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par Tom Vanderbilt | 27 novembre 2015

À grande hauteur

« Vivre à grande hauteur requé­rait une atti­tude d’un genre parti­cu­lier : soumise, rete­nue et peut-être même un peu folle. » C’est ce que déclare le prota­go­niste (qui d’une façon assez vision­naire, est produc­teur de docu­men­taires télé­vi­suels) du roman de l’écri­vain britan­nique J. G. Ballard I.G.H., paru en 1975 ; une dysto­pie qui prend place dans un haut immeuble de luxe qui se dresse à l’ex­té­rieur du centre de Londres, dont l’ar­chi­tec­ture ration­nelle et les infra­struc­tures tout confort ne suffisent pas à conte­nir le pour­ris­se­ment social qui gran­dit en son sein. Ballard, carto­graphe auto-proclamé de l’ « espace inté­rieur », y diagnos­tiquait les mala­dies de cette « petite ville verti­cale », dont les rési­dents « s’épa­nouis­saient dans le ballet rapide des côtoie­ments, le manque d’im­pli­ca­tion dans la rela­tion à l’autre, et l’auto-suffi­sance totale de vies qui, n’ayant besoin de rien, n’étaient jamais déçues ». Il s’agis­sait d’une vaste machine « conçue pour servir non pas la collec­ti­vité des loca­taires, mais l’ha­bi­tant indi­vi­duel en isole­ment ». De « l’inat­ten­tion civile » — l’ex­pres­sion qu’u­ti­lise le socio­logue Erving Goff­man pour dési­gner la façon dont les gens coha­bitent dans des envi­ron­ne­ments dense en s’ap­pliquant à s’igno­rer les uns les autres – dans des propor­tions incon­trô­lées.

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Le quar­tier Pruitt-Igoe dans les années 1960

Ballard, qui vivait dans un petit pavillon d’une banlieue anodine de Shep­per­ton, nour­ris­sait à l’égard de la vie urbaine moderne nombre de préju­gés et de suspi­cions. Mais I.G.H., comme la plupart de la « science-fiction » de Ballard, n’a pas dû deman­der des prouesses d’ima­gi­na­tion. Le héros du roman, alors qu’il visionne un docu­men­taire qui se penche­rait « sur la psycho­lo­gie qui régit la vie dans une commu­nauté de 2 000 âmes cloî­trées dans le ciel », se prend à décla­rer : « Alors même que le savoir accu­mulé durant des décen­nies portait un regard critique sur la grande hauteur comme modèle viable de struc­ture sociale, les logiques de rapport coût-effi­ca­cité dans le loge­ment public et de forte renta­bi­lité du secteur privé ont fait s’éle­ver ces villages verti­caux dans le ciel au mépris des véri­tables besoins de leurs occu­pants. » Cette conjec­ture des plus mesu­rées pour­rait avoir été préle­vée d’un jour­nal socio­lo­gique de l’époque – voire des gros titres. Le vaste quar­tier d’ha­bi­tat social Pruitt-Igoe de Minoru Yama­saki, à Saint-Louis dans le Missouri, était progres­si­ve­ment (et spec­ta­cu­lai­re­ment) en train d’être détruit. Les habi­tants de villes comme San Fran­cisco entraient en résis­tance contre ce qu’ils perce­vaient comme une occu­pa­tion physique et psychique de l’âme de la ville par les grands immeubles (comme l’in­dique un repor­tage de l’époque, une étude menée auprès d’em­ployés de bureaux du centre-ville « a montré qu’un vaste pour­cen­tage d’entre eux se sentent person­nel­le­ment oppres­sés par les immeubles qui les entourent »). Des critiques d’ar­chi­tec­ture tels qu’Ada Louise Huxtable écri­vaient d’une plume rageuse que « peut-être que la carac­té­ris­tique la plus effroyable des gratte-ciels est leur inhu­ma­nité ». Des films comme La Tour infer­nale dépei­gnaient les buil­dings comme l’in­car­na­tion de la vanité irres­pon­sable de promo­teurs égoma­niaques et d’ar­chi­tectes narcis­siques (à l’image de Paul Newman dans sa chemise safari, prenant congé de ses subal­ternes ennuyeux en se retran­chant de son bureau dans le boudoir adja­cent, où Faye Duna­way l’in­vite à la rejoindre sur le lit aux draps sati­nés). On dit que Ballard lui-même avait été inspiré par la Trel­lick Tower de Londres, la tour de 31 étages d’Erno Gold­fin­ger à Kensing­ton, ache­vée en 1972 et deve­nue presque instan­ta­né­ment le symbole de la patho­lo­gie sociale urbaine (les immeubles comme la Trel­lick Tower ou le complexe Alton Estate – inspiré par Le Corbu­sier – sont rapi­de­ment deve­nus « la toile de fond muette et impo­sante » du tota­li­ta­risme morose du Fahren­heit 451 de Truf­faut et d’autres films, d’après le critique Owen Hather­ley. Comme dans I.G.H., dans lequel l’ar­chi­tecte même du complexe habite son penthouse, Gold­fin­ger a briè­ve­ment logé dans l’im­meuble qui précé­dait la Trel­lick Tower, la Balfron Tower, « pour attes­ter de ses quali­tés ».

