par Tom Vanderbilt | 27 novembre 2015

À grande hauteur

« Vivre à grande hauteur requé­­rait une atti­­tude d’un genre parti­­cu­­lier : soumise, rete­­nue et peut-être même un peu folle. » C’est ce que déclare le prota­­go­­niste (qui d’une façon assez vision­­naire, est produc­­teur de docu­­men­­taires télé­­vi­­suels) du roman de l’écri­­vain britan­­nique J. G. Ballard I.G.H., paru en 1975 ; une dysto­­pie qui prend place dans un haut immeuble de luxe qui se dresse à l’ex­­té­­rieur du centre de Londres, dont l’ar­­chi­­tec­­ture ration­­nelle et les infra­s­truc­­tures tout confort ne suffisent pas à conte­­nir le pour­­ris­­se­­ment social qui gran­­dit en son sein. Ballard, carto­­graphe auto-proclamé de l’ « espace inté­­rieur », y diagnos­­tiquait les mala­­dies de cette « petite ville verti­­cale », dont les rési­­dents « s’épa­­nouis­­saient dans le ballet rapide des côtoie­­ments, le manque d’im­­pli­­ca­­tion dans la rela­­tion à l’autre, et l’auto-suffi­­sance totale de vies qui, n’ayant besoin de rien, n’étaient jamais déçues ». Il s’agis­­sait d’une vaste machine « conçue pour servir non pas la collec­­ti­­vité des loca­­taires, mais l’ha­­bi­­tant indi­­vi­­duel en isole­­ment ». De « l’inat­­ten­­tion civile » — l’ex­­pres­­sion qu’u­­ti­­lise le socio­­logue Erving Goff­­man pour dési­­gner la façon dont les gens coha­­bitent dans des envi­­ron­­ne­­ments dense en s’ap­­pliquant à s’igno­­rer les uns les autres – dans des propor­­tions incon­­trô­­lées.

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Le quar­­tier Pruitt-Igoe dans les années 1960

Ballard, qui vivait dans un petit pavillon d’une banlieue anodine de Shep­­per­­ton, nour­­ris­­sait à l’égard de la vie urbaine moderne nombre de préju­­gés et de suspi­­cions. Mais I.G.H., comme la plupart de la « science-fiction » de Ballard, n’a pas dû deman­­der des prouesses d’ima­­gi­­na­­tion. Le héros du roman, alors qu’il visionne un docu­­men­­taire qui se penche­­rait « sur la psycho­­lo­­gie qui régit la vie dans une commu­­nauté de 2 000 âmes cloî­­trées dans le ciel », se prend à décla­­rer : « Alors même que le savoir accu­­mulé durant des décen­­nies portait un regard critique sur la grande hauteur comme modèle viable de struc­­ture sociale, les logiques de rapport coût-effi­­ca­­cité dans le loge­­ment public et de forte renta­­bi­­lité du secteur privé ont fait s’éle­­ver ces villages verti­­caux dans le ciel au mépris des véri­­tables besoins de leurs occu­­pants. » Cette conjec­­ture des plus mesu­­rées pour­­rait avoir été préle­­vée d’un jour­­nal socio­­lo­­gique de l’époque – voire des gros titres. Le vaste quar­­tier d’ha­­bi­­tat social Pruitt-Igoe de Minoru Yama­­saki, à Saint-Louis dans le Missouri, était progres­­si­­ve­­ment (et spec­­ta­­cu­­lai­­re­­ment) en train d’être détruit. Les habi­­tants de villes comme San Fran­­cisco entraient en résis­­tance contre ce qu’ils perce­­vaient comme une occu­­pa­­tion physique et psychique de l’âme de la ville par les grands immeubles (comme l’in­­dique un repor­­tage de l’époque, une étude menée auprès d’em­­ployés de bureaux du centre-ville « a montré qu’un vaste pour­­cen­­tage d’entre eux se sentent person­­nel­­le­­ment oppres­­sés par les immeubles qui les entourent »). Des critiques d’ar­­chi­­tec­­ture tels qu’Ada Louise Huxtable écri­­vaient d’une plume rageuse que « peut-être que la carac­­té­­ris­­tique la plus effroyable des gratte-ciels est leur inhu­­ma­­nité ». Des films comme La Tour infer­­nale dépei­­gnaient les buil­­dings comme l’in­­car­­na­­tion de la vanité irres­­pon­­sable de promo­­teurs égoma­­niaques et d’ar­­chi­­tectes narcis­­siques (à l’image de Paul Newman dans sa chemise safari, prenant congé de ses subal­­ternes ennuyeux en se retran­­chant de son bureau dans le boudoir adja­cent, où Faye Duna­­way l’in­­vite à la rejoindre sur le lit aux draps sati­­nés). On dit que Ballard lui-même avait été inspiré par la Trel­­lick Tower de Londres, la tour de 31 étages d’Erno Gold­­fin­­ger à Kensing­­ton, ache­­vée en 1972 et deve­­nue presque instan­­ta­­né­­ment le symbole de la patho­­lo­­gie sociale urbaine (les immeubles comme la Trel­­lick Tower ou le complexe Alton Estate – inspiré par Le Corbu­­sier – sont rapi­­de­­ment deve­­nus « la toile de fond muette et impo­­sante » du tota­­li­­ta­­risme morose du Fahren­­heit 451 de Truf­­faut et d’autres films, d’après le critique Owen Hather­­ley. Comme dans I.G.H., dans lequel l’ar­­chi­­tecte même du complexe habite son penthouse, Gold­­fin­­ger a briè­­ve­­ment logé dans l’im­­meuble qui précé­­dait la Trel­­lick Tower, la Balfron Tower, « pour attes­­ter de ses quali­­tés ».


