par Tim Stelloh | 0 min | 19 septembre 2014

Un après-midi d’au­­tomne il y a dix-sept ans, Lois Arquette s’est instal­­lée dans un cinéma bondé de la côte de la Caro­­line du Nord. Lois, ses cheveux blonds coupés au bol et ses traits ronds et doux, regar­­dait les vagues gonfler et s’écra­­ser sur un litto­­ral escarpé. Une mauvaise reprise de Summer Breeze, de Type O Nega­­tive, réson­­nait dans la salle. À mesure que le film avançait, son engoue­­ment s’est évanoui. Elle voyait, horri­­fiée, un homme se faire frap­­per avec un piolet, le sang jaillis­­sant de sa gorge. Le film était diffusé dans un grand multi­­plex, le genre d’en­­droits où il est aisé de se trom­­per de salle, et Lois commençait à se deman­­der si ce n’était pas ce qui s’était passé. Son roman, duquel le film était libre­­ment adapté, se déroule dans une région encla­­vée du Nouveau-Mexique. Il n’y est pas ques­­tion de piolet, et encore moins d’as­­sas­­si­­nat au piolet. Pour­­tant, l’in­­trigue du film, du moins au départ, corres­­pon­­dait : après qu’ils ont tué un homme, un groupe d’étu­­diants fait le serment de ne jamais révé­­ler ce terrible secret. Quelques temps plus tard, la jeune fille du groupe qui se sent le plus coupable – inter­­­pré­­tée par Jenni­­fer Love Hewitt – reçoit un message inquié­­tant : « Je sais ce que tu as fait l’été dernier. »

Le fil conduc­­teur

L’ex­­pé­­rience était décon­­cer­­tante pour Lois. Depuis 1966, elle écri­­vait des romans à suspense popu­­laires sous le nom de Lois Duncan – une pion­­nière dans le « suspense à couper le souffle », comme la décrit l’écri­­vain R.L. Stine, et qui d’après ses propres esti­­ma­­tions a vendu par le passé des « centaines de milliers » d’ou­­vrages. Mais elle ne s’at­­ten­­dait pas à ce que Souviens-toi l’été dernier devienne un film, encore moins un block­­bus­­ter holly­­woo­­dien à 125 millions de dollars de budget. En publiant le livre un quart de siècle aupa­­ra­­vant, Lois n’avait pas récolté un tel succès. Aucun studio de cinéma ne l’avait contac­­tée. Quand on le lui a proposé, au milieu des années 1990, elle avait presque oublié son exis­­tence. Lois n’avait pas pris part à l’adap­­ta­­tion, et en s’as­­seyant dans le cinéma le soir de la première, elle n’en croyait pas ses yeux. Les livres qu’elle a écrits sont de palpi­­tants récits de la vie de jeunes hommes et femmes, souvent détruite par de terri­­fiants incon­­nus. Elle a contri­­bué à créer un genre nouveau, le suspense adoles­cent, parce qu’elle ne voulait pas racon­­ter d’his­­toires noyées dans le sexe et la violence – des compo­­santes quasi-systé­­ma­­tiques des thril­­lers pour adultes.

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Kait­­lyn Arquette
Photo­­gra­­phie repro­­duite avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion de Lois Duncan

Souviens-toi l’été dernier est son premier roman à avoir été adapté au cinéma. Ce ne sera pas le dernier : son roman de 1971, Palace pour chiens, bien moins choquant, est sorti en 2009 sous forme de film pour enfants, quand L’Été de la peur, datant de 1976, a donné lieu à un télé­­film de Wes Craven avec Linda Blair. Et Killing Mr. Grif­­fin est devenu, en quelque sorte, le film Mrs Tingle. Stépha­­nie Meyer, l’au­­teure de Twilight, fait partie des produc­­teurs d’un projet d’adap­­ta­­tion de son roman de 1974, Down a Dark Hall. Dans des circons­­tances normales, cela aurait dû être un grand moment de sa carrière. Cela n’a pas été le cas. Pendant vingt ans, Lois a sorti un thril­­ler presque chaque année ; aujourd’­­hui, elle peine à termi­­ner celui qui sera son dernier, Gallow’s Hill, et son travail s’éloigne de plus en plus de ce qui l’a rendue célèbre. Elle a écrit un livre sur les expé­­riences extra-senso­­rielles inti­­tulé Psychic Connec­­tions, et un autre sur les merveilles du cirque de son photo­­graphe de père. Il y a une bonne raison qui explique qu’il soit devenu si diffi­­cile pour elle d’écrire des thril­­lers : le meurtre non élucidé de sa plus jeune fille, Kait­­lyn, survenu à l’été 1989. « Après le meurtre de Kait­­lyn, j’ai été très affai­­blie, confie Lois. Comment aurais-je pu songer alors à écrire un roman mettant en scène une jeune femme en danger de mort ? » À l’époque, Lois vivait à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. Inca­­pable de se remettre à écrire, elle s’est concen­­trée sur ce qui était arrivé à Kait. Elle a commencé par faire la chro­­nique des batailles et de la tris­­tesse quoti­­dienne qu’im­­plique le fait d’avoir perdu un enfant si violem­­ment – avoir reçu le terrible appel en pleine nuit lui annonçant la nouvelle à laquelle elle ne pouvait croire : sa fille n’était pas morte dans un acci­dent de voiture, comme elle l’avait d’abord pensé, mais dans une fusillade étrange et inex­­pliquée à quelques pâtés de maisons du centre-ville. L’enquête sur le meurtre de Kait est vite tombée aux oubliettes et Lois, chan­­ce­­lant entre son rôle de mère en deuil et celui d’enquê­­trice semi-profes­­sion­­nelle et tenace, a commencé à suivre les pistes – avec l’aide de médiums et d’un détec­­tive privé – que les auto­­ri­­tés ne semblaient pas vouloir pour­­suivre. Cette croi­­sade de vingt-cinq ans a mené Lois dans les recoins les plus sordides d’Al­­buquerque, où, comme elle l’au­­rait fait dans un roman, elle a tenté de rassem­­bler les pièces du puzzle de la vie secrète d’une jeune femme compliquée. À ce jour, l’as­­sas­­si­­nat de Kait demeure irré­­solu. Pendant ces deux décen­­nies, les théo­­ries sur le meurtre de la jeune fille ont pris des tours inima­­gi­­nables, et du point de vue de Lois, elles sont deve­­nues le plus sombre et le plus tortueux des mystères. « Si vous regar­­dez suffi­­sam­­ment loin, il y a un fil conduc­­teur », dit Lois, aujourd’­­hui âgée de 80 ans. « Ce n’est pas néces­­sai­­re­­ment un fil solide. Ce n’est pas une chaîne. Cela ressemble plutôt à une toile d’arai­­gnée. »

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En mars, lorsque j’ai rendu visite à Lois dans son modeste appar­­te­­ment sur la côte du golfe de Floride, je l’ai trou­­vée chaleu­­reuse, discrète et adora­­ble­­ment obsti­­née. Après un entre­­tien de trois heures dans son grand salon voûté, Lois m’a demandé quel cock­­tail j’ai­­me­­rais boire. Quand je lui ai demandé un verre d’eau, elle m’a répondu : « La voulez-vous dans une tasse ? » La maison de la famille Arquette se trouve dans un lotis­­se­­ment calme et boisé, à quelques kilo­­mètres au sud du centre-ville de Sara­­sota. À l’in­­té­­rieur, les souve­­nirs de Kait sont disper­­sés dans toute la maison : dans l’une des chambres, un cadre doré renferme une photo d’elle adoles­­cente, éten­­due sur le côté, souriant à l’objec­­tif. Sur une autre, elle affiche le large sourire édenté d’une enfant. À côté de cette photo­­gra­­phie en noir et blanc, on trouve un poème de Lois :

Nous avons passé commande. Nous voulions des filles, Avec volants et rubans, peluches et bouclettes. Les deux premières sont arri­­vées, ô comme elles étaient douces, (Tout n’était que chan­­sons, rires, ronron­­ne­­ments de chatons). Nous plai­­gnions les parents de petits garçons, (Tout n’était que cris, bêtises, sale­­tés et bruit). Et nous nous féli­­ci­­tions pour notre vie paisible – Alors Dieu a souri, et Il nous a envoyé Kait.

