par Theo Padnos | 0 min | 6 octobre 2014

Aux premières heures du 3 juillet, l’un des deux chefs de la section syrienne d’Al-Qaïda m’a convoqué auprès de lui. On m’a fait sortir de ma cellule. Depuis près de deux ans, il me rete­­nait prison­­nier dans des geôles de fortune. Cette nuit-là, on m’a conduit hors de la salle de classe dans laquelle j’étais détenu, aux abords de la ville de Deir al-Zour, jusqu’à un carre­­four dans le désert, à cinq minutes de route. Lorsque nous sommes arri­­vés, le chef est descendu de son Land Crui­­ser. Debout dans les ténèbres, entouré par ses hommes armés de kala­ch­­ni­­kovs, il souriait. « Sais-tu qui je suis ? » m’a-t-il demandé.

Les moments les plus amers de ma déten­­tion surve­­naient lorsque je songeais au seul respon­­sable de mon enlè­­ve­­ment : moi.

« Bien sûr », ai-je répondu. Je le connais­­sais tout d’abord parce qu’il m’avait une fois rendu visite dans ma cellule, envi­­ron huit mois plus tôt, pour me sermon­­ner à propos des crimes que l’Oc­­ci­dent avait commis contre l’is­­lam. Mais je le connais­­sais égale­­ment de répu­­ta­­tion. En tant que chef du Front al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaïda, je savais qu’il avait la main sur le trésor et déci­­dait des bâti­­ments qui devaient être réduits en miettes et des points de contrôle qu’il fallait attaquer. Je savais aussi qu’il était celui qui déci­­dait quels prison­­niers seraient exécu­­tés, et lesquels seraient relâ­­chés. Il voulait s’as­­su­­rer que je connais­­sais son nom. C’était le cas, et je le répé­­tais pour lui : Abu Mariya al-Qahtani. « Vous êtes l’Éru­­dit », ai-je ajouté, usant du terme shei­­khna, ainsi que l’ap­­pe­­laient ses soldats. « Bien, a-t-il dit. Sais-tu que nous sommes encer­­clés par l’État isla­­mique ? » Je l’igno­­rais. Il a haussé les épaules. « Pas de quoi s’inquié­­ter. Ils ne m’au­­ront pas. Et ils ne t’au­­ront pas non plus. Partout où je vais, tu vas. Compris ? » J’ai acquiescé. Nous avons conduit jusqu’à un quar­­tier rési­­den­­tiel situé près d’un gise­­ment pétro­­lier, sur les bords de l’Eu­­phrate. Et durant le reste de la nuit, j’ai pu obser­­ver deux cents soldats et quelques vingt ou vingt-cinq vété­­rans du djihad afghan se prépa­­rer au voyage. Des sacs remplis de livres syriennes étaient four­­rés dans les Toyota Hilux, on char­­geait des caisses entières de rations déro­­bées aux mili­­taires améri­­cains à l’ar­­rière des camions, ainsi que des valises et des glacières casées à côté d’elles. Il fallait aussi s’oc­­cu­­per de tout l’ar­­se­­nal : les mortiers, les roquettes, les mitrailleuses, les grenades, les muni­­tions, les cein­­tures d’ex­­plo­­sifs… Vers quatre heures du matin, tout l’équi­­pe­­ment était chargé. À l’aube, le chef a ouvert la marche et, à bord de sa voiture, il s’est mis à tirer en l’air. En l’af­­faire de quelques secondes, nous étions partis, filant à travers les sables du désert. Il y a des routes dans cette région de la Syrie, mais nous ne les avons pas emprun­­tées.

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Carte de la Syrie
Les lieux clés de la déten­­tion de Theo Padnos

Le piège

Cela faisait vingt mois que le Front al-Nosra me rete­­nait prison­­nier. Les départs préci­­pi­­tés, les cein­­tures d’ex­­plo­­sifs, le tempé­­ra­­ment instable de l’Éru­­dit, les convois dans le désert, le fait que je puisse être exécuté à tout instant : c’était mon monde, désor­­mais. J’y étais presque habi­­tué. Octobre 2012 me semblait bien loin. À l’époque, alors que je venais d’être kidnappé, je restais pros­­tré dans ma cellule – un ancien cabi­­net de consul­­ta­­tion de l’hô­­pi­­tal d’Alep – dans un état de terreur perma­nent. Les premiers jours, mes ravis­­seurs riaient aux éclats en me battant. Parfois, ils me plaquaient contre le sol, me saisis­­saient par une jambe ou par le col de ma veste et me traî­­naient le long des couloirs de l’hô­­pi­­tal. Si quelqu’un semblait montrer un soupçon d’in­­té­­rêt pour la scène, je lui criais : « Sa’adni ! » (« Aidez-moi ! ») Mais je n’ob­­te­­nais rien d’autre que des sourires narquois. Parfois, ils répliquaient en singeant de mon accent : « Ouh, aibez-moi ! Ouh, mon Dieu, aibez-moi ! » Il n’y avait pas de toilettes dans ma cellule, aussi devais-je toquer contre la lourde porte de bois quand l’en­­vie se faisait sentir. Les gardes mettaient souvent plusieurs heures à venir. Et quand ils finis­­saient par arri­­ver, ils frap­­paient à leur tour contre la porte et criaient : « La ferme, l’ani­­mal ! » La cruauté de mes ravis­­seurs me glaçait le sang, mais les moments les plus amers de mes premières semaines de déten­­tion surve­­naient lorsque je songeais au seul respon­­sable de mon enlè­­ve­­ment : moi.

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Je pensais connaître inti­­me­­ment le monde arabe. En 2004, alors que les États-Unis s’em­­bour­­baient dans la guerre en Irak, j’ai quitté le Vermont pour Sana, la capi­­tale du Yémen, afin d’étu­­dier la langue arabe et l’is­­lam. J’étais doué pour les langues – j’avais en poche un docto­­rat en litté­­ra­­ture compa­­rée –, et impa­­tient de comprendre un monde dans lequel l’Oc­­ci­dent semblait souvent se perdre. J’ai entre­­pris ces nouvelles études au sein d’une mosquée de quar­­tier, puis je me suis inscrit dans une école reli­­gieuse parti­­cu­­liè­­re­­ment appré­­ciée de ceux qui rêvaient d’un islam prônant un « retour à l’époque du prophète ». Par la suite, j’ai démé­­nagé en Syrie pour étudier à l’aca­­dé­­mie reli­­gieuse de Damas. J’ai débuté l’écri­­ture d’un livre rela­­tant mon expé­­rience au Yémen, où j’évoquais notam­­ment les cercles de lecture qui se formaient après la prière, dont certains nour­­ris­­saient des senti­­ments reli­­gieux dange­­reux.

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Theo Padnos en 2005
Il étudiait l’is­­lam au Yémen
Crédits : Theo Padnos

Aux prémices de la guerre civile en Syrie, j’ai écrit quelques articles depuis Damas, puis je suis rentré dans le Vermont durant l’été 2012. Alors que les isla­­mistes commençaient à asseoir leur auto­­rité en Syrie, j’ai tenté de vendre des sujets d’ar­­ticles à des éditeurs londo­­niens et new-yorkais, qui trai­­taient des problé­­ma­­tiques reli­­gieuses sous-jacentes du conflit. J’étais alors capable de réci­­ter de mémoire de nombreux versets cora­­niques, et je parlais suffi­­sam­­ment bien l’arabe pour qu’on me prenne pour un natif de la région. Mais ces compé­­tences impor­­taient peu. Je n’étais personne et peu d’édi­­teurs ont pris la peine de me répondre. J’ai alors pensé que j’au­­rais peut-être plus de chance de les inté­­res­­ser si j’écri­­vais direc­­te­­ment depuis la Syrie, ou d’une ville de la fron­­tière turque. Le 2 octobre 2012, j’ai atterri à Antioche, en Turquie. J’y ai loué une petite chambre que je parta­­geais avec un jeune Tuni­­sien. J’ai recon­­tacté les éditeurs, toujours rien. Je commençais à perdre espoir d’ar­­ri­­ver à jamais publier quoi que ce soit, et je me suis mis en quête d’autre chose à faire. Devais-je tenter d’en­­sei­­gner le français ? Peut-être bien. Donner des cours de tennis, peut-être ? Je passais mes après-midis à gravir la montagne qui se dres­­sait aux portes de la ville, pour contem­­pler la Syrie depuis son sommet. À l’époque, malgré sa campagne agres­­sive de bombar­­de­­ments diri­­gés indif­­fé­­rem­­ment contre l’op­­po­­si­­tion et la popu­­la­­tion civile, le gouver­­ne­­ment mili­­taire du président Bachar el-Assad perdait du terrain. La commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale le condam­­nait pour ses actions, mais aucun pays, pas même les États-Unis, n’était inter­­­venu mili­­tai­­re­­ment. À la télé­­vi­­sion, les prêcheurs musul­­mans critiquaient violem­­ment le gouver­­ne­­ment syrien : ceux qui lui prêtaient main forte seraient coupés en morceaux, et leurs restes seraient donnés en pâture aux chiens. Le gouver­­ne­­ment, de son côté, mettait en garde contre le fait que dans les zones du pays sous contrôle de l’op­­po­­si­­tion, des fana­­tiques isla­­mistes, possi­­ble­­ment finan­­cés par Israël, étaient en train d’in­­fil­­trer la Syrie depuis l’Irak et la Libye. Le prin­­ci­­pal groupe d’op­­po­­si­­tion, l’Ar­­mée syrienne libre, fondée par d’an­­ciens géné­­raux de Bachar el-Assad – et géné­­ra­­le­­ment consi­­dé­­rée par les Occi­­den­­taux comme une force modé­­rée –, s’était empa­­rée des deux fron­­tières les plus impor­­tantes au nord d’Alep. Un jour, alors que j’ar­­pen­­tais la montagne à l’ex­­té­­rieur d’An­­tioche, une idée d’ar­­ticle m’est venue. Tous ceux qui ont vécu en Syrie savent combien les divi­­sions entre « pieux » et « laïques », entre les fidèles de Bachar el-Assad et les dissi­­dents, les proches du pouvoir et ceux qui doivent se battre pour survivre, sont une plaie pour le pays. Se lancer dans la carto­­gra­­phie de ces divi­­sions est une tâche impos­­sible, car elles ont souvent lieu au sein même des familles. Cepen­­dant, à l’au­­tomne 2012, une distinc­­tion assez simple pouvait s’opé­­rer entre ceux qui vivaient à l’est de la chaîne monta­­gneuse s’éten­­dant de la ville d’Homs jusqu’à la fron­­tière turque, qui étaient majo­­ri­­tai­­re­­ment des oppo­­sants sunnites, et ceux qui vivaient dans la montagne ou à l’ouest, qui étaient pour la plupart des alaouites parti­­sans de Bashar el-Assad.