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La Trel­­lick Tower
Crédits

L’âge des tours de verre

L’an­­née où fut publié le roman de Ballard, j’avais sept ans et je vivais dans la banlieue de Chicago. Lors de nos esca­­pades dans la ville, je contem­­plais avec fasci­­na­­tion, assis à l’ar­­rière de la Monte Carlo fami­­liale, les deux typo­­lo­­gies de vie à grande hauteur. Situées aux extrêmes de la géogra­­phie et de la démo­­gra­­phie, elles étaient gran­­dio­­se­­ment éloi­­gnées de ma carte mentale façon­­née par une vie de famille dans un petit pavillon de banlieue, et infi­­ni­­ment mysté­­rieuses. Étalés le long de l’au­­to­­route Dan Ryan Express­­way comme un empi­­le­­ment de bunkers, il y avait d’abord les immeubles du projet de loge­­ment social Robert Taylor Homes, un mur impla­­cable et austère de 28 tours mons­­trueuses, aux entrées enca­­gées comme des étages de prison, aux façades d’éten­­dues plates de béton gris, à l’ex­­cep­­tion de quelques balafres noires lais­­sées par un incen­­die récent, s’échap­­pant de quelques fenêtres. Dans la ville elle-même, juste à côté du Loop sur les berges de la rivière Chicago, se dres­­saient les deux struc­­tures ressem­­blant à des silos à grains de la Marina City de Bertrand Gold­­berg, qui frap­­paient mon imagi­­na­­tion comme étant les incu­­ba­­teurs futu­­ristes de la vie urbaine. Lorsque les tours ont été termi­­nées en 1964, elles n’étaient pas seule­­ment les plus hautes struc­­tures de béton du monde, elles étaient aussi ses plus hautes tours rési­­den­­tielles. Jamais – pas même dans la ville où le gratte-ciel est né – des gens n’avaient vécu dans une telle splen­­deur aérienne. La forme ronde de Marina City a été dictée pour des ques­­tions pratiques de rapport occu­­pa­­tion au sol/surface exté­­rieure ; mais aussi par quelque chose de plus profond, selon Gold­­berg. « Je voulais sortir les gens des boîtes, qui sont vrai­­ment des bidon­­villes psycho­­lo­­giques… ces longs couloirs flanqués de portes et de portes qui s’ouvrent anony­­me­­ment sont inhu­­mains. Chaque personne devrait conser­­ver sa rela­­tion au cœur du bâti­­ment. Cela devrait ressem­­bler à la rela­­tion d’une branche avec l’arbre, plutôt qu’à l’al­­véole pour la ruche. » Les ensembles de Robert Taylor Homes et Marina City étaient des réponses en béton aux condi­­tions urbaines pres­­santes de la moitié du XXe siècle : offrir un loge­­ment abor­­dable destiné pour une bonne part à la Grande migra­­tion des Afro-Améri­­cains du sud vers le nord des États-Unis (avec le but spatial, comme le relève Nicho­­las Lehman dans son livre The Promi­­sed Land, « de tenir éloi­­gnés autant de migrants que possible du Chicago blanc »). Marina City était, peut-être, le côté pile de la pièce : une tenta­­tive d’en­­di­­guer la fuite des rési­­dents à hauts reve­­nus de la métro­­pole centrale, une ville dans la ville inspi­­rée de l’unité d’ha­­bi­­ta­­tion corbu­­sienne dotée de son propre super­­­mar­­ché, de son bowling, et, ce qui avait davan­­tage d’im­­pact sur mon jeune esprit, d’un parking circu­­laire se tordant parmi les habi­­tants dans la même struc­­ture.

