par Tim Stelloh | 6 mai 2015

Un jour d’au­­tomne 2010 dans la banlieue de Chicago, un inspec­­teur du nom de Jason Moran s’est retrouvé à éplu­­cher les affaires non réso­­lues du comté de Cook, entas­­sées dans une réserve éclai­­rée au néon. Moran, 38 ans, a le teint pâle et l’ap­­pa­­rence bien lisse d’un banquier. Cela faisait déjà sept ans qu’il travaillait en tant qu’ins­­pec­­teur pour le bureau du shérif. Il s’était spécia­­lisé dans les personnes dispa­­rues et les affaires d’ho­­mi­­cides. S’il s’était retrouvé là, c’est parce que son supé­­rieur, le shérif Tom Dart, lui en avait donné l’ordre. Il voulait que Moran trouve et rouvre des affaires qui pour­­raient poten­­tiel­­le­­ment être réso­­lues. Alors que l’ins­­pec­­teur passait en revue les vingt-cinq armoires de dossiers couleur crème, une note grif­­fon­­née sur l’une d’elles a retenu son atten­­tion. On pouvait lire : « Gacy 1978 ». Moran vient du sud-est de Chicago, et comme tous ceux qui ont grandi dans cette ville à la fin du XXe siècle, il connais­­sait les grandes lignes de l’af­­faire John Wayne Gacy. Gacy était un homme d’af­­faires bien en chair et affable qui aimait se dégui­­ser en clown à ses heures perdues. Mais il y a trente-cinq ans, il a été inculpé pour le meurtre de trente-trois personnes. Il a été exécuté en 1994 pour ces crimes, bien que certaines théo­­ries donnent à penser qu’il aurait fait plus de victimes.

Gacy a assassiné au moins trentre-trois personnesCrédits : Police de l'Illinois
John Wayne Gacy
Crédits : Police de Des Plaines, Illi­­nois

Ces dernières étaient toutes de jeunes hommes blancs. Plusieurs d’entre eux étaient gays, d’autres travaillaient pour sa société de construc­­tion. Il a aspergé la plupart de ses victimes d’acide et de chaux et les a enter­­rées dans un vide sani­­taire rempli de boue et de gravier situé juste en dessous de son ranch de brique, à quelques kilo­­mètres de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal O’Hare. Gacy est devenu le « clown tueur », l’un des tueurs en série les plus effroyables d’Amé­­rique – un tueur brutal et terri­­ble­­ment proli­­fique.

Non-iden­­ti­­fiées

Cela étant, Moran ne savait pas pourquoi on avait consa­­cré cinq tiroirs entiers à l’af­­faire Gacy. Alors qu’il commençait à parcou­­rir les dossiers, il a trouvé des preuves sous scellé prove­­nant de la maison de Gacy : de l’herbe, un flacon de compri­­més et un pisto­­let de départ. Il a égale­­ment trouvé des dossiers dentaires, des scan­­ners, des rapports de mandats de perqui­­si­­tion et des lettres vieilles de trente ans desti­­nées aux familles des victimes présu­­mées. Puis Moran est tombé sur des docu­­ments préoc­­cu­­pants. Ils venaient du cabi­­net du légiste et donnaient des détails sur les restes humains retrou­­vés dans le vide sani­­taire de Gacy. « J’ai pu isoler huit victimes non-iden­­ti­­fiées », se souvient Moran. Il pensait qu’un détail avait dû lui échap­­per – peut-être son dossier était-il tout simple­­ment incom­­plet ? Ou peut-être qu’il avait mal lu. Comment se pouvait-il que personne ne connaisse l’iden­­tité d’un quart des victimes de Gacy, et ce trente ans après les faits ? Moran a réussi à retrou­­ver quelques-uns des anciens inspec­­teurs qui avaient travaillé sur l’af­­faire, mais ils n’en savaient pas davan­­tage. Il en a parlé à Dart, et en peu de temps, le shérif s’est vu orga­­ni­­ser une confé­­rence de presse extra­­or­­di­­naire devant une assem­­blée de camé­­ras de télé­­vi­­sion. « Si l’un de vos proches a été porté disparu entre 1970 et 1979 – peu importe quand –, contac­­tez nos agents. Parta­­gez votre histoire et si elle corres­­pond au profil, soumet­­tez-vous à un test ADN. Nous ne cher­­chons pas seule­­ment des personnes origi­­naires de Chicago, elles peuvent venir des quatre coins du pays. »

Chicago a été le théâtre les crimes de Gacy
Chicago a été le théâtre des crimes de Gacy

C’était une expé­­rience inédite. Les séries comme Cold Case et Cold Justice ont peut-être bana­­lisé cette procé­­dure, mais selon une enquête de qualité réali­­sée en 2011 par le Rand Center, peu de commis­­sa­­riats améri­­cains disposent de règles formelles quant à la gestion d’une réou­­ver­­ture d’enquête. Et encore moins d’ins­­pec­­teurs prêts à éplu­­cher une nouvelle fois tous les docu­­ments, toutes les preuves, et à entendre à nouveau les témoins qui, comme on dit dans le jargon judi­­ciaire, sont deve­­nus des « antiqui­­tés ». Cela n’a rien d’éton­­nant. Les cher­­cheurs du Rand Center en sont arri­­vés à la conclu­­sion que seule­­ment un dossier rouvert sur cinq finis­­sait par être résolu, et ils ne conduisent pas tous à des arres­­ta­­tions. Néan­­moins, il y avait plus que la pers­­pec­­tive inti­­mi­­dante de devoir résoudre toutes ces affaires prenant la pous­­sière depuis plus de trente ans. Dart, un procu­­reur à la retraite grison­­nant, avec ses brace­­lets brési­­liens aux couleurs vives au poignet (un cadeau de ses filles), se décrit comme une personne « aimant la justice sociale ». Il voulait aussi frap­­per un grand coup : « C’est effroyable, la façon dont on traite les personnes dispa­­rues dans ce pays », m’a-t-il confié. En 2007, l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de la Justice a parlé de ce phéno­­mène comme d’ « un gigan­­tesque désastre silen­­cieux ». Les labo­­ra­­toires judi­­ciaires du pays étaient assis sur des dizaines de milliers de restes humains qu’ils n’avaient même pas entrés dans la base de données du FBI – pour­­tant une étape cruciale pour faire corres­­pondre ces résul­­tats avec les dossiers des personnes non-iden­­ti­­fiées. Le plus souvent, ces restes humains sont enter­­rés sans même avoir subi de tests ADN. Ce désastre n’était sans doute pas aussi impor­­tant qu’à Chicago, où des décou­­vertes alar­­mantes conti­­nuaient à faire surface à mesure que Moran se replon­­geait – seul – dans l’af­­faire Gacy.