L’un des gardes les mieux éduqués m’a expliqué que puisque j’étais chré­­tien et améri­­cain, j’étais son ennemi.

Alors que je marchais, je me suis imaginé traver­­ser cette ligne de frac­­ture. Je m’ar­­rê­­te­­rais dans les villages pour recueillir le témoi­­gnage des habi­­tants, je racon­­te­­rais l’his­­toire d’une nation aux iden­­ti­­tés multiples, frus­­trée par chacune d’elles, appe­­lant à l’aide. En arrière-plan, le narra­­teur se trou­­ve­­rait dans une situa­­tion simi­­laire. Mon expé­­rience dans les pays arabes m’avait donné le temps de la réflexion. Après avoir publié mon livre sur le Yémen, j’ai changé mon nom de Theo Padnos en Peter Theo Curtis, ayant peur que le livre ne complique mes rapports avec le Moyen-Orient. Je savais comment les Occi­­den­­taux y étaient géné­­ra­­le­­ment perçus. Mais j’avais effec­­tué toutes mes obser­­va­­tions sous l’œil vigi­­lant des gouver­­ne­­ments mili­­taires, dans des lieux où la police secrète écoute le moindre mot chuchoté dans la plus petite mosquée. Je n’avais jamais mis les pieds dans une région où seul préva­­lait l’is­­lam radi­­cal. Les choses sont bien diffé­­rentes dans de tels endroits. Et presque immé­­dia­­te­­ment, je suis tombé dans un piège.

L’autre monde

Un après-midi à Antioche, j’ai fait la rencontre de trois jeunes Syriens. Ils avaient l’air un peu louches mais, de ce que je pouvais voir, pas plus isla­­mistes que n’im­­porte qui. « Notre boulot, c’est de trans­­por­­ter du maté­­riel, d’ici jusqu’à la base de l’Ar­­mée syrienne libre », m’ont-ils dit. Ils m’ont proposé de m’em­­me­­ner avec eux. Pensant que je serais revenu dans quelques jours, je n’ai dit à personne où j’al­­lais, pas même à mon colo­­ca­­taire tuni­­sien. Nous nous sommes glis­­sés à travers une clôture de barbe­­lés, au milieu d’une olive­­raie. J’ai regardé la Turquie par-dessus mon épaule. Jusqu’ici, tout allait bien. Mes compa­­gnons syriens m’ont conduit dans une maison aban­­don­­née que je pour­­rais utili­­ser comme bureau pour écrire. Le matin suivant, je les ai aidés à ranger les lieux. J’ai nettoyé les sols et disposé les oreillers de manière ordon­­née sur un mate­­las en caou­t­chouc. Ils m’ont fait m’as­­seoir face à une caméra et m’ont demandé d’in­­ter­­vie­­wer l’un d’entre eux, Abu Osama. Une fois l’en­­tre­­tien terminé, le came­­ra­­man a souri en s’ap­­pro­­chant de moi et m’a donné un coup de pied au visage. Ses acolytes me main­­te­­naient plaqué au sol. Abu Osama a piétiné ma poitrine avant de deman­­der des menottes. Un autre m’a atta­­ché les chevilles ensemble, avant que le came­­ra­­man ne braque un pisto­­let contre ma tête. « Nous faisons partis d’Al-Qaïda », a déclaré Abu Osama, un rictus tordant ses lèvres. « Tu ne le savais pas ? » Il m’a expliqué que je serais exécuté dans la semaine si ma famille ne leur four­­nis­­sait pas l’équi­­valent en liquide de 250 grammes d’or – ce que les kidnap­­peurs évaluaient à 400 000 dollars, mais qui valait en réalité plus près de 10 000 dollars –, la somme que les lois de l’is­­lam l’au­­to­­ri­­saient à exiger, d’après lui.

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Theo Padnos dans une vidéo du Front al-Nosra

Malgré la vidéo et la demande de rançon, ces kidnap­­peurs étaient clai­­re­­ment des amateurs. Cette nuit-là, j’ai réussi à me défaire des menottes qui m’at­­ta­­chaient à l’un des hommes assou­­pis. Dans la douce lumière de l’aube syrienne, j’ai couru à en perdre haleine, au-delà de murs couverts de graf­­fi­­tis, à travers un cime­­tière et derrière un terre-plein. J’ai ensuite arrêté un mini­­bus qui passait par là. « Condui­­sez-moi auprès de l’Ar­­mée syrienne libre immé­­dia­­te­­ment, ai-je dit au conduc­­teur. C’est une urgence. » Quand je suis arrivé à leur quar­­tier géné­­ral, j’ai décrit ma situa­­tion aux offi­­ciers, utili­­sant les termes les plus forts et les plus déses­­pé­­rés auxquels je pouvais penser. Ils ont débattu un court moment entre eux, avant de me conduire devant une cour isla­­mique, où un juge m’a inter­­­rogé puis placé en déten­­tion préven­­tive dans des toilettes turques : elles faisaient office de cellule de fortune. Autour de moi, il y avait d’autres cellules occu­­pées. J’ai jeté un coup d’œil à travers l’ou­­ver­­ture par laquelle on nous servait la nour­­ri­­ture. Un petit garçon de dix ans faisait de même. « Qu’est-ce que tu as fait pour te retrou­­ver ici ? » lui ai-je demandé. Il s’est vite retiré, et un homme d’âge moyen – son père, me suis-je dit – a pris sa place. « Qu’est-ce que tu as fait ? » ai-je répété. Son visage s’est paré d’un masque d’im­­puis­­sance, puis il a dit : « Nous sommes chiites. » « Je vois. » Dix minutes plus tard, les offi­­ciers de l’ASL sont reve­­nus, accom­­pa­­gnés de mes kidnap­­peurs. On m’a emmené dans une voiture et jusqu’à un entre­­pôt. Là, ils m’ont jeté dans un trou. Étais-je six pieds sous terre ? Seule­­ment trois ? Je n’en avais aucune idée. Les offi­­ciers m’ont jeté de la terre au visage, tout en me couvrant d’in­­sultes, riant de plus belle. L’un d’eux a sauté dans le trou et atterri sur mon torse. Un autre m’a frappé avec la crosse de sa Kala­ch­­ni­­kov. L’un des offi­­ciers a insisté pour que je réponde à ses ques­­tions en criant : « Je suis une ordure, monsieur ! » Quelques jours plus tard, l’ASL m’a donné à un groupe d’is­­la­­mistes, l’oc­­ca­­sion pour moi de comprendre ce qui distingue les isla­­mistes des membres de l’Ar­­mée syrienne libre. Les fonda­­men­­ta­­listes se voient comme l’avant-garde d’un État isla­­mique émergent. Ils vous torturent plus lente­­ment, avec des instru­­ments spéci­­fique­­ment conçus à cet effet. On ne s’adresse jamais à eux en disant « monsieur », car le mot rappelle l’État mili­­taire laïque. Quand les isla­­mistes vous torturent, ils préfèrent qu’on s’adresse à eux en usant d’un titre qui implique un savoir reli­­gieux. Pour les plus jeunes, « ya shei­­khi ! » (pour « ô, mon cheikh ! »), et pour les plus anciens, « émir ».

