par youfy | 0 min | 6 septembre 2016

DMZ

À l’au­­tomne 1966, les choses commen­­cèrent véri­­ta­­ble­­ment à chan­­ger sur la pénin­­sule de Corée. Le pacte d’ar­­mis­­tice qui avait marqué la fin de la guerre de Corée en 1953 avait donné nais­­sance à une zone démi­­li­­ta­­ri­­sée entre la Corée du Nord et du Sud, une zone tampon desti­­née à assu­­rer le calme entre les deux pays. Cela ne fonc­­tionna pas toujours. Dans les années qui suivirent le cessez-le-feu, la Zone coréenne démi­­li­­ta­­ri­­sée (DMZ) fut le théâtre d’af­­fron­­te­­ments occa­­sion­­nels rappe­­lant que tech­­nique­­ment, les deux pays étaient encore en guerre. En 1965, les forces de la Corée du Nord tuèrent 20 soldats sud-coréens (ils en avaient tué quatre l’an­­née précé­­dente).

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La DMZ dans les années 1960
Crédits : Bruce Richards

Mais à comp­­ter de la mi-octobre, l’at­­mo­­sphère le long de la zone s’as­­som­­brit bruta­­le­­ment, présa­­geant une fin de décen­­nie sanglante. Des combat­­tants nord-coréens, dont la plupart étaient des espions cher­­chant à passer au Sud via la DMZ, parvinrent à esqui­­ver les patrouilles améri­­caines et sud-coréennes en se faufi­­lant discrè­­te­­ment. Les soldats nord-coréens étaient armés jusqu’aux dents et voulaient en découdre. Sur une période de cinq jours qui débuta le 13 octobre 1966, une escouade tendit cinq embus­­cades aux soldats de la Répu­­blique de Corée. Le président améri­­cain Lyndon John­­son devait visi­­ter la Corée du Sud quelques semaines plus tard, mais la CIA ne pensait pas que les violences étaient liées. Un Presi­­den­­tial Daily Brief – un docu­­ment présenté chaque matin au président des États-Unis – conte­­nant un résumé d’in­­for­­ma­­tions clas­­si­­fiée avançait plutôt l’hy­­po­­thèse que Pyon­­gyang cher­­chait à mettre à l’épreuve les unités que Séoul avait récem­­ment déployées sur la DMZ. Le 2 novembre, alors que le séjour de John­­son en Corée du Sud appro­­chait de son terme, une embus­­cade tendue pas les Nord-Coréens entraîna la mort de six soldats améri­­cains et d’un soldat sud-coréen. Ces inci­­dents étaient les premières salves d’une campagne de guérilla qui plon­­ge­­rait la pénin­­sule de Corée dans la violence jusqu’à la fin des années 1960. Kim Il-sung, le fonda­­teur de la dynas­­tie stali­­nienne qui dirige la Corée du Nord depuis 1948, décida d’en­­voyer des centaines de comman­­dos et d’es­­pions au Sud pour recru­­ter des citoyens mécon­­tents, perpé­­trer des actes de sabo­­tage, attaquer les troupes améri­­caines et sud-coréennes, et bâtir l’in­­fra­s­truc­­ture secrète néces­­saire pour fomen­­ter une révo­­lu­­tion commu­­niste. Les experts du rensei­­gne­­ment de l’époque évoquaient plusieurs raisons suscep­­tibles d’ex­­pliquer pourquoi Kim Il-sung s’était embarqué dans cette affaire. Parmi celles-ci, il y avait le désir de désta­­bi­­li­­ser la dicta­­ture du président sud-coréen Park Chung-hee et de mettre la pres­­sion sur les forces sud-coréennes, tandis que l’ar­­mée du pays combat­­tait égale­­ment les cama­­rades de Pyon­­gyang au Viet­­nam.

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Kim Il-sung en 1962

Mais quelle que fut son inten­­tion, ses efforts finirent par échouer. Les Nord-Coréens avaient fonda­­men­­ta­­le­­ment mal jugé le climat poli­­tique dans lequel évoluaient les Sud-Coréens, dont l’op­­po­­si­­tion farouche au commu­­nisme et à la Corée du Nord se révé­­lèrent être des terres stériles où tenter de semer la révolte. La Corée du Nord commença à déve­­lop­­per l’in­­fra­s­truc­­ture de sa campagne révo­­lu­­tion­­naire dès le début de l’an­­née 1965. Les inter­­­ro­­ga­­toires d’agents captu­­rés révé­­lèrent que les agences de rensei­­gne­­ment nord-coréennes avaient commencé à former les agents cette année-là aux tech­­niques de guérilla. En 1967, les services d’es­­pion­­nage de Pyon­­gyang étaient capables de former 500 agents par an. Il y avait aussi des signes d’un chan­­ge­­ment de poli­­tique. Peu de temps avant les affron­­te­­ments de la mi-octobre, Kim Il-sung prononça un discours devant le Parti des travailleurs de Corée dans lequel il promet­­tait de se montrer plus agres­­sif envers le Sud et les États-Unis. Le diri­­geant tonna qu’il était temps de se révol­­ter contre la Répu­­blique de Corée et qu’ils y parvien­­draient au moyen de « luttes violentes et non-violentes, légales et illé­­gales ». Kim Il-sung appela égale­­ment ses cama­­rades commu­­nistes du monde entier à se dres­­ser contre les États-Unis, parti­­cu­­liè­­re­­ment au Viet­­nam. D’après lui, une défaite de l’Amé­­rique en Asie du Sud-Est mettrait fin à « l’illu­­sion » de sa supé­­rio­­rité mili­­taire.

