par Yusha Kozakiewicz | 20 mai 2014

Le charme de la lanterne

Alpe d’Huez, 23 juillet 2008. Trois quarts d’heure après la victoire de Carlos Sastre, Jimmy Casper fran­­chit la ligne d’ar­­ri­­vée. Un soula­­ge­­ment ? Pas vrai­­ment. Après 210 kilo­­mètres de galère, le sprin­­ter termine hors-délai. Un souve­­nir « affreux », le pire de sa carrière dans le Tour. « Dès le premier col, alors qu’E­­vans discu­­tait pépère, je me mettais déjà minable. Nerveu­­se­­ment je craquais, je me suis mis à pleu­­rer alors qu’il restait 150 bornes. Mon direc­­teur spor­­tif Manu Hubert cher­­chait les mots pour m’en­­cou­­ra­­ger, j’ai monté l’Alpe à l’ago­­nie comme il est pas permis et j’ai fini à 2 minutes 30 des délais [4 minutes 37 en fait, NDA]. À l’époque on savait qu’il y avait encore du dopage, je me dis “putain je finis hors-délai à cause des chau­­dières”. Au moins ils vont comprendre que je roule à l’eau. » Mais à peine descendu de selle, Casper est contrôlé posi­­tif aux gluco­­cor­­ti­­coïdes, un médi­­ca­­ment qu’il prend depuis 12 ans pour soigner son asthme. Même s’il est rapi­­de­­ment blan­­chi dans cette affaire, on comprend mieux pourquoi, quand on l’in­­ter­­roge sur ses Tours de France, le sprin­­ter affirme : « Mes lanternes rouges ce sont presque mes meilleurs souve­­nirs. » Malgré une belle victoire d’étape (à Stras­­bourg en 2006, devant Zabel, Mc Ewen et Benatti), le bilan du coureur à la boucle d’oreille est sans équi­­voque : quatre aban­­dons, deux lanternes rouges et une avant-dernière place en sept parti­­ci­­pa­­tions. Jimmy Casper a décou­­vert un charme à la lanterne rouge au cours de sa carrière. Par la force des choses. « Le grand public se souvient de moi pour ma victoire d’étape, mais je suis fier d’avoir aussi laissé cette image de battant. Les gens se disent “le mec finit avant-dernier et deux fois dernier”. Quelque part, cela force le respect, je pense que cette force de carac­­tère, c’est un des traits de ma person­­na­­lité qui restera dans le vélo. »

Aujourd’­­hui, même si la soli­­da­­rité demeure, ce sont plus des groupes de trois ou quatre coureurs qui s’ag­­glu­­tinent au fil de la course.