Jason Moran se consacre à l'identification des victimes de Gacy
Jason Moran se consacre à l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion des victimes de Gacy

Cepen­­dant, le shérif et son inspec­­teur n’étaient abso­­lu­­ment pas prépa­­rés à ce qu’ils allaient décou­­vrir : Moran avait déterré des dossiers datant de plusieurs décen­­nies qui couvraient des zones allant de l’Il­­li­­nois à l’Utah en passant par le New Jersey et la Floride. Certaines des personnes mention­­nées étaient vivantes, d’autres mortes. Tous ces dossiers compor­­taient une histoire acca­­blante qui les liait au ranch de brique de Gacy et au cime­­tière qui s’y cachait. Le bureau de Jason Moran se situe à une ving­­taine de kilo­­mètres du centre-ville de Chicago, au premier étage du quar­­tier géné­­ral du shérif. Au bout du couloir, deux photos dans des cadres en bois sont accro­­chées au mur : l’une repré­­sente Gacy déguisé en clown, sourire aux lèvres ; l’autre est un portrait de lui, le visage impas­­sible.

X-Files

La carrière de Moran au sein du bureau du shérif a débuté en 1999, il n’était alors qu’un offi­­cier de police de la prison du comté. À cette époque, il se moquait pas mal de deve­­nir inspec­­teur ; quant aux affaires clas­­sées, ce n’était même pas la peine d’y penser. Il voulait simple­­ment être offi­­cier de police. Il avait 22 ans, et même s’il ne venait pas d’une famille de flics (sa mère était femme au foyer et son père travaillait dans la restau­­ra­­tion du marbre et du granite), ce choix de carrière était une évidence. Il avait grandi dans un quar­­tier où vivaient des membres des forces de l’ordre et des pompiers. À l’uni­­ver­­sité, il avait étudié la socio­­lo­­gie, et mis l’ac­cent sur le droit et la société. Il était fina­­le­­ment devenu poli­­cier de patrouille puis inspec­­teur de la brigade des mœurs en 2004. Viols et autres enquêtes de meurtre étaient deve­­nus son quoti­­dien.

Moran a vite commencé à s’oc­­cu­­per des affaires clas­­sées à temps plein.

Sa première grosse affaire non réso­­lue est arri­­vée en 2007. Deux ans aupa­­ra­­vant, des restes humains avaient été décou­­verts dans une forêt à une ving­­taine de kilo­­mètres de Chicago. Ne dispo­­sant d’au­­cune infor­­ma­­tion, Moran a envoyé un os au FBI. Plus tard, il a appris qu’il appar­­te­­nait à Glenn Serratt, une petite frappe de 49 ans accro à l’hé­­roïne. Moran a retrouvé la trace de ses proches et d’une petite-amie. Il a décou­­vert que Serratt n’avait pas aban­­donné ses enfants, contrai­­re­­ment à ce que suspec­­taient les prin­­ci­­paux inté­­res­­sés. En réalité, il était parti faire un tour en forêt un jour de septembre 2004 avec une tente pour enfants, des boîtes de conserve, une télé à piles et la volonté de se désin­­toxiquer seul de l’hé­­roïne. Quelques mois plus tard, son corps était retrouvé à une centaine de mètres de son campe­­ment. Moran n’a jamais pu décou­­vrir ce qui était arrivé à Serratt. Peut-être avait-il emporté une dose d’hé­­roïne avec lui et que celle-ci lui a été fatale. Peut-être était-ce autre chose. Il n’y avait aucune trace de trau­­ma­­tisme physique. Malgré tout, Moran a pu dire aux enfants de Serratt pourquoi leur père était parti dans les bois. « Ils étaient soula­­gés », se rappelle-t-il. « Ça les a un peu aidés à tour­­ner la page. »

C’était la première fois que ce service avait recours à l’ADN, et le shérif en était fier. Moran a vite commencé à s’oc­­cu­­per des affaires non réso­­lues à temps plein, et il n’a pas fallu long­­temps pour qu’il devienne l’ins­­pec­­teur « X-Files ». Il s’est spécia­­lisé dans l’os­­téo­­lo­­gie, la recons­­truc­­tion faciale, l’ex­­hu­­ma­­tion des corps, et c’est à lui que reve­­naient toutes les affaires les plus folles, même s’il ne s’agis­­sait pas d’ho­­mi­­cides ou de personnes dispa­­rues. On l’avait appelé pour qu’il se rende dans un cime­­tière, sur une affaire qui ressem­­blait à un sacri­­fice rituel : il y avait une chèvre déca­­pi­­tée, un coq dans le même état et un slip rempli de pièces de monnaie. « Dans ces cas-là, ils pensent tout de suite à moi », explique-t-il, « j’ai créé une sorte de niche. » Ces affaires n’ont toujours pas été réso­­lues. C’est une drôle de répu­­ta­­tion, mais pour Moran, elle s’équi­­libre avec des affaires comme celle de Glenn Serratt. Selon lui, les éluci­­da­­tions d’ho­­mi­­cides sont la chose la plus impor­­tante dans la carrière d’un poli­­cier. « C’est telle­­ment extrême. Si vous oubliez quelque chose, cela peut s’avé­­rer irré­­pa­­rable. » Et quand un inspec­­teur recherche des indices vieux de plusieurs dizaines d’an­­nées ? Il faut faire preuve d’une patience sans faille et être doté d’un sens aigu du détail. Il faut être motivé pour retrou­­ver des témoins qui pour­­raient être morts et des docu­­ments quasi­­ment introu­­vables. Il faut égale­­ment être à l’aise avec l’idée que vous pouvez échouer. « Être capable de faire toutes ces choses et les faire bien, c’est comme cela que vous prou­­vez que vous êtes un bon inspec­­teur. »

ulyces-gacyfiles-01
Le shérif Tom Dart et l’ins­­pec­­teur Moran
Crédits : panta­­graph

En d’autres termes, Moran est devenu une réfé­­rence. Quand je lui demande si toute la violence qui s’est empa­­rée des villes de sa juri­­dic­­tion ne le submerge pas (la petite ville de Harvey a un taux de crimi­­na­­lité cinq fois supé­­rieur au pire quar­­tier de Chicago ; et dans le village de Ford Heights, 2 800 âmes, il y a eu deux double-homi­­cides en un week-end au mois de novembre), Moran a l’air quelque peu agacé, comme si lui ou son patron devaient se justi­­fier une fois de plus sur ces affaires non réso­­lues. En 2013, après avoir quadrillé en vain une zone où se seraient trou­­vées des victimes de Gacy, un commis­­saire du comté de Cook a déclaré : « À un moment donné, il faut regar­­der les coûts et ce que ça nous rapporte. Il faudrait peut-être dépen­­ser cet argent pour des affaires en cours. » Mais Moran pousse la logique jusqu’au bout : si la police dépense sans comp­­ter et fait des heures supplé­­men­­taires pour tenter de résoudre des meurtres commis par des tueurs impi­­toyables, ne faudrait-il pas alors rendre la poli­­tesse aux affaires clas­­sées ? « À quel moment décide-t-on d’ar­­rê­­ter de cher­­cher le tueur d’une victime d’ho­­mi­­cide ? » demande-t-il. « À quel moment un indi­­vidu perd-il son droit à la justice ? »