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Les tours de Marina City
Crédits : Jeffrey Zeld­­man

Il semble que le parking à plusieurs étages fut lui aussi source d’une sombre fasci­­na­­tion pour Ballard. « L’un des immeubles les plus mysté­­rieux jamais construits », comme il écri­­vait dans son roman Crash (qui a inspiré le film de 1996). « S’agit-il d’un modèle pour quelque étrange état psycho­­lo­­gique, portant une vision au sein de géomé­­trie bizarre ? » La ques­­tion qu’il pose ensuite pour­­rait faire réfé­­rence aussi bien à la vie à grande hauteur qu’à ces parkings : « Quel effet ces bâti­­ments ont-ils sur nous ? » Pourquoi devrions-nous penser que la vie à grande hauteur a un effet sur nous ? Après tout, on ne mène pas d’études psycho-archi­­tec­­tu­­rales détaillées sur les ranchs. La raison première est peut-être la simple nouveauté. « Consi­­dé­­rant l’an­­cien­­neté de notre espèce, vivre à plus de quelques étages est un phéno­­mène très récent », écrit Robert Gifford dans l’Archi­­tec­­tu­­ral Science Review. « Cela mène certains à conclure que les grandes hauteurs ne sont pas natu­­relles, et d’autres répon­­draient alors que ce qui n’est pas natu­­rel doit être, d’une manière ou d’une autre, néfaste. » Il est facile de trou­­ver des condam­­na­­tions de facto de la hauteur, comme celle de Chris­­to­­pher Alexan­­der dans son essai sur l’ar­­chi­­tec­­ture A Pattern Language : « Dans n’im­­porte quelle zone urbaine, peu importe sa densité, il convient de conser­­ver une majo­­rité d’im­­meubles de quatre étages ou moins. Certains bâti­­ments peuvent excé­­der cette limite, mais ils ne doivent pas être voués à servir d’ha­­bi­­ta­­tions. » Alexan­­der, s’éga­­rant sur les mêmes terres que Ballard, nous met en garde : « Plus les gens vivent loin du sol, plus ils sont enclins à souf­­frir de troubles mentaux. »

Le monde entier a vu proli­­fé­­rer les très grands immeubles rési­­den­­tiels.

