par Thibaut Chassery | 0 min | 15 avril 2016

L’ar­­ticle qui suit consti­­tue le témoi­­gnage d’Ah­­med Salah, mili­­tant démo­­crate égyp­­tien. Il est adapté de ses mémoires, qu’il a écrites avec Alex Mayyasi. Son livre est dispo­­nible sur Amazon. Publié en parte­­na­­riat avec Priceo­­no­­mics.

La promesse

À chaque fois que les poli­­ciers entraient dans la rési­­dence, j’avais des flash­­backs des fois où ils m’avaient frappé, menaçant de me tuer en disant que ma mort n’au­­rait aucune valeur. Je devais alors faire l’ef­­fort de me rappe­­ler que je n’étais plus au Caire, où la police égyp­­tienne m’avait un jour arrêté pour avoir « fomenté la révo­­lu­­tion égyp­­tienne ». J’étais un réfu­­gié travaillant pour un salaire mini­­mum à la récep­­tion d’un complexe d’ha­­bi­­ta­­tions. L’im­­meuble abri­­tait des chambres simples, au cœur d’un quar­­tier diffi­­cile de San Fran­­cisco appelé le Tender­­loin, et nos camé­­ras filmaient régu­­liè­­re­­ment des braquages et des agres­­sions au couteau sur lesquels la police venait enquê­­ter. La simple vision de la police me rappe­­lait la décen­­nie que j’avais passé à me battre pour libé­­rer l’Égypte, mon pays, du joug d’un État poli­­cier. Je mili­­tais pour la démo­­cra­­tie depuis 2004, l’an­­née où j’avais mani­­festé pour la première fois dans le centre du Caire avec 300 autres protes­­ta­­taires. Nous bran­­dis­­sions des pancartes deman­­dant la fin à la corrup­­tion et du règne de Hosni Mouba­­rak, le dicta­­teur qui gouver­­nait l’Égypte depuis trois décen­­nies.

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Portrait de Hosni Mouba­­rak
Crédits : Thierry Ehrmann

Pendant des années, j’ai pris la tête de mouve­­ments de protes­­ta­­tion, j’ai orga­­nisé des mani­­fes­­ta­­tions, survécu à une grève de la faim, à la torture, à la prison, et j’ai formé des mili­­tants pour qu’à leur tour ils puissent mener des rassem­­ble­­ments durant les révoltes. Tout ça a culminé le plus beau jour de ma vie , le 11 février 2011, quand Hosni Mouba­­rak a démis­­sionné de ses fonc­­tions et que les Égyp­­tiens ont entonné des chants de liberté et tiré des feux d’ar­­ti­­fice dans les rues. Cepen­­dant, depuis trois ans, je vis en exil à San Fran­­cisco. J’ai fui les tenta­­tives d’as­­sas­­si­­nat et les gros titres des jour­­naux qui me présen­­taient comme un traître. J’y ai trouvé la sécu­­rité — ainsi que la douleur d’être déra­­ciné. Autre­­fois, je passais mes jour­­nées à navi­­guer entre mani­­fes­­ta­­tions, inter­­­views avec des jour­­na­­listes et réunions avec des diplo­­mates étran­­gers. Mon but était de libé­­rer l’Égypte. Aujourd’­­hui, je me bats tous les jours pour trou­­ver assez d’argent pour pouvoir m’ache­­ter une part de pizza. Mon but est de ne pas me retrou­­ver à la rue. Pendant ces trois ans, j’ai vu l’Égypte et les accom­­plis­­se­­ments de notre révo­­lu­­tion tomber en lambeaux. J’ai vu des poli­­ti­­ciens et des hommes d’af­­faires corrom­­pus sortir de prison et reve­­nir au pouvoir. J’ai vu nos élec­­tions foulées au pied par des dicta­­teurs mili­­taires. Et j’ai vu la police empri­­son­­ner et s’en prendre à mes amis, mes cama­­rades de lutte, et ma fian­­cée. J’ai souvent l’im­­pres­­sion que tout ce que nous avons accom­­pli au cours de la révo­­lu­­tion — ainsi que le sens et l’im­­por­­tance que ce combat avaient aupa­­ra­­vant dans ma vie — me glisse comme du sable entre les doigts.

