par Tom Kizzia | 20 juillet 2015

Par un matin clair et froid de mars 1898, le Belgica, qui servait pour la chasse aux phoques avant d’être recon­­verti, aban­­donna sa lutte contre la banquise de la mer de Belling­­shau­­sen et se rési­­gna à affron­­ter l’hi­­ver antar­c­­tique. Le navire trans­­por­­tait à son bord l’équi­­page inter­­­na­­tio­­nale d’une expé­­di­­tion scien­­ti­­fique, fait rare à l’époque des explo­­ra­­tions polaires : neuf Belges, six Norvé­­giens, deux Polo­­nais, un Roumain et un Améri­­cain – qui offi­­ciait comme méde­­cin de l’équi­­page.

Le Belgica explorait l'AntarctiqueCrédits :
Le Belgica explo­­rait l’An­­tar­c­­tique
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Adrien de Gerlache, le lieu­­te­­nant belge orga­­ni­­sa­­teur de l’ex­­pé­­di­­tion, avait sélec­­tionné les offi­­ciers et les scien­­ti­­fiques pour leur exper­­tise. L’équi­­page, qui dormait dans les gaillards du bateau, avait fait l’objet d’une sélec­­tion plus clas­­sique. Personne n’avait été choisi pour sa force de carac­­tère, sa capa­­cité de rési­­lience ou son instinct de survie. L’équi­­page pensait que le Belgica les abri­­te­­rait de l’hi­­ver sous des lati­­tudes plus chaudes. Aucun navire n’avait alors passé l’hi­­ver bloqué par les glaces de l’An­­tar­c­­tique.


Un abat­­te­­ment inquié­­tant s’em­­para des offi­­ciers et de l’équi­­page tandis que les jours raccour­­cis­­saient et que les glaces craquaient contre la coque. Manquant de char­­bon et de l’équi­­pe­­ment appro­­prié, ils durent se coudre des manteaux d’hi­­ver dans des couver­­tures. Les conver­­sa­­tions se faisaient rares et les dîners à base de viande en conserve étaient accueillis par des rires sans joie. Quand vint le mois de mai, le soleil dispa­­rut pour deux mois et l’équi­­page se décom­­posa progres­­si­­ve­­ment.

Un jeune géophy­­si­­cien belge succomba à une crise cardiaque et fut enterré dans une cavité de glace. De Gerlache et le capi­­taine du navire, Georges LeCointe, rédi­­gèrent leurs testa­­ments et se reti­­rèrent dans leurs cabines. Un des membres de l’équi­­page se cachait la nuit, convaincu que les autres en voulaient à sa vie, tandis qu’un autre tenta d’aban­­don­­ner le navire, décla­­rant vouloir rejoindre la Belgique à pied. Même le chat du bateau se retira pour mourir. Le docteur améri­­cain, Frede­­rick A. Cook, écri­­vit dans son jour­­nal qu’une « vague d’in­­dif­­fé­­rence » les avaient affli­­gés, lui et ses cama­­rades. « À table, dans le labo­­ra­­toire et dans les gaillards, les hommes restent assis, moroses et décou­­ra­­gés, perdus dans des rêve­­ries mélan­­co­­liques », écri­­vait-il. « Nous sommes présen­­te­­ment aussi las de nos cama­­rades que de la froide mono­­to­­nie des nuits d’encre ou de l’exé­­crable répé­­ti­­ti­­vité de nos repas. »

Le Belgica a du passer l'hiver pris dans les glacesCrédits
Le Belgica a dû passer l’hi­­ver pris dans les glaces
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Plus tard, Cook se rendit célèbre alors qu’il préten­­dit avoir réalisé deux grandes premières : la conquête du pôle Nord, et l’as­­cen­­sion du mont McKin­­ley. Mais cet hiver à bord du Belgica fut pour lui l’oc­­ca­­sion de faire montre d’un authen­­tique héroïsme. Assisté du second de l’équi­­page, un Norvé­­gien du nom de Roald Amund­­sen, Cook instaura des exer­­cices quoti­­diens sur la banquise, et une prome­­nade autour du bateau qu’on surnom­­mait « la marche des fous ». Il intro­­dui­­sit un trai­­te­­ment « de réchauf­­fe­­ment pâtis­­sier » pour les hommes au moral le plus bas et à la condi­­tion cardiaque la plus faible ; il s’agis­­sait de les faire asseoir devant les rougeoie­­ments chaleu­­reux de la chau­­dière à char­­bon du bateau.

Il insista pour que l’équi­­page se mette à manger de la viande de pingouin, riche en vita­­mines. Lui-même la décri­­vit comme un mélange de viande de mammi­­fère, de pois­­son et de volaille, rôtie dans du sang et de l’huile de foie de morue. Il mit sur pied des distrac­­tions, parmi lesquelles un concours de beauté basé sur des illus­­tra­­tions arra­­chées à divers maga­­zines, et dont les caté­­go­­ries se répar­­tis­­saient en « épaules d’al­­bâtre », « tour de taille flexible » ou encore « carac­­tère irré­­pro­­chable ».

Avec le retour de l’été, Cook et Amund­­sen se joignirent à l’équi­­page dans un effort de plus d’un mois pour se frayer un canal vers le large. De Gerlache et ses hommes rentrèrent en Europe en héros, et Amund­­sen, qui connaî­­trait plus tard la renom­­mée en tant qu’ex­­plo­­ra­­teur polaire, crédita le docteur d’avoir sauvé leurs vies.

L’ex­­pé­­rience terrible du Belgica servit de mise en garde pour les expé­­di­­tions polaires futures. Quand en 1928 Richard Byrd se mit en tête d’éta­­blir un camp en Antar­c­­tique, son équi­­pe­­ment comp­­tait deux cercueils et douze cami­­soles de force.

Mission sMars

Un siècle après le retour du Belgica, Jack Stus­­ter, consul­­tant en recherche de la NASA, s’est mis à exami­­ner les archives de l’ex­­pé­­di­­tion pour en tirer des leçons poten­­tiel­­le­­ment appli­­cables à une tout autre aven­­ture : un voyage de trois ans vers la planète Mars, aller-retour. « Les futures expé­­di­­tions spatiales auront plus en commun avec les voyages en mer qu’a­­vec les vols-test, qui ont servi de modèles à toutes les missions spatiales précé­­dentes », écrit Stus­­ter dans son livre Bold Endea­­vors (« Entre­­prises auda­­cieuses »), publié en 1996 et rapi­­de­­ment devenu un clas­­sique des programmes spatiaux. Cet anthro­­po­­logue cali­­for­­nien a aidé à la concep­­tion des missions spatiales améri­­caines en étudiant la produc­­ti­­vité d’équi­­pages dans des cas d’iso­­le­­ment et de confi­­ne­­ment prolon­­gés : dans les stations de recherche arctiques, les sous-marins ou encore la station Skylab.

Le logo de la National Aeronautics and Space AdministrationCrédits : NASA

L’étude du stress dans l’es­­pace n’avait jamais été une prio­­rité pour la NASA, ni d’un grand inté­­rêt pour les stoïques astro­­nautes – inquiets toute­­fois que des psycho­­logues puissent détec­­ter une faille, aussi infime soit-elle, qui pour­­rait les exclure de futures missions. A contra­­rio, les Russes sont deve­­nus très tôt des leaders dans le domaine, après avoir été contraints d’an­­nu­­ler plusieurs missions à cause de certains membres d’équi­­pages. Mais dans les années 1990, la plani­­fi­­ca­­tion de la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale étant presque fina­­li­­sée, les cher­­cheurs de la NASA ont foca­­lisé leur atten­­tion sur les voyages inter­­s­tel­­laires, et ils se sont heur­­tés à des ques­­tions sans réponse.

« Ce genre de mission périlleuse se dérou­­le­­rait bien loin de notre zone de confort en orbite terrestre basse », explique Lauren Leve­­ton, la cher­­cheuse respon­­sable du programme de Santé et de perfor­­mance compor­­te­­men­­tales de la NASA. Les astro­­nautes se trou­­ve­­raient à des millions de kilo­­mètres de chez eux, sans surveillance du centre de contrôle. Face à la nuit noire durant huit longs mois, comment réus­­si­­raient-ils à se concen­­trer ? Comment évite­­raient-ils la rancœur ou l’em­­prise d’une mélan­­co­­lie débi­­li­­tante ?