À l’ins­­tar de Jimmy Casper, en montagne les mauvais grim­­peurs souffrent souvent plus que leurs compères aériens qui brillent quelques lacets plus haut. Une faiblesse qui soude équi­­piers, sprin­­ters et barou­­deurs en un clan, le grup­­petto. Sous son bandana et sa combi Casino, Jacky Durand, lanterne rouge 1999, est vite devenu l’un des tauliers de ce second pelo­­ton dont il se remé­­more l’am­­biance avec nostal­­gie. « Au début de ma carrière, faire un grup­­petto, cela avait une véri­­table signi­­fi­­ca­­tion. Il y avait un ou deux patrons comme Cipol­­lini. Quand il levait la main au pied d’un col et qu’il gueu­­lait “grup­­petto”, personne mouf­­tait, on se rele­­vait et on s’or­­ga­­ni­­sait pour s’en­­trai­­der. C’est tout de suite plus facile à cinquante qu’à trois. Mario Cipol­­lini et son copain de la Saeco Eros Poli, c’était des mecs que je voyais fina­­le­­ment plus que mes coéqui­­piers pendant le mois de juillet. Je fais partie des derniers à avoir connu cette époque. Aujourd’­­hui, même si la soli­­da­­rité demeure, ce sont plus des groupes de trois ou quatre coureurs qui s’ag­­glu­­tinent au fil de la course. » Comme son aîné, Jimmy Casper partage cette tendresse pour ces réunions à l’ar­­rière, aux origines de quelques belles amitiés. « Les quelques étran­­gers que je connais dans le pelo­­ton, j’ai appris à les connaître dans les ascen­­sions en grup­­petto, c’est là où on voit la valeur humaine des gens. » L’autre Jimmy, Engoulvent celui-là, court toujours. Un peu plus jeune que ses deux compa­­gnons, la lanterne rouge 2012 a vu lui aussi la menta­­lité chan­­ger dans le pelo­­ton ces dernières années. « On est plutôt soli­­daires dans le grup­­petto, mais depuis que le règle­­ment a changé et que les ratios établis pour calcu­­ler les délais ont dimi­­nué on roule quand même assez vite. On est obli­­gés de rester concen­­trés sur ce qu’on a à faire, il y a de l’enjeu, du coup on discute assez peu et le train n’est pas si tranquille que cela. Le vélo va de plus en plus dans le sens de la compé­­ti­­tion à outrance, mais c’est normal, il y a telle­­ment de média­­ti­­sa­­tion que tout le monde veut être échappé. L’am­­biance reste plutôt bonne même si sur le circuit World Tour on ressent une tension parti­­cu­­lière. En plus il faut bien se dire que les équipes et les coureurs viennent de plus en plus d’ho­­ri­­zons et de pays diffé­­rents, on ne se comprend pas forcé­­ment tous, c’est plus diffi­­cile de commu­­niquer. »

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Le Café Au réveil matin
Jour du départ de la première étape du premier Tour de France en 1903
Crédits

Quelques coureurs se sont donc risqués à briser cette soli­­da­­rité. Parmi eux Robbie Mc Ewen laisse un souve­­nir encore amer à Jimmy Casper. « C’était quelques jours avant l’ar­­ri­­vée à Paris, et Robbie était à l’aise dans le grup­­petto. Il voyait bien que moi et quelques autres sprin­­ters, on était en diffi­­culté, et au lieu de rouler au train il a accé­­léré. Il voulait nous élimi­­ner, nous mettre hors-délai pour s’ou­­vrir un boule­­vard sur les Champs. J’ai toujours eu du mal avec Robbie, je me suis toujours dit “c’est une saleté ce mec”, et ce jour-là, j’en ai eu la confir­­ma­­tion. Après je lui parle, on est restés amis, mais j’ai pas appré­­cié son atti­­tude. Sur ce coup-là, je me suis dit, “le jour où je suis très bien et Robbie très mal, je ne lui ferai pas de cadeau”. Malheu­­reu­­se­­ment ce n’est jamais arrivé. » La lanterne rouge a le mal des montagnes. Un mal physique bien sûr, mais surtout psycho­­lo­­gique. Jacky Durand ne se l’ex­­plique pas, mais pour lui, « que ce soit pour un sprin­­ter comme Jimmy ou pour un barou­­deur comme moi, on arrive plus à se faire mal sur le plat qu’en montagne, on monte plus faci­­le­­ment à 185 pulsa­­tions, donc il y a une cause physio­­lo­­gique à nos mauvaises perfor­­mances dans les cols. Mais c’est aussi mental, forcé­­ment on appré­­hende les grosses étapes, on sait qu’on va avoir mal ». Jimmy Casper ne peut que confir­­mer les propos de son ami. « S’il y a deux étapes de montagne qui se suivent, le soir, tu cogites beau­­coup. Le vrai danger, c’est quand le premier col arrive en début de course, là si tu te fais lâcher rapi­­de­­ment par le grup­­petto c’est vrai­­ment la merde. Quand tu galères et que ça part plein pot au bout de 10 bornes, forcé­­ment tu te dis que c’est mal embarqué. »

