par Tommy Trenchard | 22 août 2016

11 tenta­­tives

Saadiya, en Irak. L’écran du télé­­phone a beau être petit et pixe­­lisé, l’image est assez claire. Sur la vidéo, filmée de derrière des brous­­sailles, on voit une route déserte traver­­sant une plaine aride. Il est évident que la personne qui tient la caméra ne veut pas être vue. Pendant quelques secondes, rien ne bouge. Puis une berline blanche entre au ralenti par la gauche du cadre avant de dispa­­raître dans un éclair aveu­­glant de lumière blanche. Les attaques au moyen d’en­­gins explo­­sifs impro­­vi­­sés (EEI) comme celle-ci sont le quoti­­dien de la ville de Saadiya depuis dix ans. Pour l’homme assis sur le siège passa­­ger de la voiture, elles sont presque une routine. Son nom est Shek Ahmed Thamer Ali. Pendant son mandat de neuf années en tant que maire de la ville, il a survécu à 11 tenta­­tives d’as­­sas­­si­­nat menées par des combat­­tants d’Al-Qaïda puis de l’État isla­­mique. Les groupes terro­­ristes veulent la mort d’Ali car il entre­­tient des liens étroits avec le gouver­­ne­­ment irakien et qu’il a toujours refusé de rejoindre leurs rangs.

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Shek Ahmed Thamer Ali
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Aujourd’­­hui, près de deux ans après la défaite de Daech dans cette région au nord-est de l’Irak, Saadiya ne parvient toujours pas à se remettre sur pieds. Ali craint que l’ac­­tion conju­­guée du chômage, de la corrup­­tion, de la dispa­­ri­­tion des services publics et des riva­­li­­tés sectaires n’aient eu raison de la confiance de la popu­­la­­tion envers le gouver­­ne­­ment. C’est le terreau dont sont faites les violences en Irak. Ali est un homme doux à la bedaine nais­­sante. Ses yeux sont fati­­gués, hantés. Il a sacri­­fié beau­­coup pour son travail. Il a vu six de ses voitures pulvé­­ri­­sées, sa maison a été détruite deux fois, son beau-frère a perdu une main et on a cassé les jambes de son fils. L’at­­ten­­tat filmé qu’il m’a montré sur son télé­­phone a été perpé­­tré par Al-Qaïda au cours des années de violence qui ont débuté avec l’in­­va­­sion améri­­caine en 2003. Elles se sont pour­­sui­­vies jusqu’à ce que la ville tombe aux mains de Daech en 2014. « J’al­­lais au travail », raconte-t-il, assis dans le salon à la déco­­ra­­tion mini­­ma­­liste de son habi­­tat provi­­soire, situé à envi­­ron une heure de route de Saadiya. Il y vivra jusqu’à ce qu’il soit en mesure de recons­­truire sa maison, détruite par les hommes de l’État isla­­mique en 2014.

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Saadiya a presque été tota­­le­­ment déser­­tée
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

L’ins­­tant d’après, il repre­­nait conscience dans un lit d’hô­­pi­­tal à Soulei­­ma­­niye, la ville kurde voisine. Le blin­­dage de la voiture a eu beau encais­­ser la majeure partie de l’ex­­plo­­sion, l’at­­taque a endom­­magé sa colonne verté­­brale. Aujourd’­­hui, Ali ne peut plus soule­­ver d’objets lourds. Il n’a pas l’in­­ten­­tion d’aban­­don­­ner pour autant, surtout main­­te­­nant, alors que sa ville lutte pour se remettre de l’oc­­cu­­pa­­tion de Daech.