Stus­­ter s’est mis à étudier des récits de voyage, en commençant par la Niña, la Pinta et la Santa Maria, dont le déploie­­ment, comme il l’a observé, anti­­ci­­pait le prin­­cipe chéri par la NASA de « triple redon­­dance ». Les équi­­pages animés par un « esprit d’aven­­ture » parti­­cu­­lier excel­­laient. Il fait l’éloge du voyage de trois ans que le Norvé­­gien Fridtjof Nansen entre­­prit dans l’Arc­­tique en 1893, pour son sens de la plani­­fi­­ca­­tion, sa sélec­­tion de l’équi­­page et son état d’es­­prit. Lors d’un Noël au milieu des glaces, après un festin consti­­tué de viande de renne et de confi­­ture de canne­­berge, Nansen écri­­vit dans son jour­­nal que leurs proches, chez eux, devaient certai­­ne­­ment s’inquié­­ter pour eux. « Je crains que leur compas­­sion s’étein­­drait s’il pouvaient nous voir à présent, s’ils pouvaient sentir la gaieté dans l’air, être témoins de notre confort et de notre joyeuse humeur. »

« Mauna Loa est notre montagne martienne. »

— Chris McKay

Stus­­ter a décou­­vert qu’une atten­­tion parti­­cu­­lière appor­­tée à la concep­­tion des habi­­tats et à la compa­­ti­­bi­­lité des membres de l’équi­­page permet­­tait d’évi­­ter certaines tensions psycho­­lo­­giques et rela­­tion­­nelles. Il a fait instal­­ler des fenêtres dans les navettes spatiales, après avoir pris connais­­sance d’études menées sur des sous-mari­­niers ayant déve­­loppé un stra­­bisme durant les missions les plus longues (on décela le problème car ils avaient un nombre anor­­mal d’ac­­ci­­dents de la route dans les premiers jours suivant leur retour au port). Il a écrit sur les avant-postes en Antar­c­­tique, où les hommes souf­­fraient d’un type d’in­­som­­nie quali­­fié de « grand œil polaire », qu’on trai­­tait au moyen d’un cycle arti­­fi­­ciel de jour et de nuit.

Bold Endea­­vors a été un succès parmi les astro­­nautes, qui en empor­­taient des pages photo­­co­­piées avec eux dans l’es­­pace, suivant les recom­­man­­da­­tions de Stus­­ter sur la charge de travail, les troubles cogni­­tifs et respec­­tant les jours de fête qu’il avait créés – parmi lesquels l’an­­ni­­ver­­saire de Jules Verne, dont les explo­­ra­­teurs imagi­­naires s’étaient lancés à la conquête de la lune avec 200 litres de brandy « et un vigou­­reux terre-neuve ». Mais Stus­­ter savait que les expé­­riences analogues de l’his­­toire ne pouvaient mener la NASA beau­­coup plus loin. Avant que des êtres humains n’aillent sur Mars, un dernier test devrait être imposé aux astro­­nautes, via des « simu­­la­­tions de mission d’une grande simi­­li­­tude ». Autant que faire se peut, ces tests devraient être mis en place dans des envi­­ron­­ne­­ments reti­­rés, dont l’ex­­trême isole­­ment géné­­re­­rait le stress et l’im­­pres­­sion de confi­­ne­­ment simi­­laires à un voyage dans le cosmos.

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Par un matin de février, je me trouve dans une camion­­nette Dodge Ram blanche, slalo­­mant entre les champs de lave, à mi-chemin du volcan hawaïen Mauna Loa. Ferme­­ment cram­­pon­­née au volant, Kim Bins­­ted, la conduc­­trice (et profes­­seure de sciences infor­­ma­­tiques à l’uni­­ver­­sité d’Ha­­waï), me raconte que nous sommes en train de grim­­per la deuxième plus grosse montagne du système solaire. Si Mauna Loa est un peu moins élevée que l’île voisine de Mauna Kea, elle est bien plus massive, s’éle­­vant graduel­­le­­ment des profon­­deurs abys­­sales de l’océan Paci­­fique jusqu’à 4 169 mètres au-dessus du niveau de la mer. Bins­­ted – qui a long­­temps été paral­­lè­­le­­ment comique d’im­­pro­­vi­­sa­­tion – ergote quant à la valeur de ce clas­­se­­ment cosmique, car comment préju­­ger de l’al­­ti­­tude des sommets dans la région du dôme de Thar­­sis sur Mars ? Mais il faut recon­­naître que la nature de Mauna Loa est impres­­sion­­nante : si la Terre était aussi sèche que Mars, la montagne s’élè­­ve­­rait de près de 10 000 mètres du pied au sommet.

Tout comme ses rivaux martiens, il s’agit d’un volcan bouclier aux laves fluides, et les terres arides qui s’étendent autour du sommet ressemblent beau­­coup aux photo­­gra­­phies des paysages déso­­lés arpen­­tés par les astro­­mo­­biles. Au Centre spatial Lyndon B. John­­son, à Hous­­ton, on utilise de la lave en poudre extraite de ses pentes pour étudier la possi­­bi­­lité d’une agri­­cul­­ture dans les colo­­nies spatiales – son basalte riche en fer est proche des carac­­té­­ris­­tiques du sol martien. Car comme le dit l’as­­tro­­bio­­lo­­giste de la NASA Chris McKay, le mentor de Bins­­ted, « Mauna Loa est notre montagne martienne ».

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Les volcans de Mauna Loa
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Bins­­ted arrête la camion­­nette à l’en­­droit où une chaîne tendue en travers de la route empêche les auto­­mo­­bi­­listes de remon­­ter le cône de scories. Elle descend et ouvre le cade­­nas. Sur un panneau, on peut lire : « Étude sur l’iso­­le­­ment en cours, prière de ne pas péné­­trer dans la zone ou d’in­­te­­ra­­gir avec l’équi­­pe… Mahalo ! » Par-delà un para­­pet rocheux, près du relief de 2 500 mètres, j’aperçois un dôme géodé­­sique en vinyle blanc à deux niveaux, perché à flanc de montagne, pareil à une gigan­­tesque balle de golf coupée en deux rappe­­lant les hôtels cham­­pi­­gnons qui bordent la côte de la région de Kona.

Des champs de lave multi­­co­­lores filent vers la vallée en contre­­bas, où l’on peut à peine distin­­guer un tronçon d’au­­to­­route. Bins­­ted me demande de murmu­­rer. À l’in­­té­­rieur du dôme, six volon­­taires repro­­duisent actuel­­le­­ment les condi­­tions de vie des astro­­nautes sur Mars, pour un test sur les dyna­­miques d’un équi­­page spatial financé par la NASA. Ils occupent le dôme depuis le mois d’oc­­tobre et y reste­­ront jusqu’en juin. Pour lors, ils sont à quelques jours d’éta­­blir un record nord-améri­­cain sur l’étude des effets de l’iso­­le­­ment et du confi­­ne­­ment.

Bins­­ted porte un polo rouge orné du logo du projet : HI-SEAS, pour Simu­­la­­tion et analo­­gie d’ex­­plo­­ra­­tion spatiale à Hawaï. Ses cheveux bruns sont noués en queue de cheval. En tant que respon­­sable de l’étude comman­­di­­tée par l’uni­­ver­­sité de Hawaï, elle a elle-même recruté et entraîné trois hommes et trois femmes, âgés de 26 à 38 ans, les prépa­­rant à l’aus­­té­­rité extrême qu’im­­plique­­rait un voyage vers une autre planète. Le dôme mesure 11 mqui se divisent en une cuisine, une zone d’exer­­cice et des quar­­tiers de repos décou­­pés comme des parts de tarte, au deuxième niveau. L’eau est distri­­buée au compte-goutte, comme si elle était extir­­pée de l’at­­mo­­sphère par des robots. Chaque indi­­vidu dispose de huit minutes de douche par semaine.

