par Zina_Photographer | 4 avril 2016

Les Incon­­nus

Jean McCon­­ville venait de prendre son bain lorsque les intrus ont frappé à la porte. C’était une femme de petite taille, au sourire timide. À 37 ans, elle élevait seule ses dix enfants. Elle était veuve : Arthur, son époux, était décédé onze mois plus tôt d’un cancer. La famille McCon­­ville n’a pas quitté pour autant le complexe des Divis Flats situé à l’ex­­tré­­mité de Falls Road, au cœur d’un quar­­tier catho­­lique de Belfast-Ouest. Ils ont simple­­ment emmé­­nagé dans un appar­­te­­ment plus spacieux. La gazi­­nière n’étant pas encore raccor­­dée, Helen, la fille aînée alors âgée de 15 ans, est sortie ache­­ter des fish and chips pour le dîner. « Ne traîne pas pour fumer en cachette », lui a recom­­mandé Jean. C’était en décembre 1972. À 18 h 30, il faisait nuit noire. Quand les enfants ont entendu frap­­per, ils pensaient qu’He­­len était de retour.


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Une vieille photo­­gra­­phie de Jean McCon­­ville
Crédits : Famille McCon­­ville

Quatre hommes et quatre femmes sont entrés en trombe ; certains portaient des cagoules, d’autres avaient couvert leur visage de bas en nylon qui défi­­gu­­raient leurs traits de façon sinistre. L’un des intrus a brandi une arme. « Mets ton manteau », a-t-il ordonné à Jean. Elle trem­­blait violem­­ment tandis qu’ils l’en­­traî­­naient à l’ex­­té­­rieur de l’ap­­par­­te­­ment. « À l’aide ! » hurlait-elle. « Je me souviens avoir tenté de m’agrip­­per à ma mère », m’a raconté récem­­ment Michael, l’un de ses fils. Il avait 11 ans à l’époque. « On pleu­­rait tous. Ma mère était en larmes. » Billy et Jim, les jumeaux âgés de six ans, s’ac­­cro­­chaient aux jambes de Jean en hurlant. Les intrus tentaient de calmer les enfants, promet­­tant de leur rame­­ner leur mère : ils voulaient seule­­ment lui parler. Elle ne serait partie que « quelques heures ». Archie, l’aîné de la fratrie âgé de 16 ans, a demandé s’il pouvait l’ac­­com­­pa­­gner ; le gang a accepté. Jean McCon­­ville a enfilé un long manteau en tweed et s’est couverte d’une écharpe tandis que les plus jeunes des enfants ont été conduits dans l’une des chambres. Les intrus appe­­laient les enfants par leur prénom. Certains des hommes ne portaient pas de masque et Michael, terro­­risé, s’est rendu compte que ces gens qui emme­­naient sa mère n’étaient pas des incon­­nus, mais des voisins. Le complexe des Divis Flats a été construit à la fin des années 1960, dans un élan d’uto­­pisme archi­­tec­­tu­­ral dont les fruits relèvent plus de la dysto­­pie. Un programme de « démo­­li­­tion des taudis » avait permis de raser un quar­­tier d’ha­­bi­­ta­­tions étroites et surpeu­­plées datant du XIXe siècle pour faire place à cet impo­­sant complexe de 850 loge­­ments. De l’avis de Michael McCon­­ville, le terrier des Divis aux innom­­brables balcons et paliers ressem­­blait à un « laby­­rinthe pour rats ».



En 1972, il était devenu l’un des bastions de l’IRA, l’ar­­mée répu­­bli­­caine irlan­­daise, qui menait alors une guérilla contre l’ar­­mée britan­­nique, le Royal Ulster Cons­­ta­­bu­­lary (la police d’Ir­­lande du Nord jusqu’en 2001) et les groupes para­­mi­­li­­taires loya­­listes. Une tour de dix-neuf étages s’éle­­vait à l’ex­­tré­­mité de Divis, l’un des immeubles les plus hauts de Belfast. Aux deux derniers étages, l’ar­­mée britan­­nique avait installé un poste mili­­taire. Ce repère se trou­­vant en plein terri­­toire ennemi, les Britan­­niques n’avaient parfois d’autre choix que d’y accé­­der par héli­­co­­ptère. Depuis le toit, leurs tireurs d’élite échan­­geaient des tirs avec les combat­­tants de l’IRA en contre­­bas. Michael, tout comme le reste de sa famille, s’était habi­­tué à la réver­­bé­­ra­­tion des explo­­sions et à la clameur des combats. Certaines nuits, les enfants éten­­daient leur mate­­las au sol, loin des fenêtres. L’IRA ayant bloqué les ascen­­seurs du complexe pour frei­­ner les patrouilles britan­­niques, Jean et Archie McCon­­ville ont été pres­­sés dans les esca­­liers. Lorsqu’ils sont arri­­vés au rez-de-chaus­­sée, l’un des hommes a pointé son arme si près du visage d’Ar­­chie qu’il pouvait sentir le contact froid du canon contre sa peau. « Fous le camp ! » Archie n’était qu’en gamin, seul et désarmé. Il a remonté les esca­­liers à contre-cœur. Au deuxième étage, une des parois était striée de lames verti­­cales. Le regard fixé sur l’ex­­té­­rieur, Archie a vu sa mère pous­­sée à l’ar­­rière d’un van Volks­­wa­­gen avant que le véhi­­cule ne s’éloigne. La dispa­­ri­­tion de Jean McCon­­ville est aujourd’­­hui consi­­dé­­rée comme l’une des pires atro­­ci­­tés commises durant les Troubles, ce long conflit qui a marqué l’Ir­­lande du Nord. Mais à l’époque, personne en dehors de ses enfants n’a semblé se soucier de sa dispa­­ri­­tion. À son retour, Helen est partie avec Archie à la recherche de Jean, mais nul ne pouvait (ou ne voulait) leur dire où elle avait été conduite, ni quand elle allait reve­­nir.

Des semaines plus tard, une assis­­tante sociale a rendu visite aux enfants ; elle a noté dans son rapport que les enfants McCon­­ville avaient su « se débrouiller seuls ». À Divis Flats, leurs voisins étaient au courant de l’en­­lè­­ve­­ment, tout comme le curé de la paroisse, mais d’après le rapport, ils n’ont montré aucune sympa­­thie à leur encontre. Des rumeurs ont commencé à circu­­ler : Jean n’au­­rait pas été enle­­vée. Elle aurait aban­­donné ses enfants pour s’en­­fuir avec un soldat britan­­nique. Une allé­­ga­­tion propre à mettre le feu aux poudres : à Belfast, les femmes catho­­liques qui fréquen­­taient l’en­­nemi subis­­saient parfois un châti­­ment sévère. Atta­­chées à un réver­­bère, la tête rasée, elles étaient enduites de goudron, puis couvertes de plumes. Les McCon­­ville étaient une famille de « sang-mêlé ». Née dans un milieu protes­­tant, Jean s’était conver­­tie au catho­­li­­cisme après avoir épousé Arthur. La famille s’est instal­­lée chez la mère de Jean, dans un quar­­tier à majo­­rité protes­­tante de Belfast-Est, jusqu’en 1969. Les tensions crois­­santes entre les deux commu­­nau­­tés les ont alors persuadé de démé­­na­­ger. Ils ont trouvé refuge dans Belfast-Ouest, où ils ont réalisé bien vite qu’ils n’étaient pas les bien­­ve­­nus. Plusieurs semaines après le rapt, le 17 janvier 1973, une équipe de la BBC s’est rendue chez les McCon­­ville pour enre­­gis­­trer une émis­­sion. Tandis que les plus jeunes, des enfants pâles, timides, effrayés et le regard fuyant, s’en­­tas­­saient sur le sofa, les jour­­na­­listes ont demandé à Helen si elle savait pourquoi sa mère était partie. « Non », a-t-elle répondu en hochant la tête. Agnes McCon­­ville, qui avait 13 ans à l’époque, a fait remarquer avec espoir que sa mère portait des souliers rouges lorsqu’ils l’avaient emme­­née. Avant d’ajou­­ter : « Nous croi­­sons les doigts et nous prie­­rons pour qu’elle revienne. »

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Les Divis Flats

Mais tout porte à croire qu’une chose affreuse est arri­­vée à Jean McCon­­ville. Une semaine après son enlè­­ve­­ment, un jeune homme a rendu visite aux enfants. Il leur a remis le porte­­feuille de leur mère et trois bagues qu’elle portait au moment de son départ : une bague de fiançailles, son alliance ainsi qu’un anneau offert par Arthur. Les enfants lui ont demandé où se trou­­vait Jean. « Je ne sais rien à propos de votre mère », leur a-t-il répondu. « On m’a juste dit de vous remettre ceci. » Lorsque j’ai parlé à Michael récem­­ment, il m’a confié : « Je savais alors, même si je n’avais que 11 ans, que maman était morte. » Cela a pris plus de temps à ses frères et sœurs pour s’en convaincre. La « dispa­­ri­­tion forcée de personnes », clas­­sée parmi les crimes contre l’hu­­ma­­nité par la Cour pénale inter­­­na­­tio­­nale, est un acte des plus perni­­cieux, qui condamne l’en­­tou­­rage de la victime à un purga­­toire d’in­­cer­­ti­­tudes. « Vous ne pouvez pas faire le deuil d’une personne qui n’est pas morte », a un jour déclaré l’écri­­vain argen­­tino-chilien Ariel Dorf­­man. Helen et Archie sont allés signa­­ler à la police l’en­­lè­­ve­­ment de Jean ; toute­­fois les fichiers du Royal Ulster Cons­­ta­­bu­­lary ne font état d’au­­cune enquête menée à l’époque. Le corps de Jean McCon­­ville n’a pas été retrouvé. Aussi, plusieurs de ses enfants se sont raccro­­chés pendant des années à l’es­­poir qu’ils n’étaient pas orphe­­lins, que bien­­tôt leur mère revien­­drait. Peut-être souf­­frait-elle d’am­né­­sie, et peut-être vivait-elle dans un autre pays, sans même savoir qu’elle avait laissé toute sa famille derrière elle à Belfast.