En 2010, peu après avoir résolu l’af­­faire Serratt, Moran a trouvé l’ar­­moire en métal conte­­nant les dossiers de l’af­­faire Gacy. À partir de là, son premier arrêt a été le bureau du méde­­cin légiste du comté de Cook, un lieu assez glauque, comme le reste de la zone. Il était à la recherche de preuves biolo­­giques et, arrivé au premier étage, s’at­­ten­­dait à trou­­ver huit mâchoires dans cette salle à la tempé­­ra­­ture contrô­­lée. Elles appar­­te­­naient aux victimes non-iden­­ti­­fiées de Gacy, pour lesquelles les entre­­pre­­neurs des pompes funèbres et quelques poli­­ciers avaient orga­­nisé une petite céré­­mo­­nie funé­­raire le 12 juin 1981. Avant qu’elles ne soient enter­­rées sous huit stèles anonymes dans huit cime­­tières diffé­­rents (et ce afin d’évi­­ter d’en faire une attrac­­tion touris­­tique), leurs mâchoires avaient été préle­­vées. Si d’aven­­ture un inspec­­teur avait pour souhait de les exami­­ner, il saurait où les trou­­ver. Toute­­fois, lorsque Moran est arrivé au bureau du légiste, les osse­­ments avaient disparu. Il a décou­­vert qu’ils avaient été dépla­­cés dans un cercueil en bois six mois plus tôt. Le cercueil avait atterri dans un camion de l’en­­tre­­prise de démé­­na­­ge­­ment U-Haul, qui l’avait ensuite emmené à 45 km plus au sud, au cime­­tière Home­­wood Memo­­rial Gardens. Le cercueil avait été placé en haut d’une colline près du cime­­tière et on l’avait enterré. La colline, qui faisait bien la hauteur de trois étages et la longueur d’un terrain de foot­­ball, était le lieu où on enter­­rait les anonymes du comté de Cook. Autour de ce cercueil en bois, il y avait proba­­ble­­ment l’équi­­valent de trente ans de cercueils conte­­nant aussi bien des indi­­gents, des personnes non-iden­­ti­­fiées, que des corps non-récla­­més. Moran connais­­sait bien Home­­wood. À l’été 2009, un visi­­teur avait trébu­­ché sur une tête en décom­­po­­si­­tion. Elle prove­­nait d’une tombe si peu profonde qu’un coyote l’avait déter­­rée. Moran avait été mis sur l’af­­faire, et ce qu’il avait décou­­vert était « effroyable », selon les mots du shérif.

Les restes avaient été déplacés dans le carré des indigents du Homewood Memorial Gardens
Le Home­­wood Memo­­rial Gardens

Certains cercueils conte­­naient des restes humains, d’autres étaient remplis d’un assor­­ti­­ment macabre de corps d’en­­fants, de déchets médi­­caux, d’or­­ganes et d’os­­se­­ments d’ani­­maux. Ces cercueils portaient des étiquettes sur lesquelles on pouvait lire « morceaux divers ». Doux euphé­­misme. Moran avait même demandé au bureau du légiste pourquoi les corps des enfants étaient mélan­­gés à ceux des animaux. « Ils m’ont répondu : “C’est qu’on ne veut pas jeter des os d’ani­­maux à la poubelle” », se souvient-il. Aucun échan­­tillon d’ADN n’avait été prélevé avant que les camions de U-Haul ne viennent cher­­cher les vingt-quatre cercueils non-étanches. Aucun membre du bureau du légiste n’avait gardé de trace de leur trans­­port jusqu’à Home­­wood. Si un inspec­­teur travaillant sur une affaire non clas­­sée avait besoin de consul­­ter un échan­­tillon biolo­­gique, il devait donc s’ar­­mer d’une pelle­­teuse et croi­­ser les doigts. En quelques années, les enquêtes de Moran ont mené à une série de réformes : les échan­­tillons d’ADN sont désor­­mais obli­­ga­­toires, et les corps ne peuvent plus être empi­­lés. Alors qu’il digé­­rait l’in­­for­­ma­­tion sur les mâchoires, Moran savait ce que cela voulait dire : le gars qui allait croi­­ser les doigts, ce serait lui. Envi­­ron six mois après avoir décou­­vert l’ar­­moire renfer­­mant les dossiers de Gacy, Moran est arrivé à Home­­wood. C’était en 2011, par une chaude mati­­née d’été. Il était accom­­pa­­gné par une équipe d’of­­fi­­ciers de police, par un membre de la police scien­­ti­­fique et des personnes qui travaillaient au cime­­tière. Équi­­pés d’une glacière pleine de bouteilles d’eau ainsi que d’une pelle­­teuse, et béné­­fi­­ciant de l’ombre de la cano­­pée, ils se sont mis à accu­­mu­­ler un tas de gravats et de terre du côté est de la colline. Grâce à des outils de mesure assez gros­­siers tel qu’un énorme arbre mort, des pierres tombales et une bonne dose de déduc­­tion, les employés du cime­­tière pensaient loca­­li­­ser le secteur où pour­­raient se trou­­ver les mâchoires. À envi­­ron quinze heures, après la troi­­sième fouille de la jour­­née, ils ont enfin trouvé les osse­­ments, enfouis sous un cercueil rempli de corps d’en­­fants.

Crédits : Département du Shériff du Cook County
Crédits : Dépar­­te­­ment du Shériff du Cook County

Fina­­le­­ment, l’ADN était si ancien ou abîmé que Moran a dû exhu­­mer quatre des corps anonymes. Avant octobre, il avait récolté huit échan­­tillons d’ADN viables et passé un coup de fil aux diffé­­rents bureaux du shérif des alen­­tours. Dart, lui, donnait une confé­­rence de presse en ville. « Il s’agis­­sait de huit jeunes hommes pleins d’ave­­nir », a déclaré Dart aux jour­­na­­listes. « Ces huit personnes méri­­taient mieux. » À côté du pupitre en bois sombre, d’im­­menses posters en noir et blanc repré­­sen­­taient les contours de huit têtes parfai­­te­­ment ovales au-dessus de huit paires d’épaules bien rondes. Sous chacune de ces silhouettes, quelques lignes résu­­maient ce qu’on savait d’elles : la victime n °5 avait entre 22 et 32 ans. La victime n°21 mesu­­rait entre 1 m 70 et 1 m 80. La victime n°24 avait disparu entre le 13 juin et le 6 août 1976. Ce dernier détail étran­­ge­­ment précis n’était connu que parce qu’on avait retrouvé le corps dans le cime­­tière de Gacy, sous le cadavre d’un jeune garçon prénommé Rick Johns­­ton. Il avait disparu après avoir assisté à un concert au Aragon Ball­­room, une salle près de laquelle Gacy avait l’ha­­bi­­tude de rôder. Johns­­ton était au lycée, il devait entrer en termi­­nale à l’au­­tomne. Moran ne savait pas ce que donne­­rait l’enquête ou si elle le mène­­rait quelque part. « Il fallait que je me persuade qu’il y avait au moins une personne dans ce pays qui avait entendu parler de cet horrible indi­­vidu qui assas­­si­­nait ces jeunes garçons. Si votre fils ou votre frère avait disparu entre 1979 et 1980, 1981, vous en auriez forcé­­ment entendu parler, vous en auriez parlé à quelqu’un. » Mais qu’en est-il si vous étiez orphe­­lin et qu’il n’y avait personne pour signa­­ler votre dispa­­ri­­tion, ajoute Moran ? Et si vous étiez gay et que votre famille était homo­­phobe ? Après tout, les médias avaient surnommé Gacy « le tueur d’ho­­mos ». Et si cela avait empê­­ché certaines personnes de parler ? Moran a supposé que l’at­­ti­­tude des géné­­ra­­tions plus anciennes n’était plus d’ac­­tua­­lité. Peut-être que trois décen­­nies pour­­raient mener à de nouveaux indices. Les appels télé­­pho­­niques et les e-mails ont été instan­­ta­­nés. Certains venaient de personnes fasci­­nées par les tueurs en série, qui voulaient simple­­ment parler de Gacy, de son costume de clown, et de l’art qu’il avait déve­­loppé en prison. (L’une de ses pein­­tures à l’huile inti­­tu­­lée Pogo le clown est expo­­sée au Dark Vomit’s True Crime Museum and Prison Art Gallery et vaut 3 500 dollars). Moran était dégoûté par ces demandes. « Gacy ne m’in­­té­­resse pas », m’a-t-il confié un jour dans son bureau. « Je le hais. » Moran a tenu à me le prou­­ver en reti­­rant un dossier en papier kraft de sous son bureau. Dessus, on pouvait lire les initiales de Gacy. Tous ses e-mails, toutes ses corres­­pon­­dances mentionnent « JWG ». « Je ne veux pas atti­­rer l’at­­ten­­tion sur son nom. » C’est assez étrange, compte tenu du fait que le bureau du shérif cherche à atti­­rer l’at­­ten­­tion pour les mener à de nouvelles pistes. Mais pour Moran, cette affaire n’a jamais vrai­­ment concerné Gacy. Pour lui, il était surtout ques­­tion de résoudre ces huit affaires et de les clas­­ser. Mais cette enquête concer­­nait égale­­ment Home­­wood, le bureau du légiste et le « gigan­­tesque désastre silen­­cieux » de l’Amé­­rique, pour reprendre les mots de l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de la Justice. « C’est cela, la véri­­table histoire », conclue-t-il.