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L’in­­té­­rieur du dôme
Crédits : HI-SEAS

Les six membres d’équi­­page restent en contact avec le centre de contrôle, exclu­­si­­ve­­ment par voie infor­­ma­­tique, avec une latence de vingt minutes dans les deux direc­­tions afin de simu­­ler le temps de commu­­ni­­ca­­tion vers Mars. Ils ne quittent le dôme que pour des acti­­vi­­tés extra-véhi­­cu­­laires (EVA), vêtus de versions gros­­sières des combi­­nai­­sons spatiales, scel­­lées au velcro. Les membres d’équi­­page ont chacun des tâches person­­nelles à accom­­plir, ainsi qu’un travail d’équipe à coor­­don­­ner – entre autres la carto­­gra­­phie des envi­­rons. Pendant ce temps, ils sont eux-mêmes les sujets de la véri­­table étude.

Bins­­ted est une femme vive et amicale d’1 m 70, qui s’ex­­prime avec l’in­­ten­­sité des gens qui boivent beau­­coup de Coca Light. Elle est née dans le New Jersey et a grandi près de Vancou­­ver au cours des années 1980, après la période des missions Apollo, quand l’in­­té­­rêt du public pour l’ex­­plo­­ra­­tion spatiale a commencé à perdre de sa superbe. Elle a étudié l’in­­tel­­li­­gence arti­­fi­­cielle et obtenu un docto­­rat à l’uni­­ver­­sité d’Édim­­bourg, où elle se produi­­sait durant son temps libre avec la troupe des Impro­­verts. Dans le cadre de sa thèse en linguis­­tique infor­­ma­­tique, elle a conçu un logi­­ciel géné­­rant des calem­­bours (« Comment appe­­lez-vous un martien qui boit de la bière ? Un ale-lien »). Même alors, elle consi­­dé­­rait son travail comme un moyen de se ratta­­cher à une passion de longue date pour l’es­­pace.

Une de ses amies, l’écri­­vain Sarah Rose, raconte que « la première fois que j’ai rencon­­trée Kim, il y a vingt ans, elle m’a dit : “Quand les extra-terrestres débarque­­ront, je veux être la première personne qu’ils appellent.” » Bins­­ted précise : « “Ils” se réfère aux cher­­cheurs, pas aux extra-terrestres. Je veux juste que ce soit bien clair. » Mara­­tho­­nienne, elle a postulé cinq fois au programme de sélec­­tion des astro­­nautes de la NASA, ainsi qu’une autre fois à son pendant cana­­dien (elle a la double natio­­na­­lité). Chaque fois, elle a passé les examens médi­­caux et les véri­­fi­­ca­­tions de réfé­­rences avec succès, accé­­dant au petit groupe des candi­­dats « haute­­ment quali­­fiés ». Lors de sa plus récente tenta­­tive, en 2013, huit nouveaux astro­­nautes ont été choi­­sis parmi 6 300 postu­­lants, mais Bins­­ted n’était pas des leurs. Âgée de 43 ans, elle a compris qu’elle n’était plus apte. « J’ai arrêté de m’en­­traî­­ner le lende­­main », dit-elle avec amer­­tume.

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Le dôme vu de l’ex­­té­­rieur
Crédits : HI-SEAS

Le dôme est équipé d’un hublot donnant sur le col de Mauna Kea, une atten­­tion héri­­tée d’une première étude, durant laquelle il a été décou­­vert que les béné­­fices d’un habi­­tacle dépourvu d’ou­­ver­­ture (pour se proté­­ger des radia­­tions) étaient moins impor­­tants que ses incon­­vé­­nients (l’équi­­page ne le suppor­­tait pas). En prévi­­sion de notre visite, le hublot a été couvert afin de garder l’équi­­page en complète isola­­tion. Aussi silen­­cieux que des parents un soir de Noël, nous trans­­por­­tons des galettes de riz et des lingettes de super­­­mar­­ché dans un espace situé à l’ar­­rière du dôme.

Les menus ont été élabo­­rés au cours des deux missions précé­­dentes, de quatre mois chacune, durant lesquelles les repas impro­­vi­­sés, même à partir d’in­­gré­­dients recons­­ti­­tués, étaient bien mieux reçus que les plats embal­­lés indi­­vi­­duel­­le­­ment et prêts à la consom­­ma­­tion, exigés par les voyages en gravité zéro. Nous rame­­nons à la camion­­nette des poubelles et des crackers péri­­més. « “Respon­­sable d’étude”, ça sonne bien », dit Bins­­ted alors qu’elle reprend place derrière le volant. « Mais une grande partie de mon acti­­vité se résume à du ménage spatial. »

Pendant des années, la NASA a conduit des expé­­riences en repro­­dui­­sant des éléments de l’es­­pace et d’autres planètes. Les astro­­mo­­biles et les systèmes auto­­ma­­ti­­sés ont été testés dans le désert de l’Ari­­zona et dans l’Arc­­tique cana­­dien. Les études du « facteur humain » dans la prépa­­ra­­tion des missions vers les stations spatiales ont été menées dans une capsule au Centre spatial John­­son et dans un labo­­ra­­toire sous-marin au large de Key Largo. Ces jours-ci, la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale four­­nit un cadre analogue aux missions de longue durée à venir. L’as­­tro­­naute Scott Kelly, qui vient de débu­­ter la première année complète qu’un Améri­­cain passera en orbite, fait l’objet de tests physiques et psycho­­lo­­giques. Le projet de Hawaï repré­­sente une nouvelle étape pour la NASA : un test sur la dyna­­mique et les humeurs de groupe, aidant à la concep­­tion de systèmes capables d’en­­voyer un équi­­page dans le cosmos.

Bins­­ted et ses collègues ont éplu­­ché près de 700 candi­­da­­tures, réduites à 150 parti­­cu­­liè­­re­­ment sérieuses, pour la plupart des versions plus jeunes de Bins­­ted : physique­­ment aptes, bien éduquées et auda­­cieuses. Les six élus de cette étude sont d’as­­pi­­rants astro­­nautes, ce qui fait d’eux des sujets parfaits, comme l’ex­­plique Bins­­ted. Au cours des études sur l’iso­­le­­ment, ils réflé­­chissent davan­­tage comme des explo­­ra­­teurs modernes de l’es­­pace que les marins d’alors, mais sont égale­­ment moins méfiants et réti­­cents que le sont géné­­ra­­le­­ment les vrais astro­­nautes.

Elle ne recher­­chait pas de person­­na­­li­­tés instables, comme le ferait un produc­­teur d’émis­­sion de télé-réalité. Il s’agis­­sait plutôt de trou­­ver les colo­­ca­­taires parfaits d’un même appar­­te­­ment. Les astro­­nautes sont en géné­­ral des gens résis­­tants et peu enclins à la dispute. Outre ces quali­­tés, elle recher­­chait des personnes sociables – dures à cuire, tolé­­rantes, avec une vision opti­­miste des choses et faisant preuve d’une grande tolé­­rance au sein d’un cadre peu stimu­­lant. L’équi­­page de HI-SEAS comprend un vété­­ran de la guerre en Irak, égale­­ment micro­­bio­­lo­­giste, un ingé­­nieur en aéro­s­pa­­tiale de la NASA né en Azer­­baïdjan, ainsi qu’une étudiante en robo­­tique tout juste diplô­­mée qui a été nommée par le maga­­zine Forbes parmi les « 30 scien­­ti­­fiques en dessous de 30 ans » à suivre, alors qu’elle était déjà cloî­­trée dans le dôme.