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La Trel­lick Tower
Crédits

L’âge des tours de verre

L’an­née où fut publié le roman de Ballard, j’avais sept ans et je vivais dans la banlieue de Chicago. Lors de nos esca­pades dans la ville, je contem­plais avec fasci­na­tion, assis à l’ar­rière de la Monte Carlo fami­liale, les deux typo­lo­gies de vie à grande hauteur. Situées aux extrêmes de la géogra­phie et de la démo­gra­phie, elles étaient gran­dio­se­ment éloi­gnées de ma carte mentale façon­née par une vie de famille dans un petit pavillon de banlieue, et infi­ni­ment mysté­rieuses. Étalés le long de l’au­to­route Dan Ryan Express­way comme un empi­le­ment de bunkers, il y avait d’abord les immeubles du projet de loge­ment social Robert Taylor Homes, un mur impla­cable et austère de 28 tours mons­trueuses, aux entrées enca­gées comme des étages de prison, aux façades d’éten­dues plates de béton gris, à l’ex­cep­tion de quelques balafres noires lais­sées par un incen­die récent, s’échap­pant de quelques fenêtres. Dans la ville elle-même, juste à côté du Loop sur les berges de la rivière Chicago, se dres­saient les deux struc­tures ressem­blant à des silos à grains de la Marina City de Bertrand Gold­berg, qui frap­paient mon imagi­na­tion comme étant les incu­ba­teurs futu­ristes de la vie urbaine. Lorsque les tours ont été termi­nées en 1964, elles n’étaient pas seule­ment les plus hautes struc­tures de béton du monde, elles étaient aussi ses plus hautes tours rési­den­tielles. Jamais – pas même dans la ville où le gratte-ciel est né – des gens n’avaient vécu dans une telle splen­deur aérienne. La forme ronde de Marina City a été dictée pour des ques­tions pratiques de rapport occu­pa­tion au sol/surface exté­rieure ; mais aussi par quelque chose de plus profond, selon Gold­berg. « Je voulais sortir les gens des boîtes, qui sont vrai­ment des bidon­villes psycho­lo­giques… ces longs couloirs flanqués de portes et de portes qui s’ouvrent anony­me­ment sont inhu­mains. Chaque personne devrait conser­ver sa rela­tion au cœur du bâti­ment. Cela devrait ressem­bler à la rela­tion d’une branche avec l’arbre, plutôt qu’à l’al­véole pour la ruche. » Les ensembles de Robert Taylor Homes et Marina City étaient des réponses en béton aux condi­tions urbaines pres­santes de la moitié du XXe siècle : offrir un loge­ment abor­dable destiné pour une bonne part à la Grande migra­tion des Afro-Améri­cains du sud vers le nord des États-Unis (avec le but spatial, comme le relève Nicho­las Lehman dans son livre The Promi­sed Land, « de tenir éloi­gnés autant de migrants que possible du Chicago blanc »). Marina City était, peut-être, le côté pile de la pièce : une tenta­tive d’en­di­guer la fuite des rési­dents à hauts reve­nus de la métro­pole centrale, une ville dans la ville inspi­rée de l’unité d’ha­bi­ta­tion corbu­sienne dotée de son propre super­mar­ché, de son bowling, et, ce qui avait davan­tage d’im­pact sur mon jeune esprit, d’un parking circu­laire se tordant parmi les habi­tants dans la même struc­ture.