Il semble y avoir un senti­­ment mêlé d’émer­­veille­­ment et de malaise persis­­tant à l’idée de « vivre dans les cieux », marqué par la tour de Babel. Il est facile de regar­­der les images du photo­­graphe Michael Wolf dans son livre The Trans­­parent City et de ne voir rien d’autre que déshu­­ma­­ni­­sa­­tion, d’im­­menses struc­­tures empri­­son­­nant de petites silhouettes tout droit sorties d’une toile de Hopper, menant une exis­­tence de soli­­tude collec­­tive, placées toutes ensembles dans des fenêtres sépa­­rées devant nos yeux comme dans les séquences en split-screen d’un film d’Alt­­man, sans jamais se rencon­­trer. Dans La Grève, d’Ayn Rand, le person­­nage de Dagny Taggart, assise dans son bureau Roark en hauteur, contemple les autres buil­­dings loin­­tains, se deman­­dant depuis lequel d’entre eux son prince char­­mant pour­­rait être en train de l’ob­­ser­­ver en retour. « Juste savoir que tu me vois, même si je ne dois jamais te revoir. » Les notions de public et de privé, de distance et d’in­­ti­­mité sont brouillées à l’âge des grandes tours de verre.

La proli­­fé­­ra­­tion

Peut-être y a-t-il quelque chose dans la hauteur elle-même, au-delà du brouillard. Comme l’un des auteurs de l’ou­­vrage collec­­tif de 1977 Human Response to Tall Buil­­dings le dit : « De quelle façon la sépa­­ra­­tion visuelle peut être liée au senti­­ment de sépa­­ra­­tion psycho­­lo­­gique, nous ne pouvons pas le dire pour le moment. » Mais il cite le psycho­­logue envi­­ron­­ne­­men­­tal Edward T. Hall : « À la distance où les gens ressemblent à des four­­mis, le contact avec eux en tant qu’êtres humains dispa­­raît rapi­­de­­ment. » On pense à l’in­­fâme Harry Lime dans Le Troi­­sième homme, qui, dans une grande roue au-dessus de Vienne, regarde en bas et demande à Holly Martins, avec un froid mépris : « Ressen­­ti­­riez-vous vrai­­ment la moindre pitié si l’un de ces points s’ar­­rê­­taient de bouger pour toujours ? » Inver­­se­­ment, les gens vivant dans de grands immeubles tendent à parler – ce n’est peut-être pas une surprise, consi­­dé­­rant le fait qu’ils ont choisi d’y vivre – des vertus enno­­blis­­santes de la hauteur. Les premiers rési­­dents du John Hancock Center à Chicago (les plus élevés de l’époque, devant ceux de Marina City) décri­­vaient la sensa­­tion « d’être à la campagne », ou dans la « cinquième dimen­­sion ». Le direc­­teur d’une agence de publi­­cité s’émer­­veillait de pouvoir passer plus de temps avec sa femme et ses enfants main­­te­­nant qu’il lui suffi­­sait de descendre au 27e étage pour aller travailler. Dans un témoi­­gnage, un résident « qui avait quitté sa maison de banlieue pour s’ins­­tal­­ler dans la tour, avait commencé à s’in­­té­­res­­ser à la nature après son emmé­­na­­ge­­ment en ville. Grâce à sa vue impre­­nable sur le lac et le ciel, il pouvait regar­­der le soleil s’éle­­ver au-dessus de l’eau, les étoiles et la Lune peupler le ciel, et la migra­­tion annuelle des oiseaux. »

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Le John Hancock Center de Chicago
Crédits : Joe Ravi