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Il m’est apparu que l’ASL m’avait donné au Front al-Nosra, ou Jabhat al-Nosra, qui utili­­sait l’hô­­pi­­tal d’Alep comme quar­­tier géné­­ral et prison. Durant les premiers jours, je ne pouvais pas croire que ce qui m’ar­­ri­­vait était bien réel. Je me remé­­mo­­rais sans cesse les heures précé­­dant mon agres­­sion par les trois garçons, en Turquie. J’avais l’im­­pres­­sion qu’en me bala­­dant tranquille­­ment avec des amis syriens dans une olive­­raie, la terre s’était soudain ouverte sous mes pieds, et que j’avais basculé vers d’in­­son­­dables ténèbres avant de me réveiller en enfer – de ceux qui n’existent que dans les cauche­­mars et les mythes.

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Des soldats de l’ASL nettoient leurs AK-47
Bataille d’Alep, octobre 2012
Crédits : VOA News

J’étais conscient que ce lieu était régi par une certaine logique, et je devi­­nais aussi que mes ravis­­seurs voulaient que j’in­­tègre bien cette logique. Mais ce qu’ils tenaient préci­­sé­­ment à m’en­­sei­­gner, et la raison pour laquelle ils ne pouvaient pas me l’ex­­pliquer d’un seul tenant et préfé­­raient s’ex­­pri­­mer à travers leur langage mysté­­rieux – celui de la douleur –, cela, je ne pouvais le comprendre. Quand les émirs me rendaient visite dans ma cellule, ils restaient le plus souvent debout, formant un demi-cercle devant mon mate­­las. Ils marmon­­naient entre eux, lais­­saient tomber un papier de bonbon ou un mouchoir usagé sur le sol, avant de cracher et de faire demi-tour sans m’avoir dit un mot. Un après-midi durant la première semaine de ma déten­­tion, un groupe de jeunes combat­­tants s’est réuni dans ma cellule. J’étais menotté et allongé, tête contre le mur, comme l’avait ordonné l’un d’entre eux. Alors qu’ils me frap­­paient, l’un des hommes, mani­­fes­­te­­ment mal à l’aise face à cette violence, a demandé : « Nous a-t-on ordonné de faire ça au prison­­nier ? » Personne n’a répondu. Leur meneur – je ne suis pas sûr de qui il s’agis­­sait, je ne pouvais pas voir – portait un lourd bâton et un aiguillon à bétail. Alors que j’étais étendu sur le sol, il m’a frappé juste derrière la tête, avant de faire les cent pas dans la pièce en réci­­tant des prières. Lorsque j’en­­ten­­dais ses pas, je levais les mains pour me proté­­ger la tête. D’une voix étouf­­fée, il m’in­­ti­­mait alors de les bais­­ser, et j’obéis­­sais. Mais dès qu’il m’as­­sé­­nait un nouveau coup brutal, instinc­­ti­­ve­­ment, mes mains reve­­naient la proté­­ger. Alors, il utili­­sait l’ai­­guillon. Une violente décharge parcou­­rait tout mon corps, mes mains retom­­baient sur mon torse et il me frap­­pait à nouveau. Je ne saurais dire combien de temps a duré ce calvaire – peut-être une heure, peut-être vingt minutes. Vers la fin, j’ai entendu le chef s’ap­­pro­­cher et je me suis préparé à rece­­voir un nouveau coup. Mais il n’est pas venu. Au lieu de cela, il s’est agenouillé près de moi et a murmuré à mon oreille : « Je hais les Améri­­cains. Tous les Améri­­cains. Je vous déteste tous. » Après cela, j’ai perdu la notion du temps. J’ai rêvé que les combat­­tants enve­­lop­­paient mon corps dans un drap, ligo­­tant mes chevilles avec de la paille dorée. Dans les jours qui ont suivi ce rêve, j’ai songé qu’ayant vu le drap, je devais être à un stade avancé de la mise à mort. Mais chaque fois que je me deman­­dais si j’étais vivant ou mort, la réponse venait clai­­re­­ment : « Tu es vivant, sans aucun doute. » J’ai alors pensé que la coutume devait être d’en­­ve­­lop­­per les corps dans un drap avant qu’ils ne soient tout à fait morts. Comme c’est étrange. Je ne compre­­nais pas. Pendant plusieurs jours, je suis resté plongé dans cet état coma­­teux. Une pile de sacs de sable obstruait l’unique fenêtre par laquelle le soleil aurait pu péné­­trer dans la pièce. L’am­­poule élec­­trique ne fonc­­tion­­nait que par inter­­­mit­­tences, quelques heures par-ci, quelques heures par-là, puis c’était le noir. Je me réveillais souvent sans pouvoir dire s’il s’agis­­sait du jour ou de la nuit. Je savais que tout cela était inten­­tion­­nel de la part de mes ravis­­seurs, et la vérité a fini par m’ap­­pa­­raître clai­­re­­ment : Al-Qaïda joue avec le sommeil de ses prison­­niers pour contrô­­ler chaque seconde de leur vie, jusqu’à celles qui s’écoulent durant leur incons­­cience – peut-être parti­­cu­­liè­­re­­ment celles-ci.

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Des combat­­tants du Front al-Nosra

Dres­­ser mon âme

Après un mois ou presque, j’ai réalisé que mes ravis­­seurs ne comp­­taient pas me tuer, du moins pas tout de suite. Cepen­­dant, rien ne me lais­­sait envi­­sa­­ger que le cauche­­mar que je vivais s’ar­­rê­­te­­rait bien­­tôt. Quand ils évoquaient ma libé­­ra­­tion, j’étais un vieillard dans leur scéna­­rio. Lorsqu’ils m’ap­­por­­taient de la nour­­ri­­ture – géné­­ra­­le­­ment des olives accom­­pa­­gnées d’une pâte douce à base de sésame appe­­lée halva, servies sur un plateau d’hô­­pi­­tal –, ils la jetaient sur le sol. « Mange, sale porc », me disaient-ils. Puis ils claquaient la porte. Ils la claquaient avec une telle force qu’au bout d’un mois, la poignée est tombée. Le direc­­teur de cet hôpi­­tal pour enfants trans­­formé en prison était un Kurde parlant le turc. Il auto­­ri­­sait parfois un groupe de djiha­­distes turcs à pares­­ser dans le hall, à l’ex­­té­­rieur de ma cellule. Leur travail, pour autant que je sache, était d’ap­­pe­­ler à la prière du matin et d’in­­ti­­mi­­der les prison­­niers lorsque les gardes les escor­­taient jusqu’aux toilettes. Chaque matin, alors qu’on m’y condui­­sait, un bandeau sur les yeux et des menottes aux poignets, ils me crachaient dessus et me donnaient de grandes claques sur la tête et les épaules. Un jour, l’un des Turcs a couru vers moi depuis le fond du couloir pour me sauter dessus et me donner un coup de pied de karaté en plein sur ma cage thora­­cique. Nous avons tous les deux fini au sol. « Je crois qu’ils m’ont brisé une côte ! me suis-je plaint à un garde. Sans aucune raison ! J’avais un bandeau sur les yeux ! Ce n’est pas juste ! » Il a réflé­­chi un instant à mes paroles, avant de haus­­ser les épaules. « Si, ça l’est, m’a-t-il dit. Tout est en ordre. »

Cette nuit-là, Kawa m’a torturé et m’a dit que si je n’avouais pas faire partie de la CIA, il me tuerait.

Quelque chose dans l’at­­ti­­tude de ce garde me lais­­sait penser que je serais peut-être en mesure de négo­­cier avec lui. Il avait pour habi­­tude de me frap­­per avec un morceau de tube en PVC chaque fois qu’il entrait dans ma cellule. Les coups piquaient, mais ne me faisaient pas vrai­­ment mal. « Quand tu entends le son de la clé dans la serrure, tourne ton visage contre le mur », m’a-t-il dit. J’ai fait comme il me deman­­dait. Il me frap­­pait malgré tout. Un jour, avant qu’il ne me frappe, j’ai souli­­gné le fait que mon visage était tota­­le­­ment pressé contre le mur. « Mais vous allez me frap­­per tout de même ? ai-je demandé. Pourquoi faites-vous cela, cheikh ? Pourquoi ? » J’ai jeté un coup d’œil vers lui, il arbo­­rait un rictus étrange. « Je veux dres­­ser ton âme », m’a-t-il expliqué. Je me suis dit : « OK, je dois lui faire croire que mon âme reçoit les fruits de son ensei­­gne­­ment. » Après cela, chaque fois qu’il entrait dans la cellule, je lui criais : « Cheikh ! Mon visage est contre le mur ! » Puis j’at­­ten­­dais, lui jetant parfois un bref regard pour savoir s’il commençait à penser que je commençais à apprendre. « Peut-être un peu, oui », répon­­dait-il. Bien­­tôt, il a cessé de me frap­­per. Un soir, alors qu’il m’ap­­por­­tait mon plateau de halva et d’olives, il m’a souri. Et quelques jours plus tard, après le dîner, il m’a apporté des pommes (c’était la fin du mois de novembre à Alep) et du thé. Quand il est parti, j’ai songé que les pommes, le thé, et l’ab­­sence de coups repré­­sen­­taient déjà un net progrès. Mais ce garde n’était de service qu’une fois tous les quatre jours. Certains des autres gardes persis­­taient dans la routine du visage contre le mur, d’autres non. Mais aucun d’eux ne m’ap­­por­­tait de thé ou des pommes.