Gacy, sa vie, ses meurtres et ses tableaux continuent de fasciner
Les tableaux de Gacy

Affaires clas­­sées

Après toutes ses années, raconte Moran, les hommes au bout du fil étaient toujours hantés par le fait qu’ils avaient failli monter à bord de la berline noire de Gacy. Certaines personnes ont appelé le bureau de Moran pour racon­­ter la fois où elles descen­­daient une rue située au nord de Chicago et qu’un homme dans une berline noire leur avait demandé si elles voulaient qu’il les raccom­­pagne. C’était le mode opéra­­toire de Gacy.

Moran a consti­­tué une base de données de plus de 160 pistes en lien avec une centaine de personnes dispa­­rues.

Il équi­­pait sa voiture d’un gyro­­phare pour se faire passer pour un offi­­cier de police, et possé­­dait d’ailleurs plusieurs badges ainsi qu’une paire de menottes. À l’hi­­ver 1977, Gacy a utilisé ce stra­­ta­­gème pour piéger un jeune homme de 19 ans. Il a fait semblant de l’ar­­rê­­ter, l’a ramené chez lui, l’a torturé et violé à plusieurs reprises. Au petit matin, Gacy l’a déposé sur son lieu de travail. Dans un rapport détaillé du procu­­reur – « Le Clown tueur : Les meurtres de John Wayne Gacy » – qui relate son arres­­ta­­tion et son incar­­cé­­ra­­tion, lorsque la victime s’est présen­­tée à la police, Gacy s’est défendu : bien sûr qu’il avait passé la nuit avec le jeune homme, mais c’était un rapport consenti. Le procu­­reur géné­­ral avait alors décidé d’aban­­don­­ner les charges rete­­nues contre lui. Viennent ensuite les parents, les frères et les sœurs, les personnes dont les frères ou les fils travaillaient sur des chan­­tiers, ou étaient gays et vivaient au sein d’une famille à l’es­­prit étriqué. Au final, Moran a consti­­tué une base de données de plus de cent soixante pistes en lien avec une centaine de personnes dispa­­rues. L’un des premiers noms qui est arrivé sur son bureau était celui de William Bundy. La piste venait d’un machi­­niste prénommé Greg Charl­­ton. Il avait grandi avec Bundy dans les quar­­tiers nord du Chicago des années 1960 ; ils étaient très proches. Charl­­ton se rappelle que Bundy n’avait peur de rien, c’était le genre de gamin à traver­­ser la marina Montrose en canoë en évitant les bateaux pour atteindre le cordage sur lequel il se balançait. Et il n’était pas très grand. Sa taille et son jeu bien parti­­cu­­lier au basket-ball lui avaient valu son surnom. « On l’ap­­pe­­lait Bill Bundy la Belette », raconte Charl­­ton.

Huit des corps retrouvés étaient toujours non identifiésCrédits : Département du shérif de Cook County
Huit des corps retrou­­vés étaient toujours non iden­­ti­­fiés
Crédits : Dépt. du shérif de Cook County

À l’ado­­les­­cence, les après-midis piscine et matchs de basket avaient été rempla­­cés par la ferme Boone, la drogue et les filles. Mais Charl­­ton et Bundy étaient toujours des habi­­tués de la marina. À cette époque, c’était l’en­­droit où ils pouvaient ache­­ter toutes les drogues qu’ils voulaient, et la police les lais­­sait tranquilles la plupart du temps. Charl­­ton se rappelle qu’une fois, Bundy s’est pointé à la marina en voiture. Un autre homme condui­­sait, il était plus vieux, et cela lui a paru étrange car il n’avait jamais vu Bundy en voiture. Presque trente ans plus tard, Charl­­ton ne se rappelle ni de la marque, ni du modèle, ni même d’au­­cun détail de cette voiture, mais il y a une chose dont il est sûr : l’iden­­tité du conduc­­teur. « J’ai un visage dans la tête, et c’est celui de Gacy. » Des années plus tard, Charl­­ton a fina­­le­­ment quitté le quar­­tier pour aller vivre avec sa mère. Un jour, alors qu’il était revenu dans les parages, il a vu Bundy dans la rue. Ses cheveux avaient poussé et il portait une veste en cuir marron. « Je l’ai vu avec une liasse de billets », dit-il. « Je lui ai demandé : “Où t’as eu tout cet argent ?” Et il m’a répondu : “Je travaille dans le bâti­­ment.” » C’était la dernière fois qu’ils se verraient.