Comment marier cela avec un corpus de recherche qui semble conclure que la plupart des gens trouvent la vie à grande hauteur moins satis­­fai­­sante que la vie à basse alti­­tude ; que les immeubles à grande hauteur semblent engen­­drer davan­­tage de crimi­­na­­lité que leurs homo­­logues situés plus bas ; que les jeunes enfants semblent se déve­­lop­­per (en lisant et selon d’autres critères) moins rapi­­de­­ment plus ils vivent en hauteur ; que les grands immeubles pour­­raient même invi­­ter au suicide ? Une forme archi­­tec­­tu­­rale peut-elle vrai­­ment faire cela ? L’ar­­chi­­tec­­ture n’est jamais qu’un réci­­pient pour des rela­­tions sociales. C’est pourquoi la socio­­lo­­gie des grandes hauteurs est trou­­blée par d’autres facteurs – qui sont les personnes qui vivent en hauteur, et sous quelles condi­­tions ? Le quar­­tier Pruitt-Igoe est devenu syno­­nyme des problèmes posés par le loge­­ment en hauteur, il était dit qu’il avait sonné le glas de la plani­­fi­­ca­­tion sociale et de l’ar­­chi­­tec­­ture modernes tout à la fois. Le regard qu’on a porté sur lui par la suite a été plus nuancé. Dans le docu­­men­­taire de Chad Frie­­drich, The Pruitt-Igoe Myth, les rési­­dents se rappellent avec tendresse les « penthouses du pauvre » dans lesquels ils avaient emmé­­nagé. Ils se rappellent s’être sentis en sécu­­rité, entou­­rés par d’autres rési­­dents. Mais bien­­tôt, les ascen­­seurs sont tombés en panne, les actes de vanda­­lisme ont commencé, des intrus zonaient dans les cages d’es­­ca­­lier. Cette dégra­­da­­tion était-elle inhé­­rente à la forme de l’en­­droit ? La philo­­sophe de l’ar­­chi­­tec­­ture et de l’ur­­ba­­nisme Jane Jacobs disait de ces grands immeubles qu’ils étaient des « rues empi­­lées dans le ciel », mais sans être aussi visibles que le sont les rues, manquant ainsi « des inhi­­bi­­tions qu’in­­duisent les rues, qui abritent des regards ». Curieu­­se­­ment, la tour Trel­­lick, tout aussi décriée – et qui fut à l’époque un symbole aussi néga­­tif que Pruitt-Igoe –, a connu un retour­­ne­­ment remarquable : elle fait main­­te­­nant partie du patri­­moine natio­­nal et repré­­sente un endroit de plus en plus atti­­rant où vivre. Ce tour­­nant majeur est apparu au début des années 1990 avec la forma­­tion d’une asso­­cia­­tion des rési­­dents et la mise en place d’une récep­­tion (cela allait de soi pour Jacobs, mais qui n’était pas vu d’un bon œil par le Grea­­ter London Coun­­cil). Loin d’être isolée, la Trel­­lick semble aujourd’­­hui plus vivante que jamais. L’un de ses rési­­dents fait un pont curieux entre la commu­­nauté et la hauteur : « Londres s’étend à nos pieds dans toutes les direc­­tions, aussi loin qu’il est possible de voir. Alors nous avons peut-être besoin de savoir que nous ne sommes pas seuls là-haut. » La majeure partie de la recherche sur les problèmes inhé­­rents à la vie dans un immeuble à grande hauteur est en réalité, ainsi que le formule la socio­­logue Gerda Wekerle, de la recherche sur « les problèmes créés par la concen­­tra­­tion de familles à problèmes dans des loge­­ments stig­­ma­­ti­­sés par le reste de la société ». D’autres études se sont penchées sur les popu­­la­­tions d’en­­droits comme les dortoirs, qui sont eux-mêmes peu repré­­sen­­ta­­tifs. Les hauteurs sont constam­­ment biai­­sées par les extrêmes sociaux. Comme le dit Wekerle, « Pruitt-Igoe n’est pas plus repré­­sen­­ta­­tif que le John Hancock Center de la vie à grande hauteur ». Inter­­vient le contexte. Dans des endroits comme Singa­­pour ou Hong Kong, la vie dans de grands immeubles est non seule­­ment la norme, mais elle est consi­­dé­­rée comme socia­­le­­ment pres­­ti­­gieuse. Un ami qui a grandi au 19e étage d’un immeuble de l’Up­­per East Side à New York (et qui, de façon amusante, est devenu critique d’ar­­chi­­tec­­ture) ne trouve rien de bizarre, rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, à son éduca­­tion. Beau­­coup de ses amis, après tout, vivaient dans des circons­­tances simi­­laires, voire dans le même immeuble. Pourquoi aurait-on besoin d’une pelouse privée, avance-t-il, quand Central Park est à cinq minutes à pieds ? Quand à la hauteur, il écrit : « Je ne pense pas que cela ait eu de l’ef­­fet d’une façon ou d’une autre, peut-être parce que tant d’im­­meubles voisins faisaient envi­­ron la même hauteur, il n’y a donc pas de senti­­ment de vertige. » De nos jours évidem­­ment, le 19e étage peut commen­­cer à sembler assez bas. Le monde entier a vu proli­­fé­­rer les très grands immeubles rési­­den­­tiels. Rien qu’à New York, ils vont de la tour du 8 Spruce Street de 76 étages, réali­­sée par Frank Gehry, au One57 de Chris­­tian de Port­­zam­­parc et ses 300 mètres de haut, en passant par le 432 Park Avenue de Rafael Viñoly (près de 420 mètres) et la future Stein­­way Tower de SHoP Archi­­tects, qui s’élè­­vera à 438 mètres une fois termi­­née et devien­­dra le plus haut immeuble d’ha­­bi­­ta­­tions de l’hé­­mi­­sphère occi­­den­­tal. Les unités de ses struc­­tures à « vue d’avion » seront proba­­ble­­ment davan­­tage des pieds-à-terre pour les 1 % les plus riches que des loge­­ments ouverts à tous hori­­zons démo­­gra­­phiques. Mais partout dans le monde, une tendance claire se dégage. En 2012, on esti­­mait que 41 des 100 plus hauts buil­­dings du monde abri­­taient des bureaux ; une décen­­nie plus tôt, ils repré­­sen­­taient le double.