Bien avant la nais­­sance de Kait, Lois était une aspi­­rante écri­­vain, qui avait grandi à Sara­­sota lorsque ce n’était encore qu’une minus­­cule cité balnéaire. À 30 ans, elle avait pris la route de l’Uni­­ver­­sité de Duke, puis aban­­donné, elle s’était mariée et avait divorcé. Mère céli­­ba­­taire, elle avait deux filles et un fils, qu’elle a entraî­­nés avec elle à Albuquerque en 1962. Lois écri­­vait alors des romans depuis des années – son premier livre, une romance adoles­­cente inti­­tu­­lée Love Song for Joyce, avait été publié en 1957 sous le pseu­­do­­nyme « Lois Kerry » – mais elle ne gagnait pas suffi­­sam­­ment pour parve­­nir à en vivre. Les choses ont changé au Nouveau-Mexique. Après s’être fait licen­­cier d’un job dans la publi­­cité payé 200 dollars le mois (« Je ne voulais pas coucher avec le patron », confie-t-elle), Lois a été enga­­gée dans une librai­­rie, déter­­mi­­née à trou­­ver le moyen de deve­­nir une auteur recon­­nue. Elle a alors acheté vingt-deux exem­­plaires de maga­­zines de témoi­­gnages – des jour­­naux à sensa­­tion qui publiaient des confes­­sions anonymes et macabres, arti­­cu­­lées sur une formule simple et répé­­table à l’in­­fini. « J’ai péché, j’ai souf­­fert, je me suis fait prendre et je me suis racheté », explique Lois. Elle a alors commencé à rédi­­ger régu­­liè­­re­­ment des témoi­­gnages fictifs de ce type. Une semaine, elle était une klep­­to­­mane qui ne pouvait s’em­­pê­­cher, chez l’épi­­cier, de remplir son sac à main de boîtes coûteuses d’huîtres fumées. La semaine suivante, elle se glis­­sait dans la peau d’une mère frus­­trée par sa vie senti­­men­­tale chao­­tique, qui avait acci­­den­­tel­­le­­ment tué son enfant souf­­frant de coliques à cause d’une surdose de paré­­go­­rique. Son histoire ayant remporté le plus grand succès était titrée : « Je rêvais d’avoir une aven­­ture avec un adoles­cent. » C’était un commerce macabre, mais Lois y excel­­lait. « J’ai confessé tout ce qui était imagi­­nable », dit-elle.

« Il y avait une part d’elle-même qui m’était tota­­le­­ment incon­­nue. » — Robin Burkin

Au début, la vie de Lois était une lutte constante. Elle démé­­na­­geait à chaque augmen­­ta­­tion du loyer, c’est-à-dire tous les ans. Mais les articles de témoi­­gnages étaient bien payés et lui ont permis d’ache­­ter une petite maison et d’ins­­crire ses deux filles à l’école de danse clas­­sique. Cette période lui a égale­­ment servi d’ap­­pren­­tis­­sage de l’écri­­ture – elle a appris à déve­­lop­­per des scènes, des person­­nages, une intrigue. Elle a fait fruc­­ti­­fier cette expé­­rience en vendant ses histoires à des maga­­zines fémi­­nins et a fini par ensei­­gner le jour­­na­­lisme à l’Uni­­ver­­sité du Nouveau-Mexique. Grâce à son roman Ransom, elle a aussi contri­­bué à créer un genre de fiction parfai­­te­­ment inédit. En 1966, elle a épousé l’homme qui est encore aujourd’­­hui son mari, Don, un homme calme qui travaillait comme ingé­­nieur élec­­tri­­cien au Labo­­ra­­toire Natio­­nal Sandia, le lieu où ont été conçus, testés et assem­­blés les premiers compo­­sants d’arme nucléaire du pays. Don a adopté les trois enfants de Lois et ensemble, ils en ont eu deux de plus. Kait était la plus jeune. Les enfants Arquette ont grandi dans l’en­­vi­­ron­­ne­­ment confor­­table de la petite bour­­geoi­­sie : la maison en briques compor­­tait cinq chambres, un grand jardin et se situait dans un quar­­tier sûr. « La vie était douce », se souvient Kerry Arquette, la grande sœur de Kait. Albuquerque est cepen­­dant une ville vaste et complexe. S’éten­­dant sur 300 km2, elle se situe à cinq heures de route de la fron­­tière mexi­­caine et consti­­tue la plus grande ville de l’État. On y trouve la plus grosse base d’avia­­tion mili­­taire du pays ainsi qu’une large propor­­tion d’In­­diens navajos, d’im­­mi­­grants d’Amé­­rique du Sud et de réfu­­giés viet­­na­­miens qui ont atterri à Albuquerque après la chute de Saïgon. La ville peut être dange­­reuse. Le trafic et la consom­­ma­­tion de drogues pros­­pèrent et une myriade d’or­­ga­­ni­­sa­­tions crimi­­nelles a, d’après Mike Galla­­gher, jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion d’ex­­pé­­rience au Albuquerque Jour­­nal, produit « une base profon­­dé­­ment établie de culture crimi­­nelle, qui se trans­­met de géné­­ra­­tion en géné­­ra­­tion et qui est quasi­­ment impos­­sible à déra­­ci­­ner pour la police ». Dans les années 1980 et 1990, le taux de crimi­­na­­lité de la ville équi­­va­­lait – et parfois dépas­­sait – celui de Phoe­­nix et Hous­­ton. Lors de mon passage en février, les auto­­ri­­tés de la ville et ses édito­­ria­­listes débat­­taient pour savoir laquelle des séries télé­­vi­­sées Brea­­king Bad ou Cops donnait la pire image de la ville. (Le Jour­­nal a voté pour la première, les poli­­ti­­ciens pour la seconde.) En se remé­­mo­­rant une affaire dans laquelle une femme en a étran­­glé une autre à mort, avant d’ex­­traire un bébé du ventre sa victime au moyen d’une clé de voiture, Galla­­gher explique : « C’est une ville très dange­­reuse. Il s’y passe des choses horribles qui n’ont aucun sens. » Kait n’était pas connue pour faire partie des milieux crimi­­nels d’Al­­buquerque. Pour sa grande sœur Robin Burkin, Kait a toujours été timide et férue de lecture. Elle savait ce qu’elle voulait faire dans la vie (méde­­cin), et avant même d’ob­­te­­nir son bac avec mention, elle s’était déjà inscrite à des cours à l’Uni­­ver­­sité du Nouveau-Mexique. Mais, ajoute Robin, « il y avait une part d’elle-même qui m’était tota­­le­­ment incon­­nue ». Cela se mani­­fes­­tait de temps à autre, sous diverses formes. Kait aimait embarquer des auto-stop­­peurs pour entendre leurs récits de voyages épiques, et quand elle a eu 16 ans, la boîte aux lettres fami­­liale s’est mise à débor­­der de lettres de soupi­­rants. Lois n’est jamais parve­­nue à éclair­­cir les détails, mais elle pense qu’elles répon­­daient toutes à une annonce passée dans une rubrique de rencontres. Des années plus tard, elle aura une conver­­sa­­tion trou­­blante avec un détenu qui préten­­dait être l’un des corres­­pon­­dants de Kait. « C’était une enfant soignée qui aimait prendre des risques », conclue Lois.

Un suspect

Pat Caristo a fait marche arrière avec sa berline grise et s’est écar­­tée de la route. La scène se dérou­­lait au début de l’an­­née, par un tiède dimanche après-midi, et Caristo, qui était poli­­cière avant de deve­­nir détec­­tive privé, venait de faire le trajet qu’elle avait emprunté si souvent pendant vingt ans et qui la sépa­­rait d’Al­­buquerque. Nous nous trou­­vions devant un petit immeuble, le même genre de cube, simple et de style adobe, qui semble préva­­loir au Nouveau-Mexique et qui a servi de point de départ, vingt-cinq ans aupa­­ra­­vant, aux derniers moments de la vie de Kait Arquette.

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Pat Caristo
Crédits : Resource Center for Victims of Violent Death

Pendant l’été 1989, Kait enta­­mait les quelques mois étranges qui séparent le lycée de tout ce qui vient ensuite : elle venait d’ob­­te­­nir son bac au lycée High­­land. Elle avait emme­­nagé dans son premier appar­­te­­ment, un studio qu’elle parta­­geait avec son petit ami, et elle était passée de serveuse en rollers à vendeuse en librai­­rie, puis à mana­­ger d’une boutique d’im­­por­­ta­­tion. Un dimanche soir, le 16 juillet, elle est allée dîner chez une amie dans un appar­­te­­ment de l’im­­meuble (poulet et petits pois) et regar­­der un film (Valley Girl). Quand Kait s’est en allée, elle est montée dans sa Ford Tempo rouge de 1984, s’est enga­­gée sur la route et conduit le long d’un pâté de maisons vers le sud en direc­­tion de Lomas Boule­­vard, une artère qui traverse le quar­­tier commerçant d’Al­­buquerque et rejoint la mythique Route 66, juste à l’est du Rio Grande. Alors que Caristo et moi roulions vers le sud sur la 19e rue, elle m’a décrit le chemin emprunté par Kait. « Elle a tourné à gauche sur Lomas, a-t-elle dit. Il est 23 h, un dimanche soir, il n’y a proba­­ble­­ment pas beau­­coup d’af­­fluence. Il a plu. Tout ressem­­blait à ce qu’on voit aujourd’­­hui. » Nous avons conti­­nué vers l’est, en passant devant des immeubles commer­­ciaux de banlieue, semblables à des boîtes alignées, et nous sommes arri­­vés, quelques minutes plus tard, dans le centre-ville sinis­­tre­­ment calme d’Al­­buquerque, avec ses banques couleur d’ar­­gile et ses parkings vides, son tribu­­nal fédé­­ral et son dépar­­te­­ment de police qui ressemblent à des forte­­resses. À l’est, les montagnes Sandia se dres­­saient comme un orage de pous­­sière. Nous avons traversé un passage à niveau et Caristo a freiné. Elle m’a expliqué que d’après le dépar­­te­­ment de police d’Al­­buquerque, c’était là que c’était arrivé. Deux balles ont traversé la vitre côté conduc­­teur, faisant explo­­ser la fenêtre et touchant Kait à la tempe et à la joue. Caristo a redé­­marré la voiture et, lorsqu’elle a appuyé sur l’ac­­cé­­lé­­ra­­teur, nous nous sommes diri­­gés sur la gauche et avons traversé trois files de voitures. « Elle a pris deux balles dans la tête, a conti­­nué Caristo. La voiture avance, hors de contrôle. » Quelques autres auto­­mo­­bi­­listes étaient présents sur la route et Caristo voulait recréer la scène. Elle a donc conti­­nué à déri­­ver en travers du boule­­vard Lomas, dans le sens inverse du trafic, comme l’avait fait Kait, vers le parking d’un vendeur de voitures d’oc­­ca­­sion. Un conduc­­teur a dû ralen­­tir soudai­­ne­­ment, nous jetant des regards assas­­sins. À un peu plus de 200 mètres de l’en­­droit où les coups de feu avaient été tirés, Caristo s’est garée en diago­­nale devant une cabine télé­­pho­­nique en bois. « Voilà où a fini la voiture », a-t-elle repris. Elle a pointé du doigt une petite marque. « Vous voyez cette trace ? C’est celle de Kait. » Après les coups de feu, Kait a été trans­­por­­tée d’ur­­gence au service trau­­ma­­to­­lo­­gique de l’hô­­pi­­tal de l’Uni­­ver­­sité du Nouveau-Mexique. Elle était dans le coma et portait tant de bandages qu’elle était mécon­­nais­­sable. Lois Arquette est célèbre à Albuquerque, et elle a été le profes­­seur de nombreux jour­­na­­listes. Beau­­coup de médias se sont ainsi inté­­res­­sés au crime, ce qui s’avè­­rait inha­­bi­­tuel. Quand les respon­­sables de l’hô­­pi­­tal ont suggéré aux Arquette de tenir une confé­­rence de presse, ils sont appa­­rus blêmes, assis devant une table vide. Lois a partagé le peu d’in­­for­­ma­­tion dont elle dispo­­sait. « D’après ce qu’on nous a dit, on pense qu’une voiture se tenait à la hauteur de la sienne », a-t-elle déclaré. L’as­­saillant a fait feu, et Kait a été touchée.

