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par tonioli | 22 avril 2016

Don

En 2011, Don Foss – sûre­­ment le vendeur de voitures d’oc­­ca­­sion le plus riche de l’his­­toire – a commandé un film de 30 minutes sur sa vie qu’il a ensuite posté sur YouTube. The Don Foss Story s’ouvre sur l’un de ses spots publi­­ci­­taires des années 1970, dans lequel un acteur joue son rôle. Le véri­­table Don Foss, gros et dégarni, explique qu’il se serait volon­­tiers joué lui-même si seule­­ment il avait ressem­­blé à Robert Redford. À la fin de la réclame, on nous présente le narra­­teur du film. « Aujourd’­­hui, je vous emmène à la rencontre d’un homme tout à fait remarquable », dit-il avant de flat­­ter le milliar­­daire de l’in­­dus­­trie auto­­mo­­bile. « Don, vous n’êtes ni plus ni moins que l’in­­car­­na­­tion du rêve améri­­cain. Je suis sûr que tout le monde meurt d’en­­vie de savoir comment vous avez fait. » Ce que Don Foss a fait, c’est qu’il a quasi­­ment inventé le système de crédit auto­­mo­­bile à risque – ou subprime –, un marché qui repré­­sente annuel­­le­­ment plus de 100 milliards de dollars. D’abord conces­­sion­­naire puis fonda­­teur de l’en­­tre­­prise spécia­­li­­sée dans la vente de crédits auto­­mo­­biles Credit Accep­­tance, Don Foss « a été le premier à voir tout l’argent qu’il y avait à se faire en faci­­li­­tant l’achat de voitures qui auraient autre­­ment fini à la casse par des familles défa­­vo­­ri­­sées », explique un consul­­tant de longue date pour l’in­­dus­­trie auto­­mo­­bile. https://www.youtube.com/watch?v=wah9p824nYg The Don Foss Story présente les choses un peu diffé­­rem­­ment. On y insiste beau­­coup sur la noblesse qu’il y a dans le fait de permettre à des gens de contrac­­ter des crédits que leur aurait refu­­sés n’im­­porte quel autre orga­­nisme de prêt. Mais sans Credit Accep­­tance et ses imita­­teurs, comment feraient ces gens-là pour se rendre au travail, pour accom­­pa­­gner leurs enfants à l’école ou emme­­ner mamie au centre de dialyse ?

En 1995, le Wall Street Jour­­nal a publié un article en première page sur « ces pratiques de prêt que J.P. Morgan lui-même désa­­voue­­rait ». Les parts de Don Foss dans Credit Accep­­tance valaient alors 550 millions de dollars, et les actions de la société se vendaient à 21 dollars l’unité. Aujourd’­­hui, leur prix tourne autour de 200 dollars. L’es­­sen­­tiel de cette crois­­sance a eu lieu depuis 2008, non pas en dépit de la crise écono­­mique mondiale mais prin­­ci­­pa­­le­­ment grâce à elle. Lorsque des millions d’Amé­­ri­­cains se sont retrou­­vés à la rue après avoir été dépos­­sé­­dés de leurs maisons et que des millions d’autres ont perdu leur emploi, une vaste clien­­tèle aux dossiers finan­­ciers désas­­treux a vu le jour pour Don Foss. Le montant des sommes allouées à ces emprun­­teurs à haut risque (qui repré­­sentent aujourd’­­hui près d’un quart de la tota­­lité des crédits auto­­mo­­biles) a plus que doublé depuis 2009, comme l’in­­dique la banque fédé­­rale de New York. Les prêts auto­­mo­­biles, tout comme les hypo­­thèques, peuvent être regrou­­pés et vendus aux inves­­tis­­seurs de Wall Street. C’est donc tout natu­­rel­­le­­ment que ces obli­­ga­­tions de prêts auto­­mo­­biles à haut risque se sont substi­­tuées aux obli­­ga­­tions de prêts hypo­­thé­­caires subprimes tombées en disgrâce.