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Les tours de Marina City
Crédits : Jeffrey Zeld­man

Il semble que le parking à plusieurs étages fut lui aussi source d’une sombre fasci­na­tion pour Ballard. « L’un des immeubles les plus mysté­rieux jamais construits », comme il écri­vait dans son roman Crash (qui a inspiré le film de 1996). « S’agit-il d’un modèle pour quelque étrange état psycho­lo­gique, portant une vision au sein de géomé­trie bizarre ? » La ques­tion qu’il pose ensuite pour­rait faire réfé­rence aussi bien à la vie à grande hauteur qu’à ces parkings : « Quel effet ces bâti­ments ont-ils sur nous ? » Pourquoi devrions-nous penser que la vie à grande hauteur a un effet sur nous ? Après tout, on ne mène pas d’études psycho-archi­tec­tu­rales détaillées sur les ranchs. La raison première est peut-être la simple nouveauté. « Consi­dé­rant l’an­cien­neté de notre espèce, vivre à plus de quelques étages est un phéno­mène très récent », écrit Robert Gifford dans l’Archi­tec­tu­ral Science Review. « Cela mène certains à conclure que les grandes hauteurs ne sont pas natu­relles, et d’autres répon­draient alors que ce qui n’est pas natu­rel doit être, d’une manière ou d’une autre, néfaste. » Il est facile de trou­ver des condam­na­tions de facto de la hauteur, comme celle de Chris­to­pher Alexan­der dans son essai sur l’ar­chi­tec­ture A Pattern Language : « Dans n’im­porte quelle zone urbaine, peu importe sa densité, il convient de conser­ver une majo­rité d’im­meubles de quatre étages ou moins. Certains bâti­ments peuvent excé­der cette limite, mais ils ne doivent pas être voués à servir d’ha­bi­ta­tions. » Alexan­der, s’éga­rant sur les mêmes terres que Ballard, nous met en garde : « Plus les gens vivent loin du sol, plus ils sont enclins à souf­frir de troubles mentaux. »

Le monde entier a vu proli­fé­rer les très grands immeubles rési­den­tiels.

Il semble y avoir un senti­ment mêlé d’émer­veille­ment et de malaise persis­tant à l’idée de « vivre dans les cieux », marqué par la tour de Babel. Il est facile de regar­der les images du photo­graphe Michael Wolf dans son livre The Trans­parent City et de ne voir rien d’autre que déshu­ma­ni­sa­tion, d’im­menses struc­tures empri­son­nant de petites silhouettes tout droit sorties d’une toile de Hopper, menant une exis­tence de soli­tude collec­tive, placées toutes ensembles dans des fenêtres sépa­rées devant nos yeux comme dans les séquences en split-screen d’un film d’Alt­man, sans jamais se rencon­trer. Dans La Grève, d’Ayn Rand, le person­nage de Dagny Taggart, assise dans son bureau Roark en hauteur, contemple les autres buil­dings loin­tains, se deman­dant depuis lequel d’entre eux son prince char­mant pour­rait être en train de l’ob­ser­ver en retour. « Juste savoir que tu me vois, même si je ne dois jamais te revoir. » Les notions de public et de privé, de distance et d’in­ti­mité sont brouillées à l’âge des grandes tours de verre.