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La Ford Tempo de Kait Arquette
Photo­­gra­­phie repro­­duite avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion de Lois Duncan

Plus tard ce jour-là, le 17 juillet, Kait était décla­­rée en état mort céré­­brale. Ses proches et ses parents sont entrés dans sa chambre d’hô­­pi­­tal pour lui faire leurs adieux. « Quand j’ai posé ma main sur sa poitrine et que je l’ai sentie se gonfler et se dégon­­fler au rythme du respi­­ra­­teur arti­­fi­­ciel, il était diffi­­cile de croire qu’elle était en vie », écrira plus tard Lois. « “Dors mon bébé, dors”, ai-je murmuré. “Rejoins notre Seigneur.” » Le meurtre de Kait­­lyn était une tragé­­die pour la ville, et la police a promis de faire tout son possible. « Peu importe les moyens que cela va néces­­si­­ter – humains ou finan­­ciers – nous allons résoudre cette enquête, point final », a dit le chef de la police, Sam Baca, aux jour­­na­­listes pendant une confé­­rence de presse. Sa promesse avait été ponc­­tuée par le bruit des six motos qui enca­­draient le cortège funèbre à l’en­­ter­­re­­ment de Kait. Dans les jours qui ont suivi le meurtre, aucune arme du crime n’a été retrou­­vée, aucun suspect n’a été iden­­ti­­fié. Pour­­tant, le jeune inspec­­teur de la crimi­­nelle qui enquê­­tait sur l’af­­faire, Steve Galle­­gos, a écarté d’em­­blée plusieurs indices promet­­teurs. De retour à l’im­­meuble adobe, l’amie de Kait lui a confié que la nuit du meurtre, elle était furieuse contre son petit copain. Ce n’était pas inha­­bi­­tuel : les disputes étaient deve­­nues une telle routine que juste avant de mourir, Kait avait peut-être envi­­sagé de le quit­­ter. Cepen­­dant, cela n’avait pas l’air d’une querelle d’amou­­reux qui aurait tourné au drame. Le petit ami de Kait était un Viet­­na­­mien beau et svelte prénommé de Dung Nguyen. Pour le peu qu’en savent les Arquette, le voyage d’im­­mi­­gra­­tion du jeune homme vers les États-Unis avait été périlleux : il faisait partie de ceux qu’on appelle les « boat people », ayant fui le Viet­­nam par la mer après l’éva­­cua­­tion des Améri­­cains. Lui et Kait s’étaient rencon­­trés dans un café un an et demi plus tôt, et même s’il avait près de dix ans de plus qu’elle, la diffé­­rence d’âge ne se voyait pas et Lois et Don l’ont accueilli chez eux avec enthou­­siasme. Ils ont même passé des vacances ensemble. Il appel­­lait Lois « maman ». Elle l’avait emmené chez le dentiste pour se faire soigner un abcès à la dent et s’était occu­­pée de lui par la suite. « Il avait l’air de rendre Kait heureuse », a dit Lois. Quand Galle­­gos a arrêté Nguyen pour l’in­­ter­­ro­­ger, il a dit à l’ins­­pec­­teur que le soir où Kait a été tuée, il était dans un bar avec deux amis qui l’ont ensuite recon­­duit en voiture chez Kait. « Je l’ai atten­­due encore et encore, mais elle n’est jamais rentrée », a-t-il dit. L’in­­ter­­ro­­ga­­toire s’est déroulé quelques heures après le meurtre. Galle­­gos a donc fait passer à Nguyen un test pour cher­­cher d’éven­­tuelles traces de poudre sur ses mains. Quand il a fouillé l’ap­­par­­te­­ment, il n’a relevé qu’un objet digne d’in­­té­­rêt : un petit morceau de papier jaune avec une note qui, d’après Nguyen, lui avait été adres­­sée par Kait plus tôt ce jour là. « Chéri, où es-tu ? disait le message. Je sais que tu m’en veux encore. Je suis déso­­lée, d’ac­­cord ! Tu m’as manqué aujourd’­­hui. Je suis allée chez ma mère pour lui rendre les livres. À tout à l’heure. Je t’aime. »

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Impacts de balles
Photo­­gra­­phie repro­­duite avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion de Lois Duncan

Les résul­­tats du test se sont avérés néga­­tifs, et Galle­­gos n’a trouvé aucune autre preuve impliquant Nguyen. Cette conclu­­sion était étayée par le frère de Kait, Brett, qui aimait beau­­coup le petit ami de sa sœur et l’avait confirmé à Galle­­gos en se rendant au poste de police. Cinq jours après le meurtre de Kait, Nguyen avait trouvé refuge chez des amis, dans une chambre du dortoir de la base mili­­taire. Quand ses amis sont reve­­nus du restau­­rant, ils l’ont retrouvé gémis­­sant sur une couchette. Il y avait du sang sur les draps et un couteau de 10 cm gisait sur le lit. Nguyen s’était poignardé l’es­­to­­mac. Nguyen s’est remis, et quand Galle­­gos l’a inter­­­rogé un matin de la semaine suivante, il a expliqué qu’il était si boule­­versé par l’as­­sas­­si­­nat de Kait qu’il avait tenté de se suici­­der. « S’il ne s’était pas disputé avec elle, elle ne se serait pas trou­­vée seule dans ce quar­­tier », écri­­rait Galle­­gos plus tard. Pour­­tant, Nguyen semblait mener une double vie : il y avait l’homme que Lois adorait et dont elle s’était occu­­pée, et celui dont lui parlait le proprié­­taire de Kait, qui lui a appris que Kait avait telle­­ment peur de lui et de ses amis qu’elle avait demandé à faire chan­­ger les serrures. Par les amis de Kait, Lois a appris que Nguyen était impliqué dans une affaire de fraude à l’as­­su­­rance en Cali­­for­­nie du sud. La combine est célèbre aujourd’­­hui – un acci­dent de voiture est provoqué et les victimes demandent ensuite un dédom­­ma­­ge­­ment –, mais en 1989, les compa­­gnies d’as­­su­­rance et les orga­­nismes char­­gés de faire appliquer les lois n’y étaient pas prépa­­rés. Au sein des milieux troubles de la commu­­nauté viet­­na­­mienne du comté d’Orange, la combine est deve­­nue une tech­­nique méti­­cu­­leu­­se­­ment orga­­ni­­sée, une entre­­prise crimi­­nelle multi­­mil­­lion­­naire qui impliquait des dizaines de personnes sans scru­­pules, des avocats, des méde­­cins, et en bout de chaîne des immi­­grants malchan­­ceux récem­­ment arri­­vés sur le terri­­toire, qui pouvaient espé­­rer gagner quelques centaines de dollars par acci­dent. Les hommes à la tête de ces réseaux crimi­­nels étaient sans pitié, comme le dit Leslie Kim, éditrice du rapport John Cooke sur la fraude. « C’était le règne de la terreur. C’est comme cela que fonc­­tionnent la plupart de ces groupes », explique-t-elle. Robin, la sœur de Kait, s’est deman­­dée si son coup de couteau et le meurtre étaient liés d’une manière ou d’une autre. « Je ne pense pas que les gens qui veulent se suici­­der ont l’idée de se poignar­­der l’es­­to­­mac », dit Robin. L’as­­sas­­si­­nat de sa sœur lui semble trop bien exécuté pour être un simple hasard. Robin a toujours été scep­­tique quant aux médiums, mais quand un ami lui a recom­­mandé d’al­­ler trou­­ver Betty Muench, elle a accepté. Elle ne s’at­­ten­­dait pas à ce qu’elle a décou­­vert : une femme d’âge moyen, aux cheveux courts, qui consul­­tait dans un bureau moderne annexé à sa maison. « Betty était extra­­or­­di­­nai­­re­­ment ordi­­naire, dit Robin. Elle n’était même pas sympa­­thique. » Muench disait commu­­niquer avec les morts par le biais d’un flot de conscience qu’elle appe­­lait « écri­­ture auto­­ma­­tique ». Son moyen de commu­­ni­­ca­­tion favori était une machine à écrire élec­­trique, et pour ce cas précis, elle accep­­tait de travailler pro bono. Robin avait le droit de poser trois ques­­tions, et après chacune d’entre elles, Muench donnait une réponse. Quand Robin a demandé si Nguyen ou ses amis avaient quelque chose à voir avec le meurtre de Kait, Muench a écrit : « La situa­­tion dans laquelle se trouve à présent Dung est née d’un malen­­tendu et d’une confu­­sion. Ce n’est pas lui qui a fait ça, mais appa­­rem­­ment il sait qui l’a fait. » Lois, cepen­­dant, ne se contente pas d’être scep­­tique envers les médiums, elle pense que ce sont des escrocs. Mais après que Robin lui a montré la retrans­­crip­­tion, sa raison a cédé du terrain. « Rien à perdre » est l’ex­­pres­­sion qu’elle emploie pour décrire ce qui s’est passé ensuite.