En 2009, les finan­­ciers de l’in­­dus­­trie auto­­mo­­bile ont vendu pour trois milliards de dollars de ces obli­­ga­­tions sur les marchés finan­­ciers. En 2014, ce chiffre s’éle­­vait à 22 milliards de dollars. Bien que le marché des prêts auto­­mo­­biles à risque ne soit pas assez impor­­tant pour mena­­cer de faire s’ef­­fon­­drer l’éco­­no­­mie, le paral­­lèle avec la débâcle des hypo­­thèques est évident. Les défauts de paie­­ment et les saisies sont en hausse dans l’in­­dus­­trie, et on fait égale­­ment état de demandes de prêts frau­­du­­leuses. Huit banques au moins sont soupçon­­nées d’avoir augmenté les taux d’in­­té­­rêts de clients afro et latino-améri­­cains. Des acteurs du secteur de premier plan comme Ally Finan­­cial et Fifth Third Bank (la neuvième plus grande banque des États-Unis) ont récem­­ment déboursé près de 200 millions de dollars afin de récu­­ser ce type d’ac­­cu­­sa­­tions. « De tous les produits finan­­ciers, le prêt auto est celui qui est le plus sujet à contro­­verse », m’a confié la séna­­trice démo­­crate du Massa­­chu­­setts Eliza­­beth Warren au prin­­temps dernier. « Le marché est aujourd’­­hui saturé de normes de sous­­crip­­tion laxistes, de poli­­tiques de prêts agres­­sives et discri­­mi­­na­­toires, et on observe de plus en plus de saisies de biens. » Voici donc la véri­­table histoire de Don Foss : le parcours parfois remarquable et souvent déran­­geant d’un pion­­nier du prêt auto­­mo­­bile, qui nous aide à mieux comprendre comment l’Amé­­rique en est arri­­vée là – en priant pour que l’his­­toire ne se répète pas.

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Une image de The Don Foss Story

Scan­­dale

Foss avait 22 ans quand il a ouvert son premier parc de voitures d’oc­­ca­­sion, dans une rue de Detroit pleine de conces­­sion­­naires. C’était en 1967. À l’époque, les construc­­teurs auto­­mo­­biles comme Gene­­ral Motors et Ford ne prêtaient qu’à des clients aux dossiers solides, et les banques refu­­saient pure­­ment et simple­­ment d’ac­­cor­­der des crédits aux rési­­dents des quar­­tiers afro-améri­­cains de la ville. Depuis le début, Foss – dont le père était vendeur de voitures d’oc­­ca­­sion lui aussi – s’est attelé à répondre aux besoins des travailleurs pauvres, au moyen de crédits à priori peu avan­­ta­­geux pour lui. Mais il avait un secret : il attei­­gnait l’équi­­libre grâce à l’acompte déboursé par le client, avant de marger sur les paie­­ments mensuels et les déci­­sions judi­­ciaires pesant contre ceux qui ne pouvaient plus payer. Il a bien­­tôt ouvert d’autres conces­­sions dans la région de Detroit et a engagé un comé­­dien pour le présen­­ter dans ses publi­­ci­­tés comme un homme souf­­frant de « néga­­pho­­bie » : inca­­pable de refu­­ser quoi que ce soit, même aux gens présen­­tant des dossiers finan­­ciers catas­­tro­­phiques. Dans la pub qui ouvre The Don Foss Story, le faux Don Foss est assis derrière un bureau. Il donne l’air d’être un homme d’af­­faires sérieux, jusqu’au moment où il recule sa chaise et révèle qu’il porte un panta­­lon de pyjama et des chaus­­sures de clown. Des chan­­teurs de gospel donnent alors de la voix : « Don Foss vous met au volant d’une voiture ! Grâce à Don Foss, prenez le chemin le plus facile ! »

Cinq ans après avoir ouvert sa première conces­­sion, Foss a lancé Credit Accep­­tance. La nouvelle société serait en charge du finan­­ce­­ment et du recou­­vre­­ment pour les 17 conces­­sion­­naires qu’il possé­­dait dans six États du pays. Le montant des inté­­rêts qu’il pouvait léga­­le­­ment factu­­rer à ses clients n’était limité que par les lois de l’État dans lequel la voiture était vendue – quand il y avait une limite. « La première semaine, j’étais le vendeur de voiture sympa­­thique », raconte Foss au narra­­teur de son biopic, « et les suivantes je me trans­­for­­mais en collec­­teur de dettes assoiffé d’argent. » En 1989, Credit Accep­­tance a commencé à se présen­­ter comme un prêteur à l’échelle natio­­nale, impa­­tient de travailler avec d’autres conces­­sion­­naires pour vendre des voitures aux personnes défa­­vo­­ri­­sées.