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Un soldat améri­­cain sur la DMZ en hiver

Après le mois de novembre 1966, le calme revint sur la DMZ. Les inci­­dents le long de la fron­­tière arri­­vaient géné­­ra­­le­­ment par cycles, ce répit n’avait donc rien de surpre­­nant. Depuis 1953, le Nord envoyait ses espions dans la zone. On consta­­tait que les tenta­­tives d’in­­fil­­tra­­tion nord-coréennes connais­­saient un pic à l’au­­tomne avant de dimi­­nuer soudai­­ne­­ment de novembre à février. L’hi­­ver présen­­tait en effet des diffi­­cul­­tés supplé­­men­­taires. Outre la neige, les arbres entou­­rant la fron­­tière n’avaient plus de feuilles, rendant plus déli­­cate pour les agents toute tenta­­tive de dissi­­mu­­la­­tion. Dès que les tempé­­ra­­tures remon­­taient, les opéra­­tions repre­­naient de plus belle. À l’été 1967, les inci­­dents surve­­nant le long de la zone démi­­li­­ta­­ri­­sée avaient drama­­tique­­ment augmenté comparé au des années précé­­dentes. Les Nord-Coréens menaient davan­­tage d’opé­­ra­­tions de recon­­nais­­sance lors desquelles ils repé­­raient les posi­­tions des forces du Comman­­de­­ment des Nations unies en Corée, consti­­tuées de soldats améri­­cains et sud-coréens opérant sous l’égide de l’ONU. La CIA rapporta qu’il y avait eu envi­­ron 200 accro­­chages cette année-là, contre 44 en 1966. Et cette campagne de harcè­­le­­ment ne se limi­­tait pas aux êtres humains. Cet été-là, le maga­­zine Time révéla que l’Ar­­mée popu­­laire de Corée, ayant appris que l’Ar­­mée de la Répu­­blique de Corée utili­­sait des chiens mâles pour détec­­ter les intrus à la fron­­tière, commença à patrouiller de son côté avec des chiennes en chaleur, dans une tenta­­tive comique de distraire les troupes canines sud-coréennes. Au-delà de la zone démi­­li­­ta­­ri­­sée, le rensei­­gne­­ment nord-coréen augmenta sensi­­ble­­ment le nombre d’agents qu’il envoyait en Corée du Sud. Une soixan­­taine d’agents nord-coréens armés divi­­sés en neuf équipes se trou­­vaient à présent dans le pays, avec à leur trousse approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 10 000 agents de sécu­­rité sud-coréens qui tentaient de les débusquer. Les agents restaient au Sud plus long­­temps qu’ils en avaient l’ha­­bi­­tude et « faisaient un plus grand usage de la radio et de moyens de commu­­ni­­ca­­tion clan­­des­­tins », d’après le dépar­­te­­ment d’État améri­­cain.

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La ligne noire du bas repré­­sente la DMZ
Les points noirs repré­­sentent les bases côtières secrètes
Crédits : CIA

Ils étaient égale­­ment char­­gés d’une nouvelle mission. La CIA aver­­tit que les espions « tentaient d’ac­­com­­plir des opéra­­tions de sabo­­tage pour la première fois depuis l’ar­­mis­­tice ». Au prin­­temps, le Nord commença égale­­ment à accroître son recours aux débarque­­ments mari­­times clan­­des­­tins pour faire passer en douce des agents dans le pays. Les Nord-Coréens déve­­lop­­pèrent leur infra­s­truc­­ture mari­­time pour aider à mener à bien ces débarque­­ments secrets dès 1965. En 1970, des photos de recon­­nais­­sance et des inter­­­ro­­ga­­toires de déser­­teurs indiquaient que Pyon­­gyang avait augmenté le nombre de ses bases d’in­­fil­­tra­­tion le long des côtes nord-coréennes de six à 20. Dissé­­mi­­nées le long de ses côtes est et ouest, elles ressem­­blaient vues de l’ex­­té­­rieur à des villages de pêcheurs. En réalité, elles abri­­taient les troupes et leurs familles, ainsi que des instal­­la­­tions d’amar­­rage où les navires d’in­­fil­­tra­­tion pouvaient jeter l’ancre. Les navires ressem­­blaient à des bateaux de pêches et pouvaient se dépla­­cer à une vitesse de 30 ou 35 nœuds, permet­­tant aux agents de s’in­­fil­­trer plus loin sur le terri­­toire sud-coréen que ne le permet­­taient les opéra­­tions fron­­ta­­lières. En cas de face à face avec les forces sud-coréennes, les bateaux étaient équi­­pés de canons sans recul et de mitrailleuses dissi­­mu­­lés sur le pont. Les navires d’in­­fil­­tra­­tion captu­­rés par le Sud mesu­­raient un peu plus de 20 mètres et pouvaient accueillir à leur bord une quaran­­taine d’hommes. Mais c’est la mission qui incom­­bait aux offi­­ciers mili­­taires présents sur ces navires qui laissa penser que le pire était à venir. Ils avaient reçu l’ordre de se diri­­ger vers l’in­­té­­rieur des terres sud-coréennes, d’ex­­plo­­rer la zone pour repé­­rer les coins idéals où lancer des opéra­­tions de guérilla, et de rentrer au bercail avant que le mauvais temps ne revienne.