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Le roi Farouk d’Égypte et Frank­­lin D. Roose­­velt
13 février 1945
Crédits : U.S. Natio­­nal Archives and Records Admi­­nis­­tra­­tion

Quand j’étais jeune, je pensais deve­­nir un jour poli­­ti­­cien, pas un mili­­tant qui tente­­rait de les mettre dehors. Je suis né dans une famille très enga­­gée poli­­tique­­ment. Mon grand-père était membre du parle­­ment, son frère avait été ministre de la Défense égyp­­tien, et mon oncle avait aidé à fomen­­ter un coup d’État contre le roi Farouk et sa monar­­chie soute­­nue par les Britan­­niques, en 1952. Les Égyp­­tiens ont accueilli le coup d’État de 1952 comme une libé­­ra­­tion, mais le gouver­­ne­­ment mili­­taire qui a succédé à la monar­­chie n’avait rien d’une démo­­cra­­tie. En 1976, mon père est devenu poli­­ti­­cien à son tour. Il rêvait d’un gouver­­ne­­ment qui vien­­drait en aide aux gens plutôt que de les empri­­son­­ner. Je n’avais que neuf ans, mais j’ai suivi mon père comme son ombre durant toute sa carrière. J’as­­sis­­tais aux réunions du parti, je m’as­­seyais à ses côtés lorsqu’il rencon­­trait de puis­­sants chefs de famille à l’heure du thé, et il m’a appris mieux que quiconque comment les dicta­­teurs diri­­geaient des démo­­cra­­ties fantoches. Mon père s’est présenté trois fois comme député de l’op­­po­­si­­tion face à des membres du parti corrompu au pouvoir, et il a perdu à chaque fois. La veille de la première élec­­tion, j’étais dans la pièce lorsque mon père a rencon­­tré les diri­­geants du parti au pouvoir, des poli­­ciers ainsi que des membres de notre famille qui faisaient partie de l’ar­­mée. Mon père avait remporté le premier tour des élec­­tions. Ils lui ont dit qu’il serait auto­­risé à gagner l’élec­­tion — et qu’il pour­­rait un jour deve­­nir ministre du Travail — seule­­ment s’il accep­­tait de rejoindre le parti poli­­tique du gouver­­ne­­ment. Quand mon père a refusé, l’un des diri­­geants lui a promis que l’élec­­tion ne se passe­­rait pas comme il l’es­­comp­­tait. Le lende­­main, les élec­­teurs de mon père se sont plaints d’avoir vu le person­­nel du bureau de scru­­tin ne comp­­ter que des bulle­­tins de vote soigneu­­se­­ment empi­­lés, ce qui voulait dire que les vrais élec­­teurs avaient plié leurs bulle­­tins pour les glis­­ser dans l’urne, n’étaient pas pris en compte. Des hommes en arme ont fait évacuer les bureaux, et on a annoncé un taux de parti­­ci­­pa­­tion à l’élec­­tion de plus de 100 %, car même les morts avaient voté contre mon père. Il a perdu l’élec­­tion.

Ma vie a changé en 2003, quand les États-Unis ont envahi l’Irak.

Mon père est resté toute sa vie actif en poli­­tique. Mais un soir de 1991, alors que j’avais 24 ans et que mon père malade en avait 64, il m’a dit qu’il se sentait déçu. Qu’il s’était battu toute sa vie pour la bonne cause mais n’avait jamais gagné. Il avait le senti­­ment d’avoir gâché sa vie entière à faire de la poli­­tique, et il ne voulait pas que je fasse la même erreur. Il s’est tourné vers moi et m’a dit douce­­ment : « Promets-moi que tu n’en­­tre­­ras jamais en poli­­tique. » J’ai répondu sans hési­­ter : « Je te le promets. Je comprends. » Deux semaines après, mon père est mort.

L’im­­pos­­sible

J’au­­rais vécu une vie paisible au Caire en tant qu’in­­ter­­prète et profes­­seur d’arabe, si George W. Bush n’avait pas agi comme il l’a fait. Je suivais de près la poli­­tique égyp­­tienne. J’avais grandi au milieu des campagnes élec­­to­­rales, et cela m’avait appris que la poli­­tique était le grand respon­­sable de la dété­­rio­­ra­­tion de l’état de mon pays. Quand j’étais jeune, les gens appe­­laient Le Caire « le Paris du Nil », et nous avions des voisins grecs ou italiens qui étaient venus saisir les oppor­­tu­­ni­­tés offertes par notre solide écono­­mie. Mais en 2003, les Égyp­­tiens vivaient dans des cime­­tières, et les méde­­cins qui travaillaient dans les hôpi­­taux publics gagnaient moins de 60 dollars par mois. Je voulais agir, mais j’avais fait une promesse à mon père. Ma vie a changé en 2003, quand les États-Unis ont envahi l’Irak. Tandis que les tambours de guerre réson­­naient en Amérique, le peuple égyp­­tien trou­­vait inac­­cep­­table cette nouvelle inva­­sion étran­­gère dans un pays arabe. Nous étions furieux contre notre gouver­­ne­­ment, allié des États-Unis, qui avait permis aux navires de guerre améri­­cains et britan­­niques d’em­­prun­­ter le canal de Suez pour faire route vers l’Irak. J’avais l’in­­tui­­tion que si les États-Unis attaquaient l’Irak, les Égyp­­tiens descen­­draient dans les rues. Le 20 mars 2003, l’Amé­­rique a commencé à bombar­­der Bagdad. Écou­­tant mon instinct, je me suis rendu sur la place Tahrir, point central du centre-ville du Caire. Lorsque je suis arrivé, j’ai été témoin d’une scène incroyable.