L’es­­poir et la peur

Saadiya est située à envi­­ron 160 km au nord-est de Bagdad, sur les rives de la rivière Diyala. Autre­­fois, ce devait être un endroit agréable : les oran­­ge­­raies et les palmiers dattiers projettent leurs ombres lascives dans ses grandes rues pous­­sié­­reuses, déli­­mi­­tées par de petits bâti­­ments couleur de sable. Des arbustes couverts de fleurs roses, qui donnaient jadis à la ville un air de banlieue paisible, font aujourd’­­hui tache dans le paysage dévasté. C’est une ville majo­­ri­­tai­­re­­ment ouvrière, dont l’éco­­no­­mie repo­­sait prin­­ci­­pa­­le­­ment sur l’agri­­cul­­ture. Les ennuis ont commencé après l’in­­va­­sion de l’Irak par les États-Unis et la montée d’Al-Qaïda qui a suivi. De nombreux atten­­tats ont été perpé­­trés dans ses rues. « Les Améri­­cains ne défen­­daient qu’eux-mêmes », dit Ali. « Ils n’ont rien fait pour les civils. »

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Les rues pulvé­­ri­­sées de la ville
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

On estime à 1 200 le nombre d’ha­­bi­­tants de la ville à avoir été tués par Al-Qaïda au fil des ans. Jusqu’en août 2014, quand l’État isla­­mique a déferlé sur la province de Diyala, faisant main basse sur les villes voisines de Saadiya et Jalula. Contrai­­re­­ment à d’autres parties du pays, où ils se livrent une guerre de tran­­chées avec les forces pro-gouver­­ne­­ment, la domi­­na­­tion de Daech à Diyala n’a duré que quelques mois. La coali­­tion formée des pesh­­mer­­gas kurdes, des milices chiites et de l’ar­­mée irakienne a libéré la région en novembre 2014. Près de deux ans plus tard, Saadiya est toujours sacca­­gée. Les vergers autre­­fois luxu­­riants se flétrissent peu à peu. Les arbres sont noirs et famé­­liques, dépour­­vus de feuillage. Certains ont été détruits par le feu, d’autres par manque d’ir­­ri­­ga­­tion. Personne n’a jugé bon de répa­­rer le système défec­­tueux. Certaines parties de la ville ont été démo­­lies par l’EI, comme la maison du maire. D’autres ont été pulvé­­ri­­sées lors des bombar­­de­­ments de la coali­­tion dans la bataille pour reprendre la ville. D’autres encore ont été rasées ou pillées durant la période trouble qui a suivi la libé­­ra­­tion, quand la ville était une zone mili­­taire que les civils ne pouvaient pas appro­­cher. Personne n’a entre­­pris de répa­­rer les rues, dont la plupart sont encore jonchées de gravats, de trous béants et de détri­­tus. Les boutiques et les maisons sont en ruines. Les façades de béton éven­­trées exhibent leurs tripes d’acier et les verrous pendent aux portes, criblées de balles.

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De nombreuses familles de la province de Diyala ont été dépla­­cées
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Les hôpi­­taux ont été vidés de leur équi­­pe­­ment médi­­cal, qui n’a pas encore été remplacé. Les cours n’ont toujours pas repris dans les collèges et lycées, et dans les quelques écoles primaires qui ont tenté de rouvrir, la classe se fait sans maté­­riel. D’après le maire, les écoles étaient utili­­sées comme bases mili­­taires par les deux camps. Elles ont subi des dégâts consi­­dé­­rables. Mais ce qui frappe avant tout, c’est que la ville semble déserte – à l’ex­­cep­­tion d’une poignée de mili­­ciens chiites qui tiennent un barrage à l’en­­trée de la ville et de quelques garçons à l’air morne assem­­blés dans un café. Pendant des mois, le gouver­­ne­­ment a barré des noms sur la liste des rési­­dents dans le but d’écar­­ter ceux ayant colla­­boré avec Daech, permet­­tant aux autres de reve­­nir. Malgré cela, plus de la moitié des 50 000 habi­­tants de la ville ne sont toujours pas reve­­nus. La peur n’y est pas étran­­gère. L’as­­sas­­si­­nat du mukh­­tar de Saadiya à la fin du mois de mai – un coup de Daech selon Ali – a ravivé les tensions ces derniers temps. Ali sait bien que ce n’est pas parce que l’EI a perdu la bataille que de nouvelles attaques ne sont pas à craindre. D’après lui, la ville abrite encore des cellules dormantes de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, ce qui l’a conduit à deman­­der des mesures de sécu­­rité supplé­­men­­taires. Mais si l’Eu­­rope ne peut pas empê­­cher Daech de commettre des atro­­ci­­tés à Paris ou à Bruxelles, fait-il remarquer, quel espoir y a-t-il pour Saadiya ?