Quelque temps plus tard, Charl­­ton a reçu une lettre de la sœur de Bundy qui l’in­­for­­mait que son frère avait disparu. C’était à l’au­­tomne 1976, Bundy avait 19 ans. Quand Charl­­ton a entendu parler de l’ar­­res­­ta­­tion de Gacy à l’hi­­ver 1978, il a pensé que Bundy devait faire partie des victimes. Il ne savait pas qu’il y avait tant de corps non-iden­­ti­­fiés, du moins pas avant l’au­­tomne 2011. Presque au même moment où Charl­­ton a contacté le shérif du comté de Cook, la sœur de Bundy, Laura O’Leary, a fait de même. Elle a raconté à Moran que son frère était parti à une fête mais qu’il n’était jamais revenu à la maison. Sa famille a signalé sa dispa­­ri­­tion, mais ils n’ont jamais eu de nouvelles. Ils avaient contacté le bureau du légiste après l’ar­­res­­ta­­tion de Gacy, mais le légiste voulait exami­­ner des dossiers dentaires qui n’exis­­taient pas. « Ils nous ont dit : “Vous n’avez pas de chance, il n’y a pas d’autres moyens d’iden­­ti­­fier un sque­­lette.” » (O’Leary n’a pas donné suite à mes demandes d’en­­tre­­tien.) Après toutes ces années, elle a retenté sa chance. Elle voulait soumettre son propre ADN car elle était persua­­dée que Gacy avait tué son frère. L’âge de Bundy corres­­pon­­dait. Il était blanc, travaillait dans le bâti­­ment, vivait dans les quar­­tiers nord et, comme Rick Johns­­ton, il traî­­nait du côté de l’Ara­­gon. Moran a rencon­­tré O’Leary chez elle et fait un prélè­­ve­­ment d’ADN. Un mois plus tard, une lettre est arri­­vée par la poste : il y avait une « corres­­pon­­dance avec la victime n°19 ». « C’est tout ce qu’on savait de lui », dit Moran. Cela ne consti­­tuait pas un lien réel, et même s’il y avait d’autres éléments liant ces deux personnes, ce n’était pas suffi­­sant.

longform-18743-1422559700-12
William George Bundy
Iden­­ti­­fié quarante an après son meurtre

Moran est donc retourné chez O’Leary et lui a demandé si elle avait d’autres infor­­ma­­tions qui pour­­raient l’ai­­der à iden­­ti­­fier son frère. Elle avait toujours son porte­­feuille, qui conte­­nait une carte étudiante, mais c’était tout ce qu’elle avait. Elle s’est ensuite souve­­nue qu’elle avait trouvé des canines. Son frère avait eu besoin de porter un appa­­reil dentaire mais sa famille ne pouvait pas se le permettre. Il avait donc fallu lui arra­­cher ses deux canines supé­­rieures. C’était une tech­­nique courante selon Moran ; on appe­­lait ça « l’ap­­pa­­reil du pauvre ». Bundy les avait gardées parce qu’elles étaient grosses, poin­­tues – et très cool. Sa sœur non plus n’avait pas pu s’en débar­­ras­­ser. Moran a décou­­vert que, comme Bundy, la victime n°19 n’avait plus de canines supé­­rieures. Cette carac­­té­­ris­­tique est présente chez seule­­ment 2 % de la popu­­la­­tion. Le 29 novembre, quelques semaines après sa première allo­­cu­­tion publique, le shérif a donné une nouvelle confé­­rence de presse. Les posters en noir et blanc étaient à nouveau présents, mais l’un d’entre eux affi­­chait la photo agran­­die de la carte étudiante de William Bundy. Il avait une tignasse sombre et des sour­­cils four­­nis ; il regar­­dait fixe­­ment l’objec­­tif, le visage inex­­pres­­sif. Au-dessus de la photo, on pouvait lire en carac­­tère gras : « IDENTIFIÉ ». Pour O’Leary, qui s’était expri­­mée lors de la confé­­rence de presse, cet événe­­ment marquait un « jour sombre ». Mais elle a ajouté que c’était égale­­ment un jour qui mettait un terme à leur chagrin.

~

L’af­­faire Edward Beau­­dion a atterri presque immé­­dia­­te­­ment sur le bureau de Moran. La piste venait de la sœur de Beau­­dion, une femme répon­­dant au nom de Ruth Rodri­­guez. Elle avait confié aux enquê­­teurs que son frère avait emprunté sa Chevro­­let Nova vert olive un soir d’été 1978, et avait disparu. On ne l’avait plus jamais revu, ou entendu parler de lui. En juin dernier, j’ai rendu visite à Rodri­­guez dans sa maison en brique située au nord-ouest de Chicago. Cette maison était dans sa famille depuis des décen­­nies et c’était là que vivait son frère avant de dispa­­raître. Pendant notre entre­­tien, Rodri­­guez, âgée aujourd’­­hui de 63 ans, était assise à la table du salon de son père, le dos voûté ; elle regar­­dait avec atten­­tion plusieurs clichés de Beau­­dion. Une belle jour­­née d’été commençait à poindre dehors, les rayons du soleil péné­­traient dans la pièce et illu­­mi­­naient les tempes grison­­nantes de Rodri­­guez. Sous les pages plas­­ti­­fiées, son frère était jeune.

Beaudion a disparu depuis 1978Crédits : Famille Beaudion
Beau­­dion a disparu depuis 1978
Crédits : Famille Beau­­dion

C’était un jeune homme élégant à la cheve­­lure noire et au teint mat. Sur une première photo, il portait des lunettes à monture d’écaille, et la raie sur le côté. Sur une autre, on y voyait un jeune garçon en primaire porter un costume gris, un petit bouquet blanc à sa bouton­­nière. Sur une autre photo encore, un garçon rayon­­nant me regar­­dait ; une jeune fille vêtue d’une robe rouge était assise sur ses genoux, les bras autour de ses épaules : le bal de promo. « Il portait toujours un costume et une cravate, même étant enfant. » Elle me raconte le jour où elle l’a vu pour la dernière fois. C’était au mois de juin, un samedi, peu de temps après l’ob­­ten­­tion de son diplôme à l’uni­­ver­­sité de Loyola et son embauche en tant qu’ins­­ti­­tu­­teur dans une école primaire. Un de ses amis se mariait dans la banlieue de la ville et il voulait emprun­­ter la voiture de sa sœur. Après les 30 kilo­­mètres pour reve­­nir en ville et un petit saut à l’In­­ter­­na­­tio­­nal House of Pancakes, il avait disparu.