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Rassem­­ble­­ment sur la place Tahrir
Crédits : Alex Mayyasi

Des milliers de mani­­fes­­tants occu­­paient la place. Ils avaient dressé des barri­­cades de fortune pour bloquer le trafic, et je ne voyais aucun poli­­cier à l’ho­­ri­­zon. Je suis resté à Tahrir tout l’après-midi. Les mani­­fes­­tants écri­­vaient des slogans à même le bitume, chan­­taient en cercle et discu­­taient entre eux. Au coucher du soleil, des dizaines de milliers d’Égyp­­tiens avaient rempli la place. Le lende­­main, nous avons conti­­nué à occu­­per Tahrir. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti libre. Ça n’a pas duré long­­temps. La police anti-émeute nous a char­­gés alors que nous tentions d’al­­ler mani­­fes­­ter en dehors de la place. Je m’en suis sorti, mais j’ai vu les corps ensan­­glan­­tés de mani­­fes­­tants incons­­cients, empi­­lés comme des balles de foin. Les poli­­ciers, en uniforme et en civil, attra­­paient les mani­­fes­­tants et les battaient. Une fois que les mani­­fes­­tants tombaient par terre, ils leur atta­­chaient les bras avec leurs propres vête­­ments et les traî­­naient jusqu’à la pile la plus proche. Le message était clair : fermez-là ; ne vous avisez pas de défier le gouver­­ne­­ment. Mais nous n’avons pas écouté. Un an et demi plus tard, je me tenais avec 300 protes­­ta­­taires sur les marches de la Cour suprême du Caire. Nous bran­­dis­­sions des pancartes qui disaient « Stop à la corrup­­tion ! » et « Stop à la tyran­­nie ! ». Nous repré­­sen­­tions un nouveau mouve­­ment de protes­­ta­­tion appelé le Mouve­­ment égyp­­tien pour le chan­­ge­­ment, qui avait été fondé par d’émi­­nents hommes d’af­­faires, cher­­cheurs et poli­­ti­­ciens lors d’une série de meetings orga­­ni­­sés suite à la fin brutale des protes­­ta­­tions contre la guerre en Irak. Nous le surnom­­mions « Kefaya », ce qui veut dire « assez », car nous ne suppor­­tions plus de vivre sous la coupe de diri­­geants corrom­­pus.

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Ahmed Salah à un rassem­­ble­­ment

Les poli­­ciers ont encer­­clé notre groupe, mais ils n’ont pas attaqué. La mani­­fes­­ta­­tion aurait été ennuyeuse si elle n’avait pas été révo­­lu­­tion­­naire. C’était la première fois qu’un mouve­­ment de protes­­ta­­tion appe­­lait à la démis­­sion d’un président égyp­­tien depuis 1977. Je ressen­­tais autant d’adré­­na­­line qu’un boxeur sur un ring. Depuis ce moment, j’ai donné ma vie au mili­­tan­­tisme. Kefaya était le premier mouve­­ment de protes­­ta­­tion d’Égypte, et il offrait l’op­­por­­tu­­nité de s’en prendre aux poli­­ti­­ciens égyp­­tiens sans devoir rejoindre un parti poli­­tique. J’avais fina­­le­­ment trouvé un moyen de me battre pour les idéaux de mon père sans rompre la promesse que je lui avais faite. La vie d’un mili­­tant ressemble à la défi­­ni­­tion de la folie : refaire la même chose encore et encore en espé­­rant un résul­­tat diffé­rent. De 2005 à 2012, j’étais acti­­viste à plein temps. Je ne travaillais comme profes­­seur d’arabe que ponc­­tuel­­le­­ment, juste assez pour payer mes factures. Cela m’a permis de jouer un rôle majeur au sein de trois des plus impor­­tants mouve­­ments de protes­­ta­­tion égyp­­tiens : Je suis devenu l’un des sept membres du comité de direc­­tion de Kefaya ; j’ai été élu coor­­di­­na­­teur géné­­ral de Youth for Change, un mouve­­ment de jeunes mili­­tants alliés à Kefaya ; et en 2008, j’ai cofondé le Mouve­­ment du 6 avril avec un ingé­­nieur du nom d’Ah­­med Maher. Toutes nos réus­­sites étaient immé­­dia­­te­­ment suivies d’un échec. En 2006, Youth for Change et nos alliés occu­­paient plusieurs pâtés de maisons au coeur du Caire. Non loin, les juges égyp­­tiens avaient orga­­nisé un sit-in pour deman­­der des réformes démo­­cra­­tiques. Nous avons appelé la zone le « terri­­toire libéré » et nous peignions sur les murs des slogans comme : « Voici la tombe de Mouba­­rak ». Je me rappelle avoir dit à un ami que c’était histo­­rique. Nous étions sûrs que nous parvien­­drions à forcer le président Mouba­­rak à quit­­ter ses fonc­­tions, puis à orga­­ni­­ser de nouvelles élec­­tions. Après quoi la police a lancé l’as­­saut sur notre campe­­ment et m’a arrêté avec onze autres mili­­tants. J’ai passé six semaines en prison, détenu pour une durée indé­­ter­­mi­­née. Je faisais une grève de la faim. Les gardes me battaient, mettaient en scène de fausses exécu­­tions, et me disaient que ma mort ne serait jamais qu’un peu de pape­­rasse à remplir. Avant que les gardes ne me relâchent, le chef de la sécu­­rité de l’État a menacé de m’en­­ter­­rer en prison si jamais on me revoyait un jour dans une mani­­fes­­ta­­tion. Mais en 2008, le chan­­ge­­ment démo­­cra­­tique semblait une fois de plus à portée de main. Les Égyp­­tiens qui travaillaient dans les usines du gouver­­ne­­ment avaient orga­­nisé des grèves à travers tout le pays. Leurs reven­­di­­ca­­tions ont pris une dimen­­sion poli­­tique et, le 6 avril 2008, les mili­­tants de tout le pays ont orga­­nisé une grève à l’échelle natio­­nale en soli­­da­­rité avec eux.