Les galères du grupetto

La montagne, bête noire des lanternes rouges ? Jacky Durand parle plutôt d’amour vache : « J’aime la montagne, mais à l’en­­traî­­ne­­ment. Et je ne peux pas dire que j’ai vrai­­ment de col maudit. Ils le sont tous. » Jimmy Casper, lui, recon­­naît un trau­­ma­­tisme parti­­cu­­lier pour le col de la Made­­leine. « Les deux seules fois où je l’ai passé j’ai aban­­donné, je le trouve vrai­­ment assas­­sin. » Jimmy Engoulvent, qui se défi­­nit sans honte comme « l’un des plus mauvais grim­­peurs du pelo­­ton », a une rela­­tion tout aussi ambi­­guë à la montagne. « S’il n’y avait que la montagne au Tour de France, je ne vien­­drais pas. Quand je suis en pleine montée, cela m’ar­­rive de me dire que c’est la dernière fois que je viens, que jamais je me reta­­pe­­rai une telle galère. Mais six mois après, on a envie d’y retour­­ner. Le seul plai­­sir que je trouve dans ces étapes-reines, c’est quand tu sens la fin arri­­ver et que tu rentres dans les délais. Mais après, de là à dire que tu prends du plai­­sir quand tu es 30 minutes derrière, moi j’en ressens aucun, je ne suis pas maso. »

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Maurice Garin
Vainqueur du Tour de France 1903
Crédits

C’est une ques­­tion de survie, il faut savoir exci­­ter le spec­­ta­­teur. Dans ce domaine, Jacky Durand est passé maître, ce qui lui vaut l’ad­­mi­­ra­­tion de son pygma­­lion Jimmy Casper. « Souvent il me disait : “grimace, même si tu te sens bien, et arrête de me coller, écarte-toi, comme ça les gens pour­­ront te pous­­ser.” Ces petits trucs m’ont parfois bien aidé. » Mais Durand la joue modeste, il n’a fait que trans­­mettre un héri­­tage, « des ficelles » qui se trans­­mettent de bouche à oreille de lanterne rouge. « Ce sont les anciens qui m’ont tout appris. Parfois, quand ça ne suffit pas de grima­­cer, il faut aussi savoir parler aux spec­­ta­­teurs. Certains refusent de te pous­­ser parce qu’ils savent que tu risques une amende. Moi je leur disais “t’inquiètes pas pour ça et pousse !” J’al­­lais pas reve­­nir leur présen­­ter la facture. C’est pour cela qu’il est très impor­­tant de parler plusieurs langues. Sur la première Vuelta où on grim­­pait l’An­­gliru (où certaines pentes atteignent 23 %), cela m’a aidé à ne pas mettre le pied à terre. À un moment, j’étais en carafe complet, j’ai failli descendre du vélo et cher­­cher une loca­­tion de VTT pour finir. Mais grâce au public c’est passé au courage. » Jimmy Engoulvent, habi­­tué de ces galères et compa­­gnon privi­­lé­­gié de Jimmy Casper, s’en est souvent sorti grâce aux encou­­ra­­ge­­ments des suppor­­ters. Comme lors de cette étape du Tour 2005 qui arri­­vait au Grand Bornand. « Cela a du être l’étape la plus diffi­­cile que j’ai connue. Je me retrouve seul très rapi­­de­­ment, je roule 50 kilo­­mètres avant de rejoindre Jimmy. On roule 150 bornes et on finit juste dans les délais, à deux minutes près je crois. Ce genre d’ex­­pé­­rience, c’est affreux. Heureu­­se­­ment, dans les grandes compé­­ti­­tions et surtout sur le Tour, l’en­­vi­­ron­­ne­­ment nous pousse à nous dépas­­ser. Sans le public je pense que j’au­­rais aban­­donné plusieurs fois, tu lâches l’af­­faire beau­­coup plus faci­­le­­ment quand tu sais que t’es tout seul dans la pampa. Mais grâce à eux on tient, j’es­­saye aussi de penser aux jours meilleurs qui m’at­­tendent, aux Champs-Élysées. En montagne, on se raccroche à ces petites choses, à l’es­­poir de prendre une belle place dans la dernière étape. »

Quand l’es­­poir et les encou­­ra­­ge­­ments ne suffisent plus, les plus roublards ont leurs petits secrets.