Le dimanche suivant, sa famille n’avait toujours pas de nouvelles de lui. La mère de Beau­­dion, Adla, avait alors appelé une ancienne petite amie de son fils qui s’était aussi rendue au mariage. Mais tout ce qu’elle pouvait dire, c’est qu’ils étaient partis aux alen­­tours de minuit et avaient fait un crochet par l’IHOP sur le chemin du retour. Rodri­­guez et son père s’étaient ensuite rendus dans le commis­­sa­­riat le plus proche et avaient tenté, en vain, de signa­­ler la dispa­­ri­­tion de Beau­­dion. « Ils ont dit à mon père : “Il est proba­­ble­­ment à l’hô­­tel, avec une fille” », se souvient Rodri­­guez. Dans les semaines qui ont suivi, la police a retrouvé la Chevro­­let Nova : elle avait été volée et empor­­tée jusque dans le Missouri. Mais aucune trace de Beau­­dion. La famille avait alors placardé des affiches avec une grande photo et un numéro de télé­­phone. Ils avaient placé un autel dans l’en­­trée de leur maison, une photo trônant au milieu de bougies. « Ils faisaient des veillées », se rappelle Carol Langrel, l’ex-petite amie qui avait accom­­pa­­gné Beau­­dion au mariage. Ils ont fini par abou­­tir au pire des scéna­­rios : Beau­­dion avait certai­­ne­­ment été tué par Gacy. La famille a fourni des radios du genou d’Ed­­ward au bureau du shérif du comté de Cook. Il s’était blessé en jouant au basket-ball et au moment de sa dispa­­ri­­tion, portait un signe distinc­­tif : une vis ortho­­pé­­dique. Les radios ont été exami­­nées, mais la réponse de la police était ambi­­guë. Selon les dires de Moran, « ils nous ont affirmé qu’il était possible qu’il fasse partie des victimes, mais que les résul­­tats étaient peu concluants. » Les Beau­­dion étaient rongés par la pire des incer­­ti­­tudes : est-ce que Gacy avait tué Edward ? Si ce n’était pas le cas, pourquoi est-ce que la police avait été si peu inté­­res­­sée par l’af­­faire ? Était-il en vie ? Ou perdu ? Ou peut-être souf­­frait-il d’am­né­­sie ? Rodri­­guez songe à la troi­­sième hypo­­thèse. Les médiums lui ont toujours dit qu’Ed­­ward revien­­drait un jour. Un médium du Texas, un homme qui se faisait appe­­ler Mighty Red, avait même prédit qu’il revien­­drait le jour de Noël. Même si Rodri­­guez voulait y croire, lorsqu’un de ses cousins l’a infor­­mée que l’af­­faire Gacy allait être réou­­verte, elle n’a pas hésité. « J’ai pensé : et pourquoi pas ?! Qu’est-ce qu’on a à perdre ? »

Les preuves collectées chez Gacy sont encore stockées par la police
Les preuves collec­­tées chez Gacy sont encore stockées par la police

Quelques jours plus tard, Moran s’est rendu chez les Beau­­dion. Certaines pistes ne collaient pas avec la vie d’Ed­­ward : il ne travaillait pas dans le bâti­­ment, et selon sa famille, il n’était pas gay. Mais il était jeune, avait la peau clair et vivait dans les quar­­tiers nord de Chicago, tout près de l’Ara­­gon. La chro­­no­­lo­­gie concor­­dait : il avait disparu quelques mois avant l’ar­­res­­ta­­tion du meur­­trier, et le légiste ne l’a jamais écarté de l’af­­faire. Moran et les Beau­­dion ont discuté et il a prélevé des échan­­tillons de leur ADN. Les échan­­tillons ont été envoyés à l’uni­­ver­­sité de North Texas et les résul­­tats sont arri­­vés un mois et demi plus tard : le corps de Beau­­dion n’avait pas été retrouvé dans le cime­­tière de Gacy. Moran se souvient que cette annonce a rassuré Rodri­­guez. Mais son frère était toujours porté disparu. Plus d’un an après, à l’hi­­ver 2014, Moran a reçu une lettre du labo­­ra­­toire d’ana­­lyse ADN. Il y avait enfin des réponses, et Moran avait enfin une histoire sur laquelle travailler. Cette histoire était étrange et révol­­tante – Rodri­­guez l’avait déjà enten­­due et là encore, le bureau du légiste était impliqué. L’his­­toire commence quelques années après la dispa­­ri­­tion de Beau­­dion, lorsqu’un détec­­tive s’ar­­rête chez Rodri­­guez, le dossier d’Ed­­ward sous le bras. Il voulait le lui remettre. Il ne lui a pas dit pourquoi, et elle n’a pas demandé, mais à mesure qu’elle le parcou­­rait, elle était stupé­­faite. L’homme qui avait avoué avoir volé la Chevro­­let Nova vert olive avait égale­­ment avoué avoir tué son frère. Cet homme s’ap­­pe­­lait Jerry Jack­­son, il venait de Caru­­thers­­ville dans le Missouri, un trou perdu au bord du Missis­­sippi, à plusieurs heures de Chicago.

Elle pensait souvent à cette image : son frère, seul dans les ténèbres, peut-être en vie, en souf­­france.

Peu après, Jack­­son a été inter­­­rogé par la police. Au début de l’in­­ter­­ro­­ga­­toire, il niait toute rela­­tion au meurtre. Fina­­le­­ment, il a prétendu que Beau­­dion lui avait proposé d’al­­ler dans une ruelle le soir de sa dispa­­ri­­tion en 1978. Se sentant insulté, Jack­­son a mis un coup de poing à Beau­­dion. Il s’est écroulé au sol et Jack­­son a mis son corps à l’ar­­rière de la Nova. Il a ensuite mis les gaz vers le sud, dans une réserve natu­­relle située à la sortie d’une auto­­route à l’ar­­rière-pays du comté de Cook. Selon Jack­­son, c’est là qu’il aurait aban­­donné le corps. Cepen­­dant, lorsque la police a accom­­pa­­gné Jack­­son à la réserve, il n’a pas retrouvé le corps de Beau­­dion, et les poli­­ciers non plus. Il n’a donc jamais été condamné pour meurtre. Moran ne sait pas pourquoi il en a été ainsi. Selon lui, c’est parce qu’il n’y avait pas assez de preuves pour corro­­bo­­rer la dépo­­si­­tion de Jack­­son. Rodri­­guez s’était alors retrou­­vée seule face à ses pensées : Jack­­son avait-il vrai­­ment tué son frère ? Si c’était le cas, pourquoi la police ne l’avait-elle pas pour­­suivi ? Au prin­­temps 2008, un adoles­cent et ses deux sœurs se bala­­daient près de Black Partridge Woods, une réserve natu­­relle à cinquante kilo­­mètres au sud-est de Chicago, lorsqu’ils ont trouvé une vieille chaus­­sure et un panta­­lon en lambeaux ; un os ressor­­tait de l’une des jambes du panta­­lon. Parmi ces osse­­ments se trou­­vait un tibia où était posée une vis ortho­­pé­­dique. « Le sque­­lette était exac­­te­­ment là où Jerry Jack­­son avait dit qu’il se trou­­vait », dit Moran.

Le corps d'Edward avait été retrouvé en 2008
Le corps d’Ed­­ward avait été retrouvé en 2008

Les auto­­ri­­tés ont trans­­porté les restes humains au bureau du légiste et ils sont restés dans une boîte en carton pendant cinq ans. Ce n’est qu’a­­près le scan­­dale de Home­­wood, lorsque Moran a déve­­loppé un tout nouveau proto­­cole de gestion des victimes non-iden­­ti­­fiées, que le carton a été envoyé à l’uni­­ver­­sité de North Texas et qu’une corres­­pon­­dance a été établie. Ce n’est donc que trente-cinq ans après que Jerry Jack­­son a avoué le meurtre de Beau­­dion que Moran s’ap­­prê­­tait à le pour­­suivre pour homi­­cide. Mais alors que le détec­­tive program­­mait son voyage à Caru­­thers­­ville, il a reçu une autre lettre qui venait cette fois du Bureau of Vital Statis­­tics du Missouri. Il y a tout juste six mois, Jack­­son avait succombé à une insuf­­fi­­sance cardiaque. Un flot d’émo­­tions a alors envahi Rodri­­guez. Elle pensait souvent à cette image : son frère, seul dans les ténèbres, peut-être encore vie, agoni­­sant, suppliant que quelqu’un vienne l’ai­­der. Elle était en colère. Elle voulait se confron­­ter à Jack­­son. Mais bien sûr, c’était impos­­sible. « Vous ne pouvez pas rester là à ne rien faire », dit-elle. Et pour­­tant, elle savait enfin où son frère avait été ces dernières années ; elle avait enfin récu­­péré ses cendres, et sa famille pouvait enfin faire son deuil. En juillet dernier, certains membres de la famille, origi­­naires de Loui­­siane, du Texas et du Tennes­­see, sont partis en pèle­­ri­­nage à Chicago, tout comme l’ex-petite amie de Beau­­dion, Carol Langrehr, qui vit à présent en Arizona. Ils se sont rendus aux funé­­railles à l’Im­­ma­­cu­­late Heart of Mary, une église qu’Ed­­ward avait fréquen­­tée. Ses amis de l’uni­­ver­­sité et de la chorale se sont joints à la famille, tout comme son ancien pasteur. « C’était un hommage magni­­fique », raconte Rodri­­guez.