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Keith McClus­­key
Crédits : McClus­­key Chevro­­let

Prenez Keith McClus­­key, par exemple : il vendait à tout casser 15 voitures d’oc­­ca­­sion par mois dans sa conces­­sion McClus­­key Chevro­­let avant l’ar­­ri­­vée de Foss à Cincin­­nati. La raison à cela était simple : les gros créan­­ciers comme Gene­­ral Motors Accep­­tance Corp. reje­­taient la plupart de ses dossiers, ses clients justi­­fiant de trop faibles reve­­nus. Et puis il a reçu un pros­­pec­­tus de Credit Accep­­tance, qui lui promet­­tait de soute­­nir finan­­ciè­­re­­ment pratique­­ment n’im­­porte qui. Dans The Don Foss Story, McClus­­key estime qu’il s’agit proba­­ble­­ment du moment le plus impor­­tant de sa carrière. Credit Accep­­tance prêtait à des clients dont les reve­­nus se limi­­taient aux allo­­ca­­tions, à des adoles­­cents, et même à des gens ayant récem­­ment déclaré faillite. Avec l’aide de Foss, raconte McClus­­key, il s’est rapi­­de­­ment retrouvé à la tête du plus grand conces­­sion­­naire Chevro­­let de l’État. Foss a fait entrer Credit Accep­­tance en bourse en 1992. C’est à cette époque que l’avo­­cat de l’Ohio Ron Burdge, qui pour­­sui­­vait en justice un vendeur de voitures d’oc­­ca­­sion, a mis la main sur une copie du manuel d’en­­tre­­prise de Credit Accep­­tance. Il a réalisé, avec un mélange d’ef­­froi et d’ad­­mi­­ra­­tion, qu’ « ils avaient créé un système remarquable pour récu­­pé­­rer jusqu’au moindre centime de leurs clients ». Sur les 300 employés de Credit Accep­­tance, 200 envi­­ron travaillaient comme collec­­teurs, et l’en­­tre­­prise harce­­lait les emprun­­teurs en souf­­france avec l’ef­­fi­­ca­­cité d’une machine. Et si cela ne suffi­­sait pas, un avocat de la société attaquait les clients en justice pour répa­­ra­­tions – incluant des inté­­rêts supplé­­men­­taires et les frais de justice. Ils saisis­­saient alors direc­­te­­ment l’argent sur le salaire du débi­­teur, si l’État le permet­­tait. « Ils faisaient les choses à une échelle jamais vue », dit Burdge, qui a utilisé ce qu’il avait appris lors d’autres procès l’op­­po­­sant à la compa­­gnie.

Trois ans plus tard, quand un repor­­ter du Wall Street Jour­­nal est arrivé dans le Michi­­gan pour écrire un article sur Foss et son entre­­prise, il n’était pas rare de trou­­ver des clients aux prises avec des taux d’in­­té­­rêts attei­­gnant 30 %. L’ar­­ticle explique que les emprun­­teurs payaient géné­­ra­­le­­ment deux fois ce que la voiture avait coûté au vendeur, et bien souvent les véhi­­cules rendaient l’âme avant que le crédit ne fût remboursé. Plus tard, Credit Accep­­tance et d’autres prêteurs à risque exige­­raient même des emprun­­teurs qu’ils installent un coupe-circuit sur le démar­­reur permet­­tant à la compa­­gnie d’im­­mo­­bi­­li­­ser le véhi­­cule à distance – « de quoi garan­­tir que le crédit auto serait le premier que les gens paie­­raient tous les mois », juge un ancien gestion­­naire finan­­cier de chez Ford. Credit Accep­­tance finance aujourd’­­hui les ventes de milliers de conces­­sion­­naires de véhi­­cules d’oc­­ca­­sion à travers les États-Unis, et le succès de Foss a inspiré de nombreux imita­­teurs : Capi­­tal One, Santan­­der et Wells Fargo ne sont qu’une petite partie des grands acteurs du secteur, qui se sont jetés sur le busi­­ness des crédits auto­­mo­­biles subprimes. « Je n’avais pas réalisé qu’en entrant en bourse, vous révé­­liez à tout le monde comment fonc­­tionne votre entre­­prise », a avoué Foss lors d’une inter­­­view. Mais Foss n’était pas épié que par ses concur­­rents, et un duo d’avo­­cats de Kansas City allait lui causer de sérieux problèmes. Bernard Brown, la quaran­­taine, travaillait comme avocat indé­­pen­­dant spécia­­lisé dans les affaires de fraude auto­­mo­­bile. Dale Irwin, de six ans son aîné, était un ancien avocat commis d’of­­fice qui travaillait pour une petite société spécia­­li­­sée dans le droit des consom­­ma­­teurs. En 1996, ils ont coopéré pour enga­­ger un recours collec­­tif contre Credit Accep­­tance au nom de 14 000 habi­­tants du Missouri, qui accu­­saient l’en­­tre­­prise de Foss d’une série d’in­­frac­­tions – qu’il s’agisse de saisies de véhi­­cule sans aver­­tis­­se­­ment préa­­lable, ou de faire payer aux clients les plus pauvres des centaines voire des milliers de dollars de plus en hono­­raires fictifs et surplus d’in­­té­­rêts.