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Un navire d’in­­fil­­tra­­tion repéré par un avion de la CIA
Crédits : CIA

Les infil­­trés

Lorsque Kim Il-sung déclen­­cha sa guerre secrète à la fin des années 1960, sa bureau­­cra­­tie s’ins­­pi­­rait de stra­­té­­gies mises au point et perfec­­tion­­nées avant et pendant la guerre de Corée. Avant la guerre, la Corée du Nord entraî­­nait ses troupes à l’in­­fil­­tra­­tion et à la guérilla avec l’aide de l’Ins­­ti­­tut poli­­tique de Kang­­dong. L’ins­­ti­­tut, créé en 1947, avait chargé quelques 630 agents dotés d’une forma­­tion mili­­taire de fomen­­ter une révo­­lu­­tion au Sud. Quand ces derniers furent envoyés en Corée du Sud en 1949 et qu’ils échouèrent à allu­­mer la mèche de l’in­­sur­­rec­­tion, Kang­­dong ferma ses portes. L’École des cadres de Hoeryong pour­­sui­­vit l’œuvre de Kang­­dong et son person­­nel avait pour mission de consti­­tuer un corps opéra­­tion­­nel pour mener à bien la guérilla : la 766e unité indé­­pen­­dante. Comman­­dée par le direc­­teur de l’école Hoeryong, le géné­­ral O Chin-u, la 766e devien­­drait plus tard le modèle des unités de guérilla formées par le Nord en 1966. Durant la guerre de Corée, elle mena une série de débarque­­ments sur la côte est de la pénin­­sule coréenne durant les premiers jours du conflit. L’un d’eux eut lieu à Ulchin où, 18 ans plus tard, ses succes­­seurs de la 124e unité mili­­taire accos­­te­­raient aussi, pratique­­ment au même endroit.

Tout cela n’était qu’un prélude à ce que Pyon­­gyang mijo­­tait contre son voisin du sud.

Le Bureau de recon­­nais­­sance, créé en 1948, condui­­sit de son côté plusieurs opéra­­tions impliquant des agents secrets durant la guerre de Corée. Il utili­­sait une poignée de recrues – choi­­sies prin­­ci­­pa­­le­­ment parmi les hommes ayant de la famille dans le Sud – pour collec­­ter des rensei­­gne­­ments sur des objec­­tifs mili­­taires. Ils étaient habillés en civil et rétri­­bués en or pour leurs services. Dans les années 1960, une répar­­ti­­tion des tâches rudi­­men­­taire appa­­rut entre les diffé­­rentes unités, pour chaque acti­­vité menée en Corée du Sud et le long de la DMZ. Elle n’était cepen­­dant pas toujours respec­­tée. Les respon­­sa­­bi­­li­­tés avaient tendance à se chevau­­cher et les organes clan­­des­­tins du pays se tiraient mutuel­­le­­ment dans les pattes pour obte­­nir des faveurs et grim­­per les éche­­lons de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion sécu­­ri­­taire nord-coréenne. Le service de liai­­son du Comité central du Parti des travailleurs de Corée était en charge des opéra­­tions poli­­tiques, du recru­­te­­ment des agents et de l’in­­fil­­tra­­tion mari­­time. Le long de la DMZ, des stations de recon­­nais­­sance terrestre récol­­taient des infor­­ma­­tions sur les forces améri­­caines et sud-coréennes station­­nées de l’autre côté de la fron­­tière, donnant parfois lieu à des échanges de tirs. Mais ils s’aven­­tu­­raient rare­­ment en Corée du Sud. Les opéra­­tions de guérilla étaient super­­­vi­­sées par le Bureau de recon­­nais­­sance et les unités sous son comman­­de­­ment. La 124e unité mili­­taire, en parti­­cu­­lier, mena certaines des opéra­­tions les plus périlleuses de la période.