La proli­fé­ra­tion

Peut-être y a-t-il quelque chose dans la hauteur elle-même, au-delà du brouillard. Comme l’un des auteurs de l’ou­vrage collec­tif de 1977 Human Response to Tall Buil­dings le dit : « De quelle façon la sépa­ra­tion visuelle peut être liée au senti­ment de sépa­ra­tion psycho­lo­gique, nous ne pouvons pas le dire pour le moment. » Mais il cite le psycho­logue envi­ron­ne­men­tal Edward T. Hall : « À la distance où les gens ressemblent à des four­mis, le contact avec eux en tant qu’êtres humains dispa­raît rapi­de­ment. » On pense à l’in­fâme Harry Lime dans Le Troi­sième homme, qui, dans une grande roue au-dessus de Vienne, regarde en bas et demande à Holly Martins, avec un froid mépris : « Ressen­ti­riez-vous vrai­ment la moindre pitié si l’un de ces points s’ar­rê­taient de bouger pour toujours ? » Inver­se­ment, les gens vivant dans de grands immeubles tendent à parler – ce n’est peut-être pas une surprise, consi­dé­rant le fait qu’ils ont choisi d’y vivre – des vertus enno­blis­santes de la hauteur. Les premiers rési­dents du John Hancock Center à Chicago (les plus élevés de l’époque, devant ceux de Marina City) décri­vaient la sensa­tion « d’être à la campagne », ou dans la « cinquième dimen­sion ». Le direc­teur d’une agence de publi­cité s’émer­veillait de pouvoir passer plus de temps avec sa femme et ses enfants main­te­nant qu’il lui suffi­sait de descendre au 27e étage pour aller travailler. Dans un témoi­gnage, un résident « qui avait quitté sa maison de banlieue pour s’ins­tal­ler dans la tour, avait commencé à s’in­té­res­ser à la nature après son emmé­na­ge­ment en ville. Grâce à sa vue impre­nable sur le lac et le ciel, il pouvait regar­der le soleil s’éle­ver au-dessus de l’eau, les étoiles et la Lune peupler le ciel, et la migra­tion annuelle des oiseaux. »

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Le John Hancock Center de Chicago
Crédits : Joe Ravi

