nom pour qu’il soit véri­­fiable. J’ai ouvert des comptes en banque, sous­­crit des crédits, établi une impli­­ca­­tion dans plusieurs vrais agences de cour­­tage – notam­­ment avec un cour­­tier de New York –, et c’est sous ce nom que j’ai été présenté via un infor­­ma­­teur aux membres du cartel de Medellín. J’étais auto­­risé par le gouver­­ne­­ment à blan­­chir de l’argent. Il faut faire une demande offi­­cielle pour une déro­­ga­­tion auprès d’un procu­­reur géné­­ral, pour être auto­­risé à commettre un crime – le seul auquel j’étais auto­­risé était le blan­­chi­­ment d’argent. Dans ma vraie vie, je ne ferais jamais une chose pareille.

Quand vous faites de l’in­­fil­­tra­­tion de longue durée, il faut vous construire une iden­­tité proche de la vôtre.

J’avais tout inventé, jusqu’à son CV, car je savais bien qu’ar­­ri­­ve­­rait un moment où il me faudrait donner des détails sur son passé bancaire, profes­­sion­­nel et person­­nel. J’avais donc construit tout cela méti­­cu­­leu­­se­­ment avec l’aide de banquiers. Certains d’entre eux faisaient partie de mes amis de lycée. J’avais 36 ans à l’époque, et je les connais­­sais depuis l’âge de 15 ou 16 ans. C’étaient deux très bons amis dont j’étais donc très proche et ils ont proposé de m’ai­­der à créer des comptes, à obte­­nir des cartes de crédit et à élabo­­rer un passé finan­­cier crédible pour Musella. Ils ont fait ça sans se coor­­don­­ner avec leurs direc­­tions. Il y avait donc très peu de gens qui savaient que j’étais en vérité un agent infil­­tré. Je connais­­sais aussi des hommes d’af­­faires. Deux d’entre eux, que je connais­­sais depuis dix ans et qui étaient aussi des amis très proches, m’ont fait inté­­grer plusieurs de leurs affaires en cours. J’ai vrai­­ment béné­­fi­­cié des contri­­bu­­tions de mes proches, contrai­­re­­ment aux autres agents qui doivent habi­­tuel­­le­­ment faire appel aux plus hauts niveaux du gouver­­ne­­ment. Je me suis toujours senti plus en sécu­­rité en construi­­sant mon iden­­tité moi-même car si j’avais laissé faire des membres hauts placés du gouver­­ne­­ment, je n’au­­rais pas eu la possi­­bi­­lité de véri­­fier si le travail avait été fait méti­­cu­­leu­­se­­ment et je n’au­­rais pas su combien de personnes étaient au courant. Par exemple, pour une fausse carte d’iden­­tité ou une fausse carte bancaire Ameri­­can Express, en passant par le gouver­­ne­­ment, il y aurait forcé­­ment eu une trace dans des dossiers, un rapport disant si le compte était à décou­­vert, des contacts à Washing­­ton, etc. Je ne pouvais pas me le permettre. C’est pourquoi je me suis tourné vers des amis de longue date très proches de moi pour construire l’iden­­tité de « Bob » Musella. Et j’ai encore davan­­tage gagné en crédi­­bi­­lité grâce aux deux infor­­ma­­teurs avec qui je travaillais alors depuis des années, et qui étaient asso­­ciés avec une des cinq grandes familles italo-améri­­caines du crime orga­­nisé à New York : la famille Gambino. C’étaient des « asso­­ciés ». Ils étaient très connus au sein des familles, mais pas pour être des infor­­ma­­teurs, bien sûr ! Leur valeur rési­­dait d’abord dans le fait qu’ils avaient accès à des infor­­ma­­tions que le gouver­­ne­­ment n’au­­rait jamais pu me four­­nir. Jamais. L’un d’eux était lié au proprié­­taire de la société de cour­­tage de New York au sein de laquelle j’opé­­rais. Et pouvoir être inté­­gré à cette société est quelque chose que le gouver­­ne­­ment n’au­­rait jamais pu faire pour moi. Ensuite, il y avait l’ap­­pa­­rence. L’un des types était un ancien garde du corps pour une des familles. Il suffi­­sait de le regar­­der pour comprendre, sans qu’il ait besoin de dire un mot. Et avec lui dans le rôle de mon garde du corps et cousin, je suis instan­­ta­­né­­ment devenu crédible. Je les ai présen­­tés comme étant mes cousins car une partie de ma véri­­table famille avait été impliquée dans ce monde-là, j’ai donc évolué près de cet univers mafieux. Je n’y ai jamais pris part person­­nel­­le­­ment, mais je connais­­sais beau­­coup de gens impliqués dans ce genre de choses, aussi j’avais un léger avan­­tage. Quand vous faites de l’in­­fil­­tra­­tion de longue durée, il faut vous construire une iden­­tité proche de la vôtre. Je suis un italo-améri­­cain de New york, j’ai un busi­­ness, un passé de comp­­table et j’ai grandi à Staten Island, dans un quar­­tier italien. Beau­­coup de gens du voisi­­nage étaient impliqués dans ce genre de magouilles. Je n’ai donc pas eu à lire des tas de livres pour comprendre à quoi ressem­­blait cet univers et comment je devais jouer mon rôle.

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Une des 16 mallettes de billets reçues à Detroit de la part de trafiquants
Crédits : Robert Mazur

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

ROBERT MAZUR RACONTE COMMENT  SURVIVRE INFILTRÉ DANS LE CARTEL LÉGENDAIRE

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Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret, Antoine Coste-Dombre et Servan Le Janne d’après l’en­­tre­­tien réalisé par Arthur Scheuer. Couver­­ture : Robert Mazur en compa­­gnie d’un pilote devant un Cessna Cita­­tion qu’il utili­­sait durant l’opé­­ra­­tion. (Crédits : Robert Mazur)
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