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Martha et Sophie lors d’une EVA
Crédits : HI-SEAS

Outre leurs tâches sur sMars – comme ils surnomment parfois la simu­­la­­tion –, ils commu­­niquent avec le monde exté­­rieur en écri­­vant sur leurs blogs, et en publiant des photos et des vidéos. Ils font montre d’une farouche moti­­va­­tion et sont déjà parve­­nus à réduire leur temps imparti de douche hebdo­­ma­­daire à 6 minutes. La première fois que j’ai envoyé un email à Martha Lenio, l’in­­gé­­nieure cana­­dienne de 34 ans qui fait office de comman­­dant de mission, elle a mentionné dans sa réponse, reçue quarante minutes plus tard, qu’ils souhai­­taient rece­­voir plus de commen­­taires, même si cela devait affec­­ter l’étude : « C’est quelque peu frus­­trant, parce que nous sommes animés par un fort esprit de compé­­ti­­tion, et que nous voulons être le meilleur équi­­page qui soit. »

L’ho­­ri­­zon fuyant

Ces volon­­taires juchés sur les champs de lave de Mauna Loa sont aussi près de Mars que peuvent l’être des êtres humains, du moins dans un futur proche. En 2010, Barack Obama a donné un coup de fouet à la mission, prédi­­sant que les États-Unis enver­­raient un être humain dans l’or­­bite martienne dans les années 2030. Il y avait quelque chose de fami­­lier dans la rhéto­­rique alors employée : depuis les années 1960, la plani­­fi­­ca­­tion d’un voyage vers Mars fait miroi­­ter un hori­­zon fuyant, toujours à quelques décen­­nies de distance. D’in­­ti­­mi­­dants obstacles tech­­no­­lo­­giques, physio­­lo­­giques et poli­­tiques se dressent dans l’axe d’un projet toujours si indé­­fini qu’au­­cune valeur pécu­­niaire n’y a encore été atta­­chée, bien que le chiffre de 100 milliards de dollars soit parfois évoqué pour débu­­ter les entre­­tiens.

Les États-Unis sont plus proches que jamais d’en­­voyer une mission sur Mars.

L’an­­née dernière, le Conseil natio­­nal de la recherche des États-Unis a conclu, sans s’en­­ga­­ger avec préci­­sion que les États-Unis n’avaient pas de « chemin d’ac­­cès viable pour Mars », et le Congrès améri­­cain n’est pas la meilleure des plate­­formes de lance­­ment pour les projets d’en­­ver­­gure natio­­nale ces temps-ci. Des contrats avec des compa­­gnies commer­­ciales comme SpaceX et Boeing  pour envoyer des astro­­nautes en orbite seront une aide appré­­ciable. D’un autre côté, les promesses excen­­triques de groupes privés tels que Mars One, basé aux Pays-Bas (qui a offert un aller simple pour Mars à un prix déri­­soire, initia­­tive soute­­nue par une émis­­sion de télé-réalité), ne font que nour­­rir l’image de l’ex­­plo­­ra­­tion spatiale comme une fantai­­sie adoles­­cente.

Et cepen­­dant, les États-Unis sont plus proches que jamais d’en­­voyer une mission sur Mars. La NASA teste actuel­­le­­ment une nouvelle capsule spatiale ainsi qu’un nouveau lanceur de fusée. Une astro­­mo­­bile dont la livrai­­son est prévue pour 2020 testera les tech­­no­­lo­­gies d’ex­­trac­­tion d’oxy­­gène dans l’at­­mo­­sphère martienne.

John Logsdon, profes­­seur émérite à l’Ins­­ti­­tut des poli­­tiques spatiales de l’uni­­ver­­sité George Washing­­ton, assure : « Nous n’avons jamais fait d’éco­­no­­mies sur le maté­­riel. » Il y a quelques semaines, Logsdon a parti­­cipé à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’une confé­­rence qui s’est tenue à Washing­­ton. Elle réunis­­sait des scien­­ti­­fiques, des capi­­taines d’in­­dus­­trie et du person­­nel de la NASA, qui ont présenté un plan « mini­­ma­­liste » compre­­nant une mission martienne habi­­tée pour 2033, suivie d’un atter­­ris­­sage sur la planète en 2039. Selon le lobby Plane­­tary Society, la chose est possible avec le niveau de finan­­ce­­ment actuel de la NASA (18 milliards annuels, en tenant compte de l’in­­fla­­tion), sous réserve que les finan­­ce­­ments de la Station spatiale inter­­­na­­tio­­nale soient redi­­ri­­gés vers le projet martien dans les années 2020.

Toute­­fois, même dans le meilleur scéna­­rio, une mission humaine sera d’un coût et d’une dange­­ro­­sité qui donnent matière à réflé­­chir. Une fois la Lune dépas­­sée, les astro­­nautes ne pour­­ront même plus commu­­niquer avec le centre de contrôle en temps réel. Pourquoi ne pas program­­mer des robots pour tout prendre en charge ? Chris Kraft, le légen­­daire direc­­teur de vol de la NASA, cigare perché au bout des lèvres, débat­­tait dans un entre­­tien récent des temps de réponses dans les commu­­ni­­ca­­tions entre la Terre et Mars, rendant les missions humaines incom­­modes. « En tant que membre d’équi­­page, je risque de ne pas appré­­cier. Sur la Lune, on a déjà trois secondes de latence. Sur Mars, il faut se prépa­­rer à l’avance à tout faire en mode auto­­ma­­tique. Ce n’est pas judi­­cieux. Presque tout ce qu’on aura besoin d’ac­­com­­plir sur Mars peut être confié à des robots. »

Les parti­­sans de la mission humaine voient les choses diffé­­rem­­ment. Ancien­­ne­­ment direc­­teur de l’ex­­plo­­ra­­tion plané­­taire pour l’Agence spatiale cana­­dienne, et conseiller de Bins­­ted, Alain Berins­­tain m’ex­­plique que le temps de latence est un argu­­ment contre l’uti­­li­­sa­­tion des robots : « Au moment où vous voyez surgir une falaise devant eux, cela fait déjà vingt minutes que vous l’y avez jeté. » A contra­­rio, un astro­­naute entraîné en géolo­­gie peut explo­­rer la surface de Mars, prome­­ner son regard aux alen­­tours et choi­­sir la roche qui fera toute la diffé­­rence – et vingt minutes plus tard, le centre de contrôle saura ce qu’il a décou­­vert. « Il est diffi­­cile de prédire quand, mais l’homme ira sur Mars », pour­­suit Berins­­tain. « Tout comme des hommes ont exploré des zones de notre planète qui nous restaient incon­­nues. Nous sommes ainsi faits. »

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La planète rouge vue par Hubble
Crédits : NASA

Il faudra recon­­si­­dé­­rer certains aspects du centre de contrôle et de l’en­­traî­­ne­­ment des astro­­nautes. « Avec le programme Apollo, à chaque fois qu’un voyant s’étei­­gnait, vous aviez une armada de quinze contrô­­leurs qui vous répé­­taient : “Ce voyant s’est éteint, igno­­rez-le” », raconte McKay, l’as­­tro­­bio­­lo­­giste. « Quand vous allez sur Mars, les lois de la physique ne vous le permettent pas. Ceux qui en ont “l’étoffe” forment des équipes qui fonc­­tionnent bien en isola­­tion. C’est un ensemble de compé­­tences diffé­rent. Certains ne les acquer­­ront qu’en cours de mission. Mais on ne peut pas les contour­­ner, à moins de chan­­ger la vitesse de la lumière. »

Les deux plus récentes promo­­tions d’as­­tro­­nautes, de 2009 et 2013, ont été les premières sélec­­tion­­nées expres­­sé­­ment avec des missions spatiales de longue durée en pers­­pec­­tive. L’ac­cent mis sur l’au­­to­­no­­mie des équi­­pages a suscité une quête de « compé­­tences diffé­­rentes », d’après la NASA. Les meilleurs astro­­nautes de l’époque du programme Mercury, où les pilotes étaient testés d’après leur capa­­cité à garder leur calme, ne font aujourd’­­hui pas les meilleurs équi­­pages pour aller explo­­rer le cosmos. Mais avec la bonne équipe et une bonne plani­­fi­­ca­­tion, il est commu­­né­­ment admis qu’un premier pas pour l’homme sur Mars repré­­sente une grande étreinte plané­­taire pour l’hu­­ma­­nité.

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Lors de sa première EVA à Hawaï, Sophie Milam a eu une crise de panique. À 26 ans, elle est la plus jeune membre de l’équi­­page, ancienne étudiante en astro­­no­­mie et physique à la toute proche univer­­sité de Hawaï, à Hilo. Ce jour-là, la mission était de carto­­gra­­phier une struc­­ture volca­­nique qui pour­­rait conte­­nir des tunnels de lave souter­­rains. Sur Mars, de telles cavernes pour­­raient s’avé­­rer très utiles en cas de tempêtes de radia­­tions. Les membres d’équi­­page portent toujours de fausses combi­­nai­­sons lors des EVA, la plupart du temps les combi­­nai­­sons jaunes qu’ils consi­­dèrent un peu « nazes ».