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Pendant la plus grande partie de l’au­­tomne et de l’hi­­ver 2012, j’avais l’im­­pres­­sion d’être tombé aux mains d’une horde de sadiques. « Tu es de la CIA, tu vas finir sur le barbe­­cue », prenaient plai­­sir à me murmu­­rer les gardes. Parlaient-ils de m’im­­mo­­ler par le feu ? Durant une session d’in­­ter­­ro­­ga­­toire, le Kurde, qui aimait qu’on l’ap­­pelle Cheikh Kawa, s’est appro­­ché d’un prison­­nier dont les poignets étaient atta­­chés à un tuyau, pendant sous le plafond. Ses pieds mouli­­naient dans le vide. « Déta­­chez-moi, pour l’amour de Dieu ! Pour l’amour de Maho­­met et de Dieu ! » criait-il. « Ça, c’est notre musique ! » m’a lancé Kawa. « Tu l’en­­tends ? » Cette nuit-là, Kawa m’a torturé et m’a dit que si je n’avouais pas faire partie de la CIA, il me tuerait. Alors j’ai avoué, pour que la douleur cesse. « Si un seul mot de ce que tu nous as dit ce soir se révèle être faux, m’a dit Kawa avant de partir, on te collera une balle dans la tête. »

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Un homme armé de Jabhat al-Nosra

Kawa m’a torturé à nouveau, mais janvier a succédé à décembre, et j’ai commencé à me dire que certaines têtes pensantes d’Al-Qaïda dési­­raient que je reste en vie. Vivant, je pour­­rais leur être utile en disant de bonnes choses à propos du Front al-Nosra et de l’is­­lam. J’étais effec­­ti­­ve­­ment – et je le suis toujours d’ailleurs – enclin à dire du bien de l’is­­lam. Quand les auto­­ri­­tés reli­­gieuses ou des membres hauts placés du Front al-Nosra – je les recon­­nais­­saient car ils étaient accom­­pa­­gnés de gardes du corps – venaient me rendre visite dans ma cellule, je réci­­tais parfois des versets du Coran. C’étaient des versets que j’ai­­mais, et mes visi­­teurs semblaient appré­­cier. Mais ces réci­­ta­­tions appliquées n’ont servi à rien. L’un des gardes les mieux éduqués m’a expliqué que puisque j’étais chré­­tien et améri­­cain, j’étais son ennemi. L’is­­lam l’enjoi­­gnait à me détes­­ter. « Vrai­­ment ? » ai-je demandé. Oui, m’a-t-il répondu. L’Amé­­rique avait tué au bas mot un million de musul­­mans en Irak. Mais quoi qu’il en soit, le Coran inter­­­di­­sait d’en­­tre­­te­­nir des rapports amicaux. « Ô, toi qui crois ! réci­­tait le garde. Ne prends pas les juifs et les chré­­tiens pour amis. Ils sont amis l’un avec l’autre. Et celui d’entre vous qui les prend pour amis est en réalité l’un d’entre eux. » J’es­­sayais de ne pas perdre la notion du temps en marquant chaque jour qui passait sur un calen­­drier. Nous étions en janvier 2013 lorsque l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion péni­­ten­­tiaire m’a proposé pour la première fois de me conver­­tir à l’is­­lam. Tous les jours, les gardes prêchaient et me réci­­taient le Coran. Mais on ne se conver­­tit pas à l’is­­lam, on s’y « soumet ». « Ya, Bitar » (« Oh, Peter »), me disaient les combat­­tants d’al-Nosra, « pourquoi ne t’es-tu pas déjà soumis ? » À un moment, je l’ai envi­­sagé, pensant que mon niveau de vie s’amé­­lio­­re­­rait. Mais j’ai vite compris que même la conver­­sion ne servi­­rait à rien.

L’échap­­pa­­toire

Durant la troi­­sième semaine de janvier, ils ont enfermé avec moi un autre Améri­­cain (l’oc­­ca­­sion pour moi de réali­­ser que j’avais dix jours de retard sur mon calen­­drier). C’était un jeune photojour­­na­­liste qui s’ap­­pe­­lait Matthew Schrier et qui venait de New York. Au début, Matt refu­­sait d’ap­­prendre le moindre mot d’arabe, espé­­rant que son igno­­rance lais­­se­­rait penser à ses ravis­­seurs qu’il ne pouvait pas être un espion. Et puis, début mars, les chefs du Front al-Nosra ont incar­­céré avec nous une troi­­sième personne, un djiha­­diste maro­­cain qu’ils suspec­­taient d’être un espion. Le Maro­­cain parlait un anglais passable, mais c’était un prosé­­lyte féroce. Il a rapi­­de­­ment persuadé Matt de se soumettre à l’is­­lam. Matt a demandé un Coran écrit en anglais, et un garde lui en a fourni un exem­­plaire. Quelques jours plus tard, Matt a prononcé les mots sacrés – « Il n’y a pas de vraie divi­­nité si ce n’est Allah et Maho­­met est Son messa­­ger » – devant témoins. Une fois converti, les jeunes combat­­tants le poin­­taient du doigt en décla­­rant : « Toi, tu es bon ! » Puis, ils me dési­­gnaient avec mépris en disant : « Toi, tu es vile ! » Mais sa conver­­sion n’a pas permis à Matt d’ob­­te­­nir de la nour­­ri­­ture de meilleure qualité, et encore moins de pouvoir rentrer chez lui. Un jour, l’un des gardes les plus luna­­tiques l’a giflé alors qu’on nous emme­­nait nous laver. « Toi, tu es vile ! a-t-il dit à Matt. Tu mens sur ta reli­­gion. » Le garde s’est ensuite appro­­ché de moi. « Toi, tu es chré­­tien. Toi, tu es bon. » Je pour­­sui­­vais sur cette ligne. « Allah m’a fait chré­­tien. Ce n’est pas ma faute. » Et mes ravis­­seurs de répondre : « Si aujourd’­­hui, tu devais mourir en infi­­dèle, Allah ne t’ac­­cor­­de­­rait aucune place au para­­dis. » Une fois ma posi­­tion infé­­rieure bien établie, nous pouvions parler d’autres choses : de la guerre en Syrie, de poli­­tique ou bien des jeunes femmes améri­­caines – leur sujet favori. Ces conver­­sa­­tions ont bien­­tôt suivi un schéma typique : mes gardes passaient dix minutes à tenter de me convaincre d’ac­­cep­­ter l’is­­lam, puis ils lais­­saient tomber et me deman­­daient si je pouvais leur présen­­ter des filles céli­­ba­­taires venues d’un pays occi­­den­­tal.

~

Durant le prin­­temps et le début de l’été 2013, le Front al-Nosra nous a dépla­­cés, Matt et moi, puis enfer­­més dans une succes­­sion de nouvelles prisons. Nous avons été déte­­nus dans une villa à la péri­­phé­­rie d’Alep, dans un super­­­mar­­ché, dans un entre­­pôt mari­­time et dans le sous-sol d’une succur­­sale d’un conces­­sion­­naire auto­­mo­­bile. Nous avions une idée vague de la loca­­li­­sa­­tion de ces endroits, car les combat­­tants qui nous y plaçaient arrê­­taient aussi des gens des envi­­rons, et les mettaient en cage avec nous.

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Theo Padnos, otage d’Al-Qaïda