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« Fuck SCAF »
Crédits : Alex Mayyasi

Ça a été un succès, et les repor­­ters, qui ont fait leurs choux gras de l’uti­­li­­sa­­tion de Face­­book par les mili­­tants pour étendre la grève, ont eu l’idée d’un nouveau terme: la cyber-révo­­lu­­tion. Ahmed Maher, un ancien membre de Youth for Change, a cofondé le plus grand de ces groupes Face­­book. Après la grève, j’ai travaillé avec lui pour le trans­­for­­mer en un nouveau mouve­­ment de protes­­ta­­tion, le Mouve­­ment de la jeunesse du 6 avril. Malgré tout, nos plans pour orga­­ni­­ser une nouvelle grève natio­­nale sont tombés à l’eau, et tandis que le Mouve­­ment du 6 avril permet­­tait aux médias de conti­­nuer à parler de mili­­tan­­tisme et de chan­­ge­­ment poli­­tique, nous ne sommes jamais parve­­nus en vrai à créer de véri­­table mouve­­ment popu­­laire de masse. À maintes reprises j’ai cru que nos efforts pour parve­­nir à la démo­­cra­­tie étaient sur le point d’abou­­tir, pour systé­­ma­­tique­­ment déchan­­ter. Mili­­tants et dissi­­dents poli­­tiques ont rassem­­blé plus d’un million de signa­­tures pour une péti­­tion qui deman­­dait des réformes démo­­cra­­tiques. Le gouver­­ne­­ment l’a igno­­rée. Nous avons orga­­nisé des protes­­ta­­tions en réac­­tion aux élec­­tions frau­­du­­leuses, à un atten­­tat qui avait eu lieu dans une église, et au meurtre d’un jeune Égyp­­tien inno­cent par la police. Chacun des rassem­­ble­­ments semblait puis­­sant, mais aucun n’a mené à des protes­­ta­­tions durables ou à la progres­­sion du mouve­­ment.

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Tahrir occu­­pée
Crédits : Alex Mayyasi

Mais c’est la vie d’un mili­­tant. Son rôle n’est pas de conduire les masses avec un drapeau enroulé autour de ses épaules. Un acti­­viste rencontre des gens par petits groupes, dans des cafés, et il leur explique à voix basse pourquoi ils doivent y croire quand personne d’autre n’y croit. Le seul moment où le travail d’un mili­­tant importe n’est pas celui du chan­­ge­­ment, c’est la période durant laquelle ce chan­­ge­­ment semble impos­­sible.

Offline

C’est ce qui rend l’en­­ga­­ge­­ment si diffi­­cile. Les mili­­tants sont des idéa­­listes dans un monde cynique : ils prêchent la non-violence tandis qu’ils font face à un gouver­­ne­­ment qui dispose de tanks, de prisons secrètes et de ressources sans limites. À certains moments, mon travail semblait impor­­tant et respecté, ce qui me donnait la force de conti­­nuer. J’ai négo­­cié des accords entre les acti­­vistes et certaines orga­­ni­­sa­­tions poli­­tiques comme les Frères musul­­mans. J’ai orga­­nisé de grandes protes­­ta­­tions et débattu des pira­­tages du gouver­­ne­­ment sur la télé­­vi­­sion par satel­­lite. J’ai rencon­­tré des ambas­­sa­­deurs, des membres du Congrès améri­­cain, et même la secré­­taire d’État Hillary Clin­­ton. L’une de ces réunions est deve­­nue célèbre quand Wiki­­leaks a publié le rapport de l’am­­bas­­sa­­drice améri­­caine en Égypte sur notre rencontre : « Le but avoué du Mouve­­ment du 6 avril, à savoir de rempla­­cer le régime en place par une démo­­cra­­tie parle­­men­­taire avant les élec­­tions prési­­den­­tielles de 2011 », écri­­vait-elle, « n’est pas du tout réaliste. »