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Sophie Milam en combi­­nai­­son
Crédits : HI-SEAS

Mais cette-fois, Milam en portait une vraie, avec un casque à visière et des venti­­la­­teurs inté­­rieurs. La combi­­nai­­son pèse 18 kg, et Milam grim­­pait une pente de rési­­dus de lave en comp­­tant chacun de ses pas. Sa coéqui­­pière, Joce­­lyn Dunn, docto­­rante de l’uni­­ver­­sité de Purdue, explique que les combi­­nai­­sons donnaient une sensa­­tion plai­­sante, comme d’être décon­­necté du monde lorsqu’on chante sous la douche. Mais Milam trou­­vait que la chaleur et l’hu­­mi­­dité dans la combi­­nai­­son étaient très élevées, et – comme elle l’a plus tard écrit sur son blog – que les venti­­la­­teurs semblaient ne pas fonc­­tion­­ner :

« Atten­­dez, je devrais sentir de l’air sur mon visa­­ge… OÙ EST MON AIR ? stopS­­topSTOP… Du calme… Je pouvais entendre cette petite voix douce qui me disait de rester calme, mais elle était presque tota­­le­­ment couverte par le son écra­­sant de PANIQUE PAS D’AIR PAS D’AIR ENLEVEZ-MOI CE CASQUE JE NE PEUX PAS SORTIRDECETTECOMBINAISONTOUTESEULE!!! »

Milam veut être astro­­naute depuis qu’elle a cinq ans. Elle s’en est rappe­­lée alors qu’elle tentait de se calmer – « Si tu pètes un câble, ils ne te lais­­se­­ront jamais plus porter cette combi­­nai­­son » –, lais­­sant les venti­­la­­teurs se relan­­cer. Elle enten­­dait à son oreille la voix de son coéqui­­pier Allen Mirka­­dy­­rov. Elle lui a dit qu’il lui fallait une minute de repos. Elle est parve­­nue à se convaincre que l’air dans la combi­­nai­­son était sensé être diffé­rent de l’air à l’ex­­té­­rieur : après tout, ils étaient sur Mars.

De retour dans le dôme, après avoir complété la carto­­gra­­phie, elle a été accueillie par ses équi­­piers, inquiets, qui avaient entendu sa forte respi­­ra­­tion dans le micro resté activé. Ils ont trouvé un câble élec­­trique décon­­necté dans le système de venti­­la­­tion de la combi­­nai­­son et l’ont réparé. Quelques jours plus tard, elle a retrouvé sa combi­­nai­­son, et à partir de ce moment-là, elle a été la volon­­taire la plus zélée s’agis­­sant d’ef­­fec­­tuer des missions en dehors du dôme. « Parfois, une fille a juste besoin d’une combi­­nai­­son pour se sentir comme une astro­­naute », m’a-t-elle écrit.

« D’une certaine manière, elle se remet­­tait en selle », explique le comman­­dant de mission Martha Lenio. Elle a grandi en étant surnom­­mée « Mars » par ses proches, mais elle l’a aban­­donné une fois dans le dôme, car elle pensait sans cesse qu’on s’adres­­sait à elle. Dans le civil, elle est consul­­tante en éner­­gies renou­­ve­­lables, et elle est parve­­nue à la deuxième étape du proces­­sus de sélec­­tion des candi­­dats cana­­diens. Elle m’a raconté qu’un des aspects les plus grati­­fiants de la vie dans le dôme avait trait au fait de devoir répa­­rer tout et n’im­­porte quoi.

Les membres de l’équi­­page montent des projets, comme celui de recy­­cler l’eau de vais­­selle à travers un filtre de terre volca­­nique. Ils doublent avec humour des vidéos desti­­nées à l’ap­­pren­­tis­­sage des sciences dans les écoles. Milam, qui a été hono­­rée par Forbes pour son travail sur les robots stabi­­li­­sa­­teurs de tétra­èdres imbriqués, a construit un nouveau casque pour sa combi­­nai­­son à partir de ruban adhé­­sif, de flot­­teurs de piscine et de papier bulle. Elle a écrit sur son blog : « Si vous étiez enfermé dans un dôme installé à flanc de volcan avec cinq autres nerds, vous seriez surpris de l’ex­­ci­­ta­­tion des gens quand vous leur propo­­sez de fabriquer un chapeau en alumi­­nium. »

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Voilà à quoi ressem­­blera Hallo­­ween sur Mars
Crédits : HI-SEAS

Ainsi se sont écou­­lées les semaines. Les six coéqui­­piers font la compé­­ti­­tion pour concoc­­ter des repas de A à Z à base d’in­­gré­­dients lyophi­­li­­sés, de portions de soupe tonki­­noise, de gombos, de ravio­­lis et de fala­­fels. Les séances d’exer­­cice font partie de la routine quoti­­dienne, tout comme ce serait le cas d’as­­tro­­nautes essayant de conser­­ver leur masse muscu­­laire dans un envi­­ron­­ne­­ment en faible gravité (la gravité sur Mars équi­­vaut à 1/3 de celle de la Terre). Les encou­­ra­­ge­­ments fami­­liers de Tony Horton, l’auto-proclamé « clown du fitness » qui a déve­­loppé la routine P90X, les accom­­pagnent dans leurs conver­­sa­­tions.

Les temps de latence font qu’il est impos­­sible de surfer sur Inter­­net, mais Zak Wilson, 28 ans, spécule sur le fait que les messa­­ge­­ries élec­­tro­­niques, même en souf­­frant de latence, aide­­ront les astro­­nautes à se sentir moins isolés que les marins de jadis, piégés dans les glaces de l’An­­tar­c­­tique. Wilson a apporté avec lui une impri­­mante 3D, et tandis qu’il cherche à créer des objets utiles – des fixa­­tions murales pour iPads, un dévi­­doir de ruban adhé­­sif –, il concède que le fait de regar­­der l’ex­­tru­­deuse oscil­­ler d’avant en arrière, dépo­­sant d’in­­fimes parti­­cules de matière à chaque passage, n’est « peut-être pas une mauvaise allé­­go­­rie de notre séjour ici ».

Coloc’ cosmique

Huit mois dans un dôme est un long moment à passer, mais lors d’un véri­­table voyage, c’est à peine à ce moment-là que l’équi­­page aura atteint sa desti­­na­­tion. Et le voyage de retour pour­­rait s’avé­­rer consi­­dé­­ra­­ble­­ment plus long. Il faut deux fois plus de temps à Mars qu’à la Terre pour complé­­ter son orbite autour du soleil, et lorsque les orbites sont dépha­­sées, la distance entre les planètes passe de 56 millions de kilo­­mètres à plus de 320 millions. Les concep­­teurs d’une telle mission doivent donc faire face à un choix corné­­lien : rester sur Mars pendant un an et demi, en atten­­dant que les planètes soient suffi­­sam­­ment rappro­­chées pour permettre un rapide voyage de retour, ou bien favo­­ri­­ser une courte escale de soixante jours, ce qui signi­­fie­­rait que le chemin du retour pren­­drait plus d’un an, puisant profon­­dé­­ment aussi bien dans les réserves de combus­­tible de la fusée que dans la patience de l’équi­­page.

La mono­­to­­nie et l’en­­nui menacent le bien-être de n’im­­porte quelle expé­­di­­tion.

Les membres de l’équi­­page de HI-SEAS ne sont pas immu­­ni­­sés contre le mal du pays, ni contre la pres­­sion de la mono­­to­­nie ou de la claus­­tro­­pho­­bie. Certains programment parfois une EVA juste pour marcher à l’ex­­té­­rieur. D’autres se faufilent dans la réserve atte­­nante pour enre­­gis­­trer des messages vocaux person­­nels. Les jours se suivent et se ressemblent beau­­coup, si ce n’est le bruit du vent ou de la pluie sur le dôme. À mi-chemin de la mission, l’équi­­page commence à plai­­san­­ter consciem­­ment sur ce que les cher­­cheurs appellent « le phéno­­mène du troi­­sième quart », lorsque les éner­­gies menacent de faiblir.