Mais des décen­­nies de silence sont venues à bout d’es­­poirs diffi­­ciles à entre­­te­­nir. Malgré l’in­­cer­­ti­­tude lanci­­nante, il exis­­tait une expli­­ca­­tion évidente. Susan, l’une des sœurs de Michael, qui avait 8 ans le jour de l’en­­lè­­ve­­ment de Jean, m’a confié qu’elle avait compris que sa mère était morte, parce que sinon « elle aurait trouvé le moyen de leur reve­­nir ». Après des mois passés livrés à eux-mêmes, les enfants McCon­­ville ont été sépa­­rés par les services sociaux. Les plus jeunes ont été répar­­tis dans diffé­­rents orphe­­li­­nats. Les aînés ont trouvé un emploi et un endroit où loger. La fratrie n’est plus réunie qu’en de rares occa­­sions et jamais ils n’évoquent ce qui est arrivé à leur mère. Les Troubles ont engen­­dré en Irlande du Nord une culture du silence. Avec des factions armées s’af­­fron­­tant en pleine rue, il pouvait s’avé­­rer dange­­reux de poser des ques­­tions. Une troupe de jeunes membres de l’IRA est allée jusqu’à passer Michael McCon­­ville à tabac, avant de le poignar­­der d’un couteau de poche à la jambe. Ils l’ont libéré sur cet aver­­tis­­se­­ment : « Ne parle pas de ce qui est arrivé à ta mère. » Les enfants ont grandi ; de temps en temps, ils rencontrent d’an­­ciens voisins dans les rues de Belfast et ils recon­­naissent des indi­­vi­­dus qui étaient présents ce soir-là. Mais, comme me l’a dit Archie d’une voix déses­­pé­­rée, « on ne peut rien faire. Ils font comme si rien ne se s’était passé. » Est arri­­vée l’an­­née 1994 : l’IRA a proclamé un cessez-le-feu. Gerry Adams, révo­­lu­­tion­­naire barbu qui prési­­dait le parti Sinn Féin, rallié à la cause répu­­bli­­caine, a ouvert des négo­­cia­­tions de paix avec le gouver­­ne­­ment britan­­nique. L’objec­­tif du proces­­sus était de convaincre l’IRA d’aban­­don­­ner la résis­­tance armée et de tolé­­rer désor­­mais la présence des Britan­­niques en Irlande du Nord. Dans l’édi­­tion de son livre The IRA parue en 2002, Tim Pat Coogan fait remarquer qu’un traité de paix aurait été vision­­naire, mais il aurait égale­­ment consti­­tué un pari risqué pour Gerry, car « sa vie n’au­­rait plus tenue qu’à un fil s’il renonçait à la “lutte armée”. » Grâce à sa persé­­vé­­rance et à son sens de la poli­­tique, Gerry Adams est parvenu à ses fins. En 1998, il a permis la signa­­ture des accords du Vendredi saint, qui ont mis fin aux Troubles. Alors que le proces­­sus de paix suivait son cours, l’IRA accepte d’ai­­der aux recherches des tombes anonymes des victimes assas­­si­­nées dans les années 1970.

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Gerry Adams
Crédits : Sinn Féin

Si Gerry Adams est l’un des visages les plus connus du mouve­­ment répu­­bli­­cain, il a toujours nié son appar­­te­­nance à l’IRA. Il main­­tient qu’il n’a jamais joué le moindre rôle dans les violences perpé­­trées au moment des Troubles. Il se conten­­tait de diri­­ger le Sinn Féin. Mais en tant que repré­­sen­­tant du mouve­­ment répu­­bli­­cain lors des négo­­cia­­tions de paix, il a toute­­fois été obligé de répondre des dispa­­ri­­tions forcées. À plusieurs reprises, il a rencon­­tré les enfants McCon­­ville. Gerry lui-même est né dans une fratrie de dix enfants, aussi éprouve-t-il une certaine empa­­thie à leur égard. « Cela ne fait aucun doute : l’IRA a assas­­siné votre mère », leur a-t-il avoué. Il leur a égale­­ment expliqué qu’il ne savait pas qui avait ordonné et perpé­­tré cet assas­­si­­nat, ni à quel endroit Jean McCon­­ville avait été ense­­ve­­lie. Mais il s’est person­­nel­­le­­ment engagé à mener l’enquête. Michael a exigé des excuses, aussi Gerry a-t-il réflé­­chi atten­­ti­­ve­­ment à ses paroles. « Même si ça ne change rien je vous présente mes excuses», a-t-il dit. « L’IRA n’au­­rait jamais dû infli­­ger cela à votre mère. » La première personne qui s’est dite impliquée dans la dispa­­ri­­tion de Jean McCon­­ville est Dolours Price, une ancienne acti­­viste membre de l’IRA.

En 2010, elle a déclaré dans une série d’in­­ter­­views qu’elle était membre d’une unité secrète de l’IRA appe­­lée les « Incon­­nus ». Ils étaient char­­gés d’opé­­ra­­tions para­­mi­­li­­taires clan­­des­­tines et notam­­ment des dispa­­ri­­tions forcées. Dolours n’a pas fait irrup­­tion chez les McCon­­ville ce soir-là, mais elle a conduit Jean jusqu’en Irlande où cette dernière a été exécu­­tée. D’après Dolours, Jean était une espionne au service de l’ar­­mée britan­­nique, qui four­­nis­­sait des rensei­­gne­­ments sur les acti­­vi­­tés de l’IRA à Divis Flats. L’ordre de la faire dispa­­raître est venu du comman­­dant de la Brigade de Belfast au sein de l’IRA, qui avait toute auto­­rité sur les Incon­­nus. Dolours affirme qu’à l’époque, il s’agis­­sait de Gerry Adams.

Les tour­­bières

Dolours Price aime à dire qu’elle porte le répu­­bli­­ca­­nisme irlan­­dais dans ses gènes. Durant son enfance passée à Belfast, elle s’as­­seyait sur les genoux de son père, Albert. Il lui racon­­tait comment il avait pris part dans sa jeunesse à un atten­­tat à la bombe comman­­dité par l’IRA en Angle­­terre. Sa tante, Bridie Dolan, qui habi­­tait chez eux, avait été défi­­gu­­rée à l’âge de 27 ans, après avoir déposé une cache d’ex­­plo­­sifs dans un dépôt de l’IRA. L’ex­­plo­­sion l’a ampu­­tée de ses deux mains et rendue aveugle. « Jamais il n’a été ques­­tion de la “pauvre Bridie” », a confié Marian, la plus jeune des sœurs de Dolours, à la jour­­na­­liste Suzanne Breen en 2004. « Nous étions très fiers de son sacri­­fice. Elle est sortie de l’hô­­pi­­tal pour retrou­­ver une petite maison avec des toilettes exté­­rieures, sans avoir droit à une assis­­tance sociale, une pension d’in­­va­­li­­dité ou un suivi psycho­­lo­­gique. Elle s’est débrouillée seule. » Bridie était une fumeuse invé­­té­­rée ; Dolours et Marian allu­­maient des ciga­­rettes qu’elles coinçaient entre ses lèvres.

L’IRA provi­­soire, une branche plus agres­­sive de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, se prépa­­rait à mener une véri­­table guérilla.