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Les quelques habi­­tants de la ville tentent de reprendre une exis­­tence normale
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Un nouveau conflit

Globa­­le­­ment, Saadiya est plus en sécu­­rité de nos jours qu’elle ne l’était à l’époque d’Al-Qaïda. Il y a bien moins d’at­­ten­­tats. Le prin­­ci­­pal problème, d’après Ali, c’est que le gouver­­ne­­ment n’a pas les moyens de répa­­rer les dégâts qu’elle a subis. La double peine d’une chute des prix du pétrole et du coût élevé de la guerre contre l’EI dans l’ouest du pays ont fait sombrer l’éco­­no­­mie irakienne, lais­­sant peu de ressources pour la recons­­truc­­tion. Le FMI estime que la dette irakienne pour­­rait atteindre 17 milliards de dollars en 2016. « Le gouver­­ne­­ment irakien est telle­­ment occupé à combattre Daech qu’il a tout dépensé pour libé­­rer le terri­­toire et n’a rien laissé aux services publics », expliqué Ali, pour qui cette stra­­té­­gie a conduit beau­­coup de jeunes à rejoindre l’EI. « Le gouver­­ne­­ment est comme un père pour son peuple. Si un père ne s’oc­­cupe pas de ses enfants, ils vont cher­­cher de l’at­­ten­­tion ailleurs. » Dylan O’Dris­­coll, cher­­cheur au Middle East Research Insti­­tute, dénonce un manque d’or­­ga­­ni­­sa­­tion dans les opéra­­tions anti-EI. « Malheu­­reu­­se­­ment, les victoires mili­­taires contre l’EI se font souvent sans aucune plani­­fi­­ca­­tion post-EI », dit-il. « Il y a des problèmes poli­­tiques et struc­­tu­­rels très profonds dont il faut s’oc­­cu­­per au sein des zones à majo­­rité sunnite », pour­­suit-il. Il règne en effet un mécon­­ten­­te­­ment viscé­­ral chez de nombreux Irakiens sunnites qui se sentent margi­­na­­li­­sés depuis l’ac­­ces­­sion au pouvoir des chiites, après l’in­­va­­sion améri­­caine. « Si rien n’est fait pour résoudre ces problèmes et appor­­ter un plan détaillé de recons­­truc­­tion et de relance post-conflit, j’ai peur que Daech ne renaisse de ses cendres ou qu’une autre entité radi­­cale n’ap­­pa­­raisse pour perpé­­tuer le cycle de violence ethno-sectaire qui est à l’œuvre en Irak. »

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Saad Qader Hussein fait partie des premiers habi­­tants à être reve­­nus
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Jusqu’ici, les rares travaux de recons­­truc­­tion à Saadiya ont été menés par des asso­­cia­­tions huma­­ni­­taires. L’Or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale pour les migra­­tions a commencé à répa­­rer certaines maisons détruites, tandis que les Anglais d’Ox­­fam ont aidé à remettre sur pieds l’usine d’eau potable. Le Programme des Nations unies pour le déve­­lop­­pe­­ment a égale­­ment exprimé son inten­­tion d’en­­tre­­prendre la recons­­truc­­tion des services publics de la ville. « Notre prio­­rité est d’ai­­der les familles à se recons­­truire et reprendre le cours leur vie après le passage de l’État isla­­mique », explique le direc­­teur d’Ox­­fam en Irak, Andres Gonza­­lez Rodri­­guez. « La plupart d’entre elles ont tout perdu et se battent pour répa­­rer leurs maisons et relan­­cer leurs affaires. » Il n’est pas simple de gagner sa vie pour ceux qui sont reve­­nus, témoigne Saad Qader Hussein, un chauf­­feur de taxi rentré à Saadiya un an après la défaite de l’EI. Il a trouvé la ville quasi­­ment déserte et sa maison avait été pillée. Il est fier de son taxi – un camion de trans­­port de troupes sovié­­tique vert bouteille retapé pour accueillir des civils – mais il raconte que ces temps-ci, il peut se passer une semaine sans qu’il ne voie passer un seul client. Nous parlons à l’ex­­té­­rieur d’un café quasi-désert du centre-ville. Hussein dit qu’il garde une rancune tenace envers le jour où les Améri­­cains ont envahi l’Irak. En renver­­sant le régime, ils ont créé un vide poli­­tique qui a préci­­pité le pays dans le chaos.