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Ahmed Salah

Mais pour chaque jour que j’ai passé à parler aux jour­­na­­listes de nos reven­­di­­ca­­tions tout en marchant aux côtés de milliers d’Égyp­­tiens, j’ai passé des semaines à jouer les média­­teurs pour résoudre des désac­­cords minimes entre diffé­­rentes factions mili­­tantes, et à traver­­ser toute la ville pour une mani­­fes­­ta­­tion à laquelle parti­­ci­­paient dix personnes à tout casser. Même des ques­­tions de base, comme comment commu­­niquer avec des membres de Youth for Change et du 6 avril, se révé­­laient fasti­­dieuses :  seuls les égyp­­tiens les plus riches avaient un accès quoti­­dien à inter­­­net ou pouvaient se permettre d’en­­voyer des textos grou­­pés. En dépit de la cause juste que je servais, je n’ai pas pu échap­­per à la laideur de la poli­­tique contre laquelle mon père m’avait mis en garde. Certains mili­­tants se battaient jalou­­se­­ment pour les fonc­­tions diri­­geantes, et lorsque je me suis disputé avec le cofon­­da­­teur de notre mouve­­ment Ahmed Maher, il a raconté aux jour­­na­­listes que je n’en avais jamais fait partie. Deux choses m’ont permis de conti­­nuer malgré les décep­­tions, les risques et la laideur envi­­ron­­nante. La première était l’in­­fluence de mon père. Chaque fois que je m’abî­­mais dans la frus­­tra­­tion, je me souve­­nais de sa persé­­vé­­rance à travers des décen­­nies d’ad­­ver­­sité. La seconde était ma fian­­cée : Mahi­­tab El Gilani. Nous nous sommes rencon­­trés en 2005 et nous nous sommes fian­­cés un an plus tard. Nous ne sommes toujours pas mariés. Mes acti­­vi­­tés mili­­tantes étaient inscrites sur mon front quand je cher­­chais du travail, et cela a rendu diffi­­cile l’ac­­cès à la stabi­­lité finan­­cière que nos familles respec­­tives atten­­daient de nous. Mais le plus gros problème était les risques qu’im­­pliquait l’ac­­ti­­visme. Nous nous sommes fian­­cés juste après ma sortie de prison. C’est aussi à cette époque que j’ai cessé de parler à mon frère, car le gouver­­ne­­ment égyp­­tien réduit souvent au silence les dissi­­dents poli­­tiques en enfer­­mant ou en tortu­­rant leurs familles. Une autre femme aurait pu me deman­­der de choi­­sir entre elle et l’en­­ga­­ge­­ment poli­­tique, mais Mahi­­tab était encore plus enga­­gée que moi. Nous nous sommes rencon­­trés lors de sa première mani­­fes­­ta­­tion, et elle est deve­­nue acti­­viste. Elle avait la person­­na­­lité idéale pour ça. Mahi­­tab parle avec l’in­­ten­­sité d’un feu d’ar­­ti­­fice qui ne s’ar­­rête jamais. Quand vous pensez qu’elle est à bout de souffle, elle lance une nouvelle salve d’ar­­gu­­ments. Durant une campagne de recueil de signa­­tures en 2010, elle a pris la tête d’une équipe de démar­­cheurs et, pendant plusieurs mois, elle est allée tous les jours faire du porte-à-porte. Dès que mon enthou­­siasme faiblis­­sait, Mahi­­tab me persua­­dait de tenir bon. Malgré cela, quand les mili­­tants ont commencé à lancer l’ap­­pel pour la révo­­lu­­tion de 2011, je doutais que nous puis­­sions y arri­­ver.

En Égypte, nous avons regardé la révo­­lu­­tion tuni­­sienne en direct dans nos salons.