Contre-enquête

Lois, Don et Robin se sont rendus à l’hô­­pi­­tal où ils étaient déjà allés quelques jours aupa­­ra­­vant, et ont cher­­ché la chambre dans laquelle se trou­­vait Nguyen. Il avait l’air sonné, peut-être à cause des anti­­dou­­leurs, mais suffi­­sam­­ment alerte pour dire à Lois qu’il voulait la voir elle, et personne d’autre. Il a passé son bras autour de son cou et l’a remer­­ciée d’être venue. « Il a dit : “Je ne l’ai pas tuée”, se souvient-elle. J’ai alors répondu : “Je sais que tu ne l’as pas fait.” » Lois lui a dit qu’il devait savoir qui est le coupable, et qu’il devait se deman­­der s’il aimait suffi­­sam­­ment Kait pour parler. Il est resté silen­­cieux quelques instants, puis il a répondu : « Je sais. Je suis en train de prendre une déci­­sion. » La première chose que Lois a faite a été d’ap­­pe­­ler l’ins­­pec­­teur Steve Galle­­gos. Après sa conva­­les­­cence, Galle­­gos a demandé à Nguyen de venir au poste de police pour être inter­­­rogé à nouveau. Il a demandé à Lois de venir aussi. « J’ai demandé à Galle­­gos : “Que voulez-vous que je fasse ?” se souvient Lois. Et il a répondu : “La même chose que vous avez faite à l’hô­­pi­­tal.” » Alors qu’ils étaient assis, seuls, dans la salle d’in­­ter­­ro­­ga­­toire, elle a montré à Nguyen le renne en peluche qu’il avait offert à Kait pour Noël. Elle lui a rappelé combien Kait aimait le jouet, et quel joli cadeau c’était. Elle lui a répété ce qu’elle lui avait dit quelques jours plus tôt – qu’il savait quelque chose et qu’il fallait qu’il parle. Cette fois-ci, il n’a rien dit. D’après Lois, c’est à peu près à ce moment-là que l’enquête a vacillé. Elle n’est pas sûre de ce qui s’est passé, mais l’in­­té­­rêt de Galle­­gos pour les indices trou­­blants qui conti­­nuaient d’ap­­pa­­raître a semblé s’éva­­nouir. Il y avait, par exemple, l’amie de Kait qui disait avoir reçu un appel effrayant de Nguyen la nuit du meurtre. « Il hurlait dans le télé­­phone : “Kait est morte” », a-t-elle dit à Caristo, le détec­­tive privé, lors d’un entre­­tien enre­­gis­­tré. La femme, qui a préféré rester anonyme, était plus proche de Kait que Nguyen, et elle savait que Kait n’avait pas appré­­cié l’his­­toire de la fraude à l’as­­su­­rance. Le couple avait fait le trajet en voiture jusqu’au comté d’Orange pour un acci­dent mis en scène. Son amie pensait qu’il pouvait y avoir un lien entre ces événe­­ments et le meurtre de Kait, elle a donc appelé la police, qui l’a diri­­gée vers Galle­­gos. « Il m’a tout simple­­ment envoyée bala­­der », raconte-t-elle. Ce n’est que plus tard qu’elle a décou­­vert le détail le plus frap­­pant : la police n’avait pas informé Nguyen de la mort de Kait avant 3 h du matin – plusieurs heures après qu’elle a reçu ce message paniqué de lui. Il y avait aussi les appels télé­­pho­­niques. Alors que Lois rangeait les affaires de sa fille, clôtu­­rait ses comptes et payait ses factures, elle a remarqué trois appels passés depuis l’ap­­par­­te­­ment de Kait. Tous ont été passés dans le comté d’Orange, le 17 juillet, au moment précis où Kait était en train de mourir au service trau­­ma­­to­­lo­­gique. Nguyen était à l’hô­­pi­­tal au moment des appels, donc cela ne peut pas être lui. Lois a fourni les factures détaillées à Galle­­gos. « Je l’ap­­pe­­lais en lui deman­­dant s’il avait trouvé quelque chose. Il répon­­dait : “Non, ce sont des numé­­ros non réper­­to­­riés. La police ne peut rien y faire.” »

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Nguyen et Kate
Une affiche placar­­dée dans la ville
pour tenter de retrou­­ver les meur­­triers

Dans la période qui a suivi le meurtre, la note récu­­pé­­rée dans l’ap­­par­­te­­ment de Kait et qu’elle est censée avoir écrite à l’in­­ten­­tion de Nguyen s’est révé­­lée être un indice impor­­tant : elle prouve en effet que Kait et Nguyen avaient résolu leur dispute. Pour­­tant, quand la famille Arquette a fina­­le­­ment eu accès à l’ori­­gi­­nal, ils ont été éton­­nés. Non seule­­ment les cursives étaient très diffé­­rentes de l’écri­­ture soignée de Kait – des modèles de son écri­­ture ont été four­­nis à la police – mais, encore plus choquant, il y avait des fautes d’or­­tho­­graphe et de gram­­maire que Kait n’au­­rait jamais commises. Quand le texte du message appa­­raît dans la rapport de Galle­­gos, il a été corrigé : « Je suis partie chez mam pour retourné les livres » est devenu « Je suis allée chez maman pour lui rendre ses livres ». Fina­­le­­ment, Nguyen a fait plusieurs confes­­sions stupé­­fiantes au sujet des fraudes à l’as­­su­­rance. Lors de ses premières rencontres avec la police, il avait dit tout igno­­rer de l’af­­faire. En fait, il savait, et il a admis plus tard avoir parti­­cipé à deux mises en scènes d’ac­­ci­­dents, plani­­fiées et payées par un assis­­tant juri­­dique du comté d’Orange. Il avait menti parce qu’un ami complice lui avait dit de le faire. L’ami s’est révélé être celui qui avait passé les trois mysté­­rieux appels depuis l’ap­­par­­te­­ment de Kait. Ils étaient tous desti­­nés à l’as­­sis­­tant juri­­dique qui avait orga­­nisé les acci­­dents. Ces confes­­sions ont eu lieu durant un inter­­­ro­­ga­­toire au poste de police d’Al­­buquerque. Pour des raisons obscures, les auto­­ri­­tés ne s’en sont pas inquié­­tées. Un adjoint a décrit plus tard les « décla­­ra­­tions concer­­nant les acti­­vi­­tés d’un gang viet­­na­­mien » comme étant proba­­ble­­ment « de la fumée sans feu ». Galle­­gos, qui avait mené l’in­­ter­­ro­­ga­­toire de Nguyen, s’est montré sympa­­thique. À un moment, il lui demande pourquoi il pense que Lois est persua­­dée que « les Viet­­na­­miens » sont impliqués dans le meurtre de Kait. « — Elle pense qu’on l’a fait, répond Nguyen. — À ta connais­­sance, il n’y a rien qui suggère que quelqu’un en Cali­­for­­nie est respon­­sable de la mort de Kait ? — Non. — Tu en es sûr ? — Oui. » Après l’in­­ter­­ro­­ga­­toire, Nguyen a quitté le poste, et fina­­le­­ment la ville. Lois est restée sans voix. La police était-elle incom­­pé­­tente ? Savaient-ils quelque chose qu’ils refu­­saient de divul­­guer ? « Nous avions de sérieux doutes concer­­nant la commu­­ni­­ca­­tion au sein de la police et ce qu’ils faisaient réel­­le­­ment », m’a dit Lois. Dans ce tour­­billon de déses­­poir, de confu­­sion, de deuil et de frus­­tra­­tion gran­­dis­­sante, elle a commencé à cher­­cher des réponses ailleurs.