Les problèmes de Saadiya sont exacer­­bés par sa situa­­tion géogra­­phique.

« Ils sont venus et ont desti­­tué notre chef, ils ont détruit notre pays et nous ont lais­­sés en pâture à l’État isla­­mique », dit-il, ses amis opinant du chef en signe d’as­­sen­­ti­­ment. Le proprié­­taire du café, dont la maison a elle aussi été pillée, dit que les affaires sont catas­­tro­­phiques depuis que l’EI a occupé la ville. Si son bar reste ouvert, c’est grâce aux jeunes au chômage qui viennent tuer le temps ici. Ceux qui ont des connexions au sein du gouver­­ne­­ment n’ont bizar­­re­­ment aucun problème à trou­­ver du travail, ce qui ne fait qu’en­­ve­­ni­­mer les choses avec les autres habi­­tants. Pour Ali, la corrup­­tion est endé­­mique en Irak. « L’éga­­lité des chances n’existe pas ici », dit Ali. « Les fils de fonc­­tion­­naires peuvent trou­­ver du boulot sans être allé à l’uni­­ver­­sité, mais les gens normaux et ceux qui se sont battus contre l’injus­­tice n’ont rien du tout. »

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Les problèmes de Saadiya sont exacer­­bés par sa situa­­tion géogra­­phique. La ville se trouve au cœur d’une zone dispu­­tée, à cheval entre la région kurde du nord de l’Irak et celles sous contrôle du gouver­­ne­­ment. « Les Kurdes disent que Saadiya leur appar­­tient et le gouver­­ne­­ment central fait pareil. Les sunnites aussi », dit-il. « Au final, personne ne s’en occupe car il s’agit d’un terri­­toire conflic­­tuel. »

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Les combat­­tants kurdes assurent la sécu­­rité du terri­­toire
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Un rapport d’Am­­nesty Inter­­na­­tio­­nal datant de janvier 2016 accuse les pesh­­mer­­gas d’uti­­li­­ser la guerre contre l’État isla­­mique pour conso­­li­­der leur pouvoir et redes­­si­­ner les fron­­tières. Le meilleur exemple de cette situa­­tion peut être observé à quelques kilo­­mètres au nord de Saadiya. La route prin­­ci­­pale enjambe une tran­­chée de trois mètres de profon­­deur qui court sur 1 000 km autour du terri­­toire kurde, sépa­­rant Saadiya de la ville de Jalula, à quelques minutes vers le nord. Les Kurdes affirment qu’il s’agit d’une mesure de protec­­tion contre Daech, mais le gouver­­ne­­ment irakien et les milices chiites y voient une tenta­­tive d’an­­nexer davan­­tage de terri­­toires. Dans les années 1970, Saddam Hussein a mis en place une poli­­tique d’ « arabi­­sa­­tion » suite à laquelle de nombreux Kurdes ont été contraints de quit­­ter ces terres pour lais­­ser la place aux Arabes, qui s’y sont instal­­lés. Human Rights Watch estime qu’à la fin des années 1970, plus de 250 000 personnes avaient été dépla­­cées. Pour de nombreux Kurdes, le conflit actuel est l’op­­por­­tu­­nité de reprendre le contrôle d’une terre qu’ils consi­­dèrent leur reve­­nir de droit. À Jalula, où les forces kurdes ont été accu­­sées d’avoir détruit de nombreux bâti­­ments appar­­te­­nant aux Arabes sunnites, certains rési­­dents ont peint les mots « maison kurde » sur leur porte afin de se prému­­nir contre une éven­­tuelle attaque.