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Le siège de la Chosen Soren à Tokyo
Crédits : DR

La 124e s’ins­­cri­­vait dans la ligne d’une ancienne unité, la 283e unité mili­­taire. « La 283e a été établie en 1965 et ses opéra­­tions poli­­tiques en Corée du Sud n’ont pas été couron­­nées de succès », raconte Joseph S. Bermu­­dez, spécia­­liste des ques­­tions de rensei­­gne­­ment et d’opé­­ra­­tions mili­­taires de la Corée du Nord. « Elle a plus tard été déman­­te­­lée et certains de ses membres ont inté­­gré la 124e unité mili­­taire. » La Corée du Nord tira égale­­ment profit de sa rela­­tion avec Chosen Soren, une orga­­ni­­sa­­tion de rési­­dents coréens instal­­lés au Japon, dont les membres accom­­plis­­saient de temps à autre des missions de rensei­­gne­­ment pour Pyon­­gyang, faisant passer des agents au Sud. Le réseau était essen­­tiel­­le­­ment admi­­nis­­tré par le minis­­tère de la Sécu­­rité publique, mais aussi parfois par le dépar­­te­­ment de la Culture du Parti des travailleurs de Corée, qui s’oc­­cu­­pait des opéra­­tions psycho­­lo­­giques et de la propa­­gande. Des rapports sur Chosen Soren trans­­mis aux Améri­­cains par des diplo­­mates japo­­nais en 1969 indiquent que le rensei­­gne­­ment nord-coréen utili­­sait l’or­­ga­­ni­­sa­­tion comme paravent pour le trans­­port et l’en­­doc­­tri­­ne­­ment de poten­­tiels agents, recru­­tés pour des opéra­­tions de rensei­­gne­­ment dans le Sud. Les rapports disent que Chosen Soren « captu­­rait » des ressor­­tis­­sants de Corée du Sud entrés illé­­ga­­le­­ment au Japon pour s’ex­­fil­­trer en Corée du Nord. Avant que les auto­­ri­­tés n’aient vent de leur présence, les membres de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion cachaient les recrues pour quelques mois avant de les envoyer secrè­­te­­ment en Corée du Nord où ils rece­­vaient une « éduca­­tion ». La Corée du Nord les renvoyait ensuite au Japon afin qu’ils soient traduits devant les auto­­ri­­tés et dépor­­tés en Corée du Sud pour avoir péné­­tré illé­­ga­­le­­ment sur le terri­­toire. À l’époque, le cas d’un Sud-Coréen sur lequel la police d’Osaka et de Mori­­gu­­chi enquê­­tèrent à montre une varia­­tion dans le schéma. La police japo­­naise prétend que l’ou­­vrier de 38 ans voulait passer en Corée du Nord depuis quelques temps, alors qu’il travaillait dans une usine sud-coréenne à Saigon. Il prévoyait d’en­­trer dans le pays via le Cambodge ou Hong Kong.

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L’équi­­pe­­ment des agents nord-coréens infil­­trés au Sud
Crédits : DR

À la fin du mois de janvier 1969, en corres­­pon­­dance à Osaka, alors qu’il était en route vers la Corée du Sud, les auto­­ri­­tés japo­­naises affirment qu’il décida de passer en Corée du Nord. Il trouva une école de Chosen Soren à Osaka, dont les membres prirent vite conscience de son poten­­tiel en tant qu’agent. Après avoir suivi des cours sur « la supé­­rio­­rité du socia­­lisme », le rapport explique que les membres de Chosen Soren le contrai­­gnirent à aban­­don­­ner ses plans et le renvoyèrent chez lui en Corée du Sud pour qu’il fomente la révo­­lu­­tion là-bas. Après avoir inventé une histoire pour dissi­­mu­­ler son asso­­cia­­tion avec le groupe, l’homme se présenta devant les auto­­ri­­tés japo­­naises. Il fut arrêté, condamné à dix mois de travaux forcés et on le renvoya fina­­le­­ment en Corée du Sud sans qu’il purge sa peine. Lorsque l’an­­née 1967 prit fin, les attaques nord-coréennes à l’en­­contre des Nations unies et des troupes améri­­caines avaient consi­­dé­­ra­­ble­­ment augmenté. Les agents nord-coréens menèrent égale­­ment des opéra­­tions de sabo­­tage, endom­­ma­­geant deux chemins de fer sud-coréens en septembre. Mais ce n’était qu’un prélude à ce que Pyon­­gyang mijo­­tait contre son voisin du sud. En décembre 1967, Kim Il-sung s’en­­ga­­gea une nouvelle fois publique­­ment à réuni­­fier la pénin­­sule coréenne par la force. En quelques semaines, le Nord allait mettre en marche son plan le plus spec­­ta­­cu­­laire pour parve­­nir à ses fins. ulyces-northkoreaassassins-04

Les assas­­sins de Kim Il-sung

Par une froide nuit d’hi­­ver de janvier 1968, 31 ombres se faufi­­lèrent jusqu’à la clôture, y firent un trou et se glis­­sèrent au travers, marchant à pas de loups, côté améri­­cain de la zone démi­­li­­ta­­ri­­sée. Les unités spéciales nord-coréennes se diri­­geaient vers le sud. Les hommes faisaient partie de la 124e unité mili­­taire. Ils étaient vêtus de combi­­nai­­sons noires et portaient en-dessous des uniformes sud-coréens. Lour­­de­­ment armés, chacun d’eux trans­­por­­tait une mitraillette, un pisto­­let, huit grenades et une mine anti-tank. Leur mission, selon les termes employés par un des membres du groupe, était « de déca­­pi­­ter le président sud-coréen Park Chung-hee et d’abattre ses meilleurs lieu­­te­­nants ». Alors qu’ils passaient au travers de la DMZ, la radio de propa­­gande nord-coréenne diffu­­sait un appel toni­­truant du président nord-coréen Kim Il-sung à frap­­per les États-Unis et « divi­­ser ses forces le plus possible ». Il implo­­rait le monde de « barrer la route aux Améri­­cains où qu’ils aillent afin qu’ils n’aient plus nulle part où aller ». La tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat du dicta­­teur sud-coréen Park Chung-hee par la 124e serait l’acte le plus éloquent de la campagne du Nord – qui durait depuis trois ans.