À la fin des années 1960, Dolours était une adoles­­cente ravis­­sante et impé­­tueuse, le visage rond, le yeux bleu-vert et les cheveux roux foncé. Elle suivait avec Marian une forma­­tion pour deve­­nir ensei­­gnante, mais elle fréquen­­tait des poli­­ti­­ciens radi­­caux qui prenaient part à des mani­­fes­­ta­­tions pour le respect des droits civiques et donnaient des confé­­rences à Milan sur « la répres­­sion britan­­nique » au siège d’un parti poli­­tique maoïste. Des tensions déchi­­raient l’Ir­­lande du Nord depuis 1920, date à laquelle la Guerre d’in­­dé­­pen­­dance irlan­­daise a conduit à la parti­­tion de l’île. Depuis, les 26 comtés du Sud formaient une répu­­blique indé­­pen­­dante, tandis que la couronne britan­­nique exerçait sa domi­­na­­tion sur les six comtés du Nord. L’IRA trouve son origine dans ce conflit ; depuis la parti­­tion de l’île, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion s’ef­­forçait d’obli­­ger les britan­­niques à quit­­ter le pays. En Irlande du Nord, les catho­­liques ont long­­temps fait l’objet de discri­­mi­­na­­tions dans l’ac­­cès au loge­­ment et à l’em­­ploi. Au début des Troubles en 1969, ces tensions se sont muées en actes de violence. De nouveaux groupes para­­mi­­li­­taires fidèles à la couronne d’An­­gle­­terre ont émergé, notam­­ment l’Ulster Volun­­teer Force et l’Ulster Defence Asso­­cia­­tion. En janvier, des groupes de loya­­listes s’en sont pris à des mani­­fes­­tants pour les droits civiques lors d’une marche ralliant Belfast à Derry. En août, les poli­­ciers du Royal Ulster Cons­­ta­­bu­­lary ont fait feu sur Divis Flats, causant la mort du jeune catho­­lique Patrick Rooney, âgé de 9 ans. C’était le premier enfant victime du conflit. Durant cette période, la police orga­­ni­­sait régu­­liè­­re­­ment des descentes chez les Price, Albert étant suspecté d’être en rapport avec l’IRA.

En 1971, les Britan­­niques ont eu recours à des camps d’in­­ter­­ne­­ment très contro­­ver­­sés : tout indi­­vidu soupçonné d’être impliqué dans le mouve­­ment répu­­bli­­cain y était incar­­céré sans juge­­ment, pour une durée indé­­fi­­nie. Les poli­­ciers en ont fait les frais car cette déci­­sion a poussé une nouvelle géné­­ra­­tion de parti­­sans de la cause répu­­bli­­caine à se radi­­ca­­li­­ser. L’IRA provi­­soire, une branche plus agres­­sive de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, se prépa­­rait à mener une véri­­table guérilla. C’est à ce moment-là que Dolours Price a décidé de rejoindre cette faction. Histo­­rique­­ment, les femmes s’en­­rô­­laient dans la branche fémi­­nine de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion, appe­­lée Cumann na mBan (« le conseil des Irlan­­daises »). La mère et la grand-mère de Dolours en étaient toutes deux membres. Mais Dolours n’avait aucune envie de soigner des hommes bles­­sés ; elle voulait « combattre en soldat ». Les diri­­geants de l’IRA provi­­soire se sont donc réunis afin d’exa­­mi­­ner son cas et c’est ainsi qu’en août 1971, elle est deve­­nue la première femme membre à part entière. À seule­­ment 20 ans.

Très vite, Marian l’a rejointe au sein de l’IRA. Dolours l’avouera plus tard, « je devrais avoir honte de dire que nous nous amusions à cette époque ». Souvent, les hommes atti­­rés par le radi­­ca­­lisme sont animés par un senti­­ment de commu­­nauté ou le partage d’objec­­tifs communs. Dans le cas de Dolours, la gloire a égale­­ment joué un rôle. Les membres de l’IRA se consi­­dé­­raient non pas comme des soldats ou des terro­­ristes, mais comme des « volon­­taires », prêts à sacri­­fier leur vie pour une cause. À Belfast, on n’avait encore jamais vu de belles jeunes femmes instruites portant les armes au milieu des rues jonchées de décombres. Les sœurs Price sont vite deve­­nues des icônes de charme. « C’étaient des filles inso­­lentes », m’a raconté Eamonn McCann, un ami de longue date. « Elles n’avaient rien d’im­­pas­­sibles dialec­­ti­­ciennes ou de fana­­tiques. Elles prêtaient à sourire. » Dans un article de presse de l’époque, elles sont décrites comme « des jolies filles qui, après avoir fini leurs devoirs, arpentent les rues, une cara­­bine Arma­­lite sous leur imper­­méable pour prendre part aux combats contre l’ar­­mée britan­­nique ». Des histoires scabreuses couraient à propos des deux sœurs : on racon­­tait que Marian, vêtue d’une mini-jupe, passait en toute faci­­lité les points de contrôle de l’ar­­mée britan­­nique alors qu’elle avait le coffre chargé d’ex­­plo­­sifs. Pendant un temps, un centre commer­­cial de Belfast a été baptisé Crazy Prices et bien entendu, Marian et Dolours ont adopté ce surnom. Un autre de leurs amis m’a confié que Douleurs avait rejoint l’IRA par « coquet­­te­­rie rebelle ».

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Dolours Price, à gauche

À cette époque, la jeune femme a rencon­­tré Gerry Adams. Ancien barman à Bally­­mur­­phy, c’était un jeune homme svelte, aux pommettes saillantes que surmon­­taient des lunettes à monture noire. À l’ins­­tar de Dolours, il avait grandi dans une famille de Belfast entre­­te­­nant des liens étroits avec l’IRA. Gerry aurait rejoint l’or­­ga­­ni­­sa­­tion au milieu des années 1960, dès son adoles­­cence. Plusieurs anciens volon­­taires de l’IRA m’ont affirmé qu’il faisait partie de l’IRA. Sur une photo­­gra­­phie prise en 1970 lors de funé­­railles à Belfast, il appa­­raît coiffé d’un béret noir, attri­­but de l’uni­­forme civil de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. En mars 1972, le gouver­­ne­­ment britan­­nique a enfermé Gerry sur le Maid­s­tone, un navire de la marine natio­­nale trans­­formé en prison, mais en juin, il a été libéré afin de repré­­sen­­ter l’IRA lors des négo­­cia­­tions de paix avec les Britan­­niques. Dolours et Marian Price sont venues le cher­­cher pour le conduire jusqu’aux leaders du mouve­­ment répu­­bli­­cain à Belfast. (Le dialogue n’a abouti nulle part.)

Un télé­­gramme de la diplo­­ma­­tie améri­­caine datant de janvier 1973 désigne Gerry comme « un chef mili­­taire de Belfast ». Toute­­fois, Gerry Adams n’a jamais mené à bien d’opé­­ra­­tion mili­­taire. Dans un docu­­men­­taire de 2010, Voices from the Grave (« les voix d’outre-tombe »), Dolours Price témoigne : « Gerry ne tolé­­rait pas d’être en présence d’armes, ni dans une situa­­tion qui aurait signé son arres­­ta­­tion. » Il préfé­­rait délé­­guer les actions sur le terrain à son ami le plus proche, Bren­­dan Hughes, un homme trapu aux sour­­cils brous­­sailleux, doté d’une crinière de cheveux sombres. Bren­­dan, surnommé le Téné­­breux, contri­­buait à leur mission par son ingé­­nio­­sité mili­­taire, tout en susci­­tant un certain enthou­­siasme. Sa vie s’or­­ga­­ni­­sait « d’opé­­ra­­tion en opéra­­tion », racon­­te­­rait-il plus tard. « Nous déva­­li­­sions des banques, des postes, des trains ; nous posions des bombes ; nous tirions sur des Britan­­niques, le tout en essayant de rester en vie. » Pour Dolours, Bren­­dan était un « géant sacré ». Il inspi­­rait une loyauté sans faille à ses compa­­gnons parce qu’il se battait à leurs côtés et « ne deman­­dait rien aux volon­­taires qu’il n’au­­rait fait lui-même ». Avant de rejoindre l’IRA, Bren­­dan était mate­­lot sur un navire marchant. Un jour, un marin lui a montré la brochure d’une nouvelle cara­­bine venue tout droit d’Amé­­rique : l’Ar­­ma­­lite. « Nous avons eu le coup de foudre pour cette arme », se souvient Bren­­dan. L’Ar­­ma­­lite était parfai­­te­­ment adap­­tée aux combats en milieu urbain : légère, puis­­sante et munie d’une crosse rétrac­­table, donc plus facile à dissi­­mu­­ler. Gerry l’a donc envoyé à New York pour se procu­­rer des Arma­­lite, par le biais d’un réseau de trafiquants complices. Bren­­dan a imaginé un plan ingé­­nieux afin de rame­­ner les armes jusqu’en Irlande.