À la fin du mois de juillet 2013, Matt et moi avons conçu un plan d’éva­­sion. Nous pouvions ramper à travers une petite ouver­­ture percée dans notre cellule. À mesure que nous plani­­fiions notre échap­­pée, nous nous sommes mis d’ac­­cord sur le fait que ce serait Matt qui s’en­­fui­­rait en premier. Une fois à l’air libre, il m’ai­­de­­rait à me frayer un chemin au dehors. Le matin du 29, la première partie de l’opé­­ra­­tion s’est dérou­­lée sans accroc. Mais pas la seconde. Matt a réussi à s’échap­­per, et fina­­le­­ment à rentrer chez lui. Moi, je suis resté derrière. Après cet épisode, le Front al-Nora était convaincu que Matt et moi étions des agents suren­­traî­­nés de la CIA. Or, un agent de la CIA aux mains d’Al-Qaïda s’ex­­pose à de graves ennuis, m’ont expliqué les combat­­tants. Mes yeux étaient désor­­mais constam­­ment derrière un bandeau, mes mains et mes pieds tout le temps atta­­chés. Ils m’ont installé dans une nouvelle ville, Deir ez-Zor. Cela a duré envi­­ron quarante-cinq jours. Dans cette nouvelle prison, je me suis employé à tenter de me faire des amis parmi les gardiens. L’été a cédé sa place à l’au­­tomne, et ils ont commencé à me donner de la nour­­ri­­ture décente, à plai­­san­­ter avec moi et à m’em­­me­­ner m’as­­seoir dehors au soleil – toujours menotté et les yeux bandés. C’était une prison presque chaleu­­reuse. Elle compor­­tait quatre cellules, chacune de la taille d’un cabi­­net de toilette, fermée par une porte en acier soudée à la main, avec un verrou et une ouver­­ture pour la nour­­ri­­ture. Je ne pouvais pas voir les autres prison­­niers. Le moindre début de conver­­sa­­tion était puni. Cepen­­dant, quand les gardes jouaient avec leurs armes ou regar­­daient des dessins animés, nous prenions parfois le risque de nous parler en chucho­­tant. À certains moments, je chan­­tais. Le Front al-Nosra estime, comme beau­­coup de musul­­mans, que chan­­ter leur est inter­­­dit par Allah. Mais à leurs yeux, cette inter­­­dic­­tion ne s’ap­­plique pas aux chré­­tiens. Aussi je chan­­tais, parfois suffi­­sam­­ment fort pour que les gardes l’en­­tendent. Souvent, il s’agis­­sait de « Despe­­rado » – dont il existe une version popu­­laire en arabe. Je pense que même les gardes l’ap­­pré­­ciaient. En mai de cette année-là, après dix-neuf mois de prison, je m’étais presque accom­­modé du fonc­­tion­­ne­­ment d’Al-Qaïda. J’ai même fini par m’en­­tendre conve­­na­­ble­­ment avec l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de la prison. J’avais suffi­­sam­­ment à boire et à manger. Mais malgré cela, je n’avais aucun moyen de m’as­­su­­rer que je ne serais pas abattu un jour. Pour m’oc­­cu­­per l’es­­prit, j’ai décidé d’écrire une histoire sur les pages d’un calen­­drier que j’avais trouvé dans une maison où j’avais été empri­­sonné avant cela. Elle se dérou­­lait dans mon Vermont natal, et elle parlait d’amour, du senti­­ment de se sentir chez soi, et de passion reli­­gieuse.

Au désert

Je ne le savais pas à l’époque, mais le Front al-Nosra était en train de perdre sa guerre contre l’État isla­­mique. D’après mes conver­­sa­­tions avec les gardes et d’autres prison­­niers, j’en avais déduit que les deux orga­­ni­­sa­­tions luttaient à peu près à armes égales, et que jamais il ne serait permis à l’EI de s’em­­pa­­rer des champs pétro­­li­­fères – le véri­­table enjeu de l’est de la Syrie. Mais à la mi-juin, alors qu’on m’au­­to­­ri­­sait pour la première fois à regar­­der la télé­­vi­­sion depuis ma capture, j’ai vu une carte couverte de logos de l’État isla­­mique. Bien­­tôt, le Front al-Nosra a stoppé la construc­­tion d’une nouvelle prison qui devait être édifiée à côté de ma cellule. « Pourquoi donc ? » ai-je demandé à un garde. « Tu verras bien », m’a-t-il répondu. Début juin, ils avaient évacué tous les prison­­niers, sauf moi. Je ne sais pas ce qu’ils sont deve­­nus.

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Le désert syrien
Aux envi­­rons de Deir ez-Zor
Crédits

Et tout d’un coup, en juillet, je me suis retrouvé à nouveau face à l’Éru­­dit, à l’orée du désert. Il m’a donné une tenue de djiha­­diste, m’a dit de me mêler au reste de ses combat­­tants, et m’a promis qu’une fois arri­­vés à Deraa, il me renver­­rait auprès de mes proches. Nous avons voyagé dans la même voiture. Il m’a entre­­tenu des diffi­­cul­­tés que compor­­tait la mission sacrée du moudja­­hid, le « Combat­­tant sur le Droit Chemin de Dieu ». Avec un après-midi d’avance sur notre voyage, il m’a expliqué que le monde ne le compre­­nait pas. « — Ce doit être d’au­­tant plus diffi­­cile quand le monde entier veut votre peau, lui ai-je dit. Sans comp­­ter vos problèmes avec l’État isla­­mique. Et j’ima­­gine que Bachar el-Assad aussi veut vous tuer. — Oui, m’a-t-il répondu. C’est vrai. Mais le pire, c’est l’État isla­­mique. Ils m’ont rendu très triste. » Il a soupiré, l’hu­­meur était à la rési­­gna­­tion. Les jours suivants, il tentait souvent de récon­­for­­ter ses lieu­­te­­nants en leur racon­­tant des histoires drôles, et les rassé­­ré­­naient en se moquant ouver­­te­­ment des chefs enne­­mis ou des imams. En ce qui me concerne, il me parlait de mon futur de repor­­ter : selon lui, je devien­­drais un spécia­­liste d’Al-Qaïda. Je serais le premier jour­­na­­liste à racon­­ter la vérité au monde à propos du djihad en Syrie. « Volon­­tiers », lui répon­­dais-je. Après notre première conver­­sa­­tion, il s’as­­su­­rait que je sois systé­­ma­­tique­­ment à ses côtés à l’ar­­rière de son pickup, ou dans le camion suivant. Durant les dix jours qui ont suivi, notre cara­­vane a sillonné à travers les dunes. Nous évitions les patrouilles de l’Ar­­mée de l’air syrienne, nous contour­­nions les bases mili­­taires du gouver­­ne­­ment, et nous nous faufi­­lions hors de vue des villages druzes enne­­mis. Et puis, une nuit, après avoir voyagé sur plusieurs centaines de kilo­­mètres, notre convoi – composé de pickups et de Kia Rio – est arrivé à un bunker, sur une ligne de crête à envi­­ron trente kilo­­mètres à l’est de Damas. Un déta­­che­­ment de l’Ar­­mée syrienne libre était en posi­­tion. Ils nous ont souhaité la bien­­ve­­nue, sans pour autant se montrer chaleu­­reux. En quelques jours à peine, l’Ar­­mée de l’air syrienne avait détecté notre présence. Le bunker a été bombardé. Un combat­­tant du Front al-Nosra a été tué, six véhi­­cules ont été détruits, et puis – pour des raisons que je ne m’ex­­plique pas encore – l’Ar­­mée nous a lais­­sés en paix.

« — Vous comp­­tez vrai­­ment vous battre contre le Jabhat al-Nosra ? — Oh, ça ? a dit l’homme de l’ASL. Non, on a menti aux Améri­­cains. »

Durant cette période, aux premières heures du jour avant que mes gardes ne me réveillent, je marchais seul sur la crête. Je scru­­tais le ciel à la recherche d’avions et me deman­­dais ce qu’il arri­­ve­­rait si j’es­­sayais de m’en­­fuir. Un matin, je suis tombé sur quatre soldats de l’Ar­­mée syrienne libre. Quel veinard, me suis-je dit ! Si je parve­­nais à les persua­­der de me conduire hors de portée des mitrailleuses du Front al-Nosra, je serais libre. Mais comment pour­­rais-je commu­­niquer avec l’ASL ? Au début de notre périple, l’Éru­­dit m’avait ordonné de ne jamais parler aux étran­­gers. Mais ce matin-là, j’ai décidé de prendre un risque. Les soldats de l’ASL étaient en train de faire bouillir du thé. « Bonjour à vous ! leur ai-je dit. Quelles sont les nouvelles ? Que la paix soit sur vous. » Ils m’ont retourné mes salaams. L’un d’entre eux m’a demandé d’où je venais. « Je suis désolé, ai-je répondu. Je ne peux pas vous le dire. » Ils m’ont offert une tasse de thé et nous avons bu tous les cinq en silence. Puis ils m’ont posé la ques­­tion une nouvelle fois. « Je viens de très loin. Et vous, d’où venez-vous ? » Ils venaient tous des envi­­rons de Damas. « — Tu es venu en Syrie pour le djihad ? m’a demandé l’un d’eux. — Non. Je suis un civil. Je suis jour­­na­­liste. — Cela fait combien de temps que tu es avec le Jabhat al-Nosra ? — Bien­­tôt deux ans. » Les quatre combat­­tants me regar­­daient fixe­­ment. Ils murmu­­raient entre eux, jusqu’à ce que leur lieu­­te­­nant me demande de me taire et de le suivre jusqu’à un endroit où nous pour­­rions nous discu­­ter tranquille­­ment. Une fois seuls, il m’a regardé droit dans les yeux, puis m’a demandé d’un ton grave : « Tu es améri­­cain ? » Mani­­fes­­te­­ment, une rumeur circu­­lait à mon propos. J’ai acquiescé. « Pendant ces deux ans, tu as pu parler à ta famille ? » « Pas une fois », ai-je répondu. Il a conti­­nué à me regar­­der des yeux, et a plissé les siens, comme si je lui rappe­­lais un souve­­nir doulou­­reux. Me suspec­­tait-il de mentir ? Était-il en grief avec le Front al-Nosra ? Impos­­sible de le savoir. « J’ai étudié l’arabe pendant deux ans à Damas, ai-je ajouté. J’aime le peuple syrien. » Il a approuvé de la tête. « Mais non, je n’ai pas parlé à ma famille depuis très long­­temps. » Il a hoché la tête de nouveau, avant de joindre ses deux mains derrière son dos. « Que Dieu t’ouvre la voie », a-t-il murmuré, avant de partir. J’ai conti­­nué ma route en direc­­tion des troupes de l’Ar­­mée syrienne libre. L’un des combat­­tants m’a expliqué que son unité venait de voya­­ger en Jorda­­nie pour y rece­­voir de la part des Améri­­cains un entraî­­ne­­ment spécial, afin d’être capable de combattre le Front al-Nosra. « — Vrai­­ment ? ai-je répondu. Les Améri­­cains ? J’es­­père que l’en­­traî­­ne­­ment était bon. — C’était le cas, oui », m’a-t-il répondu. Les combat­­tants me fixaient du regard. Je faisais de même. Après quelques instants, je leur ai demandé : « — Et donc, vous comp­­tez vrai­­ment vous battre contre le Jabhat al-Nosra ? — Oh, ça ? a dit l’un d’eux. Non, on a menti aux Améri­­cains. »