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L’iti­­né­­raire qu’ont suivi les assas­­sins
Crédits : CIA

Le commando allait entraî­­ner la guerre jusque sous les fenêtres de Park Chung-hee, mais ils n’iraient pas plus loin. Cette tenta­­tive avor­­tée serait le point culmi­­nant de la campagne de Kim Il-sung, après laquelle ses espoirs d’un soulè­­ve­­ment popu­­laire fini­­raient par s’éva­­nouir. Une fois passée la clôture, les assas­­sins de la 124e se retrou­­vèrent sur une section de la DMZ où patrouillaient les troupes améri­­caines de la 2e divi­­sion d’in­­fan­­te­­rie. La Corée du Nord avait profité des hautes tempé­­ra­­tures de l’an­­née 1967 pour conduire ses missions infil­­tra­­tions et lancer une série d’at­­taques le long du 38e paral­­lèle. En mai, des sacoches explo­­sives plan­­tées par des agents nord-coréens avaient détruit les baraque­­ments de la 2e divi­­sion d’in­­fan­­te­­rie, entraî­­nant la mort de deux soldats améri­­cains. À la fin de l’an­­née, les attaques nord-coréennes avaient coûté la vie à 16 membres de la divi­­sion. Après deux jours passés dans la DMZ, les assas­­sins croi­­sèrent le chemin de quatre bûche­­rons. Cette rencontre fortuite était une menace pour la mission : les citoyens sud-coréens rappor­­taient ce qu’ils avaient vu aux auto­­ri­­tés au moindre soupçon. Mais c’était le mois de janvier et creu­­ser des tombes pour enter­­rer les hommes dans la terre glacée aurait été diffi­­cile et chro­­no­­phage. Sans comp­­ter que leurs familles risque­­raient de s’aper­­ce­­voir de leur absence et appe­­ler la police. Les soldats préfé­­rèrent encer­­cler les hommes et impro­­vi­­ser une session de propa­­gande, fulmi­­nant contre Park Chung-hee et les États-Unis, et promet­­tant que l’uni­­fi­­ca­­tion de la grande Répu­­blique popu­­laire démo­­cra­­tique de Corée serait bien­­tôt à portée de main.

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La Maison Bleue, où rési­­dait Park Chung-hee
Crédits : DR

Avant de partir, ils firent promettre aux bûche­­rons de ne parler à personne de leur petite réunion. Manquant à leur parole, les civils infor­­mèrent rapi­­de­­ment la police sud-coréenne de ce dont ils avaient été témoins, donnant le départ d’une chasse à l’homme effré­­née pour mettre la main sur les agents nord-coréens. Tandis que la police sud-coréenne était lancée sur les traces des resquilleurs, les soldats de la 124e unité mili­­taire entrèrent dans Séoul et aban­­don­­nèrent leurs combi­­nai­­sons. Ils mène­­raient à bien leur funeste mission en tenues de soldats sud-coréens. Parve­­nus à 800 mètres du palais prési­­den­­tiel, un poli­­cier les aborda pour les ques­­tion­­ner. Lorsqu’ils sentirent qu’ils étaient sur le point d’être décou­­verts, ils ouvrirent le feu et déchaî­­nèrent les enfers. Deux membres de l’unité perdirent la vie dans les premiers échanges de tirs, et au cours des jours qui suivirent, seuls deux hommes survé­­curent. Les 27 autres soldats mour­­raient dans leur retraite, en se faisant sauter avec des grenades pour éviter d’être captu­­rés ou sous les feux des forces sud-coréennes et améri­­caines lancées à leur pour­­suite. Un des survi­­vants parvint même à rega­­gner la Corée du Nord, où il est aujourd’­­hui géné­­ral au sein de l’Ar­­mée popu­­laire de Corée.