En 1969, le Queen Eliza­­beth 2 effec­­tuait des voyages trans­at­­lan­­tiques entre Southamp­­ton et New York. Le navire comp­­tait près de mille membres d’équi­­page parmi lesquels de nombreux Irlan­­dais, dont certains travaillaient offi­­cieu­­se­­ment au service de Bren­­dan. C’est ainsi que le navire portant le nom de la reine d’An­­gle­­terre a permis à l’IRA d’or­­ga­­ni­­ser son trafic d’armes. Dans les rues de Belfast, des graf­­fi­­tis annonçaient l’ar­­ri­­vée des cara­­bines : « Dieu a créé les catho­­liques, mais l’Ar­­ma­­lite les rendra égaux. » Dans les années 1960, l’IRA ne regrou­­pait que quelques dizaines de membres, qui étaient d’au­­tant plus faciles à iden­­ti­­fier. Mais à ce stade, des centaines de recrues avaient rejoint l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Avec la forma­­tion de l’IRA provi­­soire et l’ar­­ri­­vée de nouveaux leaders comme Gerry Adams, des tactiques plus perfor­­mantes ont été mises en œuvre. Les auto­­ri­­tés britan­­niques n’y étaient pas prépa­­rées. Lorsque Bren­­dan Hughes a commencé à jouer un rôle actif au sein de l’IRA, son père a détruit toutes les photos de famille sur lesquelles il appa­­rais­­sait pour que ses oppo­­sants ne puissent pas le recon­­naître. À vrai dire, les photos de Gerry Adams étaient si rares que les auto­­ri­­tés britan­­niques n’avaient aucune idée de ce à quoi il ressem­­blait. Dans son auto­­bio­­gra­­phie inti­­tu­­lée Before the Dawn (« avant l’aube »), il raconte comment les Britan­­niques ont capturé son chien Shane et le prome­­naient en laisse dans l’es­­poir qu’il les mène à son maître. Gerry et Bren­­dan sont deve­­nus la cible de plusieurs tenta­­tives d’as­­sas­­si­­nat. Ils démé­­na­­geaient en perma­­nence de rési­­dence proté­­gée en rési­­dence proté­­gée, grâce au soutien de la popu­­la­­tion de Belfast-Ouest. Des véhi­­cules blin­­dés parcou­­raient le quar­­tier de Falls Road, des héli­­co­­ptères station­­naient dans le ciel de la ville. Les habi­­tants reti­­raient les pancartes des rues afin de déso­­rien­­ter les patrouilles britan­­niques et frap­­paient les couvercles des poubelles en ferraille pour sonner l’alarme. Lorsque Bren­­dan et ses hommes fuyaient la police dans les rues, des portes s’en­­trou­­vraient soudain pour leur permettre de se cacher.

À cette époque, quand Gerry arpen­­tait la cité, il évitait « les rues qui comportent de longs passages sans porte d’en­­trée », ainsi qu’il l’écri­­rait plus tard. En 1972, l’ar­­mée britan­­nique a instauré un système ingé­­nieux. Un service de blan­­chis­­se­­rie appelé Four Square Laun­­dry a été mis en place : des coupons de réduc­­tion étaient distri­­bués puis un véhi­­cule parcou­­raient les quar­­tiers catho­­liques pour dépo­­ser ou récu­­pé­­rer des vête­­ments. Un code couleur était utilisé. Ainsi, les vête­­ments étaient soumis à des tests permet­­tant de détec­­ter la présence de traces de poudre ou d’ex­­plo­­sifs. Les adresses de livrai­­son asso­­ciées étaient ensuite iden­­ti­­fiées comme des repères de l’IRA. Cette opéra­­tion a été mise au jour lorsque l’or­­ga­­ni­­sa­­tion a inter­­­rogé Seamus Wright, l’un de ses membres qui s’avé­­rait travailler comme agent double pour le compte des Britan­­niques. Le véhi­­cule de la blan­­chis­­se­­rie a été pris d’as­­saut, le conduc­­teur abattu. D’après les membres de l’IRA, deux hommes dissi­­mu­­lés dans un compar­­ti­­ment secret sous le toit du van ont égale­­ment été tués. Par la suite, Dolours Price a conduit Seamus et l’un de ses collègues, un septua­­gé­­naire nommé Kevin McKee qui s’est égale­­ment avéré être un traître, jusqu’en Irlande où tous deux ont été exécu­­tés et enter­­rés dans des tombes anonymes à l’au­­tomne 1972. Quand l’IRA s’est rendu compte de l’exis­­tence d’agents doubles, ses diri­­geants ont créé une unité spéciale char­­gée d’iden­­ti­­fier les espions et traîtres à l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. C’est dans ce climat de para­­noïa crois­­sante que Jean McCon­­ville a emmé­­nagé à Divis Flats.

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Les Divis Flats, un repère de l’IRA

Un jour qu’il était encore un enfant, Michael McCon­­ville a vu son père rappor­­ter deux pigeons à la maison. Comme il me l’a raconté, Michael était auto­­risé à les garder dans un carton dans sa chambre. Son père s’in­­té­­res­­sait alors aux courses de pigeons voya­­geurs. Après l’em­­mé­­na­­ge­­ment de la famille dans Belfast-Ouest, Michael et ses amis ont exploré les maisons aban­­don­­nées où ces oiseaux trou­­vaient refuge. Chaque fois qu’il en repé­­rait un, il reti­­rait son manteau pour captu­­rer l’ani­­mal ; puis il le rappor­­tait chez lui, caché sous son pull, pour déve­­lop­­per sa flotte de vola­­tiles. Belfast-Ouest était alors un endroit dange­­reux pour un petit garçon témé­­raire, mais Michael n’avait pas peur. « La plupart des garçons n’avaient pas peur car on avait grandi en plein conflit », m’a-t-il confié. Une fois, il a esca­­ladé le mur d’un ancien moulin où campait une troupe de soldats britan­­niques. Alar­­més, les soldats ont pointé leurs armes sur lui, puis ils lui ont ordonné de retour­­ner d’où il venait. « On ne respec­­tait pas la loi parce qu’on ne connais­­sait que la bruta­­lité », se souvient Michael. « Les soldats frap­­paient des hommes face au mur, jambes écar­­tées. C’est de là qu’est née chez de nombreux enfants la volonté de joindre l’IRA. » Il soupire. « Je ne crois pas que les Britan­­niques se doutaient de ce qu’ils allaient déclen­­cher. » À 53 ans, Michael est un homme frêle et réservé, aux cheveux gris et aux joues roses, qui a hérité des lèvres pincées de sa mère. Quand je suis allé lui rendre visite l’été dernier, dans la maison moderne et lumi­­neuse qu’il a bâti non loin de Belfast, il m’a montré une photo­­gra­­phie de sa mère. Le cliché est célèbre : c’est le seul qu’il reste de Jean McCon­­ville, une photo d’as­­pect granu­­leux prise dans les années 1960 devant la maison fami­­liale, à Belfast-Est. Jean affiche un sourire hési­­tant ; ses cheveux noirs rame­­nés en arrière, elle croise les bras. Trois de ses enfants sont assis à ses côtés sur le rebord d’une fenêtre tandis qu’Ar­­thur se tient accroupi au premier plan. Arthur était plus âgé que Jean. Il avait combattu les Japo­­nais en Birma­­nie au cours de la Seconde Guerre mondiale.

En 1954, lorsqu’Anne, son premier enfant, est né, Jean n’avait que 17 ans. Au décès d’Ar­­thur, elle a eu du mal à nour­­rir ses dix enfants, même avec la pension de guerre qui lui était versée. « Elle n’ar­­ri­­vait pas à s’en sortir », raconte Michael ; elle a d’ailleurs souf­­fert de dépres­­sion nerveuse. Lorsque je lui ai parlé de l’ac­­cu­­sa­­tion de traî­­trise portée contre sa mère, il a répondu avec indi­­gna­­tion : « Quand est-ce qu’elle aurait trouvé le temps pour ça ? » Elle n’ar­­rê­­tait pas une seconde, prépa­­rant des ragoûts ou frot­­tant les vête­­ments sur une planche dans l’évier de la cuisine. Après le départ d’Ar­­thur, Jean a déve­­loppé une appli­­ca­­tion dans le ménage qui rele­­vait de la manie. L’un ou l’autre des enfants perdait sans arrêt un bouton ou déchi­­rait un de ses vête­­ments. Aussi avait-elle en perma­­nence une large épingle à nour­­rice bleue (une « épingle à couches-culottes », comme l’ap­­pe­­lait Michael) atta­­chée à ses vête­­ments. C’était son signe distinc­­tif.

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Insulte à la Dame de fer, à Belfast ouest

Peu avant qu’elle soit enle­­vée, Jean McCon­­ville a éveillé des soupçons parmi le voisi­­nage. Un soir qu’elle et ses enfants étaient à la maison, ils ont entendu un homme gémir de douleur dans le couloir, derrière la porte d’en­­trée. Jean a ouvert la porte avec précau­­tion pour décou­­vrir un soldat britan­­nique gisant sur le seuil. Il était blessé par balle. Jean l’a étendu et lui a apporté un oreiller. « Ma mère était comme ça », raconte Michael. « Elle aurait aidé n’im­­porte qui. » Le jour suivant, quelqu’un a peint ces mots sur la porte : Brit Lover. Jean avait un frère, Tom, qui venait de temps en temps de Belfast-Est pour leur rendre visite. D’après Susan et Archie, il entrait parfois dans Divis vêtu d’une écharpe orange, symbole unio­­niste par excel­­lence. Une telle provo­­ca­­tion dans le quar­­tier catho­­lique de Belfast-Ouest était un acte de pure folie. Quoiqu’il en soit, Jean était catho­­lique, tout comme ses enfants. Au moment de son enlè­­ve­­ment, Robert, son fils aîné, se trou­­vait en prison car il était suspecté de prendre part aux acti­­vi­­tés de l’IRA offi­­cielle. Jean McCon­­ville ne s’ac­­cor­­dait qu’une sortie hebdo­­ma­­daire pour jouer au bingo.