Comment marier cela avec un corpus de recherche qui semble conclure que la plupart des gens trouvent la vie à grande hauteur moins satis­fai­sante que la vie à basse alti­tude ; que les immeubles à grande hauteur semblent engen­drer davan­tage de crimi­na­lité que leurs homo­logues situés plus bas ; que les jeunes enfants semblent se déve­lop­per (en lisant et selon d’autres critères) moins rapi­de­ment plus ils vivent en hauteur ; que les grands immeubles pour­raient même invi­ter au suicide ? Une forme archi­tec­tu­rale peut-elle vrai­ment faire cela ? L’ar­chi­tec­ture n’est jamais qu’un réci­pient pour des rela­tions sociales. C’est pourquoi la socio­lo­gie des grandes hauteurs est trou­blée par d’autres facteurs – qui sont les personnes qui vivent en hauteur, et sous quelles condi­tions ? Le quar­tier Pruitt-Igoe est devenu syno­nyme des problèmes posés par le loge­ment en hauteur, il était dit qu’il avait sonné le glas de la plani­fi­ca­tion sociale et de l’ar­chi­tec­ture modernes tout à la fois. Le regard qu’on a porté sur lui par la suite a été plus nuancé. Dans le docu­men­taire de Chad Frie­drich, The Pruitt-Igoe Myth, les rési­dents se rappellent avec tendresse les « penthouses du pauvre » dans lesquels ils avaient emmé­nagé. Ils se rappellent s’être sentis en sécu­rité, entou­rés par d’autres rési­dents. Mais bien­tôt, les ascen­seurs sont tombés en panne, les actes de vanda­lisme ont commencé, des intrus zonaient dans les cages d’es­ca­lier. Cette dégra­da­tion était-elle inhé­rente à la forme de l’en­droit ? La philo­sophe de l’ar­chi­tec­ture et de l’ur­ba­nisme Jane Jacobs disait de ces grands immeubles qu’ils étaient des « rues empi­lées dans le ciel », mais sans être aussi visibles que le sont les rues, manquant ainsi « des inhi­bi­tions qu’in­duisent les rues, qui abritent des regards ». Curieu­se­ment, la tour Trel­lick, tout aussi décriée – et qui fut à l’époque un symbole aussi néga­tif que Pruitt-Igoe –, a connu un retour­ne­ment remarquable : elle fait main­te­nant partie du patri­moine natio­nal et repré­sente un endroit de plus en plus atti­rant où vivre. Ce tour­nant majeur est apparu au début des années 1990 avec la forma­tion d’une asso­cia­tion des rési­dents et la mise en place d’une récep­tion (cela allait de soi pour Jacobs, mais qui n’était pas vu d’un bon œil par le Grea­ter London Coun­cil). Loin d’être isolée, la Trel­lick semble aujourd’­hui plus vivante que jamais. L’un de ses rési­dents fait un pont curieux entre la commu­nauté et la hauteur : « Londres s’étend à nos pieds dans toutes les direc­tions, aussi loin qu’il est possible de voir. Alors nous avons peut-être besoin de savoir que nous ne sommes pas seuls là-haut. » La majeure partie de la recherche sur les problèmes inhé­rents à la vie dans un immeuble à grande hauteur est en réalité, ainsi que le formule la socio­logue Gerda Wekerle, de la recherche sur « les problèmes créés par la concen­tra­tion de familles à problèmes dans des loge­ments stig­ma­ti­sés par le reste de la société ». D’autres études se sont penchées sur les popu­la­tions d’en­droits comme les dortoirs, qui sont eux-mêmes peu repré­sen­ta­tifs. Les hauteurs sont constam­ment biai­sées par les extrêmes sociaux. Comme le dit Wekerle, « Pruitt-Igoe n’est pas plus repré­sen­ta­tif que le John Hancock Center de la vie à grande hauteur ». Inter­vient le contexte. Dans des endroits comme Singa­pour ou Hong Kong, la vie dans de grands immeubles est non seule­ment la norme, mais elle est consi­dé­rée comme socia­le­ment pres­ti­gieuse. Un ami qui a grandi au 19e étage d’un immeuble de l’Up­per East Side à New York (et qui, de façon amusante, est devenu critique d’ar­chi­tec­ture) ne trouve rien de bizarre, rétros­pec­ti­ve­ment, à son éduca­tion. Beau­coup de ses amis, après tout, vivaient dans des circons­tances simi­laires, voire dans le même immeuble. Pourquoi aurait-on besoin d’une pelouse privée, avance-t-il, quand Central Park est à cinq minutes à pieds ? Quand à la hauteur, il écrit : « Je ne pense pas que cela ait eu de l’ef­fet d’une façon ou d’une autre, peut-être parce que tant d’im­meubles voisins faisaient envi­ron la même hauteur, il n’y a donc pas de senti­ment de vertige. » De nos jours évidem­ment, le 19e étage peut commen­cer à sembler assez bas. Le monde entier a vu proli­fé­rer les très grands immeubles rési­den­tiels. Rien qu’à New York, ils vont de la tour du 8 Spruce Street de 76 étages, réali­sée par Frank Gehry, au One57 de Chris­tian de Port­zam­parc et ses 300 mètres de haut, en passant par le 432 Park Avenue de Rafael Viñoly (près de 420 mètres) et la future Stein­way Tower de SHoP Archi­tects, qui s’élè­vera à 438 mètres une fois termi­née et devien­dra le plus haut immeuble d’ha­bi­ta­tions de l’hé­mi­sphère occi­den­tal. Les unités de ses struc­tures à « vue d’avion » seront proba­ble­ment davan­tage des pieds-à-terre pour les 1 % les plus riches que des loge­ments ouverts à tous hori­zons démo­gra­phiques. Mais partout dans le monde, une tendance claire se dégage. En 2012, on esti­mait que 41 des 100 plus hauts buil­dings du monde abri­taient des bureaux ; une décen­nie plus tôt, ils repré­sen­taient le double.

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Concept de la Stein­way Tower
Crédits : SHoP Archi­tects/LPC