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Robin pres­­sait sa mère d’ac­­cep­­ter de rencon­­trer la médium Betty Muench, et elle a accepté à contrecœur. Lois a trouvé que Muench était digne de confiance. Elle ne faisait pas de publi­­cité et refu­­sait d’être payée. Elle a aussi conseillé à Lois d’être prudente avec les infor­­ma­­tions qu’elle tire­­rait de leurs entre­­tiens, en parti­­cu­­lier avec la police. (Lois se souvient d’elle la mettant en garde : « Ils vont vous prendre pour une fêlée. ») Le fait que Muench ressemble à quelqu’un que Lois connais­­sait bien aidait aussi : un détec­­tive médium qu’elle avait créé dans un de ses livres, publié plusieurs années aupa­­ra­­vant. « J’avais le senti­­ment incroyable d’avoir écrit l’his­­toire de mon propre futur », a écrit Lois plus tard. Lois s’est deman­­dée s’il exis­­tait d’autres médiums honnêtes. Elle a commencé à cher­­cher autour d’elle et a réalisé qu’ils n’ac­­cep­­taient de travailler qu’a­­vec les forces de l’ordre. Pour pouvoir y avoir accès, Lois s’est assu­­rée une commande sur le sujet pour Woman’s Day, et mention­­nait sa fille à la fin de chaque inter­­­view. « Ils disaient : “Je suis désolé, est-ce que je peux faire quelque chose ?” » Pour entrer en contact avec Kait, ils deman­­daient des effets person­­nels. Lois a donc commencé à envoyer un peu partout dans le pays des restes de la vie de sa fille : une paire de boucles d’oreilles en coquillage et plaqué-or, un sac à main, un porte­­feuille… Ils répon­­daient en envoyant des indices poten­­tiels sur le meurtre et de suppo­­sés messages de Kait qui sont parve­­nus à convaincre Lois que tous les médiums n’étaient pas des char­­la­­tans.

« Je savais qu’il était inutile de tenter quoi que ce soit pour la dissua­­der. » — Don, le mari de Lois

Parfois, les indices pous­­saient Lois à pour­­suivre son enquête à ses propres risques. Quand on lui a indiqué qu’un « château désert » pour­­rait avoir joué un rôle dans le meurtre, par exemple, elle a attrapé un appa­­reil photo, est montée dans sa voiture et a conduit plus de 20 kilo­­mètres le long des contre­­forts des montagnes Sandia. Après s’être garée sur une piste pous­­sié­­reuse et avoir péni­­ble­­ment gravi un chemin caillou­­teux, elle a atteint son but : derrière un portail fermé, avec vue sur la ville qui s’éten­­dait au loin, se dres­­sait la demeure gran­­diose qu’elle cher­­chait. Soudai­­ne­­ment proje­­tée dans la peau de l’un des adoles­­cents auda­­cieux – ou témé­­raires – de l’un de ses romans, Lois a esca­­ladé la grille et traversé la cour. « Comme personne n’est apparu pour m’ar­­rê­­ter, j’ai conti­­nué jusque sous le porche voûté et monté les marches jusqu’à la porte en bronze du bâti­­ment prin­­ci­­pal », a-t-elle écrit plus tard. Elle a fait un petit tour, pris quelques photos et est restée atten­­tive au moindre détail. « J’ai regardé par la fenêtre et vu que la maison était meublée. Mais j’ai eu le senti­­ment que le lieu était aban­­donné. Les tran­­sats avaient été renver­­sés par le vent, la piscine était sale et des boules d’herbes sauvages s’étaient accu­­mu­­lées en tas le long des statues de marbre. » Fina­­le­­ment, Lois s’en est allée sans avoir été repé­­rée et sans avoir rien trouvé qui ait un lien avec le meurtre de Kait. Le mari de Lois, Don, s’inquiè­­tait de voir sa femme s’achar­­ner à ce point. Ils ont fini par rece­­voir des appels anonymes et des menaces. « En même temps, me raconte-t-il, je savais à quel point cela comp­­tait pour elle, et qu’elle ne pouvait pas s’ar­­rê­­ter. Je savais qu’il était inutile de tenter quoi que ce soit pour la dissua­­der de conti­­nuer. » Toutes les entre­­prises de Lois liées à des médiums n’étaient pas aussi dange­­reuses. Une de ceux avec qui elle travaillait, une femme nommée Noreen Renier, colla­­bo­­rait avec la police en temps que portrai­­tiste. Lois lui a envoyé les lunettes de soleil de Kait, un de ses rouges à lèvres et plusieurs autres objets, et Renier lui a renvoyé le portrait d’un possible suspect. L’homme sur le dessin ressemble à l’iden­­tique à un autre person­­nage créé par Lois, un tueur à gage du nom de Mike Vamp, dans un livre inti­­tulé Don’t Look Behind You. Dans le roman, Vamp conduit une Camaro dans laquelle il capture un person­­nage de femme pour lequel Lois s’était inspi­­rée de Kait. Le livre n’avait pas encore été publié au moment du meurtre.

Drive-by shoo­­ting

Dans le même temps, la police d’Al­­buquerque condui­­sait sa propre enquête, et deux hommes ont été accu­­sés du meurtre de Kait. Quand le meur­­trier avait tiré le coup qui l’avait tuée, il était, d’après la police, assis sur le siège passa­­ger d’une Camaro. Son nom était Miguel Garcia, mais tout le monde l’ap­­pe­­lait Mike. Lors d’un inter­­­ro­­ga­­toire avec la police, l’un de ses amis a livré son surnom : Vamp. L’autre accusé était Juve­­nal « Juve » Esco­­bedo. Ils avaient grandi ensemble à Marti­­nez­­town, un ramas­­sis de pauvres maisons pous­­sié­­reuses et de parkings, coincé entre le centre-ville et la dépar­­te­­men­­tale 25. À l’été 1989, Garcia et Esco­­bedo avaient respec­­ti­­ve­­ment 18 et 25 ans, et d’après les dires de l’ins­­pec­­teur Galle­­gos, ils avaient tué Kait de la manière la plus effroyable : dans un élan de violence psycho­­pathe et gratuite. Ils étaient sortis faire un tour dans la Camaro d’Es­­co­­bedo – Juve condui­­sait – quand ils ont repéré une blonde dans une petite Ford rouge. Comme rapporté dans une décla­­ra­­tion faite sur l’hon­­neur : « Juve a défié Michael Garcia de tirer sur la conduc­­trice. Michael Garcia a ensuite pointé son revol­­ver vers la jeune femme blonde à travers la fenêtre passa­­ger, qui était ouverte, et a tiré à plusieurs reprises. » Un terme qui deve­­nait à l’époque de plus en plus récur­rent est alors utilisé : drive-by shoo­­ting.

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Juve et Mike
Deux suspects en déten­­tion
Crédits : KOAT-TV

Quand Esco­­bedo et Garcia ont paru au tribu­­nal – et sur les écrans de télé­­vi­­sion d’Al­­buquerque –, ils ressem­­blaient à des gamins maigri­­chons qui entraient pour la première fois dans une salle de muscu­­la­­tion. Ils portaient tous deux une combi­­nai­­son à manches courtes bleu pâle. Esco­­bedo arbo­­rait une mous­­tache clair­­se­­mée et une tignasse bouclée ; le visage de Garcia était enca­­dré par des cheveux noirs plaqués en arrière. Lois a dit à un jour­­na­­liste de télé­­vi­­sion qu’elle avait de l’es­­poir mais qu’elle était choquée par l’ar­­res­­ta­­tion. « Je ne pouvais pas croire ce que j’en­­ten­­dais », a-t-elle décla­­rée. Pour­­tant, le dossier a rencon­­tré des problèmes dès le départ. L’ami qui avait divul­­gué le surnom de Garcia a aussi affirmé qu’il se trou­­vait sur le siège arrière de la voiture la nuit du meurtre et a parlé à la police du revol­­ver utilisé pour tuer Kait ; il disait avoir vu Garcia l’at­­tra­­per sous le mate­­las à ressort chez ses parents. Pour­­tant, il s’avère que cet ami ne pouvait pas se trou­­ver sur le siège arrière puisqu’au même moment, il était incar­­céré. Quand la police a retrouvé l’arme, il manquait la bague et le ressort. Le pisto­­let était inuti­­li­­sable et l’était visi­­ble­­ment depuis plusieurs mois. « Le type qui n’était pas là a dési­­gné cela comme étant l’arme du crime », se souvient Galla­­gher, qui a révélé le scan­­dale dans le Albuquerque Jour­­nal. Moins de deux semaines plus tard, les charges étaient aban­­don­­nées. La police a alors adopté une approche diffé­­rente. Les inspec­­teurs se concen­­traient plutôt sur les voisins qui affir­­maient avoir entendu Garcia parler du crime, et sur un autre homme qui avait dit aux poli­­ciers et aux gardes de la prison qu’il avait lui aussi assisté au crime depuis le siège arrière de la Camaro. Lorsqu’un grand jury a été réuni, il s’est rétracté et a dit que sa confes­­sion avait été faite sous la contrainte. Il a dit n’avoir fait cette décla­­ra­­tion que parce que les poli­­ciers qui l’in­­ter­­ro­­geaient avaient éteint le magné­­to­­phone avant de le mena­­cer. « Si vous ne coopé­­rez pas, je vous envoie en prison et vous fais condam­­ner à mort »lui aurait dit le poli­­cier. Le grand jury n’y a pas cru, et un mois après que les charges avaient été aban­­don­­nées, Esco­­bedo et Garcia ont été incul­­pés pour meurtre au premier degré. Garcia est resté en prison, mais Esco­­bedo, qui avait été relâ­­ché, n’a pas été retrouvé. Plus d’une année est passée sans qu’on puisse lui mettre la main dessus. Un jour, Lois a entendu dire qu’il était à Albuquerque, et le suivant, qu’il s’était envolé pour le Mexique. Pendant tout ce temps, la police le recher­­chait acti­­ve­­ment. « On ne savait pas qui croire », se souvient Lois.