Un soir, elle a été inter­­­rom­­pue au cours d’une partie : on lui a dit qu’un de ses enfants était blessé, qu’une voiture l’at­­ten­­dait à l’ex­­té­­rieur pour la conduire à l’hô­­pi­­tal. Quelques heures plus tard, des soldats britan­­niques l’ont retrou­­vée errant dans les rues, pieds nus, déso­­rien­­tée. Appa­­rem­­ment, elle avait été arrê­­tée par un groupe armé, puis relâ­­chée. Son visage était enflé, tumé­­fié : elle avait été battue. Quand les soldats l’ont recon­­duite chez elle, « elle parlait par énigmes », se souvient Michael. Les enfants n’ar­­ri­­vaient pas à comprendre ce qui s’était passé. Ils lui ont préparé du thé ; elle fumait ciga­­rette sur ciga­­rette. Puis leur mère a été enle­­vée à nouveau et cette fois, elle n’est pas reve­­nue. « Il n’y avait plus personne pour veiller sur nous », m’a confié Michael. « J’ai été placé dans diffé­­rents foyers, mais à chaque fois, je fuguais. » Dans l’un des orphe­­li­­nats, des frères parcou­­raient le dortoir de nuit à la lampe élec­­trique, en deman­­dant à des garçons de les suivre. Michael n’a pas été violenté, mais son plus jeune frère, Billy, qui avait été envoyé dans un orphe­­li­­nat catho­­lique à Kircub­­bin, a été victime d’at­­tou­­che­­ments. Il ne s’est confié que récem­­ment à un groupe d’ex­­perts char­­gés d’enquê­­ter sur les exac­­tions commises durant cette période. Michael a fina­­le­­ment atterri dans un établis­­se­­ment entouré d’une enceinte élec­­tri­­fiée de 5 mètres de hauteur. « C’est la meilleure des maisons d’ac­­cueil que j’ai jamais eue », m’as­­sure-t-il. Une nonne bien­­veillante lui est venue en aide ; petit à petit, il recol­­lait les morceaux de son exis­­tence. Il a rencon­­tré sa future femme, Angela, à l’âge de 16 ans. Il a ensuite commencé une carrière stable comme couvreur, et contrai­­re­­ment à d’autres de ses frères et sœurs, il n’est tombé ni dans la drogue, ni dans l’al­­cool. Avec son épouse, ils ont eu quatre enfants, dont il parle avec fierté. « J’ai fait de mon mieux, si on consi­­dère l’en­­fance que j’ai eue, pour être un bon père », me dit-il.

En Afrique du Sud, à la fin de l’apar­­theid, le gouver­­ne­­ment a entamé un proces­­sus dit « de vérité et de récon­­ci­­lia­­tion ». Afin que l’en­­semble des exac­­tions commises par le passé soient réper­­to­­riées, les respon­­sables se sont vus offrir l’am­­nis­­tie en échange d’aveux sincères et complets. Mais en Irlande du Nord, où près de 3 600 personnes ont trouvé la mort et plus de 40 000 ont été bles­­sées pendant les Troubles, il n’existe aucun recen­­se­­ment exhaus­­tif des actes en ques­­tion. Dans un rapport datant de 2013, Amnesty Inter­­na­­tio­­nal dénonce les méca­­nismes « dispa­­rates et isolés » adop­­tés pour exami­­ner les atteintes aux droits de l’homme commises par le passé. L’ONG suggère que « dans la sphère poli­­tique, ce sont les indi­­vi­­dus au pouvoir qui craignent d’avoir peu à gagner (voire beau­­coup à perdre) si le passé de l’Ir­­lande du Nord faisait l’objet d’un examen minu­­tieux ». En 1999, encou­­ra­­gés par Bill Clin­­ton, les gouver­­ne­­ments irlan­­dais et britan­­niques ont instauré une commis­­sion indé­­pen­­dante pour la loca­­li­­sa­­tion des dépouilles des victimes. L’IRA a accepté de révé­­ler l’em­­pla­­ce­­ment des tombes de neuf personnes assas­­si­­nées et enter­­rées en secret durant les Troubles, contre l’as­­su­­rance qu’au­­cune pour­­suite pénale ne serait enga­­gée. L’or­­ga­­ni­­sa­­tion a déclaré que certains des dispa­­rus, notam­­ment Jean McCon­­ville, étaient des infor­­ma­­teurs. Michael et ses frères et sœurs ont rejeté ferme­­ment cette accu­­sa­­tion, mais ils n’ont eu d’autre choix que d’ac­­cep­­ter la coopé­­ra­­tion de l’IRA dans leurs recherches.

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La tour­­bière d’Al­­len, dans le centre de l’Ir­­lande

La plupart des paysages irlan­­dais comportent de nombreuses tour­­bières. Les carac­­té­­ris­­tiques acide et anaé­­ro­­bie de terres densé­­ment compactes donnent lieu à des résur­­rec­­tions macabres du passé de l’île. Les cueilleurs de tourbes découvrent fréquem­­ment des frag­­ments de mâchoires, de clavi­­cules et parfois des sque­­lettes entiers ayant traversé les millé­­naires. Certaines dépouilles qui datent de l’âge de bronze portent les stig­­mates de sacri­­fices rituels et de morts violentes. Ces victimes, exclues et ense­­ve­­lies par leurs semblables, refont surface presque inal­­té­­rées, comme en témoignent leurs cheveux et leur peau parche­­mi­­née. Le poète Seamus Heaney, qui dans son enfance cueillait de la tourbe pour la ferme fami­­liale, a un jour quali­­fié les tour­­bières d’Ir­­lande de « paysage qui se souvient de tout ce qui s’est passé en son sein et sur son sol ».

À l’été 1999, Helen, l’une des filles de Jean McCon­­ville, a appris par deux prêtres faisant office d’in­­ter­­mé­­diaires que l’IRA avait iden­­ti­­fié l’en­­droit où aurait été enterré le corps de sa mère : un bout de côte balayée par les vents, près de Carling­­ford dans le comté de Louth, sur la côté est de la Répu­­blique d’Ir­­lande. Tandis que les trac­­to­­pelles se prépa­­raient à retour­­ner le sol, Helen a rassem­­blé ses frères et sœurs autour d’une table. C’était une réunion de famille des plus étranges. La plupart d’entre eux ne s’étaient pas croi­­sés depuis des années. Nerveux, suscep­­tibles, les McCon­­ville affi­­chaient encore leur chagrin. Ils avaient à présent entre 30 et 50 ans, mais semblaient plus âgés. Les visages étaient hagards, les bras des hommes couverts de tatouages bleu foncé. Lorsqu’ils évoquent Jean, même entre eux, chacun a tendance à parler de « sa mère ». « Où allons-nous l’en­­ter­­rer ? » a demandé Michael. « Belfast-Ouest » a répondu Helen. (Un docu­­men­­taire datant de 1999, Disap­­pea­­red, a immor­­ta­­lisé la conver­­sa­­tion.) « Ça va leur faire mal. C’est eux qui l’ont tuée. C’est eux qui nous ont volé notre mère. » Certains de ses frères étaient un peu réti­­cents. « Nous vivons tous dans des quar­­tiers répu­­bli­­cains », a dit Jim. « On ne veut pas leur cher­­cher d’his­­toires. » Avant d’ajou­­ter : « Ceux qui ont fait ça vont le regret­­ter jusqu’à la fin de leurs jours. Il est temps de pardon­­ner. » Billy s’est emporté : « Je ne vais pas pardon­­ner à ces enfoi­­rés ! »

En juillet 1972, vingt bombes ont explosé à Belfast en l’es­­pace d’une seule jour­­née, faisant neuf morts.

Cinquante jours durant, les trac­­to­­pelles se sont mis à l’œuvre, creu­­sant un cratère de la taille d’une piscine olym­­pique. L’im­­pa­­tience de la famille a laissé place au déses­­poir : de toute évidence, l’IRA avait commis une erreur. « Ils nous ont bien ridi­­cu­­li­­sés » le jour où ils ont enlevé Jean, déplo­­rait Agnès, dont le mascara coulait sous les larmes. « Ils recom­­mencent aujourd’­­hui. » Les recherches ont été aban­­don­­nées et les enfants ont rega­­gné leurs foyers. L’un des hommes qui avait enlevé Jean conduit aujourd’­­hui un des Black taxis à travers Falls Road. Un jour, Michael a hélé un taxi et il est monté à l’ar­­rière, pour décou­­vrir cet homme installé au volant. Michael n’a rien dit ; il ne pouvait pas. Il a attendu en silence puis a réglé la course.