Si les mili­­tants égyp­­tiens ont osé parler de révo­­lu­­tion, c’est que nous venions d’en voir une se dérou­­ler : le 14 janvier 2011, le président de la Tuni­­sie Zine el-Abidine Ben Ali avait dû quit­­ter son pays en hâte. Ben Ali était un dicta­­teur dont le règne de 22 ans sur la Tuni­­sie avait ressem­­blé à celui de Mouba­­rak sur l’Egypte. Mais en décembre 2010, un vendeur de fruits du nom de Moha­­med Boua­­zizi s’était immolé par le feu après que des poli­­ciers lui aient demandé de leur verser un pot-de-vin. 28 jours plus tard, les protes­­ta­­tions de sa famille avaient connu un écho natio­­nal qui avait forcé le président tuni­­sien à quit­­ter le pouvoir. En Egypte, nous avons regardé la révo­­lu­­tion tuni­­sienne se dérou­­ler en direct dans nos salons. Elle a anéanti l’aura indes­­truc­­tible qui entou­­rait jusqu’ici les dicta­­teurs arabes, et presque immé­­dia­­te­­ment, les mili­­tants égyp­­tiens ont commencé à rédi­­ger des posts de blog qui appe­­laient à une révo­­lu­­tion du même type en Egypte le 25 janvier 2011. Le lende­­main, j’ai rencon­­tré huit mili­­tants pour élabo­­rer un plan. Nous étions à fleur de peau. Nous repré­­sen­­tions diffé­­rents partis poli­­tiques et mouve­­ments protes­­ta­­taires, et nombre d’entre nous avions passé les dix dernières années à protes­­ter et à orga­­ni­­ser des réunions comme celle-ci. Nous nous sentions comme un groupe flir­­tant avec le succès, mais qui se sépa­­re­­rait si le prochain album ne marchait pas. En 2011, prépa­­rer de grands événe­­ments était devenu pour nous une habi­­tude. Nous choi­­sis­­sions une heure, un endroit, et parfois un thème ou des mises en scène théâ­­trales — comme le fait de mettre un bout de scotch sur nos bouches pour symbo­­li­­ser la censure. Ensuite, nous faisions circu­­ler l’info en mobi­­li­­sant notre réseau de mili­­tants, nous en parlions à des jour­­naux indé­­pen­­dants, on postait des updates en ligne, on distri­­buait des flyers et nous faisions des graf­­fi­­tis. Le problème majeur, c’est que nous n’avions pas assez de gens autour de nous. Nous rêvions de mois de mani­­fes­­ta­­tions réus­­sies qui nous auraient permis de faire gran­­dir le mouve­­ment jusqu’à mobi­­li­­ser des dizaines de milliers d’Égyp­­tiens. Mais l’an­­née précé­­dente n’avait pas été bonne, et de nombreux acti­­vistes avaient aban­­donné la lutte. Nous avons terminé la réunion avec un goût amer en bouche, on ne s’était entendu sur rien sinon le fait que nous n’avions pas assez de mili­­tants pour démar­­rer un vaste mouve­­ment.

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La place Tahrir à l’aube
Crédits : Frank Schu­­len­­burg

Nous avons à peine parlé de Face­­book ou de Twit­­ter. Cela peut surprendre les lecteurs qui ont entendu parler de la révo­­lu­­tion égyp­­tienne comme d’une « révo­­lu­­tion 2.0 » — un soulè­­ve­­ment spon­­tané orga­­nisé par des jeunes sur les réseaux sociaux. Mais on ne peut pas orga­­ni­­ser de révo­­lu­­tion en ligne, du moins pas en Egypte.

Le plan

J’ai toujours aimé la tech­­no­­lo­­gie, et pendant un moment j’ai cru qu’In­­ter­­net était un outil puis­­sant pour les dissi­­dents poli­­tiques. En 2006, j’ai animé un podcast qui échap­­pait à la censure gouver­­ne­­men­­tale que subis­­saient les radios, dans lequel j’in­­ter­­vie­­wais des poli­­ti­­ciens et des mili­­tants. En 2008, l’am­­pleur du groupe Face­­book du Mouve­­ment du 6 avril, qui avait lancé l’ap­­pel à la grève natio­­nale, m’avait telle­­ment impres­­sionné que j’avais par la suite travaillé avec son créa­­teur pour le trans­­for­­mer en un mouve­­ment de protes­­ta­­tion de la jeunesse. Notre utili­­sa­­tion des réseaux sociaux était d’une effi­­ca­­cité incroyable en termes de stra­­té­­gie média­­tique. Cela a permis aux jour­­na­­listes de couvrir nos protes­­ta­­tions en restant assis derrière leurs bureaux, et les jour­­na­­listes occi­­den­­taux, épris de l’idée roman­­tique que nous étions des acti­­vistes férus de tech pouvant renver­­ser des dicta­­teurs en un tweet, ont écrit des articles entiers sur le Mouve­­ment de la jeunesse du 6 avril. Mais pendant que la presse nous sacrait « acti­­vistes de Face­­book », nous prenions bruta­­le­­ment conscience de notre côté qu’In­­ter­­net était un outil médiocre pour recru­­ter des mili­­tants et orga­­ni­­ser des mani­­fes­­ta­­tions en Egypte.