La mono­­to­­nie et l’en­­nui menacent le bien-être de n’im­­porte quelle expé­­di­­tion, comme Jack Stus­­ter l’a illus­­tré avec l’exemple du Belgica. L’es­­prit s’échauffe et fait des erreurs en cher­­chant une nouvelle source de stimu­­la­­tion. Lors de la plus longue simu­­la­­tion spatiale effec­­tuée, un projet de 520 jours passés dans un hangar mosco­­vite et qui a pris fin en 2011, la léthar­­gie a causé le repli sur eux-mêmes et perturbé le sommeil de certains parti­­ci­­pants. Les dangers de l’en­­nui peuvent se faire parti­­cu­­liè­­re­­ment sentir durant les longs mois de voyage auto­­guidé entre les planètes – un trou narra­­tif qui pousse les scéna­­ristes à conce­­voir des situa­­tions fantas­­tiques à base de biostases et de trous de vers.

Mais un peu plus d’en­­nui n’au­­rait pas fait de mal durant une mission simi­­laire conduite en 1999 par l’Ins­­ti­­tut des problèmes biomé­­di­­caux de Moscou. Un mois après son lance­­ment, pendant le réveillon du nouvel an, un combat à mains nues entre deux Russes a laissé des traces de sang sur les murs. Quelques minutes plus tard, le comman­­dant de l’équi­­page a embrassé de force une volon­­taire cana­­dienne, docteur en sciences de la vie et de la santé. Alors qu’elle protes­­tait, se souvient-elle, le coor­­di­­na­­teur scien­­ti­­fique russe a souli­­gné qu’elle mettait en péril l’at­­mo­­sphère du module test. Puis elle a eu des poux. Un parti­­ci­­pant japo­­nais a aban­­donné la mission en signe de protes­­ta­­tion. Dix ans plus tard, quand la Russie a lancé son expé­­rience de 520 jours afin de simu­­ler un aller-retour vers Mars, les six parti­­ci­­pants étaient des hommes. « Il faut croire que leur solu­­tion au problème du harcè­­le­­ment sexuel était de ne tout simple­­ment pas inclure de femmes »,  commente Bins­­ted.

Aucun des membres de l’équi­­page HI-SEAS ne trouve éton­­nant de créer des missions mixtes. Dans l’es­­pace, les femmes astro­­nautes pour­­raient même être avan­­ta­­gées. Kate Greene, une écri­­vaine de San Fran­­cisco ayant parti­­cipé à une précé­­dente étude de HI-SEAS sur la nour­­ri­­ture, médi­­tait sur Slate quant à la possi­­bi­­lité d’un équi­­page de mission spatiale entiè­­re­­ment fémi­­nin. Elle argu­­men­­tait que les femmes repré­­sentent géné­­ra­­le­­ment des charges plus légères et qu’elles brûlent moins de calo­­ries pour le même travail accom­­pli. Certains cher­­cheurs de l’étude mosco­­vite de 1999 insis­­taient sur le fait que les problèmes avaient davan­­tage trait aux natio­­na­­li­­tés qu’aux sexes. Toute­­fois, le mélange des natio­­na­­li­­tés risque de deve­­nir plus courant, étant donné le besoin de parta­­ger les coûts d’un voyage dans l’es­­pace loin­­tain. Certains plani­­fi­­ca­­teurs ont suggéré de mettre à l’épreuve des équi­­pages dans des habi­­tats reti­­rés simi­­laires à Mauna Loa, en guise de test final.

La seule tension de nature inter­­­na­­tio­­nale à rele­­ver dans le dôme cet hiver a tenu à la prépa­­ra­­tion d’un khin­­gal par Allen Mirka­­dy­­rov, servi avec une sauce crémeuse à l’aneth. Il a dit à ses coéqui­­piers qu’elle était presque aussi savou­­reuse que celle propo­­sée à la gare routière azer­­baïdja­­naise (Mirka­­dy­­rov, vété­­ran de l’US Air Force natu­­ra­­lisé améri­­cain, travaille à la mise en orbite de véhi­­cules de la NASA au centre spatial Goddard, et a grandi à Bakou en Azer­­baïdjan). L’équi­­page assure que, géné­­ra­­le­­ment, le temps passe vite, grâce à de nombreuses acti­­vi­­tés pour garder le moral, recom­­man­­dées par Fridtjof Nansen : soirée Tacos, jeux de société et séances de groupe de Game of Thrones. Pendant Thanks­­gi­­ving, l’équi­­page a rallumé ses moni­­teurs de contrôle acti­­mé­­trique pour un cours de Two-step.

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L’équi­­page en pleine partie de cartes Magic
Crédits : HI-SEAS

Leurs envois régu­­liers d’emails inva­­ria­­ble­­ment posi­­tifs soulève une ques­­tion : un équi­­page heureux a-t-il quoi que ce soit d’in­­té­­res­­sant à révé­­ler à la NASA ? Bins­­ted assure que les entrées de blogs opti­­mistes peuvent cacher quelque chose. De petits conflits émergent souvent dans les réponses lors des entre­­tiens qui ont lieu après l’étude, quand les sujets savent que leur anony­­mat sera garanti.

Par exemple, ce n’est qu’à la toute fin d’une des études de quatre mois sur la nour­­ri­­ture dans le dôme que Bins­­ted a eu vent de « l’in­­ci­dent du Nutella » : un des membres de l’équi­­page avait égoïs­­te­­ment terminé la ration mensuelle du groupe, arguant que l’équipe avait prévu d’ou­­vrir une nouvelle boîte le lende­­main. Dans son travail sur les compor­­te­­ments d’équi­­pages en isole­­ment, Stus­­ter a trouvé de nombreux exemples de petites irri­­ta­­tions sans impor­­tance deve­­nant progres­­si­­ve­­ment insup­­por­­tables, comme ce membre de l’équi­­page de Byrd en Antar­c­­tique se plai­­gnant d’un compa­­gnon, de « sa respi­­ra­­tion, de sa foi dans les rêves, et de son utili­­sa­­tion fréquente de l’ex­­pres­­sion je suis désolé ».

La dernière étude de Stus­­ter pour la NASA, sur les jour­­naux de bord tenus par les astro­­nautes, présente à certains moments des astro­­nautes irri­­tés par des programmes trop char­­gés, par des demandes condes­­cen­­dantes et par des tâches appa­­rem­­ment absurdes ordon­­nées par le centre de contrôle – comme d’en­­re­­gis­­trer les numé­­ros de série des objets jetés à la poubelle. Dans le dôme de Mauna Loa, les membres d’équi­­page se contentent juste de lever les yeux au ciel quand un des assis­­tants volon­­taires de Bins­­ted, posté à distance, fait une gaffe. Comme d’at­­tendre une réponse immé­­diate à un email envoyé quand tout le monde est encore endormi, car le desti­­na­­teur a oublié que sMars – comme Hawaï – n’ap­­plique pas le chan­­ge­­ment d’heure d’été… Bins­­ted surnomme cela la « décon­­nexion d’équi­­page », et elle gère le problème d’une manière qui pour­­rait être résu­­mée par son utili­­sa­­tion du terme « centre de soutien », et non « centre de contrôle ». Son approche fonc­­tionne, dit-elle, « mais nous ne l’avons appliquée qu’à la volée. Nous devons déve­­lop­­per un orga­­ni­­gramme et des acro­­nymes que la NASA pourra réuti­­li­­ser. »

Même dans un groupe peu enclin au conflit, confie-t-elle, il y aura des situa­­tions problé­­ma­­tiques : des crises de claus­­tro­­pho­­bie ou des disputes à propos du dessert. « Nous savons très bien comment monter de mauvaises équipes, et comment en briser de bonnes. Ici, nous essayons de consti­­tuer les meilleures équipes qui soient, de les aider du mieux qu’on peut, et de savoir comment il est possible de s’amé­­lio­­rer. » Comment de tels moments peuvent-ils affec­­ter les perfor­­mances collec­­tives ? Dans l’es­­pace, un équi­­page dont les liens se dénouent sera certai­­ne­­ment moins effi­­cace. Un équi­­page trop cohé­­sif serait poten­­tiel­­le­­ment enclin à igno­­rer les ordres. Aussi parfois Bins­­ted augmente elle-même le niveau de stress, comme lorsqu’elle leur a annoncé l’ap­­proche d’une tempête de radia­­tions, forçant l’équi­­page à se réfu­­gier dans des tunnels de lave souter­­rains.