Jeu de piste

De retour à son bureau, alors qu’il se donnait corps et âme au dossier Gacy, Moran a été contacté par des poli­­ciers à la retraite. Ils avaient travaillé sur l’af­­faire dans les années 1970. Ils avaient quitté l’État, mais une ques­­tion conti­­nuait à les hanter : qu’é­­tait-il arrivé au jeune homme de la carte d’iden­­tité qu’on avait retrou­­vée dans le garage de Gacy ? « C’est l’une de vos victimes non-iden­­ti­­fiées », ont-ils dit à Moran. Il n’y avait rien de surpre­­nant à ce que l’on ait retrouvé la carte : Gacy collec­­tion­­nait les cartes d’iden­­tité des garçons qu’il rame­­nait chez lui. Cepen­­dant, tous ces hommes avaient été retrou­­vés – vivants. Celui dont ils parlaient au télé­­phone, un membre de la marine marchande de Floride, n’avait pas été retrouvé du tout. Selon eux, tout ce que Moran avait à faire, c’était de retrou­­ver un membre de sa famille et de récu­­pé­­rer son ADN. La carte d’iden­­tité était facile à trou­­ver : elle était dans le dossier Gacy, accro­­chée à sa photo­­co­­pie. Moran s’est donc assis à son ordi­­na­­teur et a lancé la base de recherche en quête d’un parent encore en vie. Il a rentré le nom de l’homme, et une personne ayant la même date de nais­­sance que lui est appa­­rue à l’écran. Cet homme vivait à Vallejo, à cinquante kilo­­mètres au nord-est de San Fran­­cisco. À l’été 2012, Moran a composé le numéro de la police locale et demandé de l’aide pour le dossier d’une personne dispa­­rue. Un offi­­cier a été envoyé à la dernière adresse connue ; Moran a dit au poli­­cier que si l’homme était là, il fallait lui passer le télé­­phone. Il était là, et l’of­­fi­­cier lui a immé­­dia­­te­­ment tendu son portable.

Nombreuses sont les preuves encore inusitées Crédits : Aug Schwiesow
Nombreuses sont les preuves encore inusi­­tées
Crédits : Aug Schwie­­sow

Depuis que Dart avait réou­­vert le dossier, c’était devenu la routine de Moran. Il rece­­vait des pistes de la part d’une mère ou d’un frère déses­­pé­­rés au sujet d’un frère ou d’un fils qui avaient disparu des années aupa­­ra­­vant. Moran rentrait le nom dans la base de données, trou­­vait une adresse et appe­­lait la police. De la baie de Tampa à Las Vegas, il retrou­­vait les personnes dispa­­rues vivantes, éton­­nées, avec des histoires fami­­liales et person­­nelles horribles : un avor­­te­­ment qui avait divisé la famille, une énième dispute avec maman, être gay dans le Wiscon­­sin des années 1970… Il a même retrouvé le fils d’une femme prénom­­mée Kathy Lovell. Elle avait fait l’objet d’un sujet spécial sur la chaîne NBC, car elle préten­­dait avoir reconnu un bijou ayant appar­­tenu à son fils – un collier en argent avec une tête de flèche turquoise – grâce à une photo de la maison de Gacy. Pour elle, c’était la preuve que Gacy avait tué son fils. Mais, comme elle l’a déclaré à la chaîne NBC, les auto­­ri­­tés n’avaient pas l’air de vouloir retrou­­ver son corps. Quand Moran a suivi cette piste, il a décou­­vert que le fils de Lovell vivait depuis des années déjà sur la côte sud-ouest de la Floride, appa­­rem­­ment incons­­cient du fait que sa mère pensait qu’il avait été torturé et assas­­siné. À chaque fois, Moran deman­­dait aux personnes qu’il retrou­­vait si elles voulaient reprendre contact avec leur famille. Elles étaient toujours partantes. Ce n’était pas vrai­­ment le travail d’un poli­­cier, mais il aimait jouer les média­­teurs. Plus qu’un inspec­­teur, Moran était aussi un père. À chaque fois qu’il raccro­­chait le télé­­phone, il était décon­­certé : « Comment peuvent-ils lais­­ser leurs parents souf­­frir à ce point pendant toutes ces années ? »

Gacy n'a jamais fait de victimes connu par balle. Pourtant ce pistolet a été retrouvé chez lui
Gacy n’a jamais fait de victimes connues par balle. Pour­­tant, ce pisto­­let a été retrouvé chez lui

Toute­­fois, l’homme qu’il a retrouvé à Vallejo était diffé­rent des autres. Son profil ne rela­­tait pas de disputes inter­­­mi­­nables. Lorsqu’il l’a eu au télé­­phone, Moran s’est présenté et lui a demandé : « Pourquoi a-t-on retrouvé votre carte d’iden­­tité au domi­­cile de John Gacy et comment expliquez-vous le fait que vous soyez toujours en vie ? » Voici ce qu’il lui a répondu : « C’est une histoire de fous. Vous n’al­­lez sûre­­ment pas me croire. » Cet homme a demandé à ce qu’on préserve son anony­­mat, je l’ap­­pel­­le­­rai donc Bill. Bill vient de Chicago et a déclaré à Moran qu’il vivait à Clear­­wa­­ter dans les années 1970, une station balnéaire de Floride, côté golfe du Mexique. À l’époque, c’était un petit dealer et un jour, un homme l’a appro­­ché : il cher­­chait de l’herbe et un peu de compa­­gnie. Les deux hommes sont donc allés faire un tour et le conduc­­teur a sorti un revol­­ver. « Il pensait que l’homme voulait lui voler son argent et la drogue qu’il avait sur lui », raconte Moran. Alors que Bill s’ap­­prê­­tait à lui donner son porte­­feuille et son sachet d’herbe, le conduc­­teur a jeté un œil aux alen­­tours. Bill en a profité pour lui jeter son porte­­feuille et sauter de la voiture. Puis, il s’est mis à courir. Ce n’est que deux ans plus tard, lorsque sa sœur l’a appelé de Chicago, qu’il a appris l’iden­­tité de l’homme qui voulait le voler. « Il a allumé la télé, regardé les infos, et c’était bien John Gacy. Il m’a confié : “C’est bien l’homme qui m’a appro­­ché à Clear­­wa­­ter.” » Moran était dubi­­ta­­tif. Gacy n’avait pas pour habi­­tude de tuer hors des fron­­tières de Chicago, et il n’uti­­li­­sait pas non plus de revol­­ver. Il a tué sa première victime en 1972 avec un couteau de cuisine. Pour les autres : il les a étran­­glées ou asphyxiées. Au télé­­phone, Bill était surpris et embar­­rassé qu’un détec­­tive le contacte après toutes ces années. Toute­­fois, il ne cher­­chait pas à donner de réponses évasives, il semblait crédible. Pour­­tant, Moran avait des doutes quant à sa sincé­­rité : il était allé chez Gacy, mais il ne voulait pas l’ad­­mettre pour tout un tas de raisons. Moran lui a donc lancé : « Je veux que vous soyez honnête. Aujourd’­­hui, notre juge­­ment sur la consom­­ma­­tion de drogues ou sur l’ho­­mo­­sexua­­lité a changé. Si vous êtes allé chez lui et y avez laissé votre carte d’iden­­tité, vous pouvez me le dire. Parce que ce que vous me dites là, c’est que John Gacy aurait tenté de violer et de tuer d’autres hommes dans d’autres villes de l’État – et si vous faites cette décla­­ra­­tion, ça aura des consé­quences énormes. » Bill a juré qu’il disait la vérité.