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Wael Ghonim
Crédits : Graham Hancock

Nous groupe Face­­book comp­­tait plus de 70 000 membres, mais le fossé entre le fait de s’ex­­pri­­mer sur Face­­book et celui de descendre dans la rue ressemble à un abîme sans fond. Mon co-fonda­­teur et moi sommes seule­­ment parve­­nus à recru­­ter deux douzaines d’entre eux pour nous rejoindre au sein du mouve­­ment. En dépit de tous nos efforts pour annon­­cer, plani­­fier et promou­­voir ces mani­­fes­­ta­­tions sur la page Face­­book, nos soutiens virtuels ne se joignaient jamais à nous dans les rues. L’homme le plus crédité dans la presse occi­­den­­tale pour avoir utilisé Inter­­net comme outil pour déclen­­cher la révo­­lu­­tion égyp­­tienne est Wael Ghonim, un respon­­sable marke­­ting chez Google. Wael Ghonim avait créé un groupe Face­­book viral appelé « We Are All Khaled Said » pour révé­­ler publique­­ment le meurtre d’un jeune Égyp­­tien par la police. Ghonim utili­­sait le groupe pour orga­­ni­­ser ce qu’il appe­­lait des « stand-up huma­­ni­­taires » — des événe­­ments durant lesquels nous nous tenions debout en silence, des Bibles ou des Corans à la main, en soli­­da­­rité avec les victimes de bruta­­li­­tés poli­­cières. En 2011, Ghonim s’est servi du groupe Face­­book pour faire la promo­­tion des mani­­fes­­ta­­tions qui ont donné lieu à la révo­­lu­­tion égyp­­tienne. Je comprends pourquoi les étran­­gers attri­­buent la révo­­lu­­tion à des gens comme Ghonim. Les posts Face­­book sont plus visibles que les réunions secrètes, et les Égyp­­tiens qui parlaient anglais et appa­­rais­­saient sur CNN avaient tous des smart­­phones. Mais l’idée que les acti­­vistes ont orga­­nisé la révo­­lu­­tion sur Face­­book est idiote. Certaines statis­­tiques démontrent que 25 % des Égyp­­tiens avaient accès à Inter­­net en 2011, et d’autres qu’à peine 10 % des Égyp­­tiens avaient déjà utilisé Inter­­net. Tout ce que je sais, c’est que je ne pouvais pas comp­­ter sur les mili­­tants pour consul­­ter leurs emails ne serait-ce qu’une fois par semaine. J’avais aussi pris conscience des faiblesses de cette Révo­­lu­­tion Face­­book durant chacune de nos précé­­dentes mani­­fes­­ta­­tions. Même les plus réus­­sis des événe­­ments de Ghonim, qui n’ap­­pe­­laient pas au chan­­ge­­ment poli­­tique, n’étaient suivis que par quelques milliers d’Égyp­­tiens — et ce malgré les dizaines de milliers de gens disant qu’ils y parti­­ci­­pe­­raient sur Face­­book. Ghonim lui-même a reconnu qu’In­­ter­­net ne pouvait pas atteindre la classe ouvrière égyp­­tienne, et qu’il a laissé le soin de plani­­fier les mani­­fes­­ta­­tions et les rassem­­ble­­ments du 25 janvier aux acti­­vistes de la rue. ulyces-tahrirsanfrancisco-11 La trans­­pa­­rence d’In­­ter­­net est à double tran­­chant. Elle est effi­­cace pour toucher de nombreux jour­­na­­listes et de grands groupes de gens. Mais orga­­ni­­ser des mani­­fes­­ta­­tions en ligne revient à faxer vos plans au chef de la police. Et comme je l’ai décou­­vert une semaine avant le 25 janvier, la date à laquelle était prévue notre révo­­lu­­tion, nous avions besoin d’un nouveau plan.

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Après ma rencontre décou­­ra­­geante avec les autres mili­­tants pour la démo­­cra­­tie, j’ai décidé de d’agir diffé­­rem­­ment pour comprendre ce qu’il fallait faire pour faire descendre les Egyp­­tiens dans la rue : je leur ai posé la ques­­tion. En me présen­­tant comme jour­­na­­liste, j’ai passé des heures à inter­­­vie­­wer des Egyp­­tiens. J’ai commencé par leur deman­­der s’ils avaient prévu de mani­­fes­­ter le 25 janvier. « Quelles mani­­fes­­ta­­tions ? » me répon­­daient-ils. Je me suis sentis mieux quand je leur ai demandé ce qu’ils pensaient de Hosni Mouba­­rak. Certains faisaient écho à la propa­­gande prési­­den­­tielle en parlant de « notre président fort et sage ». Mais nombre d’entre eux étaient d’ac­­cord avec moi. « C’est le gouver­­ne­­ment le plus corrompu de notre histoire ! » s’est écriée une jeune femme.