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Kim Shin-jo, pris par les soldats sud-coréens

L’autre, Kim Shin-jo, fut capturé par les soldats sud-coréens. Il avait fui dans les montagnes d’Iwang avec une ving­­taine d’hommes sur ses talons, aban­­don­­nant toutes ses armes en chemin à l’ex­­cep­­tion d’une grenade qu’il avait gardé pour en finir au dernier moment. Kim Shin-jo raconta plus tard que son « désir de vivre » l’avait empê­­ché de se suici­­der à la dernière seconde, alors qu’il était encer­­clé par la troupe sud-coréenne. Mais il s’avéra que sa grenade était défec­­tueuse, ce qui peut faire douter de sa version de l’his­­toire. Les respon­­sables sud-coréens le jetèrent en pâture aux jour­­na­­listes, qui l’as­­saillirent de ques­­tions sur sa mission, sur les condi­­tions de vie en Corée du Nord et sur ce que la vie dans son pays avait de mieux qu’en Corée du Sud. Sa réponse ? « À part le kimchi et les femmes, rien du tout. » Des décen­­nies plus tard, il se verrait offrir le pardon du gouver­­ne­­ment sud-coréen ainsi qu’un emploi comme conseiller des droits de l’homme au sein du Grand parti natio­­nal de Corée. Aujourd’­­hui, il est pasteur pres­­by­­té­­rien dans une grande congré­­ga­­tion située tout près de la capi­­tale qu’il prit d’as­­saut des années plus tôt.

Désillu­­sion

La tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat contre Park Chung-hee fut un choc terrible pour les citoyens sud-coréens, bien qu’elle ne fût pas tota­­le­­ment impré­­vi­­sible – du moins pas pour la CIA. L’agence de rensei­­gne­­ment améri­­caine avait eu vent du complot six mois avant l’as­­saut sur la Maison Bleue. Le vice-président Hubert Humphrey devait assis­­ter à l’inau­­gu­­ra­­tion de Park Chung-hee en juillet 1967 et la CIA lui fit parve­­nir une évalua­­tion des condi­­tions de sécu­­rité en Corée du Sud rédi­­gée avant le voyage. « Nous avons pris connais­­sance de plusieurs projets d’at­­ten­­tats nord-coréens contre la vie du président Park, ainsi que de l’équipe d’agents char­­gée de cette mission », disaient-ils. « La possi­­bi­­lité d’une autre tenta­­tive de la part des commu­­nistes durant la période inau­­gu­­rale ne peut être écar­­tée. »

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L’équi­­page de l’USS Pueblo à leur libé­­ra­­tion

Un autre choc était à venir. Deux jours après l’as­­saut contre la Maison Bleue, la Corée du Nord s’em­­para de l’USS Pueblo, un navire espion améri­­cain qui écou­­tait les commu­­ni­­ca­­tions en prove­­nance de la côte est de la pénin­­sule coréenne. La Corée du Nord tua l’un des membres de l’équi­­page du Pueblo dans l’in­­ci­dent et ramena les 82 autres en Corée du Nord où ils restèrent prison­­niers toute une année, jusqu’à ce que les négo­­cia­­tions entre les Améri­­cains et Pyon­­gyang parviennent à leur libé­­ra­­tion. Park Chung-hee était furieux. En un peu plus d’un an, le Nord avait kidnappé des pêcheurs sud-coréens, coulé un navire de l’Ar­­mée de la Répu­­blique qui tentait de les proté­­ger et abattu des troupes sud-coréennes et améri­­caines le long de la zone démi­­li­­ta­­ri­­sée. Dans son esprit, cette vague de violence annonçait les prémices d’une nouvelle guerre de Corée. Park Chung-hee fit part de ses soupçons à l’an­­cien secré­­taire adjoint à la défense envoyé par la Maison-Blanche, Cyrus Vance. « Leur mode d’ac­­tion a changé », lui dit-il, d’après un résumé de leurs conver­­sa­­tions. « Les Nord-Coréens préparent une agres­­sion à grande échelle contre la Corée du Sud. » Les respon­­sables améri­­cains ne voyaient pas les choses sous cet angle. Dans des rapports rédi­­gés dans les semaines qui suivirent les inci­­dents, la CIA affir­­mait que l’as­­saut contre la Maison Bleue indiquait « proba­­ble­­ment le début d’une campagne de terro­­risme musclée de la part des commu­­nistes », mais rien de ce qu’a­­vaient fait les Nord-Coréens ne lais­­sait penser qu’ils allaient s’en­­ga­­ger dans des hosti­­li­­tés de grande enver­­gure. Trois jours après la tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat, le contre-amiral de la marine améri­­caine John Smith, membre de la Commis­­sion de l’ar­­mis­­tice mili­­taire – consti­­tuée pour super­­­vi­­ser le traité à la fin de la guerre de Corée –, orga­­nisa une réunion avec son homo­­logue nord-coréen, le géné­­ral Pak Chang Kuk. Il protesta contre l’at­­ten­­tat mené par les Nord-Coréens et exigea la fin des provo­­ca­­tions et le retour de l’équi­­page du Pueblo.

Pyon­­gyang accor­­dait plus d’im­­por­­tance à ses prises améri­­caines qu’à ses propres combat­­tants.