Ces nouvelles informations ont permis d’ouvrir sept nouvelles enquêtes
Ces nouvelles infor­­ma­­tions ont permis d’ou­­vrir sept nouvelles enquêtes

Cette histoire n’était pas à négli­­ger pour plusieurs raisons. Lors de la perqui­­si­­tion de la maison de Gacy, des enquê­­teurs ont trouvé un étrange revol­­ver dissi­­mulé dans le béton. Pourquoi Gacy l’au­­rait-il caché là s’il ne s’en était pas servi lors d’un crime ? Gacy était un voya­­geur chevronné (il s’est rendu dans pas moins de vingt-six États) et il gardait scru­­pu­­leu­­se­­ment toute trace de ce qu’il faisait. Avec l’aide de plusieurs stagiaires et d’ana­­lystes du FBI, Moran a éplu­­ché des milliers de reçus, cher­­chant à faire coïn­­ci­­der des lieux avec des dates : il voulait repro­­duire le parcours de Gacy. Il a ensuite comparé ses résul­­tats aux affaires d’ho­­mi­­cides, aux dossiers des victimes dispa­­rues et non-iden­­ti­­fiées qui corres­­pon­­daient au profil des victimes de Gacy. À présent, il se concentre sur sept de ces affaires. Toute­­fois, il n’a trouvé aucune trace d’un voyage à Clear­­wa­­ter.

~

Après un entre­­tien de plusieurs heures au mois d’août, je demande à Moran s’il pense résoudre un jour les dernières enquêtes liées à Gacy. Il prend une longue inspi­­ra­­tion : « Si je pouvais seule­­ment en résoudre une de plus… » dit-il, lais­­sant sa phrase inache­­vée. Nous sommes dans le bureau de Moran ; c’est une petite pièce baignée de soleil dans laquelle il n’a pas encore fini de s’ins­­tal­­ler. À l’autre bout de la pièce, au sol, trône la Une enca­­drée du Chicago Sun Times, repré­­sen­­tant une photo de Bundy. Juste à côté de ce cadre, il y a un tableau où sont accro­­chées des photos des affaires sur lesquelles il reste opti­­miste : celles qui n’ont rien à voir avec Gacy. En plus de Beau­­dion, Moran a résolu l’af­­faire de la dispa­­ri­­tion d’un orphe­­lin, signa­­lée dans le sud du New Jersey en 1972, ainsi que celle d’un étudiant qui n’avait plus donné signe de vie depuis six ans. Son corps avait été retrouvé au sommet d’une montagne de l’Utah.Trois ans et demi après la réou­­ver­­ture du dossier de Gacy, l’iden­­ti­­fi­­ca­­tion du corps de William Bundy reste un événe­­ment singu­­lier. Les sept autres cas sont toujours en suspens.

Il corres­­pond au profil. Il pour­­rait faire partie des sept portraits en noir et blanc.

Les pistes que reçoit Moran se font plus rares, mais il conti­­nue de rece­­voir quelques coups de fil chaque mois et il a une douzaine de pistes encore inex­­plo­­rées. De plus, une ving­­taine de pistes sont en attente de complé­­ment d’in­­for­­ma­­tion, comme un numéro de sécu­­rité sociale ou un certi­­fi­­cat de nais­­sance. Moran dit qu’il fait de la « réten­­tion de rapport ». Cela peut sembler très bureau­­cra­­tique, mais sans point de départ, même le meilleur des détec­­tives n’abou­­ti­­rait à rien. Pendant notre entre­­tien, je ne peux pas m’em­­pê­­cher de penser à tous les obstacles qui entravent les affaires comme celles-ci. Je pense à Jerry Jack­­son et au bureau du légiste. Je pense au Home­­wood Memo­­rial et aux deux canines de Bundy. Je pense à la « réten­­tion de rapport ». Je pense aussi à l’un des appels qu’a reçu le bureau de Moran, celui d’une femme qui parlait de son cousin et de sa dispa­­ri­­tion quelques années avant l’ar­­res­­ta­­tion de Gacy. Pour elle, il y avait un lien. Elle a rapi­­de­­ment raconté son histoire : les parents de son cousin étaient morts et il avait fini par vivre seul dans un motel. Un jour, la tante de son cousin (la mère de la femme qui avait appelé Moran) lui a rendu visite. Ses affaires étaient là, mais lui ne l’était plus, et on n’a jamais plus entendu parler de lui. « Il vivait dans les quar­­tiers nord de Chicago, il était ouvrier. » En d’autres termes, il corres­­pond au profil. Il pour­­rait faire partie des sept portraits en noir et blanc. Et pour­­tant, il manquait deux éléments essen­­tiels. Son cousin ne se faisait pas appe­­ler par son nom. La femme qui avait appelé, inquiète, n’avait pas plus d’idées là-dessus. Elle ne connais­­sait pas non plus sa date de nais­­sance. Pour ouvrir une enquête, vous devez prou­­ver que cette personne a bien existé, et que ce n’est pas qu’un membre de la famille que vous auriez perdu de vue depuis des lustres. Pour Moran, « c’est bien ça le plus diffi­­cile ».

longform-7953-1422631022-16
La tombe d’une victime non-iden­­ti­­fiée de John Wayne Gacy
Crédits : Bureau du shérif du comté de Cook

Traduit de l’an­­glais par Maureen Cala­­ber d’après l’ar­­ticle « The Gacy Files », paru dans BuzzFeed. Couver­­ture : Enquête nocturne. Créa­­tion graphique par Ulyces.

Down­load Premium WordP­ress Themes Free
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
Down­load WordP­ress Themes
free online course
Download WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
Free Download WordPress Themes
Download Premium WordPress Themes Free
online free course

Plus de monde