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Concept de la Stein­­way Tower
Crédits : SHoP Archi­­tects/LPC

Psycho­­lo­­gie des super-hauteurs

Au début des années 1970, Fazlur Kahn, l’in­­gé­­nieur en struc­­ture derrière la tour Sears (rebap­­ti­­sée Willis) et le John Hancock Buil­­ding, décla­­rait : « Aujourd’­­hui, sans rencon­­trer de véri­­table problème, nous pour­­rions bâtir un immeuble de 150 étages. Si nous fini­­rons par le faire et comment la ville sera à même de le gérer ne sont pas des ques­­tions d’in­­gé­­nie­­rie, mais des ques­­tions sociales. » Quelques décen­­nies plus tard, Mark Lavery, ingé­­nieur pour BuroHap­­pold à Dubaï, a été inter­­­rogé lors d’une confé­­rence sur les immeubles à grande hauteur : « Quel est l’avis du groupe sur la psycho­­lo­­gie envi­­ron­­ne­­men­­tale en rapport avec les grands immeubles ? » Dans sa réponse, Lavery a évoqué l’es­­prit de Kahn, disant que la réac­­tion humaine était vrai­­ment « la ques­­tion la plus essen­­tielle posée au futur des immeubles super-grands », et que nous sommes peut-être « l’unique véri­­table fron­­tière en terme de hauteur ». Un immeuble super-grand, comme me l’a expliqué Lavery, s’ac­­com­­pagne d’un ensemble spéci­­fique de circons­­tances d’in­­gé­­nie­­rie. Mises à part les diffé­­rences évidentes en termes de charges sismiques et du vent, il y a l’idée que davan­­tage de services doivent être distri­­buées le long du nœud central. Des choses que nous tenons tous pour acquises – comme de solides réseaux télé­­pho­­niques – sont mises à l’épreuve par la hauteur. Les ascen­­seurs, pour le moment, ont atteint leur limite : comme ils reposent encore sur un système de câbles, les boîtiers néces­­saires sont simple­­ment deve­­nus trop gros. Il y a donc des systèmes d’as­­cen­­seurs « locaux » et « express », dans lesquels les usagers peuvent avoir à chan­­ger de voiture deux ou trois fois (chaque trans­­fert amoin­­dris­­sant sa satis­­fac­­tion) simple­­ment pour rentrer chez eux ou sortir. La vitesse des ascen­­seurs s’est accrue jsuqu’à envi­­ron 15 mètres par seconde, même si Lavery pense qu’elle est en réalité plus basse. L’in­­con­­fort du voya­­geur survient à près de 10 mètres par seconde, et chaque augmen­­ta­­tion même minime de la vitesse implique selon lui des coûts énormes.