Il aura fallu plus d’une décen­­nie de bataille judi­­ciaire, mais Credit Accep­­tance a fini par payer.

Le deman­­deur prin­­ci­­pal était Marvin Fiel­­der, employé d’une boutique de spiri­­tueux de Kansas City, marié et père de quatre enfants. Le vendeur avait dit à Fiel­­der que le prix total de la Honda Prelude de 1985 qu’il avait acheté était de 5 700 dollars, mais d’après la plainte, quand Fiel­­der a lu ce qui était écrit en petits carac­­tères au bas du contrat ce soir-là, il a décou­­vert qu’il devrait en réalité payer plus de 7 000 dollars. Il est retourné chez le conces­­sion­­naire le lende­­main, mais le vendeur a refusé de lui accor­­der le deal dont ils avaient convenu à l’ori­­gine. Il a donc rapporté la Honda. Credit Accep­­tance, qui avait financé la vente, a saisi la voiture et l’a reven­­due. Mais pas sans pour­­suivre Fiel­­der en justice afin qu’il paie l’in­­té­­gra­­lité de la somme exigée par le prêt – ils affir­­maient qu’il en était rede­­vable même s’il avait conservé le véhi­­cule moins de 24 heures –, plus des charges addi­­tion­­nelles. « Ils se compor­­taient comme des cow-boys, ils inven­­taient des choses au fur et à mesure », dit Brown.

D’après les dossiers juri­­diques, Credit Accep­­tance a répliqué en arguant que Fiel­­der et les autres plai­­gnants avaient accepté les termes de l’ac­­cord en conscience, et qu’ils avaient apposé leurs signa­­tures sur un contrat ayant force obli­­ga­­toire. Personne ne leur avait mis de pisto­­let sur la tempe. Au cours des discus­­sions, Irwin et Brown ont mis la main sur des docu­­ments montrant qu’au milieu des années 1990, près de 80 % des clients du Missouri de Credit Accep­­tance étaient en souf­­france depuis plus de 90 jours, un nombre incroya­­ble­­ment élevé – le taux moyen pour les créan­­ciers auto est d’en­­vi­­ron 5 %. Une bonne partie des 14 000 plai­­gnants avaient été pour­­sui­­vis à titre indi­­vi­­duel par Credit Accep­­tance et tombaient sous le coup de déci­­sions judi­­ciaires dont les amendes avaient été gonflées, disaient les avocats. « Quand on étudiait l’une de ces affaires, on avait l’im­­pres­­sion d’être devant un devoir d’école de droit, ceux dans lesquels le profes­­seur nous deman­­dait de repé­­rer le plus de viola­­tions possible », raconte Irwin. La plus évidente d’entre elles était que Credit Accep­­tance faisait payer aux clients en souf­­france des inté­­rêts plus élevés que ne le stipu­­lait le contrat d’ori­­gine. Il aura fallu plus d’une décen­­nie de bataille judi­­ciaire, mais Credit Accep­­tance a fini par accep­­ter de payer 12,5 millions de dommages et inté­­rêts à ses clients, et d’ef­­fa­­cer 75 millions de dollars de dettes en cours. L’ac­­cord prévoyait que chacun des six plai­­gnants rece­­vrait 5 000 dollars, tandis que Brown et Irwin ont touché trois millions par tête. L’en­­tre­­prise a égale­­ment accepté un contrôle judi­­ciaire de trois ans conduit par les avocats. « C’était une bonne jour­­née, après 11 ans de travail », dit Brown.

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VERS UNE NOUVELLE CRISE DES SUBPRIMES ?

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Traduit de l’an­­glais par Mariam Lmaifi, Nico­­las Prouillac, Arthur Scheuer, Natha­­lie Delhove et Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « Car Trouble », paru dans Mother Jones. Couver­­ture : Un conces­­sion­­naire de voitures d’oc­­ca­­sion (Kurt Bauschardt).


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