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Une vidéo de propa­­gande du Front al-Nosra

De retour au camp, je passais la plupart de mon temps allongé sur une couver­­ture posée à même le sable, entouré de cinq combat­­tants. Nous mangions un peu et regar­­dions les papiers de nos bonbons vire­­vol­­ter dans le vent, mais, surtout, nous atten­­dions que l’Éru­­dit donne ses ordres. Les combat­­tants ne se préoc­­cu­­paient pas telle­­ment de moi. Cela faisait une semaine qu’ils se trou­­vaient loin de chez eux – autant dire une éter­­nité pour de jeunes Syriens – et ils s’inquié­­taient de ce qui avait pu arri­­ver à Deir ez-Zor. Ils n’ar­­rê­­taient pas d’er­­rer le long de la ligne de crête pour capter un signal avec leur télé­­phone portable. C’est comme cela que nous avons eu des nouvelles de l’ex­­té­­rieur. Nous avons ainsi appris que l’État isla­­mique avait pris le contrôle de la ville quelques jours après que nous l’ayons aban­­don­­née. Un soir, un certain Abu Farouk est venu nous voir. Il nous a expliqué que l’État isla­­mique avait insti­­tué une nouvelle loi dans la ville : en entrant dans une mosquée, tous les hommes de plus de treize ans devaient se repen­­tir. Car s’ils avaient été de bons musul­­mans, ils auraient dû être capables de renver­­ser le Front al-Nosra lorsqu’il était encore là. S’ils se repen­­taient, ils pour­­raient être pardon­­nés. Mais s’ils n’en faisaient rien, ou que l’État isla­­mique jugeait leur repen­­tance dépour­­vue de sincé­­rité, ils était possible qu’ils soient tués. Et il n’y avait pas de meilleure repen­­tance que de rappor­­ter la tête d’un membre du Front al-Nosra. Je m’in­­ter­­ro­­geais sur le futur des cinq hommes qui étaient char­­gés de ma surveillance. S’ils déci­­daient de se reti­­rer de leur cause, de rentrer chez eux et d’obéir à l’État isla­­mique, seraient-ils quand même exécu­­tés ? « — Bien évidem­­ment, m’a-t-on répondu. — Vrai­­ment ? Mais pourquoi ? — Parce que nous sommes Jabhat al-Nosra. » Je connais­­sais la réponse à ma ques­­tion suivante, mais je la posais quand même. « — Vous pratiquez pour­­tant exac­­te­­ment le même islam que celui de l’EI. Votre inter­­­pré­­ta­­tion du Coran est la même, n’est-ce pas ? — Oui. C’est tout à fait vrai. — Et au moment où vous avez rejoint Al-Qaïda, au tout début de la révo­­lu­­tion, l’EI n’exis­­tait pas ? — Oui, c’est exact. — Et main­­te­­nant, ils veulent vous tuer ? » Ils ont haussé les épaules. « Oui. » « Mais la situa­­tion est absurde, ai-je dit. Vous êtes comme un type qui boit un Pepsi dans la rue, quand arrive un vendeur de Coca-Cola. “Méchant homme ! dit le vendeur de Coca-Cola. Comment oses-tu boire du Pepsi ? Tu dois mourir !” Dans ces circons­­tances, il serait logique que vous répon­­diez :  “Vous m’en voyez fort désolé, monsieur, mais lorsque j’ai fait mes courses, il n’y avait que du Pepsi. C’est la raison pour laquelle j’en ai acheté. Où est le problème ?” » La méta­­phore leur parlait. Tout le monde a ri.

La conquête

Le cœur du problème entre le Front al-Nosra et l’État isla­­mique, c’est que leur chefs respec­­tifs, d’an­­ciens amis venus d’Irak, étaient inca­­pables de se mettre d’ac­­cord sur la manière de parta­­ger les béné­­fices issus des champs pétro­­li­­fères qu’a­­vait conquis le Front al-Nosra dans l’est de la Syrie. D’un côté, j’étais content de la situa­­tion, les hommes des deux camps se mépri­­saient. Si leurs deux armées étaient amenées à se récon­­ci­­lier, cela ferait de moi le prison­­nier d’une orga­­ni­­sa­­tion fonda­­men­­ta­­liste réuni­­fiée sous les ordres du plus puis­­sant des chefs de l’État isla­­mique, Abu Bakr al-Bagh­­dadi. Même avant les récentes déca­­pi­­ta­­tions, cette pers­­pec­­tive m’en­­thou­­sias­­mait assez peu. Mais d’un autre côté, la violence entre les deux enti­­tés avait provoqué de lourdes pertes. En six mois, j’ai bien vu que le nombre de combat­­tants respon­­sables de ma surveillance avait dimi­­nué. L’un avait pris une balle de sniper entre les deux yeux. Un autre s’était porté volon­­taire pour une mission suicide. Un autre encore était tombé dans un piège de l’État isla­­mique… Semaine après semaine, le sang avait abon­­dam­­ment coulé. Je savais exac­­te­­ment pourquoi ces jeunes étaient morts : parce que leurs chefs leur avaient dit que tel était leur devoir. D’après ce que m’ont expliqué les combat­­tants, les deux camps croient ferme­­ment qu’il y a 50 000 ans, Allah a décrété qu’ils devaient mourir préci­­sé­­ment de cette manière, à cet instant précis de l’his­­toire.

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Deux insur­­gés anti-améri­­cains
Membres de l’État isla­­mique
Crédits

Pour le moment toute­­fois, l’État isla­­mique semblait déte­­nir l’avan­­tage. De nombreux soldats du Front al-Nosra m’ex­­pliquaient que durant les derniers mois, leurs frères et leurs cousins combat­­taient pour l’État isla­­mique. Ces derniers payaient mieux. Et l’État isla­­mique, fort d’une armée plus puis­­sante, avait remporté des victoires dans l’est de la Syrie et en Irak. Un jour, alors que j’étais encore à Deir ez-Zor, on m’a mis dans une cellule avec cinq membres du Front al-Nosra qui étaient punis. Les prison­­niers étaient accu­­sés d’avoir voulu déser­­ter pour rejoindre les rangs de l’État isla­­mique. Ils le réfu­­taient, mais quand les gardes sont partis, ils m’ont expliqué que n’im­­porte quel combat­­tant du Front al-Nosra pouvait rejoindre le camp adverse d’un simple coup de télé­­phone. Il suffi­­sait pour cela de louer la gran­­deur de Bagh­­dadi. Dès cet instant, le passé des combat­­tants leur serait pardonné et on pouvait rencon­­trer son nouveau comman­­dant dans une mosquée ou un restau­­rant dès le lende­­main. Il vous donnait un nouveau nom et un nouveau télé­­phone portable : une nouvelle vie pouvait alors commen­­cer. Pendant une bonne partie de l’été, il était encore facile pour eux de résis­­ter à ce chant de sirène, mais cela a été plus compliqué lorsque nous avons atteint la banlieue de Damas. Pour les soldats, il était clair que ce voyage n’avait plus rien d’une « glorieuse opéra­­tion sur le chemin de Dieu ». Ce n’était rien de plus qu’une fuite, l’aban­­don des champs pétro­­li­­fères, des bases mili­­taires, des prisons et de tout ce que le Front al-Nosra avait réussi à conqué­­rir en deux ans et demi. Ils ne cher­­chaient même pas à reprendre les hauteurs du Golan, contrai­­re­­ment à ce que certaines rumeurs voulaient faire croire : ils fuyaient juste pour leurs vies, et moi avec.

Pour les comman­­dants de l’EI, la bataille entre Bagh­­dadi et l’Éru­­dit ne volait pas beau­­coup plus haut qu’une chamaille­­rie entre gamins.