~

Fina­­le­­ment, un mardi de prin­­temps en 1991, presque deux ans après le meurtre de Kait, la famille Arquette a été convoquée par le procu­­reur géné­­ral, Robert Schwartz, un homme sec avec une grande mous­­tache digne d’un dessin animé et une masse de cheveux poivre et sel. Schwartz leur a appris que les charges avaient été aban­­don­­nées. Il pensait toujours que Kait avait été victime d’un drive-by shoo­­ting aléa­­toire, et que Garcia et Esco­­bedo étaient les coupables. Mais certains témoins commençaient à tergi­­ver­­ser et Schwartz pensait qu’ils avaient été inti­­mi­­dés. « Ils sont deve­­nus inuti­­li­­sables, a-t-il dit. L’autre problème, c’est que les avocats de la défense se sont penchés sur les contacts de ce Viet­­na­­mien. Ils ont un mobile bien plus solide que notre piste. » Mais, a-t-il ajouté, « les pistes s’ar­­rêtent là ». Rien de tout cela n’avait de sens. Si le mobile des « contacts viet­­na­­miens » était plus solide, se deman­­dait Lois, pourquoi semblait-il que Galle­­gos ne se soit pas donné la peine d’enquê­­ter dans cette direc­­tion ? Elle n’était pas du genre à accep­­ter les indices four­­nis par un médium sans les corro­­bo­­rer par des preuves concrètes, mais elle se posait toujours des ques­­tions concer­­nant Garcia et Esco­­bedo. Où donc était passé Juve, et pourquoi ne le retrou­­vait-on pas ? Avaient-ils un rapport avec le meurtre de Kait ou bien ces histoires de menaces poli­­cières étaient-elles vraies ?

Quand un jour­­na­­liste local a demandé au direc­­teur de l’enquête ce qu’il pensait du livre, ce dernier a fait feu : « Je ne lis pas de fiction. »

Ce n’est pas comme si la ville ou la police d’Al­­buquerque jouis­­sait une répu­­ta­­tion inébran­­lable. Galla­­gher se souvient de comment, dans les années 1980, les rensei­­gne­­ments de la police de la ville ont commencé à traquer des avocats qui avaient pour­­suivi le dépar­­te­­ment de police en justice et les jour­­na­­listes qui avaient couvert l’af­­faire. Quand l’Union améri­­caine des liber­­tés civiles a lancé des pour­­suites pour deman­­der la divul­­ga­­tion de ces dossiers, la police y a mis le feu. Plus tard, un offi­­cier de police habillé en assas­­sin japo­­nais a été reconnu coupable de meurtre et de braquage de banque, et le maire, ainsi qu’un poli­­ti­­cien puis­­sant, se sont révé­­lés avoir reçu des pots-de-vin pendant la construc­­tion d’un palais de justice. « Je me réveillais tous les matins en me deman­­dant si la mairie avait été vendue », a dit Galla­­gher. Le récit des événe­­ments vécus par Lois, Who Killed My Daugh­­ter?, publié en 1992 sous le nom de Lois Duncan, relate le meurtre, les événe­­ments trou­­blants qui ont suivi et sa lutte pour y trou­­ver un sens. Elle y critique profon­­dé­­ment la façon dont les forces de l’ordre ont traité son cas et le dépar­­te­­ment de police y a répondu de la même façon. Quand un jour­­na­­liste local a demandé au direc­­teur de l’enquête ce qu’il pensait du livre, ce dernier a fait feu : « Je ne lis pas de fiction. » Dans l’ou­­ra­­gan média­­tique qui a suivi la sortie de Who Killed My Daugh­­ter?, Lois est appa­­rue aux côtés du procu­­reur géné­­ral, Robert Schwatz, dans l’émis­­sion Larry King Live, pour ce qui s’an­­nonçait comme le débat houleux entre un procu­­reur et une mère de victime outra­­gée. Alors que Lois se prépa­­rait dans sa chambre d’hô­­tel, elle était stres­­sée. Dans la salle d’au­­dience, Schwartz n’avait pas fait que se donner en spec­­tacle, il avait un public à ses côtés, comme pour un one-man show. Elle a alors déve­­loppé une stra­­té­­gie de débat centrée sur un point précis : « J’en savais plus sur l’af­­faire que lui, a-t-elle écrit plus tard. Je me suis promis de ne plus être présen­­tée comme une femme au foyer rendue folle par le deuil, qui aurait créé des monstres sortis de nulle part. » Fina­­le­­ment, à la dernière minute, son mari l’a appelé pour lui four­­nir un rensei­­gne­­ment obtenu d’un médium, qui venait tout cham­­bou­­ler : les meur­­triers de Kait allaient se retour­­ner l’un contre l’autre. Don l’a averti de ne pas s’alié­­ner la police. À contrecœur, Lois a promis d’évi­­ter à tout prix la confron­­ta­­tion. Les sept minutes qui ont suivi étaient étranges. Lois s’était prépa­­rée à la bagarre, et à la place, elle a fait ce qui s’ap­­pa­­ren­­tait plutôt à une décla­­ra­­tion réchauf­­fée. Après l’émis­­sion, se souvient Lois, Schwartz lui a demandé un auto­­graphe.

Chaî­­nons manquants

Deux ans plus tard, après que l’édi­­tion de poche de Who Killed My Daugh­­ter ? a paru, Pat Caristo, le détec­­tive privé, regar­­dait la télé­­vi­­sion quand elle a aperçu Lois dans l’émis­­sion Sally Jessy Raphael. Quand le numéro de télé­­phone de l’émis­­sion s’est affi­­ché, Caristo a décro­­ché son combiné. Caristo a passé la majeure partie de sa vie dans les forces de l’ordre, d’abord comme inspec­­teur de police à Phila­­del­­phie, puis comme détec­­tive au dépar­­te­­ment de police de l’Uni­­ver­­sité du Nouveau-Mexique, et fina­­le­­ment, au sein d’une commis­­sion sur le crime orga­­nisé mise en place par le gouver­­neur. Elle a fini par ouvrir son propre bureau d’enquête privée à Albuquerque et a été embau­­chée par un avocat qui se lançait dans un nouveau créneau d’af­­faires : les requêtes indi­­vi­­duelles suite à des drive-by shoo­­tings. La police d’Al­­buquerque a toujours utilisé ce terme pour décrire le meurtre de Kait, et l’avo­­cat a donc demandé à Caristo d’ap­­pro­­fon­­dir ce cas. Ceci l’a amené à exami­­ner tous les détails de la scène de crime. Et ce qu’elle a trouvé est inquié­­tant.