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Les restes d’une mosquée sunnite de Saadiya
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Peu après que Daech a été bouté hors de Saadiya, les pesh­­mer­­gas ont exigé qu’on leur aban­­donne le contrôle la ville. Des affron­­te­­ments entre soldats kurdes et mili­­ciens chiites ont eu lieu dans les mois qui ont suivi. Aujourd’­­hui la situa­­tion est reve­­nue au calme, mais le maire est conscient que Saadiya pour­­rait bien­­tôt se trou­­ver sur le front d’un nouveau conflit. C’est d’après lui ce qui fait que tant de gens hésitent à reve­­nir en ville.

Rejoindre ou résis­­ter

L’op­­po­­si­­tion entre sunnites et chiites en Irak repré­­sente une menace plus grande encore. À mesure que l’État isla­­mique perd ses terri­­toires, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste sème derrière elle la para­­noïa et la suspi­­cion. Bien que certains groupes sunnites combattent acti­­ve­­ment l’EI, nombre d’entre eux sont accu­­sés de les soute­­nir et d’em­­bras­­ser leur idéo­­lo­­gie violem­­ment anti-chiite. Les récents atten­­tats meur­­triers de Bagdad n’ont fait qu’ajou­­ter aux tensions. Sur la route prin­­ci­­pale de Saadiya, les ruines d’une mosquée sunnite témoignent d’une situa­­tion désas­­treuse. Elle aurait été détruite par la milice chiite qui a repris la ville – un rapport de l’ONU  affirme que quatre d’entre elles détruites à Saadiya. De l’édi­­fice, seuls la porte et la carcasse vacillante du mina­­ret sont encore debout.

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Les popu­­la­­tions dépla­­cées longent les rives de la Diyala
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Il est diffi­­cile de véri­­fier les récits de saccages de la période qui a suivi la libé­­ra­­tion de la ville, car les milices avaient défendu aux civils de rentrer chez eux. Un bulle­­tin d’in­­for­­ma­­tions locales cité dans une publi­­ca­­tion du dépar­­te­­ment d’État améri­­cain affirme que « les milices chiites ont rasé des maisons, des champs et des vergers » à Saadiya et dans les envi­­rons. Human Rights Watch avait rapporté aupa­­ra­­vant ce type d’exac­­tions ailleurs dans la province de Diyala. Aux quatre coins de Diyala, les Arabes sunnites dépla­­cés disent se sentir persé­­cu­­tés par les forces kurdes et chiites, qui les soupçonnent de soute­­nir Daech. De nombreux témoi­­gnages relatent que les hommes en âge de se battre sont inter­­­ro­­gés, empri­­son­­nés et parfois tués. Installé à l’in­­té­­rieur d’un petit édifice en briquette situé à 40 km au nord-ouest de Saadiya, Abu Bakr Hamed raconte comment son village tout entier a été détruit par la milice chiite qui l’a repris des mains de l’EI. « Ils nous accu­­saient de soute­­nir l’EI », dit-il entre deux bouf­­fées d’une élégante chicha bleu de cobalt, qui remplit la pièce d’une fumée aux senteurs de citron. « Mais ce n’est pas vrai. Nous voulons vivre libre­­ment… nous ne voulons pas choi­­sir de camp. »

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Abu Bakr Hamed fume la chicha
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