Psycho­lo­gie des super-hauteurs

Au début des années 1970, Fazlur Kahn, l’in­gé­nieur en struc­ture derrière la tour Sears (rebap­ti­sée Willis) et le John Hancock Buil­ding, décla­rait : « Aujourd’­hui, sans rencon­trer de véri­table problème, nous pour­rions bâtir un immeuble de 150 étages. Si nous fini­rons par le faire et comment la ville sera à même de le gérer ne sont pas des ques­tions d’in­gé­nie­rie, mais des ques­tions sociales. » Quelques décen­nies plus tard, Mark Lavery, ingé­nieur pour BuroHap­pold à Dubaï, a été inter­rogé lors d’une confé­rence sur les immeubles à grande hauteur : « Quel est l’avis du groupe sur la psycho­lo­gie envi­ron­ne­men­tale en rapport avec les grands immeubles ? » Dans sa réponse, Lavery a évoqué l’es­prit de Kahn, disant que la réac­tion humaine était vrai­ment « la ques­tion la plus essen­tielle posée au futur des immeubles super-grands », et que nous sommes peut-être « l’unique véri­table fron­tière en terme de hauteur ». Un immeuble super-grand, comme me l’a expliqué Lavery, s’ac­com­pagne d’un ensemble spéci­fique de circons­tances d’in­gé­nie­rie. Mises à part les diffé­rences évidentes en termes de charges sismiques et du vent, il y a l’idée que davan­tage de services doivent être distri­buées le long du nœud central. Des choses que nous tenons tous pour acquises – comme de solides réseaux télé­pho­niques – sont mises à l’épreuve par la hauteur. Les ascen­seurs, pour le moment, ont atteint leur limite : comme ils reposent encore sur un système de câbles, les boîtiers néces­saires sont simple­ment deve­nus trop gros. Il y a donc des systèmes d’as­cen­seurs « locaux » et « express », dans lesquels les usagers peuvent avoir à chan­ger de voiture deux ou trois fois (chaque trans­fert amoin­dris­sant sa satis­fac­tion) simple­ment pour rentrer chez eux ou sortir. La vitesse des ascen­seurs s’est accrue jsuqu’à envi­ron 15 mètres par seconde, même si Lavery pense qu’elle est en réalité plus basse. L’in­con­fort du voya­geur survient à près de 10 mètres par seconde, et chaque augmen­ta­tion même minime de la vitesse implique selon lui des coûts énormes.

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The Trans­parent City
Crédits : Michael Wolf

Lors de la confé­rence du Coun­cil on Tall Buil­dings and Urban Habi­tat (Conseil sur les grands immeubles et l’ha­bi­tat urbain, CTBUH) de 2012, un promo­teur immo­bi­lier a remarqué que dans la Shan­ghai Tower, les ascen­seurs vont à 18 mètres par seconde (en compa­rai­son, lorsque Elisha Otis a dévoilé son premier ascen­seur en 1857, cette forme nouvelle et exci­tante de trans­port verti­cal couvrait 12 mètres par minute). Mais ainsi que le promo­teur l’a noté, d’autres choses se produisent à une telle vitesse : « On perd envi­ron 4 % de la pres­sion atmo­sphé­rique en parcou­rant 300 mètres dans l’im­meuble. Vos oreilles vont émettre des pops et il y aura sans aucun doute moins d’air arrivé au bout du trajet que lorsque vous avez commencé à monter. » Le confort en ascen­seur n’est que l’une des façons grâce à laquelle l’in­gé­nie­rie doit amélio­rer l’ex­pé­rience psycho­lo­gique liée au fait d’ha­bi­ter dans de grands immeubles. Plus le buil­ding s’élève et plus les effets du vent se font sentir ; tandis qu’ils sont amoin­dris par un certain nombre de tech­niques modé­ra­trices ou de chan­ge­ments archi­tec­tu­raux appor­tés la silhouette de l’édi­fice, le facteur humain reste indé­nia­ble­ment le plus critique. La tolé­rance humaine aux construc­tions battues par le vent a été exami­née par un nombre incal­cu­lable de tests de souf­fle­rie (une vieille expé­rience faisait vibrer subrep­ti­ce­ment le bureau d’un ophtal­mo­logue sans en infor­mer ses visi­teurs), et dont les para­mètres accep­tables sont détaillés dans l’ISO (Orga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale de norma­li­sa­tion) 6897, ou « Guide de l’éva­lua­tion de la réac­tion des occu­pants de struc­tures fixes, parti­cu­liè­re­ment les immeubles et les struc­tures off-shore, jusqu’au mouve­ment hori­zon­tal à basse fréquence ». Les études exami­nant des phéno­mènes tels que « les mouve­ments aléa­toires à bande étroite et basse fréquence » ont décou­vert que les êtres humains semblent parti­cu­liè­re­ment sensibles à certains rythmes (« dont les fréquences les plus provo­ca­trices sont 0,25 Hz et 0,50 Hz »). Le seuil indi­vi­duel varie – ce qui rend malade une personne peut en bercer une autre – et l’ex­po­si­tion est la clé : les employés de bureau qui passent moins de temps dans les grands immeubles semblent tolé­rer davan­tage le mouve­ment que les rési­dents. Les gens qui marchent font moins l’ex­pé­rience de la sensa­tion de mouve­ment que ceux qui se tiennent debout, en raison, selon une étude, « du mouve­ment addi­tion­nel qui masque la sensa­tion de vibra­tion ». Souvent, les gens semblent regar­der par les fenêtres lorsqu’ils ressentent la vibra­tion, en raison « d’un mouve­ment invo­lon­taire du corps pour géné­rer une paral­laxe visuelle en se concen­trant sur un objet loin­tain mis en rapport avec un objet du champ rappro­ché de réfé­rence, comme le cadre d’une fenêtre ».