Paul Apodaca Crédits : KOAT-TV
Paul Apodaca
Crédits : KOAT-TV

L’en­­chaî­­ne­­ment d’évé­­ne­­ments qui a mené la police à la Ford rouge de Kait est bref, proba­­ble­­ment moins de deux minutes. Il débute à 23 h le soir où Kait a été tuée, avec un inspec­­teur en civil amenant des témoins au poste de police au sujet d’une autre affaire. Il a presque fini sa soirée lorsqu’il aperçoit la voiture de Kait. Son corps étant renversé, il ne la voit pas en passant en voiture à côté d’elle. Il pense plutôt qu’il y a eu un acci­dent, il pour­­suit donc sa route et contacte la centrale par radio pour voir si quelque chose a été signalé. Rien. Il fait donc demi-tour et fina­­le­­ment, découvre Kait. Des preuves cruciales ont déjà poten­­tiel­­le­­ment disparu de la scène de crime. Lors du premier passage en voiture de l’ins­­pec­­teur, il avait vu plusieurs voitures près de la cabine télé­­pho­­nique en bois. Après avoir contacté la centrale et fait demi-tour, il ne restait plus que la voiture de Kait. Un homme qui habi­­tait à proxi­­mité de la scène a appelé plus tard la police pour racon­­ter qu’a­­près avoir entendu ce qui ressem­­blait à des coups de feu, il a passé la tête par la fenêtre et vu une Cocci­­nelle Volks­­wa­­gen s’en­­fuir du site. Mais l’ins­­pec­­teur, lui, ne l’a pas vue. Il n’y a eu aucune course pour­­suite en voiture cette nuit-là dans le centre-ville d’Al­­buquerque. À la place, l’ins­­pec­­teur a trouvé un homme à côté de la voiture de Kait. « Il se trouve qu’il passait par là », expliquait l’ins­­pec­­teur dans une dépo­­si­­tion faite plus tard. L’homme en ques­­tion s’ap­­pe­­lait Paul Apodaca. À l’époque, il n’avait que la ving­­taine mais accu­­mu­­lait déjà un passif crimi­­nel inquié­­tant. Au cours des années 1980, il avait plusieurs fois été inculpé pour des attaques violentes contre des femmes, du braquage au passage à tabac d’une jeune fille armé d’une batte de base­­ball. Dans une affaire datant de 1990, il a tiré par la fenêtre de sa voiture avec un pisto­­let de calibre .22 sur un travesti qui marchait dans la rue, bles­­sant sa victime dans le dos. La voiture d’Apo­­daca était alors une Volks­­wa­­gen Cocci­­nelle. Quelques années après, un titre étrange et terri­­fiant est apparu dans The Jour­­nal : « Un homme viole sa demi-sœur pour aller en prison. » Le plus jeune frère d’Apo­­daca avait été inculpé pour meurtre, et Paul voulait le proté­­ger pendant qu’il était derrière les barreaux. Il a donc violé une parente de 14 ans et a été condamné à « 9 à 20 ans de prison ». Sur le lieu du meurtre de Kait, Apodaca a fourni ses coor­­don­­nées à la police. Puis il s’en est allé. Quand Caristo a décou­­vert cela, elle n’en est pas reve­­nue. La procé­­dure stan­­dard de la police aurait voulu qu’une recherche soit faite sur son nom. Les offi­­ciers auraient réalisé que quelques mois avant le meurtre de Kait, il avait été retrouvé sur Univer­­sity Boule­­vard avec une bouteille de Jim Beam presque vide, un pack de 12 Budwei­­ser et deux pisto­­lets 22 mm. Apocada et un de ses oncles s’étaient mis à tirer, sur quoi juste, ce n’est pas précisé dans le rapport de police. « Tout ce qu’il avait à faire, c’était d’en­­trer son nom dans les archives du dépar­­te­­ment de la police d’Al­­buquerque, explique Caristo. C’est l’étape numéro 1 de toute enquête. » Quand Caristo a vu Lois dans l’émis­­sion Sally Jessy Raphael, elle n’a pas entendu une seule fois prononcé le nom d’Apo­­daca. Elle a donc appelé la hotline. « Ils n’en savaient rien », conclue Caristo.

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Un jour d’oc­­tobre 1995, peu après que la famille Arquette a embau­­ché Caristo, elle avait retrouvé Apodaca au centre de déten­­tion de Berna­­lillo County, où il était empri­­sonné pour le viol. Lorsqu’ils se sont assis dans une salle de visite vide, Caristo a été surprise par l’homme qu’elle venait rencon­­trer : il était affable, propre sur lui et, au moins au début, candide. Il a parlé à Caristo de cette nuit de juillet 1989 : il se rendait chez un ami lorsqu’il a vu la voiture de Kait ; il s’est donc arrêté. L’ins­­pec­­teur est arrivé peu après, et les hommes se sont appro­­chés de la voiture. « Ensuite, je lui ai demandé : “Qui était avec vous ?” » raconte Caristo. Le compor­­te­­ment avenant d’Apo­­cada s’est brusque­­ment évanoui. Caristo se souvient de sa réponse : « Qui a dit que quelqu’un était avec moi ? » C’était bien sûr une ques­­tion cruciale. Une Volks­­wa­­gen avait été vue quit­­tant les lieux du crime juste après que les coups de feu ont retenti. Était-ce Apodaca ? Les couleurs ne corres­­pon­­daient pas : il a dit à Caristo que la sienne était orange, alors que le témoin parlait d’une voiture grise. Pour­­tant, pour Caristo, cette coïn­­ci­­dence valait une enquête. Car si c’était bien la sienne et qu’elle avait été aperçue s’éloi­­gnant des lieux, c’est que quelqu’un d’autre était au volant.

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Un petit calibre ?
Photo­­gra­­phie repro­­duite avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion de Lois Duncan

Alors que Caristo décons­­trui­­sait l’enquête sur la scène du crime, il est apparu rapi­­de­­ment qu’A­­po­­daca n’était qu’une pièce d’un puzzle qui gran­­dis­­sait à vue d’œil. Elle par exemple décou­­vert qu’au­­cune balle ou douille n’avait été retrou­­vée sur la scène de crime, et que seuls quelques frag­­ments ont été retrou­­vés dans le corps de Kait. Quelqu’un avait-il fait le ménage ou bien avait-on simple­­ment mal cher­­ché ? Le méde­­cin légiste qui a examiné Kait suggère que les deux balles qui l’ont tuée ont été tirées avec un petit calibre, mais lorsque Caristo a examiné les photos de la voiture de Kait, elle a remarqué un large impact de balle dans la portière du conduc­­teur, qui prove­­nait au mini­­mum d’un 38 mm. Fina­­le­­ment, quand elle a inter­­­rogé les deux premiers poli­­ciers arri­­vés sur les lieux – l’ins­­pec­­teur en civil et un offi­­cier –, ils ont four­­nis des récits sensi­­ble­­ment diffé­­rents des premiers instants : L’ins­­pec­­teur a dit que c’était l’of­­fi­­cier qui avait recueilli les rensei­­gne­­ments concer­­nant Apodaca. L’of­­fi­­cier, lui, a dit que c’était l’ins­­pec­­teur. Apodaca, lui, a dit qu’il n’y avait là personne en uniforme. « À partir de là, on ne sait pas ce qui s’est passé, soupire Caristo. Il n’y a pas un seul fait confirmé. » Caristo a résumé son analyse dans un docu­­ment de 75 pages et l’a livré au dépar­­te­­ment de police d’Al­­buquerque. Elle n’en a plus jamais entendu parler. Les ques­­tions qu’elle soule­­vait, cela dit, ouvraient des pistes entiè­­re­­ment inédites et inquié­­tantes, et engen­­draient des spécu­­la­­tions qui crédi­­taient la théo­­rie du complot. Y avait-il un lien entre Apodaca, les gangs viet­­na­­miens, Esco­­bedo et Garcia ? Avait-on fait capo­­ter la scène de crime par incom­­pé­­tence ou pour couvrir quelqu’un ? Kait avait-elle décou­­vert quelque chose d’en­­core plus sinistre que des fraudes à l’as­­su­­rance ? Dans les années qui ont suivi la publi­­ca­­tion de Who Killed My Daugh­­ter?, Lois est passée dans plusieurs émis­­sions qui abor­­daient le surna­­tu­­rel, pour faire part de ses expé­­riences psychiques. Elle a peur que cela ne nuise à sa crédi­­bi­­lité auprès des auto­­ri­­tés, mais comme ces émis­­sions sont très regar­­dées, elle espé­­rait que cela aide­­rait à résoudre le meurtre de Kait. « J’es­­père que vous ne direz pas que je suis accro aux médiums, m’a-t-elle dit. Je ne veux pas être célèbre pour cela. »

Une fin ?

Lois n’a jamais cessé de docu­­men­­ter le meurtre de Kait, et même si cela a pris beau­­coup plus de temps qu’elle ne l’avait pensé, elle a publié la suite de Who Killed My Daugh­­ter? l’an­­née dernière. « J’at­­ten­­dais d’avoir une fin », dit-elle. À mi-chemin entre des mémoires et un récit d’enquête poli­­cière réel, One to the Wolves, publié en e-book, devrait sortir en livre de poche. Elle est très exci­­tée. « C’est une chose de sortir un livre en tant que mère éplo­­rée, dit-elle. C’en est une autre de dire que tout le système est corrompu. » Elle m’a dit être plus sûre que jamais que le meurtre de Kait avait été plani­­fié, et que les erreurs appa­­rentes faites sur la scène de crime ne seraient, en fait, pas des erreurs. De son point de vue, elles ont été pensées. « Je ne vois pas comment quelqu’un de sain d’es­­prit pour­­rait penser que c’était un hasard », dit-elle. Les qui, quoi, où et pourquoi de cette conspi­­ra­­tion sont tenta­­cu­­laires et longue­­ment détaillés ; ils impliquent un garage qui était un ancien atelier clan­­des­­tin, de l’hé­­roïne décou­­verte dans le maga­­sin d’im­­port où Kait travaillait, et une liste chan­­geante de person­­nages et de mobiles. « Il y a de plus en plus de raisons pour qu’elle ait été tuée », comm­­mente Lois. Caristo, elle, est certaine que Kait était visée. « Vous condui­­sez, seule, et quelqu’un vous vise comme cela ? dit-elle. Ils ont tiré de près, bang, bang. » Mais pour le reste, elle n’est sûre de rien. Dans son récit, le scéna­­rio le plus simple est celui-ci : la police a fait beau­­coup d’er­­reurs, et en réali­­sant les possi­­bi­­li­­tés de pour­­suite civile, a tenté de « mini­­mi­­ser » ces erreurs, comme le dit Caristo. La version complexe implique quelqu’un d’ex­­té­­rieur au poste de police et qui aurait contrôlé l’af­­faire. Quand je lui demande quelle théo­­rie elle est tentée de croire, elle fait une longue pause et soupire. « Je ne sais pas. » Elle amorce une phrase, se rétracte. « J’ai­­me­­rais croire que c’est la première, mais je ne sais pas. » Galla­­gher pense que l’af­­faire a été déman­­te­­lée par l’in­­com­­pé­­tence et le manque de chance, entre autres : un inspec­­teur ayant presque fini son service n’a pas inter­­­rogé un homme qui aurait dû l’être. Un inspec­­teur de la crimi­­nelle peu expé­­ri­­menté n’a pas réussi à élimi­­ner des suspects poten­­tiels. « Résul­­tat, c’est un complet désordre, dit-il. Et malheu­­reu­­se­­ment, ce désordre est engen­­dré par la culture de la police. S’il avait été ques­­tion d’une conspi­­ra­­tion, elle aurait été révé­­lée depuis. Les conspi­­ra­­tions ne passent pas l’épreuve du temps. Surtout dans la police. »