Pendant long­­temps, les commu­­nau­­tés sunnite et chiite du Bas et Haut Ali Sarayah ont entre­­tenu des rela­­tions amicales. Les hommes travaillaient et passaient du bon temps ensemble, et les mariages mixtes étaient chose courante. Tout cela a pris fin après l’ar­­ri­­vée de l’EI en 2014, dit Hamed. Aujourd’­­hui, peu de bâti­­ments sont encore debout dans son village du Bas Ali Sarayah. Les civils n’ont toujours pas le droit de mettre les pieds dans le village détruit – contrai­­re­­ment au village chiite voisin, dont les habi­­tants ont été auto­­ri­­sés à rentrer chez eux. Leurs maisons n’ont pas été touchées. Un comman­­dant chiite stationné dans la région affirme que le Bas Ali Sarayah était un terrain propice aux combat­­tants de l’EI. Peu après la destruc­­tion de son village, Hamed raconte que les mili­­ciens chiites ont arrêté son frère, son neveu et son oncle pour « leur poser quelques ques­­tions ». Il ne les a plus revus depuis. Des histoires simi­­laires me sont parve­­nues de la province d’An­­bar, dans l’ouest du pays, où les forces irakiennes ont reconquis Falloujah. « Je pense qu’il sera diffi­­cile de repar­­tir du bon pied », dit Hamed.

Rien que dans la région kurde irakienne, on compte plus d’un million de dépla­­cés.

Pendant ce temps, Ali tente de réta­­blir la confiance à Saadiya. Origi­­naire d’un clan kurde chiite, il se voit comme un rempart contre les divi­­sions sectaires de sa ville. Il a demandé à ce que des forces mixtes assurent la sécu­­rité de Saadiya et il s’échine à persua­­der sa popu­­la­­tion à majo­­rité sunnite que tant qu’ils ne soutiennent pas Daech, ils n’ont rien à craindre. Un message qu’il a bien du mal à faire passer. Il raconte que lorsque les combat­­tants de l’EI ont pris posses­­sion de la ville, ils ont posté sur Face­­book des vidéos sur lesquelles on voit des habi­­tants leur réser­­ver un accueil chaleu­­reux. C’était peut-être l’unique moyen pour eux d’es­­pé­­rer survivre à l’oc­­cu­­pa­­tion de la ville, mais Ali pense qu’ils se sentent aujourd’­­hui personæ non gratæ et qu’ils ont trop peur des repré­­sailles pour reve­­nir en ville. Les sunnites dépla­­cés dans les provinces de Kirkouk et Diyala sont nombreux à dire qu’ils n’ont aucun espoir d’être trai­­tés équi­­ta­­ble­­ment par le gouver­­ne­­ment et les milices. Il en a découlé un dépla­­ce­­ment massif des popu­­la­­tions au sein du pays. D’après l’Ox­­fam, plus de trois millions d’Ira­­kiens ont été dépla­­cés – la plupart dans des zones à majo­­rité sunnite qui incluent le gros du terri­­toire conquis par Daech depuis 2014. Rien que dans la région kurde irakienne, on compte plus d’un million de dépla­­cés.

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Vue de la maison tempo­­raire du maire à l’ex­­té­­rieur de Saadiya, l’am­­pleur de la tâche paraît insur­­mon­­table. Trois mois d’oc­­cu­­pa­­tion de Daech ont plongé la ville dans le chaos et il a le senti­­ment que réta­­blir l’ordre n’est pas la prio­­rité du gouver­­ne­­ment irakien.

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Plus de trois millions d’Ira­­kiens ont été dépla­­cés dans le pays
Crédits : Tommy Tren­­chard/Oxfam

« Je n’ai croisé personne qui soit peiné pour Saadiya », dit-il tris­­te­­ment. Je lui demande comment il peut être si déter­­miné à conti­­nuer de se battre malgré le manque de soutien, les tenta­­tives d’as­­sas­­si­­nat et la peur perma­­nente que surviennent de nouvelles attaques. Il se tait un moment avant de répondre. « C’est une bonne ques­­tion », dit-il. « Il y a deux façons de s’en sortir, ici. Soit on rejoint Daech, soit on leur tient tête. J’ai choisi de résis­­ter. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « ‘Either you join ISIL or you chal­­lenge them’ », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Saadiya à sa libé­­ra­­tion. (Reuters)


COMMENT KURDES ET IRAKIENS PRÉPARENT LA BATAILLE DE MOSSOUL

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Après la libé­­ra­­tion de Sinjar, les nombreuses factions kurdes et yézi­­dies doivent mettre un terme au désordre et s’en­­tendre pour mettre le cap sur Mossoul.