Les sœurs Price

Un après-midi de mars 1973, au siège londo­­nien du Times, une femme a répondu à un appel. À l’autre bout du fil, elle a entendu un homme à l’ac­cent irlan­­dais légè­­re­­ment prononcé énumé­­rer les empla­­ce­­ments et la descrip­­tion de plusieurs véhi­­cules station­­nés dans la ville. « Les bombes explo­­se­­ront dans une heure », a-t-il ajouté. Il était deux heures de l’après-midi. Les direc­­teurs du Times ont prévenu la police de la teneur de l’ap­­pel, tandis que des jour­­na­­listes se rendaient à l’em­­pla­­ce­­ment de la bombe la plus proche. D’après le locu­­teur, elle se trou­­vait dans une Ford Cortina verte, garée devant le Old Bailey, le tribu­­nal correc­­tion­­nel central de Londres. À 14 h 30, la police est arri­­vée sur les lieux. Une bombe de 55 kilos a été décou­­verte sous le siège arrière de la voiture. Les démi­­neurs sont inter­­­ve­­nus : ils sont entrés en trombe dans le pub adja­cent, The George, pour ordon­­ner aux gérants ébahis son évacua­­tion immé­­diate. Un car scolaire venait de dépo­­ser 49 enfants près de la Ford. Immé­­dia­­te­­ment, un inspec­­teur a hurlé aux ensei­­gnants de quit­­ter la zone. Le projet d’un atten­­tat coor­­donné au centre de la capi­­tale était né quelques mois plus tôt, au cours d’une réunion secrète à Belfast. L’IRA avait déjà posé des centaines de bombes en Irlande du Nord, mais Dolours Price, qui se souve­­nait de l’at­­ten­­tat perpé­­tré par son père en Angle­­terre dans les années 1940, avait réclamé une action bien plus auda­­cieuse. À l’oc­­ca­­sion d’une inter­­­view accor­­dée en 2012 au Tele­­graph, elle se souvient : « J’étais persua­­dée qu’un choc violent et ponc­­tuel, au cœur même de l’em­­pire britan­­nique, serait bien plus effi­­cace que vingt voitures piégées explo­­sant dans le nord de l’Ir­­lande. » Dolours était présente à cette réunion stra­­té­­gique, tout comme Marian et Bren­­dan Hughes. Dolours et Bren­­dan affirment que c’est Gerry Adams qui diri­­geait les discus­­sions.

D’or­­di­­naire, l’IRA lançait des aver­­tis­­se­­ments avant chaque atten­­tat à la bombe, pour limi­­ter le nombre de victimes parmi les civils. Mais parfois, ces aver­­tis­­se­­ments n’étaient pas suffi­­sam­­ment précoces pour permettre l’éva­­cua­­tion des lieux : en juillet 1972, vingt bombes ont explosé à Belfast en l’es­­pace d’une seule jour­­née, faisant neuf morts. Un épisode connu sous le nom de Bloody Friday (« Vendredi sanglant »). article-2267634-17235873000005DC-629_306x423« Vous risquez la potence », a prévenu Gerry ; si les respon­­sables étaient attra­­pés, ils seraient exécu­­tés pour trahi­­son. « Si quelqu’un veut renon­­cer, qu’il se lève et parte sur le champ. » Plusieurs personnes ont quitté la salle, mais pas les sœurs Price. Une équipe de dix volon­­taires a été sélec­­tion­­née pour mener à bien le premier atten­­tat à la bombe perpé­­tré par l’IRA en Angle­­terre depuis trente ans. Malgré ses 22 ans, Dolours a été dési­­gnée respon­­sable de la mission. Elle était, selon ses propres mots, le comman­­dant de « tout le bastringue ». L’équipe est partie pour la Répu­­blique d’Ir­­lande plusieurs semaines afin de s’en­­traî­­ner au manie­­ment des armes. Des voitures, volées sous la menace, ont été repeintes puis ache­­mi­­nées jusqu’à Dublin. Là, des membres de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion les ont équi­­pées de plaques d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion anglaises avant de leur faire traver­­ser la mer d’Ir­­lande à bord de ferrys. Peu avant le jour de l’at­­taque, Dolours et son équipe sont entrés dans Londres où ils ont réservé des chambres d’hô­­tels. Les bombes devaient être dépo­­sées à quatre endroits diffé­­rents le matin, les retar­­da­­teurs devant enclen­­cher la mise à feu simul­­ta­­né­­ment l’après-midi. À 7 h 30, les quatre véhi­­cules piégés étaient en place. Les bombes étaient réglées pour explo­­ser à 14 h 30. Si tout se dérou­­lait selon le plan, l’équipe sera déjà à bord d’un vol retour pour l’Ir­­lande au moment de l’ex­­plo­­sion. Or, Dolours et ses acolytes igno­­raient qu’un espion infil­­tré avait déjà informé les auto­­ri­­tés britan­­niques de l’at­­ten­­tat. La police a reçu l’ordre de redou­­bler de vigi­­lance.

Peu après le dépôt d’une bombe dissi­­mu­­lée dans une Ford Corsair à l’ex­­té­­rieur de Scot­­land Yard, un poli­­cier de passage s’est aperçu que le numéro de plaque ne corres­­pon­­dait pas à l’an­­née indiquée sur le véhi­­cule. Au terme de fouilles complé­­men­­taires, les poli­­ciers ont décou­­vert une bombe sous le siège arrière, qu’ils ont désa­­mor­­cée. Les diri­­geants britan­­niques savaient que les respon­­sables allaient tenter de quit­­ter le pays, aussi ont-ils pris une mesure excep­­tion­­nelle : « Verrouiller l’An­­gle­­terre. » Dans le hall des départs de l’aé­­ro­­port de Londres Heathrow, des poli­­ciers ont repéré un groupe de jeunes atten­­dant d’em­­barquer pour un vol à desti­­na­­tion de Dublin. Une femme à la cheve­­lure de jais vêtue d’un long manteau semblait donner les direc­­tives. Il s’agis­­sait de Dolours Price. Lorsque la police l’a inter­­­ro­­gée, elle a dit s’ap­­pe­­ler Una Devlin. Un offi­­cier lui a présenté un exem­­plaire d’un jour­­nal de l’époque, The Evening News, qui affi­­chait en gros titre la décou­­verte d’une bombe devant Scot­­land Yard. Elle l’a fixé en silence. Dans son sac à main, la police a décou­­vert, outre une « grande quan­­tité de maquillage », un carnet à spirales dont plusieurs pages avaient été arra­­chées. Quand les experts ont examiné les empreintes lais­­sées par la bille du stylo sur les pages suivantes, ils ont révélé un diagramme repré­­sen­­tant le circuit d’un déto­­na­­teur. Dolours a été arrê­­tée, ainsi que Marian. L’enquê­­teur qui a inter­­­rogé cette dernière se souvient encore de l’in­­ter­­ro­­ga­­toire qui a suivi. À 14 h 50 précise, « elle a levé le poignet et regardé fixe­­ment sa montre, puis elle m’a souri. »

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La Ford Cortina utili­­sée pour l’at­­ten­­tat

Les experts démi­­neurs n’ont pas pu arri­­ver avant 14 h 50 au Old Bailey ; les bombes n’ont pu être désa­­mor­­cées à temps. L’ex­­plo­­sion a souf­­flé des vitres, creusé un cratère dans la chaus­­sée et projeté des débris de verre et de métal aux alen­­tours. Une autre bombe a égale­­ment explosé près de West­­mins­­ter. Plus de 200 personnes ont été bles­­sées dans les atten­­tats et un homme est décédé d’une crise cardiaque. « Nous n’avions pas l’in­­ten­­tion de tuer des gens à Londres », se souvient Bren­­dan. Dolours Price ne s’est pas montrée aussi magna­­nime. « Il y a eu des aver­­tis­­se­­ments, mais les gens n’ont pas quitté les lieux », a-t-elle confié des années plus tard. « Certains atten­­daient même aux fenêtres de leur bureau, ils ont été frap­­pés par des éclats de verre quand la voiture a explosé. » Elle ajou­­tait : « À Belfast, nous lancions les aver­­tis­­se­­ments quinze minutes avant chaque explo­­sion. À Londres, nous leur avons laissé une heure. » Le procès des terro­­ristes de Old Bailey s’est tenu à l’ex­­té­­rieur de Londres, dans le grand hall du château de Winches­­ter, dix semaines durant.