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The Trans­­parent City
Crédits : Michael Wolf

Lors de la confé­­rence du Coun­­cil on Tall Buil­­dings and Urban Habi­­tat (Conseil sur les grands immeubles et l’ha­­bi­­tat urbain, CTBUH) de 2012, un promo­­teur immo­­bi­­lier a remarqué que dans la Shan­­ghai Tower, les ascen­­seurs vont à 18 mètres par seconde (en compa­­rai­­son, lorsque Elisha Otis a dévoilé son premier ascen­­seur en 1857, cette forme nouvelle et exci­­tante de trans­­port verti­­cal couvrait 12 mètres par minute). Mais ainsi que le promo­­teur l’a noté, d’autres choses se produisent à une telle vitesse : « On perd envi­­ron 4 % de la pres­­sion atmo­s­phé­­rique en parcou­­rant 300 mètres dans l’im­­meuble. Vos oreilles vont émettre des pops et il y aura sans aucun doute moins d’air arrivé au bout du trajet que lorsque vous avez commencé à monter. » Le confort en ascen­­seur n’est que l’une des façons grâce à laquelle l’in­­gé­­nie­­rie doit amélio­­rer l’ex­­pé­­rience psycho­­lo­­gique liée au fait d’ha­­bi­­ter dans de grands immeubles. Plus le buil­­ding s’élève et plus les effets du vent se font sentir ; tandis qu’ils sont amoin­­dris par un certain nombre de tech­­niques modé­­ra­­trices ou de chan­­ge­­ments archi­­tec­­tu­­raux appor­­tés la silhouette de l’édi­­fice, le facteur humain reste indé­­nia­­ble­­ment le plus critique. La tolé­­rance humaine aux construc­­tions battues par le vent a été exami­­née par un nombre incal­­cu­­lable de tests de souf­­fle­­rie (une vieille expé­­rience faisait vibrer subrep­­ti­­ce­­ment le bureau d’un ophtal­­mo­­logue sans en infor­­mer ses visi­­teurs), et dont les para­­mètres accep­­tables sont détaillés dans l’ISO (Orga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale de norma­­li­­sa­­tion) 6897, ou « Guide de l’éva­­lua­­tion de la réac­­tion des occu­­pants de struc­­tures fixes, parti­­cu­­liè­­re­­ment les immeubles et les struc­­tures off-shore, jusqu’au mouve­­ment hori­­zon­­tal à basse fréquence ». Les études exami­­nant des phéno­­mènes tels que « les mouve­­ments aléa­­toires à bande étroite et basse fréquence » ont décou­­vert que les êtres humains semblent parti­­cu­­liè­­re­­ment sensibles à certains rythmes (« dont les fréquences les plus provo­­ca­­trices sont 0,25 Hz et 0,50 Hz »). Le seuil indi­­vi­­duel varie – ce qui rend malade une personne peut en bercer une autre – et l’ex­­po­­si­­tion est la clé : les employés de bureau qui passent moins de temps dans les grands immeubles semblent tolé­­rer davan­­tage le mouve­­ment que les rési­­dents. Les gens qui marchent font moins l’ex­­pé­­rience de la sensa­­tion de mouve­­ment que ceux qui se tiennent debout, en raison, selon une étude, « du mouve­­ment addi­­tion­­nel qui masque la sensa­­tion de vibra­­tion ». Souvent, les gens semblent regar­­der par les fenêtres lorsqu’ils ressentent la vibra­­tion, en raison « d’un mouve­­ment invo­­lon­­taire du corps pour géné­­rer une paral­­laxe visuelle en se concen­­trant sur un objet loin­­tain mis en rapport avec un objet du champ rappro­­ché de réfé­­rence, comme le cadre d’une fenêtre ».