La mesure des perfor­­mances est rela­­ti­­ve­­ment aisée. Il est plus déli­­cat de trou­­ver des moyens de mesu­­rer à distance à quel point les gens s’en­­tendent entre eux. Les membres d’équi­­page déclarent que la pire partie de l’étude réside dans le fait d’avoir à subir le stress et l’en­­nui de répondre à des sondages (une quaran­­taine par semaine) qui cherchent à savoir s’il sont stres­­sés ou s’ils s’en­­nuient. La vie en aqua­­rium de leur mascotte Blas­­toff McRo­­cket­­boots, le pois­­son combat­­tant, leur semble insou­­ciante en compa­­rai­­son. Les résul­­tats de ces sondages, ainsi que des tests cogni­­tifs et des entre­­tiens de fin d’étude, seront compa­­rés aux données collec­­tées par les moni­­teurs biomé­­triques et autres appa­­reils portés par les volon­­taires.

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La nuit sur sMars
Crédits : HI-SEAS

Sont mesu­­rés les batte­­ments cardiaques des parti­­ci­­pants, le niveau sonore de leur voix, et même leur proxi­­mité les uns des autres. La NASA espère que ces données, ainsi que celles d’autres brace­­lets connec­­tés, sauront se montrer fiables pour dépis­­ter les compor­­te­­ments des équi­­pages d’as­­tro­­nautes sans avoir à recou­­rir aux auto-évalua­­tions ou avoir à lire entre les lignes d’un email. L’es­­sence même de l’ex­­pé­­rience hawaïenne est peut-être pour la NASA d’être plus à l’aise avec l’idée d’en­­voyer des équi­­pages hors de portée : si des êtres humains pouvaient être surveillés de la même manière que les robots le sont, le centre de contrôle pour­­rait repé­­rer les prémisses d’un pic émotion­­nel avant que l’équi­­page n’ait à en faire les frais. « Bien sûr », ajoute Bins­­ted, « reste la ques­­tion du type d’in­­ter­­ven­­tion effec­­ti­­ve­­ment possible quand votre équipe se trouve sur Mars… » 

Deux décen­­nies, cela peut paraître long entre la répé­­ti­­tion et la grande première du spec­­tacle. C’est ce qu’a pensé Chris McKay quand il a entendu parler de ces études sur la cohé­­sion de groupe. Pendant des années, McKay a géré une orga­­ni­­sa­­tion natio­­nale infor­­melle connue sous le nom de Mars Under­­ground. Elle alimen­­tait les conver­­sa­­tions et la recherche à une époque où les voyages habi­­tés dans l’es­­pace loin­­tain étaient en disgrâce. « Aux réunions, on était ridi­­cu­­lisé si on évoquait la possi­­bi­­lité de cher­­cher des signes de vie sur Mars. On me deman­­dait si je comp­­tais prendre mon filet à papillons avec moi. » Il reste un des éminents astro­­bio­­lo­­gistes de la NASA, et connaît bien les obstacles d’une mission sur Mars. Gérer les problèmes d’équi­­page ne lui semblait pas être une prio­­rité.

Les premiers tests de groupe en isole­­ment parais­­saient davan­­tage cher­­cher à piquer l’in­­té­­rêt du public qu’à tester effec­­ti­­ve­­ment des systèmes pour Mars. En 1997, un plané­­to­­logue du nom de Pascal Lee a déclaré qu’un camp de recherche situé dans le vaste cratère de météo­­rite de l’île de Devon, située dans les archi­­pels du nord du Canada (la plus grande île inha­­bi­­tée au monde), serait un endroit idéal pour que la NASA y bâtisse un camp expé­­di­­tion­­naire. Fina­­le­­ment, ce sont deux stations de recherche qui y ont été érigées : une pour les études géolo­­giques et les tests de combi­­nai­­sons et de véhi­­cules de la NASA, l’autre pour une orga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale à but non lucra­­tif, la Mars Society, qui a invité la chaîne Disco­­very Chan­­nel dans son sillage. Mars Society a bâti plus tard un deuxième site dans le désert de l’Utah, plus acces­­sible au public et aux médias. Les simu­­la­­tions dans le désert sont brèves, et leurs contri­­bu­­tions à la recherche spatiale ne sont pas appro­­fon­­dies. Mais selon la Mars Society, plus de 900 personnes y ont pris part.

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Le dôme est alimenté par des panneaux solaires
Crédits : HI-SEAS

Une de ces personnes n’était autre que Kim Bins­­ted. En 2007, elle a signé en tant que chef scien­­ti­­fique pour une étude de quatre mois sur l’île Devon – à l’époque la plus longue mission simi­­laire à une mission martienne jamais tentée. Elle vivait à Hawaï, ayant démé­­nagé là-bas pour ensei­­gner après le lance­­ment et le crash éclairs d’une société en ligne à Tokyo. « En termes de stress, lancer une start-up au Japon et ensei­­gner à Hawaï illus­trent bien les deux extré­­mi­­tés du spectre », explique-t-elle. Elle s’était dit que rejoindre le projet pour­­rait augmen­­ter ses chances de deve­­nir astro­­naute.

Le droit à l’er­­reur

L’ha­­bi­­tat créé par la Mars Society n’était pas une réplique exacte de la vie sur Mars, selon elle. Quand l’équi­­page sortait pour mener des EVA, un des membres devait quit­­ter sa combi­­nai­­son et s’ar­­mer d’un fusil afin de surveiller les ours polaires. Il n’y avait pas non plus de réflexion pous­­sée sur la compa­­ti­­bi­­lité des membres d’équi­­page. Un expert en perfor­­mance humaine en condi­­tions extrêmes ayant étudié le groupe de Bins­­ted a remarqué que, quand les conflits écla­­taient, les femmes avaient tendance à y répondre par une « stra­­té­­gie d’adap­­ta­­tion » (cher­­cher un moyen de résoudre le problème) tandis que les hommes avaient tendance à opter pour une « stra­­té­­gie de fuite » (igno­­rer le problème en favo­­ri­­sant des explo­­ra­­tions prolon­­gées lors des EVA). L’étude cite égale­­ment des retours sur « des inté­­rêts sexuels non-réci­­proques » expri­­més par une personne d’au­­to­­rité, ainsi que la rancœur d’un parti­­ci­­pant franco-cana­­dien qui, forcé par le groupe à subir le vision­­nage de la série télé Lost, s’était plaint de l’in­­trigue incom­­pré­­hen­­sible.

Bins­­ted a appré­­cié l’ex­­pé­­rience, mais pensait pouvoir en amélio­­rer le concept. Outre les scories volca­­niques rouges, « géolo­­gique­­ment perti­­nentes », les lits de lave de Hawaï ne néces­­sitent pas de pause due à l’hi­­ver arctique ou à la chaleur du désert. Les expé­­riences pour­­raient être menées consé­­cu­­ti­­ve­­ment et moins dépendre des récits des parti­­ci­­pants. « La nature même de ces expé­­riences toujours simi­­laires fait qu’elles sont uniques à chaque fois », dit-elle. « Ainsi, si on observe trois fois le même phéno­­mène de suite, on peut se dire qu’on tient quelque chose. » 

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Kim Bins­­ted
Crédits : HI-SEAS

En 2012, Bins­­ted et ses collègues ont reçu un demi-million de dollars du programme de recherches humaines de la NASA, pour la première étude basée sur l’ali­­men­­ta­­tion dans le dôme. Depuis lors, raconte Bins­­ted, elle a eu affaire à la méfiance occa­­sion­­nelle de repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment, inquiets de se voir accu­­sés d’or­­ga­­ni­­ser des vacances hawaïennes aux frais du contri­­buable. L’an­­cien séna­­teur répu­­bli­­cain de l’Ok­­la­­homa Tom Coburn a inclus l’étude alimen­­taire dans son « rapport des gaspillages » du gouver­­ne­­ment en 2012, se gaus­­sant de la créa­­tion de recettes « fantasques » pour une mission qui ne commen­­cera que dans plusieurs décen­­nies.

Le projet a rencon­­tré un obstacle majeur dès le départ, quand la NASA a informé Bins­­ted que leur subven­­tion ne pouvait être utili­­sée dans la construc­­tion de la struc­­ture. Tout d’un coup, il a fallu trou­­ver 200 000 dollars.