Cet événe­­ment a fait couler beau­­coup d’encre, la presse ayant fait grand cas des sœurs Price. Le quoti­­dien The Irish Times décri­­vait la façon qu’elles avaient d’en­­trer chaque jour dans la salle, « habillées de façon impec­­cable », prenant la pose avec un air de défi. À la barre, Dolours était presque orgueilleuse ; elle soute­­nait qu’elle ne savait rien de l’opé­­ra­­tion. Lorsqu’un des magis­­trats l’a ques­­tion­­née à propos du déto­­na­­teur tracé dans son carnet, elle a feint d’être confuse, jouant les actrices devant l’as­­sis­­tance. « Il m’a eue ! » Inter­­ro­­gée sur ses convic­­tions poli­­tiques, elle s’est montrée moins évasive et a déclaré : « J’ai­­me­­rais la suppres­­sion de la fron­­tière et la créa­­tion d’une Irlande démo­­cra­­tique. » Huit terro­­ristes ont été recon­­nus coupables et condam­­nés à une double peine de réclu­­sion à perpé­­tuité. À la lecture du verdict, ils ont raillé le juge et proclamé leur loyauté à l’IRA. C’est alors qu’ils ont fait part de leur inten­­tion d’en­­ta­­mer une grève de la faim. Comme le souligne Padraig O’Mal­­ley dans son ouvrage Biting at the Grave: The Irish Hunger Strikes and the Poli­­tics of Despair, publié en 1990, l’uti­­li­­sa­­tion du jeûne comme forme de protes­­ta­­tion en Irlande remonte bien avant les débuts de l’ère chré­­tienne. En 1903, William Butler Yeats a publié la pièce Le Seuil du palais du roi, l’his­­toire d’un poète qui, au XVIIe siècle en Irlande, avait entamé une grève de la faim aux portes du palais royal. Yeats y décrit une étrange coutume ances­­trale au nom de laquelle des hommes offen­­sés se laissent mourir de faim en des lieux où vien­­dront se recueillir les gens du commun. En 1920, Terence MacS­­wi­­ney, un homme poli­­tique irlan­­dais empri­­sonné à Brix­­ton pour sédi­­tion, est décédé après 63 jours de grève de la faim. L’af­­faire a eu un reten­­tis­­se­­ment inter­­­na­­tio­­nal et près de dix mille personnes ont suivi le cortège funé­­raire le jour de son enter­­re­­ment. « Ce ne sont pas ceux qui causent le plus de peine, mais ceux qui souffrent le plus qui auront gain de cause », avait-il déclaré.

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Les sœurs Price en prison

Quand les sœurs Price et plusieurs de leurs codé­­te­­nus ont refusé de s’ali­­men­­ter, ils avaient des reven­­di­­ca­­tions bien précises. Ils exigeaient d’ob­­te­­nir le statut de prison­­niers poli­­tiques et d’être trans­­fé­­rés en Irlande du Nord afin de purger leur peine auprès des leurs. « Les jours passent, nous nous affai­­blis­­sons toujours plus », écri­­vait Dolours dans une lettre. « Mais qu’im­­porte si notre corps faiblit, notre déter­­mi­­na­­tion reste sans faille. » La plupart des parents seraient boule­­ver­­sés à l’idée que leur fille, à peine sortie de l’ado­­les­­cence, décide de jeûner à mort. Mais le geste des sœurs Price s’ins­­crit dans une tradi­­tion réfrac­­taire qui susci­­tait la fierté. Après avoir rendu visite à ses filles, Albert Price a déclaré à la presse : « Elles sont heureuses. Heureuses de mourir. » Prenant conscience de la crise qu’en­­gen­­dre­­rait le décès de l’une des sœurs, les auto­­ri­­tés britan­­niques ont décidé de les forcer à se nour­­rir quoti­­dien­­ne­­ment. « Quatre surveillants nous atta­­chaient à une chaise avec des draps si étroi­­te­­ment serrés qu’on ne pouvait pas se défendre », expliquait Marian des années plus tard. « On avait beau serrer les dents pour fermer la bouche, ils utili­­saient un appa­­reil à ressorts métal­­liques placé autour de notre mâchoire pour l’ou­­vrir de force. » Les surveillants insé­­raient ensuite entre les dents une pince de bois percée d’un trou, dans lequel ils glis­­saient un tuyau. « Il mettait un peu tout et n’im­­porte quoi au mixeur », pour­­suit Marian. « Du jus d’orange, de la soupe, des briques de crème quand ils voulaient augmen­­ter le taux de calo­­ries. »

En janvier 1974, des proches venus rendre visite à Dolours ont été horri­­fiés de l’état physique dans lequel elle se trou­­vait : elle avait perdu beau­­coup de poids, sa peau était cireuse et ses cheveux blan­­chis­­saient au niveau des racines. Ses dents bougeaient sous la pres­­sion de la pince. La situa­­tion est deve­­nue inte­­nable pour le gouver­­ne­­ment britan­­nique, qui était critiqué pour l’ali­­men­­ta­­tion forcée des soeurs Price, bien que sans cela, elles seraient déjà mortes. L’épreuve de force a pris une tour­­nure décon­­cer­­tante lorsque des cambrio­­leurs se sont empa­­rés du Joueur de guitare du peintre Vermeer au musée Hamps­­tead. Dans plusieurs lettres de rançon, ils menaçaient de brûler le tableau (« avec force céré­­mo­­nie, en véri­­tables fous furieux ») si les sœurs Price n’étaient pas trans­­fé­­rées en Irlande du Nord. Chris­­sie, leur mère, a informé les jour­­na­­listes que Dolours, « qui est étudiante en art », avait demandé à ce que le Vermeer ne soit pas endom­­magé. (Il a fina­­le­­ment été rendu, intact.) En mai 1974, sous la pres­­sion de l’opi­­nion publique, le gouver­­ne­­ment britan­­nique a accepté de ne plus alimen­­ter les Price. Les sœurs ont vite perdu une livre par jour ; d’après un rapport médi­­cal, elles « épui­­saient l’in­­té­­gra­­lité des forces de leur propre corps ». En fin de compte, le ministre de l’In­­té­­rieur Roy Jenkins a informé les Price qu’elles seraient bien­­tôt trans­­fé­­rées à la prison d’Ar­­magh, en Irlande du Nord. En juin, elles ont mis un terme à une grève de la faim qui avait duré 205 jours. Un trans­­fert a été orga­­nisé au prin­­temps suivant dans le plus grand secret. Dans le docu­­men­­taire The Chaplain’s diary, diffusé en 2002 sur les ondes irlan­­daises, Dolours se souvient que le direc­­teur de la prison de Brix­­ton est entré dans sa cellule pour lui annon­­cer : « Vous rentrez chez vous. Pas vrai­­ment chez vous, vous allez à Armagh. »

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Bobby Sands

« Je m’en conten­­te­­rai », lui a répondu Dolours. Assise aux côtés de Marian pendant le court vol au-dessus des eaux de la mer d’Ir­­lande, elle a éclaté en larmes en aper­­ce­­vant les éten­­dues vertes en contre­­bas.

« Nous ne sommes pas encore en Irlande », lui a dit Marian. « C’est l’île de Man. » Moins d’une heure après le décol­­lage, elles ont atterri en Irlande du Nord. Les sœurs Price étaient ravies de rentrer chez elles mais acca­­blées par les circons­­tances de leur arri­­vée. Quelques mois plus tôt, leur mère Chris­­sie et leur tante Bridie Dolan étaient toutes deux décé­­dées. Sans succès, elles avaient solli­­cité la compas­­sion des auto­­ri­­tés pour assis­­ter aux funé­­railles de leur mère. Le cercueil de Chris­­sie Price a été trans­­porté à travers les rues de Belfast. À l’avant de la proces­­sion, une petite fille portait le béret noir et les lunettes tein­­tées de l’IRA. Dans son ouvrage On the Blan­­ket, qui retrace l’his­­toire des grévistes de la faim pendant les Troubles, Tim Pat Coogan explique que la déci­­sion d’ar­­rê­­ter d’ali­­men­­ter les Price a été lourde de consé­quences. Le gouver­­ne­­ment britan­­nique admet­­tait de fait que « désor­­mais, toute personne en grève de la faim pour­­rait être aban­­don­­née à son sort ». En 1981, le gréviste de la faim Bobby Sands est décédé, suivi de près par neuf autres déte­­nus. Tandis qu’il s’étei­­gnait, Bobby a tenté un tour de force hasar­­deux : il a présenté sa candi­­da­­ture au Parle­­ment britan­­nique pour repré­­sen­­ter la circons­­crip­­tion de Ferma­­nagh and South Tyrone, siège qu’il a obtenu.

Au cours des années 1970, Gerry Adams a fait plusieurs séjours en prison. Après son passage sur le Maid­s­tone en 1972, il a été enfermé trois ans dans la prison de Long Kesh où il parta­­geait la cellule de Bren­­dan Hughes. Il a alors commencé à réflé­­chir aux limites de ce que pouvait obte­­nir l’IRA par la violence. Suite à l’élec­­tion de Bobby Sands au parle­­ment, Danny Morri­­son, l’as­­sis­­tant de Gerry, a annoncé que le Sinn Féin présen­­te­­rait à l’ave­­nir son propre candi­­dat à chaque événe­­ment élec­­to­­ral. Il a alors eu cette formule qui restera célèbre : « Quelqu’un a-t-il une objec­­tion si un bulle­­tin de vote dans une main et une Arma­­lite dans l’autre, nous prenons le pouvoir en Irlande ? » La stra­­té­­gie de « l’Ar­­ma­­lite et du bulle­­tin de vote » marquait un nouveau départ pour l’IRA provi­­soire. Pour certains, en deve­­nant candi­­dats à des postes dans l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion britan­­nique en Irlande du Nord, Gerry Adams et ses collègues recon­­nais­­saient impli­­ci­­te­­ment la légi­­ti­­mité des insti­­tu­­tions. Gerry a troqué ainsi ses pulls en laine de révo­­lu­­tion­­naire de Belfast-Ouest pour le costume-cravate des hommes poli­­tiques.