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Jungle de verre et d’acier
Crédits : Michael Wolf

La présence de vents forts signi­fie que les rési­dences dans les grands immeubles ne sont pas pour­vues, géné­ra­le­ment, de balcons ou de fenêtres utili­sables. Le confi­ne­ment est l’une des marques parti­cu­lières de la vie à très grande hauteur. « J’ai connu des construc­tions pour lesquelles ils n’ont pas pris ce fait en compte et ont construits des buil­dings de 500 mètres de haut pour­vus de balcons », raconte Mark Lavery. « Ils ont dû instal­ler des systèmes d’alarme avec ferme­ture auto­ma­tique des portes pour empê­cher les gens de les ouvrir les jours de grand vent. » Et tandis que les étages élevés sont plus prisés – plus belle vue, moins de bruit –, il y a une limite à cela d’après Lavery, au-delà de laquelle la vue ne s’amé­liore plus avec la hauteur, et aurait même tendance à empi­rer. « Avec le temps, la vue peut être en quelque sorte défor­mée, vous commen­cez à perdre tout lien avec elle. Elle n’a plus l’air réelle. » Certains se demandent quels effets psycho­lo­giques pour­rait avoir cette vie terrienne dans les cieux. Comme le critique d’ar­chi­tec­ture Joseph Giovanni l’a observé : « Vivre au 60e étage est diffé­rent. Il n’y a pas de sons terrestres, aucun détail proche au-dehors, pas même des arbres – juste cette vue immense et le vide. » Les astro­nautes de la capsule spatiale de la NASA Disco­very, à qui on a demandé de dessi­ner des cubes en trois dimen­sions, les ont dessi­nés avec des dimen­sions verti­cales plus courtes en étant dans l’es­pace en gravité zéro. Vivre dans le ciel influen­ce­rait-il subti­le­ment notre pers­pec­tive de l’es­pace, de la distance et de la hauteur ? Des études ont montré que des enfants, âgés de 25 mois, peuvent trans­mettre l’in­for­ma­tion glanées à partir de vues aériennes pour s’orien­ter au sol ; à 21 mois en revanche, ils n’en sont pas capables. Les enfants vivant dans des maisons dotées de vues aériennes se débrouille­raient-ils mieux ? Nous savons, par exemple, que les gens qui ont peur des hauteurs – ou même ceux à qui l’on montre simple­ment des images de gens qui tombent – sures­timent les hauteurs réelles. Les personnes acro­philes font-elle l’ex­pé­rience de l’ef­fet opposé ? Les amou­reux des grandes hauteurs se sentent-ils plus proches de la terre qu’ils ne le sont en réalité ? A-t-on l’im­pres­sion d’avoir un plus grand appar­te­ment plus celui-ci est situé en hauteur ? Et est-ce que cela a à voir avec la psycho­lo­gie visuelle ou la psycho­lo­gie sociale – cette idée de vivre au-dessus du commun des mortels ? Inver­se­ment, comme se le demande Robert Gifford : « Les gens vivant dans les bas étages ressentent-ils les nombreux étages au-dessus d’eux comme un poids écra­sant ? » Pour le moment, nous devons nous repo­ser en bonne part sur des anec­dotes. « Je dispose d’un espace immense », a déclaré l’un des rési­dents de la tour new-yorkaise de Gehry, haute de 365 mètres. « Pas la super­fi­cie de mon modeste studio, mais l’es­pace tout autour. »


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « The Psycho­logy of Skys­cra­pers », paru dans l’ou­vrage collec­tif The Future of the Skys­cra­per: SOM Thin­ker Series, édité par Philip Nobel. Couver­ture : Un appar­te­ment de la Burj Khalifa, à Dubaï.

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