Quand l’es­­poir et les encou­­ra­­ge­­ments ne suffisent plus, les plus roublards ont leurs petits secrets. Casper se souvient d’une étape où Jacky Durand avait réussi « à s’ac­­cro­­cher pendant de longs kilo­­mètres à la voiture médi­­cale, l’am­­bu­­lan­­cier était son pote ». De l’aveu même de Jacky Durand, « avec Jimmy, on était parti­­cu­­liè­­re­­ment surveillés par les commis­­saires de course, on était connus pour ça. On était pistés, certains direc­­teurs spor­­tifs deman­­daient même aux commis­­saires de nous suivre à la trace, et pendant ce temps, leurs coureurs pouvaient se repo­­ser ! » Ces petits coups de vice lui vaudront une mise hors-course lors du Tour de France 2002. Son dernier. « C’était une fin triste, d’au­­tant plus que je ne me doutais pas que ce serait mon dernier Tour à ce moment-là. Sortir de cette façon c’est un peu dur, en plus j’avais pas tant abusé que ça, il m’est arrivé de faire bien pire… » Jimmy Casper aussi a essuyé des critiques. « Il y avait eu une polé­­mique autour de moi sur le Dauphiné, j’étais encore avec Jacky Durand, il me prévient qu’il va attaquer sur la ligne de départ, du coup pour le cham­­brer j’at­­taque 200 mètres avant. Connais­­sant mes quali­­tés de grim­­peur, tous les coureurs étaient morts de rire de me voir partir à l’abor­­dage sur l’étape du Ventoux. J’ar­­rive quand même en tête au pied, mais avec 8 ou 10 minutes d’avance seule­­ment, c’est rien du tout. En début d’as­­cen­­sion j’ai vu les cadors arri­­ver sur moi à une allure folle, c’est la seule fois de ma carrière que j’ai eu cette chance. Dans le Ventoux, j’ai eu une grosse frin­­gale. Il restait 12 kilo­­mètres, j’ai eu un mal de fou à attra­­per le grup­­petto. J’étais en carafe totale, je me suis accro­­ché au balai avec l’au­­to­­ri­­sa­­tion du commis­­saire. Cela c’était su et avait fait un pataquès, c’est pour cela que j’ai toujours refusé de m’ac­­cro­­cher par la suite. Mais cela prouve que les règle­­ments sont toujours inter­­­pré­­tés, qu’il y a de l’hu­­main là-dedans. C’est diffi­­cile de faire descendre un mec de sa selle quand tu vois qu’il se bat pour rester en course. »

Photo souve­­nir

Au cours de ses nombreuses échap­­pées, et malgré un ratio de réus­­site qu’il quali­­fie de son propre aveu de « faible », Jacky Durand a eu lui aussi l’oc­­ca­­sion de voir une expli­­ca­­tion finale entre grands leaders. « C’était sur le Tour 1996, dans les Pyré­­nées (l’étape entre Arge­­lès-Gazost et Pampe­­lune). Comme d’hab’ j’étais parti dès les premiers kilo­­mètres et j’étais encore en tête au pied de l’avant-dernier col. Dans l’as­­cen­­sion, les cinq meilleurs du géné­­ral me reprennent, je vois arri­­ver les Zülle, Romin­­ger, Riis. Il y a une photo de ce moment, où eux ils grimacent vu qu’ils sont en pleine bagarre et moi je suis tranquille. Je dois aller 10 km/heure moins vite, mais sur la photo ça se voit pas. Heureu­­se­­ment que j’ai cette photo souve­­nir parce que sur le coup j’ai rapi­­de­­ment eu une coupure son et image. » Ces échap­­pées au long cours sans espoir de victoires peuvent surprendre, voire faire sourire les spec­­ta­­teurs. Elles ont pour­­tant leur utilité. Expert en la matière, Jacky Durand le recon­­naît : « Cela fait toujours rire dans le pelo­­ton quand un non-grim­­peur s’échappe dans une étape de montagne, mais quelque­­fois, ces minutes d’avance prises en début de course me permet­­taient de rentrer dans les délais. Donc oui on fait cela pour la rigo­­lade, mais aussi dans notre propre inté­­rêt, même si ça a l’air suici­­daire. »