Cette nuit-là, alors que nous contem­­plions les étoiles, j’écou­­tais les combat­­tants parler de leur avenir. « Eh, Abu Petra, m’ont-ils demandé, à quoi ressemble la Suède ? » Ils me deman­­daient s’ils pouvaient s’y rendre, ce qu’il advien­­drait d’eux s’ils se présen­­taient comme des dissi­­dents Syriens et si j’étais fami­­lier avec les procé­­dures de demande d’asile poli­­tique en Suède. Qu’en serait-il à Berlin, à suppo­­ser qu’ils trouvent la route de l’Al­­le­­magne ? Combien de temps cela leur pren­­drait-il d’ap­­prendre l’al­­le­­mand ? Nous avons parlé ainsi durant de longues minutes, quand soudain des coups de feu ont retenti au loin. Le silence s’est abattu sur le groupe. Un peu plus tard, alors que les combat­­tants commençaient à s’en­­dor­­mir, je restais malgré moi éveillé. Je ne pouvais pas m’em­­pê­­cher de songer qu’à tout moment, un de leurs chefs pour­­rait venir leur ordon­­ner d’al­­ler voir en direc­­tion des coups de feu. Alors ils y iraient, sans bron­­cher, se jetant dans la gueule du loup comme ils jetaient les embal­­lages de leurs rations dans le vent. Mais il y avait autre chose qui ne cessait pas de m’inquié­­ter : et si l’Éru­­dit me deman­­dait de les accom­­pa­­gner ? Il est vrai que j’étais très au fait des opéra­­tions du Front al-Nosra. Je connais­­sais person­­nel­­le­­ment beau­­coup des combat­­tants. Et je savais qui entrait et qui sortait de leurs geôles. Et si l’Éru­­dit déci­­dait fina­­le­­ment que j’en savais trop ? Quelqu’un aurait-il pu lui avoir envoyé un mail l’in­­for­­mant qu’Abu Petra s’ap­­pe­­lait en réalité Theo, et que Theo avait étudié dans des mosquées yémé­­nites avant de rela­­ter son expé­­rience par écrit, comme le ferait un espion ? Que pour­­rais-je bien faire dans ces condi­­tions ?

~

À la mi-juillet, la cara­­vane du Front al-Nosra s’est enfin arrê­­tée dans une villa de Sidon, dans la banlieue de Deraa. Chaque jour, l’Éru­­dit me disait qu’il me renver­­rait bien­­tôt chez moi. « Mardi prochain. » L’idée était que nous fassions une inter­­­view dans laquelle il pour­­rait s’en­­tre­­te­­nir avec moi devant la caméra, avant qu’on ne me renvoie à l’Ouest avec la vidéo. Mais le mardi venu, rien n’a bougé. La nuit, quand il reve­­nait à la villa après une jour­­née de dépla­­ce­­ments, je lui souriais avant de deman­­der : « Cheikh, quand cela arri­­vera-t-il ? » Lui me répon­­dait : « Bien­­tôt, bien­­tôt. » Par un matin d’août, alors que mes gardes dormaient encore, j’ai sorti les poubelles dans la cour, comme à mon habi­­tude. Alors que je me glis­­sais dehors, le murmure d’un soldat tout embrumé de sommeil m’est parvenu : « Quand tu reviens, n’ou­­blie pas de fermer la porte. » C’est ce que j’ai fait. Mais j’ai attendu qu’il se rendorme profon­­dé­­ment. Une demi-heure plus tard, après avoir glissé le manus­­crit que j’étais en train d’écrire dans mes panta­­lons de djiha­­diste, je me suis esquivé sur la pointe des pieds. Désor­­mais, je savais qu’il valait mieux pour moi ne pas cher­­cher refuge auprès des « modé­­rés » de l’Ar­­mée syrienne libre. J’ai demandé à un motard de m’em­­me­­ner à l’hô­­pi­­tal. Une fois sur place, j’ai expliqué à l’homme qui m’ac­­cueillait : « Je suis jour­­na­­liste. Je viens d’Ir­­lande. S’il vous plaît, vous devez m’ai­­der. » Avant d’ajou­­ter : « J’aime le peuple syrien. »

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L’Éru­­dit
Abu Mariya al-Qahtani

« Ne t’inquiète pas, je fais partie de l’ASL. » Il m’a conduit dans une chambre. « Personne n’entre ici sans mon auto­­ri­­sa­­tion. Tu peux te détendre, tu es en sécu­­rité. » Je lui ai demandé si je pour­­rais joindre ma famille. « Bien sûr », m’a-t-il répondu. Le moyen le plus simple, selon lui, c’était de leur envoyer un mail. Mais l’homme qui connais­­sait le mot de passe de l’or­­di­­na­­teur n’était pas là. Cela ne pren­­drait que quelques minutes avant qu’il ne revienne. Dési­­rais-je boire un thé ? Avais-je besoin de voir un méde­­cin ? L’homme de l’Ar­­mée syrienne libre s’en est allé. Dix minutes plus tard, il était de retour en me dési­­gnant avec l’in­­dex de sa main droite. Il me semblait qu’il le faisait au ralenti, comme un maton qui condui­­rait un prison­­nier inno­cent à son exécu­­tion. Dans le hall d’en­­trée de l’hô­­pi­­tal se tenait un groupe d’en­­vi­­ron quinze combat­­tants du Front al-Nosra, tous armés de Kala­ch­­ni­­kovs. Personne n’a dit un mot. Quelques secondes se sont écou­­lées, et puis quelqu’un a dit, d’une voix à peine audible : « Viens, l’Amé­­ri­­cain. » Nous sommes retour­­nés à la villa. Ils m’ont un peu battu dans la voiture, et puis, une fois arri­­vés dans le salon où les gardes dormaient encore une heure avant, ils m’ont jeté au sol, contre le tapis. L’Éru­­dit était assis dans un canapé, les jambes croi­­sées. « Qui a les menottes ? » L’un des gardes me les a passées aux poignets. L’Éru­­dit a eu un rictus mauvais : « Tu es un menteur et un faux jeton, Bitar, m’a-t-il dit. Cet après-midi, je te tuerai de mes propres mains. » J’ai passé le plus clair des semaines suivantes enfermé dans une chambre de la villa. L’Éru­­dit inter­­­di­­sait aux gardes de se venger sur moi – il les a renvoyés et a engagé d’autres hommes, plus compé­­tents mais aussi plus sympa­­thiques à mon égard. Je m’as­­seyais près de la fenêtre en atten­­dant que quelque chose se passe, travaillant à mon roman. De temps à autre, je pouvais voir les avions d’As­­sad bombar­­der le voisi­­nage. Je ne cessais de me lamen­­ter – c’est encore le cas – de la violence perpé­­tuel­­le­­ment à l’œuvre dans le pays. Plus tôt, en mars, les chefs du Front al-Nosra avaient capturé deux comman­­dants de l’État isla­­mique qui occu­­paient les cellules de part et d’autre de la mienne. Leur auto­­rité reli­­gieuse ne pouvant être mise en doute, les admi­­nis­­tra­­teurs de la prison nous ont auto­­ri­­sés à conver­­ser, à propos de l’is­­lam. Durant cette période, je les ai ques­­tion­­nés sur la logique du « tu as tué mes hommes, je dois tuer les tiens » dans laquelle les musul­­mans de la région me semblaient piégés. Mes voisins de cellules étaient bien placés pour avoir une opinion sur le sujet. Abu Dhar, à ma gauche, avait été membre d’Al-Qaïda en Irak, puis du Front al-Nosra, et enfin de l’État isla­­mique. Abu Amran avait un parcours quasi simi­­laire. Le premier était trafiquant d’armes, le second s’oc­­cu­­pait d’at­­ten­­tats dont les explo­­sions avaient tué des dizaines – peut-être des centaines – de Syriens et d’Ira­­kiens.

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Abou Bakr al-Bagh­­dadi
Portrait peint
Crédits : Thierry Ehrmann