Smith lui présenta une carte qui montrait l’iti­­né­­raire précis suivi par la section d’élite jusqu’à la Maison Bleue ainsi que des photo­­gra­­phies de leurs cadavres et des armes qu’ils avaient utili­­sées, afin de prou­­ver la compli­­cité de Pyon­­gyang dans la tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat. Si le Nord-Coréen était impres­­sionné, il n’en laissa rien devi­­ner. Un résumé de la rencontre rédigé par le dépar­­te­­ment d’État indique que les hommes nord-coréens semblaient amusés par les exigences de Smith et qu’ils lui rirent au nez. La menace d’autres opéra­­tions de guérilla menées par les comman­­dos nord-coréens pesait toujours. Lors de sa rencontre avec Vance en février, Park Chung-hee l’in­­forma que ses espions avaient appris que la 124e unité mili­­taire se divi­­sait entre 80 et 90 sections consti­­tuées chacune d’une tren­­taine de soldats. Il avait peur qu’ils ne prennent pour cible les terrains d’avia­­tion sud-coréens, ainsi que leurs barrages et leurs usines. Les détails sur la 124e donnés par Kim Shin-jo offraient un aperçu de l’équi­­pe­­ment des opéra­­tions spéciales nord-coréennes. Avant d’in­­té­­grer la 124e unité, Kim Shin-jo avait été membre du Parti des travailleurs de Corée et ses parents vivaient encore en Corée du Nord, avec ses trois sœurs. Il avait servi dans l’Ar­­mée popu­­laire de Corée et avait été choisi pour faire partie de l’unité d’élite. Seuls les hommes dotés « de dossiers mili­­taires irré­­pro­­chables et de capa­­ci­­tés physiques excep­­tion­­nelles » étaient élus, disait-il. Une fois au sein de l’unité, les troupes étaient formées au ju-jitsu, à la boxe et au tir de préci­­sion. Les infor­­ma­­tions données par Kim Shin-jo recoupent ce qu’on sait aujourd’­­hui de l’unité. « En géné­­ral, il fallait être un membre du parti de haut rang et jouir d’une bonne répu­­ta­­tion pour faire partie de la 124e unité mili­­taire », explique Joseph Bermu­­dez. « La plupart d’entre eux devaient avoir de la famille vivant en Corée du Nord, pour qu’on soit assuré de leur loyauté. »

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Kim Shin-jo durant un inter­­­ro­­ga­­toire
Crédits : CIA

Une fois au Nord, les membres de la 124e étaient prépa­­rés à repas­­ser au Sud pour de longues périodes. « Ils avaient des messa­­gers à leur service qui leur trans­­met­­taient les ordres, et ils se servaient d’eux pour envoyer leurs rapports au Nord », dit Bermu­­dez. La vie pouvait être diffi­­cile pour les agents nord-coréens et les comman­­dos station­­nés au sud. Les missions derrière les lignes enne­­mies étaient risquées et à la fin de l’an­­née 1967, la Corée du Sud avait tué 130 infil­­trés et capturé 43 d’entre eux. Lorsqu’on lui demanda s’il avait espéré sortir vivant de l’as­­saut contre la Maison Bleue, Kim Shin-jo répon­­dit simple­­ment. « Je pensais que je serais tué, mais cela ne m’a pas arrêté. » Pyon­­gyang ne se battait pas pour récu­­pé­­rer ses hommes après qu’ils eurent été captu­­rés. Des diplo­­mates évaluèrent les chances pour que la Corée du Nord accepte d’échan­­ger l’équi­­page du Pueblo contre des agents nord-coréens captu­­rés : faibles. Pyon­­gyang accor­­dait plus d’im­­por­­tance à ses prises améri­­caines qu’à ses propres combat­­tants.

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Park Chung-hee

Par ailleurs, la propa­­gande nord-coréenne niait en bloc toute asso­­cia­­tion avec les soldats et les espions qu’ils envoyaient au Sud. Ils préten­­daient qu’ils faisaient partie d’une insur­­rec­­tion spon­­ta­­née contre la dicta­­ture de Park Chung-hee. Négo­­cier pour le retour des agents captu­­rés revien­­drait à admettre impli­­ci­­te­­ment leur culpa­­bi­­lité et inva­­li­­der le discours de la propa­­gande de Pyon­­gyang. La mission de la 124e n’avait en réalité aucune chance de réus­­sir. Kim Shin-jo confia aux jour­­na­­listes qu’ils était convaincu que les citoyens sud-coréens seraient en faveur de leur mission et les aide­­raient, mais les bûche­­rons reflé­­tèrent la suspi­­cion et l’hos­­ti­­lité que la plupart des gens du Sud nour­­ris­­saient envers le Nord et ses espions. La Corée du Nord avait mal préparé ses troupes à la vie au-delà de la DMZ. Peut-être est-ce là le reflet d’une erreur d’ap­­pré­­cia­­tion stra­­té­­gique globale qu’a­­vait commis Pyon­­gyang à l’égard de la viabi­­lité de sa campagne de guérilla. D’après un rapport de la CIA de 1969, les inter­­­ro­­ga­­toires des agents infil­­trés captu­­rés révé­­lèrent qu’on « leur avait mis en tête qu’ils seraient chaleu­­reu­­se­­ment accueillis par un peuple oppressé. Au lieu de quoi ils se butèrent l’an­­ti­­com­­mu­­nisme des Sud-Coréens, et il était si prononcé, qu’ils étaient inca­­pables d’y faire face – leurs propa­­gan­­distes n’en avaient jamais fait mention. » Kim Shin-jo assura qu’il ne s’at­­ten­­dait pas à ce que le raid de la Maison Bleue déclenche une autre guerre sur la pénin­­sule coréenne, mais il avoua qu’il pensait que cela pour­­rait donner lieu à un soulè­­ve­­ment en Corée du Sud et mettre les États-Unis et leurs alliés dans une situa­­tion déli­­cate. L’opé­­ra­­tion eut préci­­sé­­ment l’ef­­fet inverse, renforçant la main­­mise des États-Unis sur la sécu­­rité sud-coréenne et retour­­nant encore davan­­tage la popu­­la­­tion contre ceux qui se voyaient comme ses « libé­­ra­­teurs ».