La lanterne rouge c’est quelque chose de très factice créé par la presse, qui n’a jamais été codi­­fié ni offi­­cia­­lisé. — Jean-Paul Olli­­vier

Ces morceaux de bravoure sont donc l’oc­­ca­­sion pour certains coureurs de boucler le Tour et de décro­­cher la lanterne rouge. L’oc­­ca­­sion pour certains cyclistes au palma­­rès moins étoffé que celui des Durand, Casper ou Engoulvent, de sortir de l’ano­­ny­­mat, d’at­­ti­­rer radios et télés. Jean-Paul Olli­­vier, jour­­na­­liste à France 2, affiche 40 Tours au comp­­teur, pendant lesquels il a vu évoluer le statut de la lanterne rouge. « La lanterne rouge c’est quelque chose de très factice créé par la presse, qui n’a jamais été codi­­fié ni offi­­cia­­lisé. Jusque dans les années 1960 à peu près on donnait une vraie lanterne rouge au dernier en réfé­­rence à cette lumière qui éclai­­rait l’ar­­rière des trains. Le coureur posait avec pour la photo, mais main­­te­­nant, ce n’est plus le cas. À l’époque, être dernier de la Grande Boucle, c’était l’as­­su­­rance d’avoir des cachets en août. » L’his­­toire de la lanterne rouge est en partie liée à celle des crité­­riums, ces courses d’après-Tour qui fleu­­ris­­saient jusque dans les années 1960, 1970. « Quand on n’ar­­ri­­vait pas à atti­­rer le vainqueur du Tour parce qu’il deman­­dait un trop gros cachet, on prenait le deuxième, le troi­­sième, mais aussi la lanterne rouge. Si le spea­­ker était assez habile, il parve­­nait à vanter les mérites de ce coureur certes beso­­gneux mais coura­­geux et tenace. Le folk­­lore autour de la lanterne rouge a réel­­le­­ment existé jusqu’à la dispa­­ri­­tion progres­­sive des crité­­riums en fait. »

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Arsène Millo­­cheau
Première lanterne rouge du Tour de France, en 1903
Crédits