En 1983, il a été élu à son tour au Parle­­ment britan­­nique, où il repré­­sen­­tait Belfast-Ouest. Dolours Price a passé six années à Armagh. Si Marian et sa sœur ne refu­­saient plus de se nour­­rir, elles conti­­nuaient toute­­fois à s’af­­fai­­blir physique­­ment. Dans le docu­­men­­taire The Chaplain’s Diary, Dolours explique la façon dont les grévistes de la faim perce­­vaient les choses : « Si vous mangez, vous êtes perdu. Vous devez en êtes persuadé quand vous enta­­mez une grève de la faim. Vous devez vous en convaincre car votre corps va récla­­mer à manger. Vous devez dire à votre corps : “Non, tu n’au­­ras rien à manger… Nous ne gagne­­rons pas ce combat si je te nour­­ris.” » Après avoir obtenu gain de cause auprès du gouver­­ne­­ment britan­­nique, les sœurs Price ont eu quelques diffi­­cul­­tés à vaincre la réac­­tion à la nour­­ri­­ture qu’elles avaient déve­­lop­­pées. « Nous avions un rapport à la nutri­­tion vrai­­ment altéré », raconte Dolours. Au prin­­temps 1980, Marian avait perdu telle­­ment de poids qu’elle a été libé­­rée, le ministre de l’Ir­­lande du Nord Humphrey Atkins consi­­dé­­rant qu’elle était « en danger de mort immi­­nente ». Dolours était soula­­gée que sa sœur échappe à la perpé­­tuité, mais malgré tout, elle s’est sentie aban­­don­­née. « J’étais profon­­dé­­ment dépri­­mée », confie-t-elle. « J’avais l’im­­pres­­sion qu’on m’avait sépa­­rée d’une sœur siamoise. » Dans un cour­­rier, elle relate l’iner­­tie oppres­­sante de cette période, son éner­­gie qui s’ame­­nuise, son corps engourdi : « Je bougeais comme une poupée méca­­nique. »

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Une affiche en soutien à l’IRA citant Bobby Sands

Un ensemble de docu­­ments récem­­ment déclas­­si­­fiés par le gouver­­ne­­ment britan­­nique révèle que le Premier ministre Marga­­ret That­­cher a alors suivi de près le cas de Dolours Price. Les premiers temps, That­­cher n’était pas touchée. Dans une note, elle avançait l’hy­­po­­thèse que Dolours s’em­­pres­­se­­rait de rejoindre l’IRA (« je doute que ses vieux amis ne la laissent en paix quand elle sortira »), avant de rappe­­ler que les atten­­tats de Londres avaient causé la mort d’un homme. (D’après l’au­­top­­sie, la crise cardiaque s’était déclen­­chée bien avant l’ex­­plo­­sion de la bombe.) En avril 1981, Tomas Ó Fiaich, un cardi­­nal irlan­­dais, a rendu visite à Dolours dans la prison d’Ar­­magh, puis envoyé son rapport à That­­cher. « Ce n’est plus une jeune fille pleine d’en­­train. À 30 ans, elle a l’ap­­pa­­rence d’un spectre décharné, vieilli préma­­tu­­ré­­ment et dépourvu de toute joie de vivre », écri­­vait-il. Il implo­­rait la clémence de That­­cher et insis­­tait sur le fait que « dans une semaine, il [serait] peut-être trop tard ». À son arri­­vée à Armagh en 1975, Dolours pesait 52 kg. Mais lorsque le cardi­­nal est venu s’enqué­­rir de son état, elle n’en pesait plus que 34. That­­cher a ordonné sa libé­­ra­­tion. Dolours n’a pas rejoint l’IRA. En revanche, elle a emmé­­nagé à Dublin où elle a mené une exis­­tence discrète, et s’est instal­­lée en tant que jour­­na­­liste indé­­pen­­dante. Elle a commencé à fréquen­­ter l’ac­­teur Stephen Rea qu’elle avait rencon­­tré lors de mani­­fes­­ta­­tions pour le respect des droits civiques dans les années 1960. Stephen était un protes­­tant de Belfast à la mine sombre et aux cheveux hirsutes, favo­­rable à la cause répu­­bli­­caine.

En 1980, il a créé The Field Day, une compa­­gnie irlan­­daise de théâtre. Le mariage de Stephen et Dolours a été célé­­bré dans la cathé­­drale d’Ar­­magh en 1983. Lorsqu’on l’in­­ter­­ro­­geait sur son union avec une terro­­riste condam­­née à la prison, il répon­­dait : « C’est son passé… Elle ne s’en est pas excu­­sée et je ne lui deman­­de­­rai pas de le faire. » Stephen n’a jamais pris part offi­­ciel­­le­­ment au mouve­­ment répu­­bli­­cain ; toute­­fois, il entre­­te­­nait une rela­­tion parti­­cu­­lière avec Gerry Adams. Suite à une série d’at­­ten­­tats à la bombe perpé­­trés par l’IRA dans les années 1980, le gouver­­ne­­ment That­­cher a annoncé l’adop­­tion de mesures très peu judi­­cieuses. Elles prévoyaient qu’à la télé­­vi­­sion britan­­nique, la voix de toute personne qu’on esti­­mait en train d’en­­cou­­ra­­ger une action para­­mi­­li­­taire soit effa­­cée. Des acteurs ont été enga­­gés pour doubler des inter­­­views et des discours. Ainsi, pendant des années, un petit groupe d’ac­­teurs irlan­­dais ont régu­­liè­­re­­ment prêté leur voix à Gerry Adams. Stephen était de ces personnes. Parmi les condi­­tions de sa libé­­ra­­tion, Dolours Price devait désor­­mais solli­­ci­­ter une auto­­ri­­sa­­tion auprès du gouver­­ne­­ment britan­­nique pour pouvoir quit­­ter le terri­­toire nord-irlan­­dais. Mais elle n’avait rien perdu de son audace et elle est parve­­nue à emmé­­na­­ger à Londres avec Stephen. D’après leurs amis, Dolours aimait à souli­­gner l’iro­­nie de cette situa­­tion. La presse anglo-saxonne faisait de même en rappor­­tant que la terro­­riste du Old Bailey siro­­tait « aujourd’­­hui du cham­­pagne en compa­­gnie de célé­­bri­­tés au Théâtre natio­­nal », où son mari travaillait comme metteur en scène. L’ef­­fron­­te­­rie de Dolours a été portée à l’at­­ten­­tion de That­­cher, qui n’a pas caché son exas­­pé­­ra­­tion. « Si elle et son mari veulent vivre ensemble, qu’ils aillent s’ins­­tal­­ler en Irlande du Nord », a-t-elle écrit. Cepen­­dant, aucune action n’a été inten­­tée contre le couple.

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Dolours en 2010
Crédits : Pace­­ma­­ker

Fina­­le­­ment, après la nais­­sance de ses fils, Danny et Oscar, Dolours a emmé­­nagé avec sa famille à Dublin. (Dans plusieurs inter­­­views, Stephen explique qu’il ne souhai­­tait pas élever ses enfants en Angle­­terre.) L’un des plus proches colla­­bo­­ra­­teurs de Stephen était le réali­­sa­­teur Neil Jordan. En 1992 sortait sur les écrans le film The Crying Game, dans lequel Stephen inter­­­prète peut-être son rôle le plus célèbre : celui de Fergus, un homme ordi­­naire, sensible, membre de l’IRA. Dans l’his­­toire, Fergus est chargé de veiller sur un soldat britan­­nique (inter­­­prété par Forest Whita­­ker) quelques heures avant qu’il ne soit exécuté. Ils veillent toute la nuit, se lient d’ami­­tié ; Fergus donne au soldat des morceaux de choco­­lat et le rassure lorsqu’il pleure, puis le conduit à l’ex­­té­­rieur du bâti­­ment, là où il sera fusillé. Pendant la promo­­tion du film, Stephen n’a pas parlé de sa femme, qui avait joué un rôle simi­­laire par le passé, tenant en joug des prison­­niers et les condui­­sant à la mort. Cepen­­dant, dans une inter­­­view accor­­dée récem­­ment, il explique ce qu’être membre de l’IRA impliquait. Il décrit « l’énigme des personnes dont la vie n’est qu’une pièce de théâtre ». Souvent, explique Stephen, ces personnes « n’ont pas peur de la mort, car la mort est suppor­­table lorsqu’on consacre sa vie à la défense d’une cause ».

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Traduit de l’an­­glais par Audrey Previ­­tali d’après l’ar­­ticle « Where the Bodies Are Buried », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Une tour­­bière irlan­­daise.


QUI SONT LES VRAIS COUPABLES DU MEURTRE DE JEAN MCCONVILLE

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