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La DMZ de nos jours
Crédits : AP

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après les articles « The Great Leader’s Shadow War » et « North Korea’s Special Opera­­tions Assas­­sins », parus dans War Is Boring. Couver­­ture : Un monu­­ment de Pyon­­gyang. (Ulyces)

DANS L’INTIMITÉ DE KIM JONG-UN LE DICTATEUR LE PLUS ÉNIGMATIQUE DE LA PLANÈTE

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Depuis décembre 2011, Kim Jong-un règne sur la Corée du Nord. Les spécu­­la­­tions vont bon train, mais que sait-on vrai­­ment du dicta­­teur ?

I. Fatboy Kim

Existe-t-il une cible plus facile que Kim Jong-un ? Kim Jong-un : Fatboy Kim troi­­sième du nom, le tyran nord-coréen avec une coupe à la Fred Pier­­ra­­feu ; fumeur invé­­téré et proprié­­taire bégueule de son petit arse­­nal nucléaire person­­nel ; maton brutal de 120 000 prison­­niers poli­­tiques ; et de facto l’un des derniers monarques abso­­lus de la planète à avoir hérité du pouvoir de manière héré­­di­­taire. Il est le maré­­chal de la Répu­­blique popu­­laire démo­­cra­­tique de Corée, grand succes­­seur de la cause révo­­lu­­tion­­naire du Juche, Soleil du XXIe siècle. Âgé de 33 ans, le leader suprême détient la plus longue liste de titres hono­­ri­­fiques jamais vue, qu’il n’a jamais rien fait pour méri­­ter. Il est le plus jeune chef d’État du monde et proba­­ble­­ment le plus gâté. Dans la vaste cour de récré des affaires étran­­gères, il pour­­rait tout aussi bien porter un panneau « Frap­­pez-moi ! » en travers de son gros derrière. Il est si facile de taper dessus que les Nations Unies, qui sont répu­­tées pour n’être jamais d’ac­­cord sur rien, ont voté avec une majo­­rité écra­­sante en novembre 2014 pour que lui et le reste du gouver­­ne­­ment nord-coréen soient traduits devant la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale de La Haye et jugés pour crimes contre l’hu­­ma­­nité. Il est au pouvoir depuis un peu plus de quatre ans.

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Que sait-on vrai­­ment de Kim Jong-un ?
Crédits : KCNA

Dans la presse mondiale, Kim est présenté tour à tour comme un fou assoiffé de sang et un bouf­­fon. On dit de lui qu’il est alcoo­­lique, qu’il est devenu si obèse à force de se gaver de fromage suisse qu’il ne peut plus voir ses parties géni­­tales, et qu’il a eu recours à toutes sortes de remèdes étranges contre l’im­­puis­­sance (il aurait utilisé une distil­­la­­tion de venin de serpent). On raconte qu’il a fait abattre son oncle, Jang Song-thaek, et le reste de la famille Jang à la mitrailleuse lourde – d’autres versions parlent de tirs de mortier, de RPG, de lance-flammes, à moins qu’il ne les ait tout simple­­ment donnés à manger à des chiens affa­­més. On rapporte égale­­ment qu’il a un penchant pour le porno bondage et qu’il a ordonné que tous les jeunes hommes du pays adoptent la même coif­­fure que lui. Le bruit court enfin qu’il a fait exécu­­ter certaines de ses ex-petites amies. Tout ce que vous venez de lire est faux – ou infondé, peut-être est-il plus prudent de le dire ainsi. L’his­­toire des Jang donnés en pâture à des chiens a en réalité été inven­­tée par un jour­­nal sati­­rique chinois, mais en un rien de temps, la blague s’est chan­­gée en vérité et elle a fait le tour du monde. (Il a bel et bien fait exécu­­ter son oncle Jang, néan­­moins.) Cela prouve que les gens sont prêts à croire pratique­­ment n’im­­porte quoi à propos de Kim, du moment que c’est scan­­da­­leux. Sachant cela, doit-on consi­­dé­­rer que la façon dont on perçoit géné­­ra­­le­­ment Kim Jong-un est éloi­­gnée de la réalité ? Et si – en dépit des horreurs bien docu­­men­­tées du régime stali­­nien dont il a hérité en 2011, alors qu’il était encore dans sa ving­­taine – Kim nour­­ris­­sait des ambi­­tions « bien inten­­tion­­nées » pour son pays, dans une certaine mesure ?

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