Paulo la science s’émeut à l’évo­­ca­­tion d’un des derniers légen­­daires du Tour, Abdel-Kader Zaaf. Ce coureur algé­­rien, lanterne rouge 1951, s’était présenté sur la Grande Boucle avec l’équipe d’Afrique du Nord. « L’an­­née précé­­dente, la forma­­tion, bien que compo­­sée de coureurs de valeurs, n’est pas assez aguer­­rie. Les aban­­dons se succèdent, et au sortir des Pyré­­nées, ils ne sont plus que quatre. Moli­­nès, un des survi­­vants, dit alors à Zaaf, “on va rentrer bredouilles si on n’at­­taque pas sur l’étape de demain, après c’est les Alpes, c’est mort, on peut en profi­­ter que main­­te­­nant”. C’était l’étape Perpi­­gnan-Nîmes. Zaaf, qui avait des copains un peu partout dans le pelo­­ton puisqu’il avait couru pour diverses équipes, s’était fixé la victoire d’étape pour objec­­tif. Il voyait les Belges prendre “des pilules”, il savait qu’il marche­­rait bien s’il en prenait. Il va voir Hilaire Couvreur qui lui file une pleine boîte d’am­­phé­­ta­­mines. Zaaf part du prin­­cipe que plus il en pren­­dra, plus vite il roulera, et en gobe une bonne poignée. Lui et Moli­­nès s’échappent d’en­­trée mais Zaaf chute à 30 kilo­­mètres de l’ar­­ri­­vée, clai­­re­­ment défoncé, les muscles contrac­­tés par l’acide lactique. Les spec­­ta­­teurs l’as­­pergent de vin pour le réveiller. Quand les offi­­ciels et les jour­­na­­listes arrivent, Zaaf, empeste la vinasse. Il aura droit à un lavage d’es­­to­­mac à l’hô­­pi­­tal de Nîmes. Le lende­­main le bougre va voir Jacques Goddet et lui propose de refaire la fin de l’étape pour repar­­tir ensuite avec le pelo­­ton. Peine perdue, il est éliminé du Tour. Mais le pire pour lui, c’est que des jour­­na­­listes venus d’Oran et d’Al­­ger écrivent qu’il a bu de l’al­­cool, et à partir de là Zaaf n’ose plus rentrer dans son village de Chebli. Zaaf part alors “en exil” à Saint-Paul-de-Léon à quelques kilo­­mètres de Roscoff, et devient rapi­­de­­ment très popu­­laire dans une région où il y a une course cycliste derrière chaque tas de fumier. Les gens lui disent, “toi t’es un mec bien, t’as bu du vin !” Il a même imprimé sa marque dans l’ar­­got local, quand ils prenaient un verre de vin les gens du coin disaient “sers moi un petit zaaf”. »

À la rigo­­lade

L’ex­­po­­si­­tion média­­tique procu­­rée par le statut de lanterne rouge a poussé certains coureurs à une course à la lenteur, où chacun cherche à se faire distan­­cer tout en restant dans les délais. Bernard Théve­­net se rappe­­lait sur France Télé­­vi­­sions du Tour 1973 où « Jacques-André Hochart et Jean-Claude Blocher, tous deux dans l’équipe de Kova-Lejeune, s’étaient dispu­­tés la place de lanterne rouge. Cette place avait un certain pres­­tige car elle symbo­­li­­sait les malheurs et la souf­­france de tous les coureurs ». Plus récem­­ment en 2008, Jimmy Casper et le Belge Wim Vanse­­ve­­nant, tous deux double lanterne rouge, s’étaient retrou­­vés au coude-à-coude dans la lutte pour la dernière place. « Il y avait encore un petit jeu sympa­­thique entre les derniers », se rappelle le sprin­­ter FDJ. « On faisait atten­­tion l’un l’autre à ne pas gagner de temps sur l’autre, j’ai même fini une étape à peine une minute trente avant les délais. Mais il savait qu’il avait un avan­­tage de taille. Sur les Champs, j’étais obligé de courir le sprint, alors que lui il s’est relevé au kilo­­mètre. Mais pour ma part, c’était pas une guéguerre écono­­mique, les crité­­riums s’en foutent de la lanterne rouge main­­te­­nant, c’est pour la noto­­riété. »

« La lanterne rouge, ce n’est pas un truc qu’on peut recher­­cher, c’est elle qui vient à toi. » — Wim Vanse­­ve­­nant