En s’adres­­sant à l’uni­­ver­­sité d’Ha­­waï pour combler le manque de budget, elle a appris que l’éta­­blis­­se­­ment venait juste de perdre préci­­sé­­ment la même somme à cause d’un promo­­teur de spec­­tacles crapu­­leux, qui préten­­dait pouvoir faire venir Stevie Wonder à Hono­­lulu pour un concert… À la place, Bins­­ted a fait appel au seul million­­naire qu’elle connais­­sait et qui pour­­rait être inté­­ressé : Henk Rogers. Ce dernier a fait fortune dans les jeux vidéos (il détient les droits de la licence Tetris) et a un jour orga­­nisé dans son ranch hawaïen un weekend pour les experts astro­­nomes. Rogers a accepté de construire le dôme, et l’étude alimen­­taire a été lancée. Une deuxième subven­­tion de la NASA d’1,2 million de dollars a suivi en 2013, finançant une série de trois études. Celle-ci est la deuxième : le record de l’équi­­page est amené a être battu par l’étude suivante, d’une durée de douze mois.

Pascal Lee dessine désor­­mais des plans pour les missions de la NASA sur les lunes martiennes Phobos et Déimos. Il reste scep­­tique quant aux études analogues, auxquelles manquent le stress et la dange­­ro­­sité des vraies missions. Mais il explique qu’elles servent un inté­­rêt secon­­daire d’im­­por­­tance : elles inspirent les étudiants, ce qui est selon lui tout aussi vital que de main­­te­­nir le leader­­ship de l’Amé­­rique dans la course aux étoiles. « La Chine a fait atter­­rir un robot sur la Lune, et d’ici une dizaine d’an­­nées, il y enver­­ront certai­­ne­­ment un homme », dit-il. « Nous avons déni­­gré ce que la Chine est en train de réali­­ser. Mais nous ne nous rendons pas compte de l’im­­por­­tance de ce programme dans l’édu­­ca­­tion et la science chinoises. Quand nous serons fin prêts à aller sur Mars, nos enfants devront faire face à cette super­­­puis­­sance spatiale.  »

McKay est désor­­mais convaincu, pour la même raison. « Je porte en moi le zèle du converti », dit-il. En plus d’être un vecteur promo­­tion­­nel utile, pense-t-il, les études ont soulevé des ques­­tions impor­­tantes, et le moment est adéquat pour les poser. « La tech­­no­­lo­­gie va chan­­ger », pour­­suit-il. « Mais l’être humain, lui, restera le même. » 

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Mars photo­­gra­­phiée par Hubble
Crédits : NASA/Hubble

Un soir de mars, peu de temps après que l’équi­­page a dépassé la marque symbo­­lique des quatre mois, Martha Lenio a véri­­fié son iPad fixé au mur dans le dôme et aperçu un signal lumi­­neux de mauvais augure : les batte­­ries pompaient l’éner­­gie au lieu de les char­­ger. L’éner­­gie solaire est toujours rare dans le dôme. Afin de conser­­ver assez de batte­­rie pour une nuit normale, les membres de l’équi­­page cuisinent le dîner avant que le soleil ne se couche. Mais cette semaine-là, après plusieurs jours voilés et pluvieux, ils se sont emmi­­tou­­flés pour se tenir chaud, ont fait bouillir des repas lyophi­­li­­sés et fait l’im­­passe sur les films le soir. Même alors, ils sont arri­­vés à la fin de leurs cellules d’hy­­dro­­gène, et ne pouvaient plus rece­­voir d’es­­sence pour alimen­­ter le géné­­ra­­teur – la camion­­nette de Bins­­ted était tombée en panne à son retour d’une confé­­rence de David Seda­­ris à Hilo. Ils en étaient donc à leur dernier jerry­­can. Ainsi, les deux systèmes auxi­­liaires et le système prin­­ci­­pal tombaient en panne. Sur Mars, un tel scéna­­rio aurait mis en péril leurs appa­­reils de main­­tien en vie. L’équipe a donc procé­­der à des calculs en urgence, et conclu qu’en l’es­­pace de quelques heures, ils perdraient la venti­­la­­tion dans leurs toilettes sèches.

Deux membres d’équi­­page ont enfilé des combi­­nai­­sons de sécu­­rité et sont sortis munis de lampes torches, patien­­tant trois minutes dans le sas d’en­­trée afin de simu­­ler la pres­­su­­ri­­sa­­tion, mais ils n’ont pas trouvé la source du problème. Ils sont briè­­ve­­ment « sortis de la simu », tentant de joindre un tech­­ni­­cien de mission pour les aider à résoudre le problème, mais en vain. L’équi­­page a donc écha­­faudé un plan : ils ont éteint toutes les lumières dans le dôme et coupé le chauf­­fage. Ils ont débran­­ché les appa­­reils télé­­mé­­triques des batte­­ries, et bran­­ché une rallonge du géné­­ra­­teur vers leurs trois prio­­ri­­tés : le venti­­la­­teur des toilettes, le réfri­­gé­­ra­­teur conte­­nant quatre mois d’échan­­tillons d’urine et de salive pour la NASA, et le radia­­teur de l’aqua­­rium de Blas­­toff McRo­­cket­­boots.

Au matin, un tech­­ni­­cien s’est rendu sur le terrain et a réparé le géné­­ra­­teur. L’équi­­page est resté à l’in­­té­­rieur, toujours décon­­te­­nancé par le chan­­ge­­ment d’ha­­bi­­tudes. « Il faisait froid et sombre, mais il était inté­­res­­sant d’avoir un véri­­table défi à rele­­ver », a écrit Lenio sur son blog.

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Sur Mars, qui nous vien­­dra en aide ?
Crédits : NASA

Bins­­ted me dit que l’équi­­page semble avoir bien géré le stress. « On pouvait s’at­­tendre à une décon­­nexion d’équi­­page, et bien qu’il y ait eu quelques frus­­tra­­tions à l’en­­droit du centre de contrôle, ils ont main­­tenu une commu­­ni­­ca­­tion construc­­tive et profes­­sion­­nelle. Ils sont égale­­ment parve­­nus à résoudre les problèmes et à établir eux-mêmes leurs prio­­ri­­tés, ce qui est impres­­sion­­nant. » Étant données les diffi­­cul­­tés à surveiller les dyna­­miques de groupe, dit-elle, il lui tarde d’ana­­ly­­ser les infor­­ma­­tions récol­­tées. « Peut-être que ma vision actuelle des choses est complè­­te­­ment faus­­sée ! »

Quelques jours plus tard, Lenio m’en­­voie un message vocal. Je lui ai demandé si elle pense que des gens de sa géné­­ra­­tion pose­­ront le pied sur Mars. Elle me répond qu’il y a une chance pour que cela arrive, du moins de notre vivant. Elle imagine un équi­­page comme le sien, travaillant sous un ciel rouge, bâtis­­sant un habi­­tat avec une infime marge d’er­­reur. Alors qu’elle était encore étudiante en Austra­­lie, raconte-t-elle, elle a été tota­­le­­ment déso­­rien­­tée une nuit parce qu’on ne voyait pas la Grande Ourse et que la Lune était à l’en­­vers. « Je pense que ce genre de choses peuvent constam­­ment vous arri­­ver sur Mars », dit-elle. « Quand vous regar­­dez par la fenêtre, le ciel n’est pas bleu. Vous devez constam­­ment être en admi­­ra­­tion – des surprises chaque jour. »

À Hawaï, ces appren­­tis astro­­nautes sont isolés, seuls sur le flanc d’un volcan actif, sur une île perdue au beau milieu du Paci­­fique. Mais comme l’a démon­­tré la coupure de courant, tout ceci n’est rien en compa­­rai­­son de ce que vivront les premiers colons de l’es­­pace. « Si les appa­­reils de main­­tien en vie tombent en panne ici, nous ne risquons pas de mourir de froid, nous ne risquons pas l’as­­phyxie. OK, l’ha­­bi­­tat sent mauvais, et la situa­­tion n’est pas idéa­­le… mais on n’en meurt pas. »


Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « Moving to Mars », paru dans The New Yorker.

Couver­­ture : Pano­­rama martien photo­­gra­­phié par Curio­­sity (NASA/JPL-Caltech/MSSS).

Créa­­tion graphique par Ulyces.

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