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Lois et sa fille en 1971
Photo­­gra­­phie repro­­duite avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion de Lois Duncan

Du point de vue de la police d’Al­­buquerque, l’af­­faire ne s’est pas démo­­lie toute seule, la faute incom­­bant à Lois. « Quand elle sort des choses qui ne sont pas factuelles, ça n’aide pas », dit le Major Anthony Montano. Montano refuse de dire quels éléments ne sont pas factuels, ni comment exac­­te­­ment ils ont « compro­­mis » l’enquête de la police, comme il dit. Il refuse aussi de discu­­ter d’autres détails du cas, mais il ajoute qu’un étouf­­fe­­ment de l’af­­faire n’a jamais été démon­­tré. Quand je lui demande s’il y a eu une enquête à ce sujet, il me répond : « À ma connais­­sance, oui. Mais je ne peux le dire avec assu­­rance. » Après avoir quitté Albuquerque, Dung Nguyen s’est installé en Cali­­for­­nie du nord, où il vit appa­­rem­­ment dans une maison beige compor­­tant deux étages, dans un quar­­tier boisé de la banlieue de San José. Quand j’ai frappé à sa porte, en février, il n’était pas là, mais une jeune file qui préten­­dait être sa belle-fille a ouvert la porte. Elle m’a écouté patiem­­ment lui expliquer qui j’étais et pourquoi j’étais là. Je lui ai demandé si elle accep­­te­­rait de remettre une lettre qui explique la même chose à son beau-père. Elle a souri et accepté. Je n’ai jamais eu de ses nouvelles. En 2012, Paul Apodaca, qui a été relâ­­ché de prison après sa condam­­na­­tion pour viol, a été incar­­céré à nouveau pour avoir ouvert le front de sa petite amie et volé sa voiture. En mars, je lui ai écrit en lui deman­­dant s’il accep­­te­­rait de discu­­ter de l’af­­faire. Il n’a pas répondu. J’ai frappé à la porte d’une maison de briques d’un étage à Marti­­nez­­town, où des proches d’Es­­co­­bedo sont censés habi­­ter. Un homme avec une mous­­tache à la Fu Manchu m’a dit être le grand frère d’Es­­co­­bedo. Juve, m’a-t-il dit, a habité dans une arrière-salle pendant un temps, mais il ne savait pas comment le joindre. Je lui ai raconté l’his­­toire sur laquelle je travaillais et lui ai donné mon numéro au cas où il parvien­­drait à lui parler. Une demi-heure plus tard, mon télé­­phone a sonné. « C’est Juve Esco­­bedo », a dit la voix. À 16 h 30, Esco­­bedo et sa fille adoles­­cente, McKayla, était assis à la récep­­tion de mon hôtel de l’aé­­ro­­port. Esco­­bedo ne ressem­­blait presque plus au gamin juste-assez-vieux-pour-boire qu’on avait vu aux infor­­ma­­tions. Il était petit, avait du ventre et le front dégarni, il portait un jean usé et un t-shirt gris. C’était la première fois qu’il parlait de l’af­­faire avec un jour­­na­­liste et pendant qu’on discu­­tait, il s’ex­­pri­­mait douce­­ment et s’ap­­pliquait à garder ses yeux dans les miens. Parfois, il se penchait en avant pour insis­­ter sur un point. À deux reprises, il a fondu en larmes. McKayla, dont les yeux ne se déta­­chaient pas du télé­­phone qu’elle avait dans les mains, jetait régu­­liè­­re­­ment un œil à son père et affi­­chait un rictus.

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Esco­­bedo a été élevé dans un petit village pous­­sié­­reux du centre du Mexique ; il est arrivé à Albuquerque avec sa mère le 1er janvier 1979, alors qu’il était en CE2. Avant l’hi­­ver 1990, la vie était assez belle. C’est là qu’il a rencon­­tré ses premiers ennuis – conduite en état d’ivresse –, mais ce n’était rien par rapport à ce qui l’at­­ten­­dait. « J’étais un gamin heureux », se rappelle-t-il. Il connais­­sait Miguel Garcia et les deux autres gars depuis des années. L’un d’eux était un voisin dont il était amou­­reux de la sœur ; l’autre aidait à laver la Camaro, à défaut de pouvoir payer l’es­­sence pour les ballades. D’après le récit d’Es­­co­­bedo, il était chez sa sœur la première fois qu’il a entendu parler du meurtre de Kait. Ils regar­­daient les infor­­ma­­tions quand la nouvelle est appa­­rue sur l’écran. Cela a attiré son atten­­tion à cause du lieu – un de ses frères habi­­tait à proxi­­mité. « Je n’ai jamais songé qu’au final, c’est moi qui allait être accusé », dit-il. Quand Esco­­bedo a été arrêté, dans l’ap­­par­­te­­ment de sa sœur, six mois plus tard, il dit avoir répété la même chose en boucle à la police : « Vous arrê­­tez la mauvaise personne. » Après avoir été relâ­­ché, il a croisé deux amis qui avaient parlé à la police, et les deux lui ont dit la même chose : ils avaient été forcés. Esco­­bedo les a crus, mais il a mis un terme à leur amitié. Il a revu Garcia égale­­ment, mais ils n’ont jamais parlé du meurtre. « Il ne m’a jamais dit s’il l’avait fait ou pas », dit Esco­­bedo. Quand les charges ont été réta­­blies, Esco­­bedo dit qu’il n’a pas fui l’État ou le pays. « Je préfé­­rais prendre ma vie en main et la contrô­­ler », dit-il.

« D’une certaine façon, je me sens proche de Madame Lois. » — Juve­­nal « Juve » Esco­­bedo

Esco­­bedo a conti­­nué à travailler dans la construc­­tion et à se bâtir une famille, et quand son fils et sa fille seront assez âgés, il leur racon­­tera comment il a une fois été accusé de meurtre à tort. Il a démé­­nagé de Marti­­nez­­town, mais a conti­­nué à avoir des nouvelles des trois hommes avec qui il avait été arrêté : l’un est mort d’une over­­dose. Un autre est sans-abris. Garcia n’a pas fait telle­­ment mieux. Il a refusé de me parler pour cette enquête, mais Esco­­bedo dit qu’il a essayé de se suici­­der après que les charges ont été aban­­don­­nées, et que depuis il fait des allers-retours en prison. Esco­­bedo explique qu’il ne se passe pas une semaine sans qu’il ne pense à ce qu’il appelle « le gorille dans son dos » – l’ac­­cu­­sa­­tion de meurtre qui n’a jamais vrai­­ment disparu – ou à Lois, dont il a lu le premier livre au sujet de Kait et qu’il a vue une fois à la télé­­vi­­sion, parlant de l’af­­faire. Il n’a pas appré­­cié le fait qu’elle ait l’air de s’en remettre à des médiums, mais il dit qu’il comprend son déses­­poir. Depuis que son propre fils de 20 ans, Andrew, est mort dans un acci­dent de construc­­tion il y a deux ans, il pense beau­­coup à ce que ressentent les parents lorsqu’ils perdent un enfant. « D’une certaine façon, je me sens proche de Madame Lois, dit-il. Nous non plus n’avons pas pu dire au revoir à notre fils. » Pour­­tant, il saisit bien la diffé­­rence entre les deux cas. « Je sais qui est respon­­sable de la mort de mon fils, dit-il. Je sais comment cela s’est passé. Où et quand. Malheu­­reu­­se­­ment, elle ne sait pas. Elle va vivre le reste de sa vie avec ça. Ce n’est pas juste. » De retour à Sara­­sota, Lois n’est pas sûre de ce qu’elle doit faire d’Es­­co­­bedo. Elle concède que lui et les autres ont sûre­­ment été arrê­­tés pour clas­­ser l’af­­faire le plus vite possible. Mais elle croit toujours qu’ils sont peut-être impliqués, même de façon péri­­phé­­rique. Pour­­tant, elle et Esco­­bedo partagent le même point de vue maus­­sade quant à l’ave­­nir de l’af­­faire de Kait : peu importe ce qui lui est arrivé, cela pour­­rait bien demeu­­rer à jamais un mystère. « Le dépar­­te­­ment de police d’Al­­buquerque ne veut pas résoudre cette enquête, dit Lois. C’est ce que nous en sommes arri­­vés à croire, même si c’est la dernière chose que nous aurions pu imagi­­ner. »


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Who Killed Lois Duncan’s Daugh­­ter? », paru dans BuzzFeed. Couver­­ture : Scène de crime, par Seth Ander­­son.

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