Depuis 2008, le roi des lanternes rouges est donc belge. Wim Vanse­­ve­­nant, triple lauréat, assu­­rait pour­­tant à Sam Abt, le Jean-Paul Olli­­vier made in USA, n’avoir pas choisi de porter la couronne : « La lanterne rouge, ce n’est pas un truc qu’on peut recher­­cher, c’est elle qui vient à toi. » Pour­­tant, en 1999, Jacky Durand a bataillé pour rempor­­ter ce clas­­se­­ment inversé. « J’étais à la lutte avec Pascal Déramé, le coéqui­­pier d’Arm­s­trong. On prenait cela tous les deux à la rigo­­lade. Je l’avais fina­­le­­ment piégé à l’avant-dernière étape. C’était en plaine et il devait proté­­ger son leader. Bon, j’avais d’abord essayé d’at­­taquer, on ne sait jamais, mais après je m’étais relevé. » Si pour Casper (vainqueur d’étape sur le Tour), Durand, (vainqueur du Tour des Flandres et de Paris-Tours) et Engoulvent, (lauréat des Quatre jours de Dunkerque), la place de lanterne rouge se résume à un drôle de jeu, pour des coureurs au palma­­rès plus réduit, elle a son impor­­tance. Jimmy Casper prend l’exemple de son adver­­saire, Wim Vanse­­ve­­nant. « Il restera dans l’his­­toire du tour de France grâce à sa triple lanterne rouge alors que c’est un coéqui­­pier. Je ne pense pas qu’il ait gagné beau­­coup de courses. Donc pour lui c’est sûr, il vaut mieux être dernier. » Les orga­­ni­­sa­­teurs du Tour ont donc modi­­fié plusieurs fois le règle­­ment au cours de l’His­­toire. Jean-Paul Olli­­vier rappelle qu’en 1948, puis à nouveau dans les années 70, « dans la dernière semaine la lanterne rouge était élimi­­née du clas­­se­­ment toutes les deux étapes. Cette règle amenait des cas de conscience terribles, souvent les orga­­ni­­sa­­teurs sauvaient la tête du dernier en invoquant son courage ou sa téna­­cité. Bernard Quil­­fen par exemple, avec qui j’étais allé chez le coif­­feur la veille d’une étape, me disait “demain je crois que j’y ai droit”. Effec­­ti­­ve­­ment le lende­­main il arri­­vait dernier et était éliminé. »

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La fin du premier Tour
Maurice Garin le premier vainqueur (à droite) pose en compa­­gnie de Léon Geor­­get (à gauche)
Crédits

Être lanterne rouge, c’est tout un art. La preuve par Durand. « C’est beau­­coup plus facile de gagner plusieurs fois le Tour que d’ar­­ri­­ver dernier à plusieurs reprises. Ils sont peu à avoir fait cela. » D’où la fierté pleine d’auto-déri­­sion de Jimmy Casper qui se targue d’avoir fait « 10 % des lanternes rouges françaises sur les 20 dernières années ». Une perfor­­mance qui requiert de savoir rouler moins vite que les autres mais autant que l’exigent les délais. Ces délais qui trottent dans la tête de tout le grup­­petto. À son époque, Jacky Durand était un vrai coucou suisse : « Pendant la course, suivant la vitesse à laquelle cela roulait devant, j’es­­ti­­mais les délais. Les direc­­teurs spor­­tifs venaient même me voir, parce qu’ils savaient qu’à 30 ou 40 secondes près, j’étais bon. » Mais cette science de la course reste vaine quand on évoque la voiture-balai avec Jacky Durand. « Je me suis toujours dit que jamais je ne monte­­rai dans la voiture-balai. C’est un peu le camion maudit. Je le voyais tous les matins sur le parking en me disant “il va encore me pous­­ser aux fesses aujourd’­­hui”. Je disais au conduc­­teur Alain Daniel dit Le Gaulois, un ancien cham­­pion de France de cyclo-cross, un mec vrai­­ment adorable, “jamais je monte­­rai dans ta carriole”. C’est un truc d’an­­cien aussi, main­­te­­nant les jeunes, je crois qu’ils s’en foutent. » Malheu­­reu­­se­­ment pour lui, Jimmy Engoulvent a fait un bout de chemin avec Le Gaulois en 2006. « Je suis monté une fois dedans. J’étais le seul à aban­­don­­ner ce jour-là je crois, je me suis retrouvé dans le silence, dépité, j’avais aucune envie de parler de moi, tout ce que je voulais c’était rentrer me mettre au calme. Un choc assez brutal, surtout au moment où tu te dis que ta famille te regarde. C’est un moment fort à vivre. »


Couver­­ture : Cyclisme.
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