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Jungle de verre et d’acier
Crédits : Michael Wolf

La présence de vents forts signi­­fie que les rési­­dences dans les grands immeubles ne sont pas pour­­vues, géné­­ra­­le­­ment, de balcons ou de fenêtres utili­­sables. Le confi­­ne­­ment est l’une des marques parti­­cu­­lières de la vie à très grande hauteur. « J’ai connu des construc­­tions pour lesquelles ils n’ont pas pris ce fait en compte et ont construits des buil­­dings de 500 mètres de haut pour­­vus de balcons », raconte Mark Lavery. « Ils ont dû instal­­ler des systèmes d’alarme avec ferme­­ture auto­­ma­­tique des portes pour empê­­cher les gens de les ouvrir les jours de grand vent. » Et tandis que les étages élevés sont plus prisés – plus belle vue, moins de bruit –, il y a une limite à cela d’après Lavery, au-delà de laquelle la vue ne s’amé­­liore plus avec la hauteur, et aurait même tendance à empi­­rer. « Avec le temps, la vue peut être en quelque sorte défor­­mée, vous commen­­cez à perdre tout lien avec elle. Elle n’a plus l’air réelle. » Certains se demandent quels effets psycho­­lo­­giques pour­­rait avoir cette vie terrienne dans les cieux. Comme le critique d’ar­­chi­­tec­­ture Joseph Giovanni l’a observé : « Vivre au 60e étage est diffé­rent. Il n’y a pas de sons terrestres, aucun détail proche au-dehors, pas même des arbres – juste cette vue immense et le vide. » Les astro­­nautes de la capsule spatiale de la NASA Disco­­very, à qui on a demandé de dessi­­ner des cubes en trois dimen­­sions, les ont dessi­­nés avec des dimen­­sions verti­­cales plus courtes en étant dans l’es­­pace en gravité zéro. Vivre dans le ciel influen­­ce­­rait-il subti­­le­­ment notre pers­­pec­­tive de l’es­­pace, de la distance et de la hauteur ? Des études ont montré que des enfants, âgés de 25 mois, peuvent trans­­mettre l’in­­for­­ma­­tion glanées à partir de vues aériennes pour s’orien­­ter au sol ; à 21 mois en revanche, ils n’en sont pas capables. Les enfants vivant dans des maisons dotées de vues aériennes se débrouille­­raient-ils mieux ? Nous savons, par exemple, que les gens qui ont peur des hauteurs – ou même ceux à qui l’on montre simple­­ment des images de gens qui tombent – sures­­ti­ment les hauteurs réelles. Les personnes acro­­philes font-elle l’ex­­pé­­rience de l’ef­­fet opposé ? Les amou­­reux des grandes hauteurs se sentent-ils plus proches de la terre qu’ils ne le sont en réalité ? A-t-on l’im­­pres­­sion d’avoir un plus grand appar­­te­­ment plus celui-ci est situé en hauteur ? Et est-ce que cela a à voir avec la psycho­­lo­­gie visuelle ou la psycho­­lo­­gie sociale – cette idée de vivre au-dessus du commun des mortels ? Inver­­se­­ment, comme se le demande Robert Gifford : « Les gens vivant dans les bas étages ressentent-ils les nombreux étages au-dessus d’eux comme un poids écra­­sant ? » Pour le moment, nous devons nous repo­­ser en bonne part sur des anec­­dotes. « Je dispose d’un espace immense », a déclaré l’un des rési­­dents de la tour new-yorkaise de Gehry, haute de 365 mètres. « Pas la super­­­fi­­cie de mon modeste studio, mais l’es­­pace tout autour. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Psycho­­logy of Skys­­cra­­pers », paru dans l’ou­­vrage collec­­tif The Future of the Skys­­cra­­per: SOM Thin­­ker Series, édité par Philip Nobel. Couver­­ture : Un appar­­te­­ment de la Burj Khalifa, à Dubaï.

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