« Cette violence ne peut pas être bonne pour l’is­­lam », leur ai-je dit. Pour eux, la bataille entre Bagh­­dadi et l’Éru­­dit ne volait pas beau­­coup plus haut qu’une chamaille­­rie entre gamins. Abu Dhar et Abu Amran se montraient presque embar­­ras­­sés d’en parler. Pour­­tant, les explo­­sions et les tirs de snipers que les deux groupes échan­­geaient restaient à leurs yeux justi­­fiables – et même judi­­cieux. Bachar el-Assad était condamné à dispa­­raître. Le combat contre ses forces n’était qu’une petite escar­­mouche face au grand combat à venir, dans lequel les croyants l’em­­por­­te­­raient sur les incroyants. « — Après avoir conquis Jéru­­sa­­lem, nous conquer­­rons Rome, m’a dit Abu Amran. — Personne n’es­­saye de vous conqué­­rir, vous, ai-je répondu. Pourquoi voulez-vous conqué­­rir tout le monde ? » Abu Amran m’a répondu que des conqué­­rants étaient déjà venus en Syrie par le passé. « Et ils revien­­dront, c’est sûr. » Il voulait parler des champs pétro­­li­­fères dont l’Oc­­ci­dent s’était emparé, des trésors archéo­­lo­­giques et de la montée de l’is­­lam, que les gouver­­ne­­ments du monde entier – et tous étaient des infi­­dèles, tout parti­­cu­­liè­­re­­ment ceux du Moyen-Orient – ne pouvaient suppor­­ter. « Si Obama nous bombarde ici, on vous bombar­­dera là-bas », a décrété Abu Amran. « Nous avons nos propres missiles Toma­­hawk », disaient-ils en parlant d’êtres humains. Au bout de vingt-deux mois, je n’étais plus surpris lorsque les chefs du Front al-Nosra parlaient de leurs propres enfants en me disant qu’ils « devien­­drait des martyrs, selon la volonté de Dieu ». Les enfants parti­­ci­­paient aux sessions de torture. Lorsqu’ils s’amu­­saient aux abords des prisons, je pouvais voir dépas­­ser les fils rouges de leurs poches – proba­­ble­­ment des cein­­tures d’ex­­plo­­sifs –, et je les enten­­dais chan­­ter leur sempi­­ter­­nelle comp­­tine : « Détrui­­sons les juifs, mort à l’Amé­­rique ». Il serait faux de croire que seuls les Syriens éduquent leurs enfants de cette manière. Si les têtes pensantes du Front al-Nosra ont invité des Occi­­den­­taux à se joindre au djihad syrien, ce n’est pas parce qu’ils avaient besoin de davan­­tage d’in­­fan­­te­­rie – ce n’est pas le cas –, c’est parce qu’ils veulent leur apprendre à pour­­suivre la lutte une fois rentrés chez eux, dans chaque quar­­tier, chaque station de métro. Et ils veulent que ces Occi­­den­­taux fassent de même avec leurs enfants de huit ans. Avec le temps, disent-ils, les djiha­­distes façon­­ne­­ront ainsi de petits émirats isla­­miques au sein même des pays occi­­den­­taux, comme l’État isla­­mique l’a fait en Syrie et en Irak. Ainsi, les musul­­mans occi­­den­­taux pour­­ront enfin vivre dans la dignité, selon les véri­­tables préceptes cora­­niques. Au cours de mes discus­­sions avec les plus vieux combat­­tants du Front al-Nosra, je suis parvenu à les obli­­ger à se confron­­ter à la violence déme­­su­­rée que ce rêve impliquait. « — Oui, peut-être n’as-tu pas tort, me répon­­daient-ils. De toute façon, ce que nous voulons  vrai­­ment, c’est déga­­ger Bashar. Avant tout, nous devons construire notre cali­­fat, ici-même. Du moment que l’Oc­­ci­dent ne nous tue pas, nous ne vous tuerons pas. — Votre cali­­fat aura-t-il des écoles ? leur deman­­dais-je. Des hôpi­­taux ? Des routes ? – Oui, natu­­rel­­le­­ment. » Mais aucun d’entre eux ne semblait vrai­­ment s’in­­té­­res­­ser à la recons­­truc­­tion du pays, dont les villes sont détruites, kilo­­mètre après kilo­­mètre, à travers toute la Syrie. Aucun ne mani­­fes­­tait d’in­­té­­rêt sincère dans le fait de recru­­ter des ensei­­gnants ou des méde­­cins. Non, ce qu’ils voulaient, c’était de nouvelles explo­­sions, toujours plus grandes et plus spec­­ta­­cu­­laires, et une nouvelle escouade de Humvee, ou de n’im­­porte quel autre véhi­­cule blindé. Et les Humvee n’ont pas besoin de routes.

Enfin libre

Un jour du mois d’août, un garde m’a raconté un pique-nique qu’il avait fait peu de temps avant avec sa famille, dans les hauteurs du Golan. « Les soldats des Nations unies étaient assez près pour que je puisse les toucher en tendant le bras. » Au cours des jours suivants, de petits groupes de combat­­tants du Front al-Nosra (j’ai reconnu la plupart d’entre eux pour les avoir croi­­sés à Deir ez-Zor), ont emporté avec eux une quan­­tité impor­­tante d’armes et de muni­­tions – obus d’ar­­tille­­rie, sacs de balles, tubes de lance­­ment pour roquettes. Le soir, j’étais parfois convié à rester près de l’ar­­se­­nal quand des émirs venaient nous rendre visite. Le rôle des Nations unies dans le plateau du Golan était un sujet qui reve­­nait souvent sur le tapis. Les Nations unies n’étaient pour eux qu’un instru­­ment d’op­­pres­­sion contre les musul­­mans de Syrie. C’était un outil des juifs. Je ne pouvais m’em­­pê­­cher de bâiller durant ces discus­­sions. Je me deman­­dais pourquoi ils s’en­­tê­­taient à me seri­­ner avec la propa­­gande d’Al-Qaïda. Peu de temps après, une demi-douzaine de membres parmi les plus influents du Front al-Nosra ont débarqué pour une réunion. La plupart d’entre eux avaient télé­­chargé la vidéo de l’exé­­cu­­tion de James Foley dans leurs télé­­phones. « Tu l’as vue ? » me deman­­daient-ils en les agitant sous mon nez, partant dans de grands éclats de rire. Ils étaient tous de très bonne humeur. « Eh, Bitar, l’Amé­­ri­­cain ! Tu vois ce que l’EI fait aux gens ? Et si ça t’ar­­ri­­vait ? Tu aime­­rais ça ? »

~

Quelques jours plus tard, l’après-midi du 24 août, l’Éru­­dit m’a fait une visite inat­­ten­­due. « Prépare tes affaires. On te renvoie chez maman. » Cela faisait bien long­­temps que j’avais dit adieu à ma mère, dans des conver­­sa­­tions télé­­pa­­thiques privées que nous avions la nuit. Je ne pouvais pas croire – je ne m’au­­to­­ri­­sais pas à imagi­­ner – que je la rever­­rais un jour. Dans ma chambre-prison, un domes­­tique qui avait été gentil avec moi durant ma capti­­vité m’a aidé à me prépa­­rer. J’ai fourré mon roman dans mes habits et suis monté à bord d’une Hilux, avec d’autres combat­­tants. À quelques kilo­­mètres de la villa, l’Éru­­dit a ordonné au chauf­­feur de s’ar­­rê­­ter. Il a demandé à ce qu’on achète à Bitar de nouveaux habits et une paire de chaus­­sures. C’était bon signe. Pourquoi m’achè­­te­­rait-il de nouveaux vête­­ments s’il voulait m’exé­­cu­­ter ?

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Theo Padnos à Sanaa
Yémen, octobre 2006
Crédits : Josette Llahi

Plus tard, alors que les hauteurs du Golan se dessi­­naient au loin à travers le pare-brise, un des combat­­tants, Abu Muthana, m’a demandé de dire au revoir aux membres du Front al-Nosra, dans une vidéo qu’il enre­­gis­­trait avec son portable. Je l’ai fait sans amer­­tume. Moham­­med, un ami d’Abu Muthana, avait fait des blagues sur son inca­­pa­­cité à trou­­ver une femme pendant le djihad. Abu Jebel m’avait apporté plus de dattes que d’ha­­bi­­tude durant l’hi­­ver… Nous nous sommes arrê­­tés sous les arbres, près de la ville fantôme de Qunei­­tra. À ma stupé­­fac­­tion, deux gros camions blancs sur les flancs desquels étaient peint en noir le sigle « U.N. » étaient à l’ar­­rêt dans la pénombre. « Sors, m’a dit le chauf­­feur. Et prends tes affaires. » L’Éru­­dit m’a demandé de m’ap­­pro­­cher de la camion­­nette qu’il condui­­sait. « — Surtout, ne dis pas de mal de nous dans la presse, m’a-t-il dit. — Je me conten­­te­­rai de dire la vérité, lui ai-je répondu. — Très bien, a-t-il conclu. Ça me va. » À la base des Nations unies, située dans la zone démi­­li­­ta­­ri­­sée entre Israël et la Syrie, un docteur indien m’a fait asseoir sur une table. Il a demandé à ses aides de quit­­ter la pièce. Il m’a fait reti­­rer mes panta­­lons. Il a examiné mon corps avec une infi­­nie déli­­ca­­tesse, j’étais boule­­versé. Une repré­­sen­­tante du gouver­­ne­­ment améri­­cain m’a ensuite conduit de l’autre côté de la fron­­tière israé­­lienne, loin de la Syrie. À l’ar­­rière d’un 4×4 bleu foncé, elle a posé sa main sur mon épaule et m’a dit ton rassu­­rant : « Ce n’est pas grave si vous pleu­­rez… » J’ai appris plus tard que les Qata­­ris avaient joué un rôle-clé dans ma libé­­ra­­tion, ainsi qu’ils l’avaient fait pour d’autres personnes kidnap­­pées dans la région. Mais au cours de ces premiers instants de liberté, j’avais l’im­­pres­­sion qu’a­­voir échappé à Al-Qaïda tenait tout bonne­­ment du miracle. Je me suis dit qu’en­­fin, tout était bien qui finis­­sait bien. Quelques jours plus tard, on m’a informé que le Front al-Nosra venait d’at­­taquer la base des Nations unies où j’avais été si genti­­ment exami­­né…


Traduit de l’an­­glais par Guillaume Dejon­­ghe et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « My Capti­­vity », paru dans le New York Times Maga­­zine. Couver­­ture : Un atten­­tat à la bombe, par Eli J. Medel­­lin. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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