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Appel au rassem­­ble­­ment
Crédits : Alex Mayyasi

Avec ces gens, je rangeais mon costume de jour­­na­­liste et leur révé­­lais que j’étais un acti­­viste et que j’or­­ga­­ni­­sais des mani­­fes­­ta­­tions. « Veux-tu te joindre à nous ? » deman­­dais-je. Ils répon­­daient « non » en me regar­­dant comme si j’étais un fou. Mais ce qui me frap­­pait, c’était le grand nombre d’entre eux qui me disaient qu’ils descen­­draient volon­­tiers dans la rue — sous certaines condi­­tions. « Si c’est vrai­­ment le jour de la révo­­lu­­tion, j’af­­fron­­te­­rai n’im­­porte quoi ! » m’a dit un homme. Un autre Égyp­­tien m’a répondu : « Je sorti­­rai dans la rue si je vois que tout le monde y est déjà. Mais je ne serai pas le fou qui y va en premier ! » En rentrant chez moi, je me sentais frus­­tré. Les gens voulaient que Mouba­­rak s’en aille. Même après avoir vu l’exemple de la Tuni­­sie, ils ne pensaient pas que des mani­­fes­­ta­­tions pour­­raient le renver­­ser. Ils étaient d’ac­­cord pour agir, mais seule­­ment après que quelqu’un ait montré la voie. Comment pouvais-je résoudre cette énigme ? Le lende­­main, j’avais un plan conçu avec l’aide d’autres dissi­­dents. Nous n’al­­lions pas annon­­cer d’en­­droit pour le rassem­­ble­­ment. Si l’on se regrou­­pait sur une grande place, nous aurions l’air d’être un petit groupe (ou l’air d’idiots, comme avait dit l’homme que j’avais inter­­­viewé), et la police n’au­­rait qu’à nous attendre là-bas pour nous arrê­­ter. À la place, nous recru­­te­­rions des gens pour plani­­fier et mener des rassem­­ble­­ments dans tous les quar­­tiers. Dans les rues de traverse étroites, les protes­­ta­­tions auraient l’air plus impres­­sion­­nant et convain­­craient les Égyp­­tiens que le jour de la révo­­lu­­tion était arrivé. Tandis que davan­­tage de protes­­ta­­taires se join­­draient à eux, ils sorti­­raient des allées pour gagner les boule­­vards, marchant jusqu’au centre-ville. Ces rassem­­ble­­ments seraient les sources et les ruis­­seaux qui vien­­draient nour­­rir un fleuve rugis­­sant. À l’heure où nous conver­­ge­­rions place Tahrir, nous serions assez puis­­sants pour enfon­­cer le barrage de la police anti-émeute.

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Mahi­­tab El Gilani

Lorsque j’ai fait part de mes idées à Mahi­­tab et à d’autres acti­­vistes de longue date, ils les ont accueillies avec enthou­­siasme. Nous avons rassem­­blé le réseau de mili­­tants que nous avions construit en plus de dix ans de protes­­ta­­tions et nous leur avons expliqué le plan. Ensuite, nous avons demandé à chacun d’en parler autour de lui et de trou­­ver davan­­tage de volon­­taires pour orga­­ni­­ser des rassem­­ble­­ments. J’ai passé tout mon temps à former les gens pour qu’on puisse appliquer ce plan le 25 janvier. Des membres de mouve­­ments de protes­­ta­­tions que j’avais menés — Kefaya, Youth for Change et celui du 6 avril — m’ont mis en lien avec des mili­­tants et d’autres gens enga­­gés en poli­­tique au Caire, à Alexan­­drie et à Suez. Mahi­­tab a égale­­ment trouvé de poten­­tielles recrues au sein des milliers de personnes qui avaient signé ses péti­­tions lorsqu’elle faisait du porte-à-porte. (Les formu­­laires incluaient les coor­­don­­nées.) J’ai parlé à tant de volon­­taires dans des cafés que je finis­­sais par sonner comme un magné­­to­­phone. Mahi­­tab n’avait qu’à remplir une salle de gens et appuyer sur play, je leur parlais de la révo­­lu­­tion et j’ex­­pliquais notre plan de rassem­­ble­­ment du 25 janvier. J’es­­sayais de masquer le fait que je n’avais aucune idée de si ça marche­­rait.

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COMMENT AHMED A ÉTÉ CONTRAINT DE S’EXILER EN CALIFORNIE

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Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret, Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « How I Went From Leading the Egyp­­tian Revo­­lu­­tion to Making Mini­­mum Wage in San Fran­­cisco », paru dans Priceo­­no­­mics. Couver­­ture : Un mur du Caire pendant la révo­­lu­­tion. (Alex Mayyasi)
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