I. La prise

Il y a quelques mois, Massoud Barzani, le président du gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan, orga­­ni­­sait une confé­­rence de presse sur les hauteurs de Sinjar, une ville du nord-ouest de l’Irak. La veille, pour la première fois depuis août 2014, un bombar­­de­­ment de Sinjar par l’avia­­tion améri­­caine permet­­tait aux forces kurdes de reprendre le contrôle de la ville, jusqu’a­­lors aux mains de Daech. Alors que derrière lui, des panaches de fumées s’élèvent et des héli­­co­­ptères décollent, Barzani, perché sur une estrade faite de sacs de sable, déclare la ville « libé­­rée ».

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Le président Barzani donne une confé­­rence de presse
Crédits : Cengiz Yar

Un cortège de gardes du corps escorte le président jusqu’à un 4×4, puis corres­­pon­­dants étran­­gers et jour­­na­­listes locaux descendent la colline pour consta­­ter les dégâts. Autour de Sinjar, les routes – endom­­ma­­gées, encom­­brées de camions mili­­taires et couvertes de débris – sont deve­­nues impra­­ti­­cables. Avec mon inter­­­prète, nous déci­­dons de nous garer et de conti­­nuer à pied. La ville, qui comp­­tait autre­­fois 100 000 habi­­tants, est dévas­­tée. La quasi-tota­­lité de la popu­­la­­tion, dont une grande partie de Yézi­­dis – une mino­­rité reli­­gieuse irakienne – a été tuée par les djiha­­distes ou a dû fuir. Les occu­­pants ont brûlé leurs maisons, pillé les maga­­sins et saccagé leurs lieux saints. Puis les frappes aériennes améri­­caines se sont char­­gées de détruire tout le reste. Armé d’un fusil, un homme soli­­taire semble connaître les lieux. Nous hâtons le pas pour le rattra­­per. « Je vais jeter un œil sur la maison de mon oncle », nous dit-il. Il s’ap­­pelle Azad – il ne veut pas nous donner son nom de famille – et dit avoir grandi à Sinjar. L’été 2013, quand Daech a commencé à enva­­hir l’est de la Syrie puis le nord de l’Irak, des troupes de pesh­­mer­­gas – les forces armées kurdes irakiennes – ont été déployées dans sa ville.

En juin, Daech a pris Mossoul, la deuxième plus grande ville du pays, à 130 kilo­­mètres à l’est de Sinjar, et malgré tout, la plupart des habi­­tants ne se sentaient pas encore en danger. Mais les pesh­­mer­­gas se sont reti­­rés lorsque Daech a atteint Sinjar. Des centaines de civils y ont été tués. Azid et sa famille font partie des 50 000 Yézi­­dis qui ont réussi à fuir dans les montagnes qui surplombent la ville. La plupart des réfu­­giés ont ensuite été évacués par héli­­co­­ptère ou relo­­gés dans des camps plus au nord, mais beau­­coup, dont la famille d’Azad, ont choisi de rester dans les montagnes glaciales et vivent dans des tentes, avec peu de nour­­ri­­ture et d’eau, en atten­­dant le jour où elles pour­­ront rentrer chez elles. « C’est là », dit Azad. Il nous montre de la tête un bâti­­ment étroit dont les vitres sont explo­­sées, le toit éven­­tré et les murs effon­­drés. Avant, il y avait un maga­­sin au rez-de chaus­­sée. Ses volets métal­­liques forment un tas sur le trot­­toir, comme une étoffe dérou­­lée.

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