Le verlan est une pratique bien plus ancienne qu’on le croit. Et son procédé n’est pas toujours aussi simple qu’il y paraît.

Tantris et Voltaire

« Au moment où disparaissent le corse, le breton, l’argot de Pantruche, se crée sous nos oreilles un nouveau français, mixage de voix francophones, langue d’un nouveau terroir : celui des cités de transit, des bidonvilles et des terrains vagues », écrivaient les professeurs de français Boris Seguin et Frédéric Teillard en 1996. Mais contrairement à une idée communément répandue, le verlan, cette forme d’argot qui procède par inversion des syllabes à l’intérieur des mots, n’est pas une invention des banlieues parisiennes de la fin du XXe siècle. Ni même une invention de l’écrivain Auguste Le Breton et de ses amis, comme il le clame dans le journal Le Monde en 1985.

L’adaptation du roman par Jules Dassin

« J’ai introduit le verlan en littérature dans le Rififi chez les hommes, en 1954 », affirme-t-il alors. « Verlan avec e comme envers et non verlan avec a comme ils l’écrivent tous… Le verlen, c’est nous qui l’avons crée avec Jeannot de Chapiteau, vers 1940-41, le grand Toulousain, et un tas d’autres. » Las, le héros de Tristan et Iseult se transformait déjà en Tantris pour se faire passer pour un autre dans une version médiévale du mythe. Par ailleurs, le verlan se rattache au genre plus vaste des jeux de langage tels que l’anagramme, qui permet de brouiller la compréhension des mots et qui a été utilisée de manière argotique dès le XVe siècle.

« Mon grant tabard en deux je fendz : Si vueil que la moictié s’en vende, Pour eulx en achepter des flans, Car jeunesse est ung peu friande, » écrit par exemple le poète François Villon dans Le Petit Testament, transformant « rabat », qui signifie « manteau », en « tabard ». « En réalité, il est probable que le verlan soit né avec la langue elle-même », estime l’écrivain Julien Demets. « Inverser deux syllabes, tout le monde le fait, ne serait-ce qu’en bafouillant. » Et pas uniquement les francophones. Il existe en effet des formes de verlan dans d’autres langues que le français, comme le back slang en anglais, le lunfardo en espagnol d’Argentine et d’Uruguay, ou encore le kerum en allemand.

En France, au XVIsiècle, les nobles Bourbon sont transformés en Bonbour. Au XVIIe siècle, l’expression « un sans-souci », qui signifie « un pauvre », devient « un sans-six sous ». Aux alentours de 1760, le roi Louis XV est rebaptisé Sequinzouil. Le célèbre pseudonyme de François-Marie Arouet, Voltaire, est lui-même le verlan de la petite ville d’Airvault, dans les Deux-Sèvres. L’illustre écrivain se servait d’ailleurs volontiers du verlan pour fabriquer des sobriquets. Pour parler dans sa correspondance de Denis Diderot, qu’il appelait Platon par flatterie, sans qu’on pût l’identifier, il surnomma l’encyclopédiste « monsieur Tompla ».

L’usage du verlan se répand ensuite parmi les prisonniers et les forçats. En 1842, un bagnard appelé « La Hyène » commence ainsi une lettre par « Lontou » au lieu de Toulon. Puis le verlan est utilisé durant la Seconde Guerre mondiale pour dérouter les Allemands. Dans les années 1960, ce sont les « blousons noirs », c’est-à-dire les jeunes amateurs de rock, qui le parlent. En 1971, Jacques Dutronc entonne « J’avais la vellecère qui zéfait des gueuvas » (j’avais la cervelle qui faisait des vagues). La chanson passe inaperçue ; mais c’est à cette même époque que le verlan commence à être couramment parlé dans les banlieues parisiennes.

La téci et le tierquar

Le verlan se mélange volontiers avec l’argot et l’arabe. En témoigne le film L’Esquive, d’Abdellatif Kechiche, au cours duquel se balancent des expressions comme « la chouma », « kiffeur » et  « chanmé ». Ou encore le film La Haine, de Mathieu Kassovitz, dans lequel Vinz demande à Saïd de « terma la vache ». Ce verbe composé à partir d’un mot d’argot, « mater », est loin d’être une exception. « Keuf », par exemple, vient de « flic ». Lequel a eu tendance à devenir « feuk », en référence au « fuck » anglais. D’autres mots de verlan sont composés à partir de mots arabes. « Buska », par exemple, vient de « kabus », qui signifie pistolet. Dans les banlieues parisiennes, selon le linguiste Jean-Pierre Goudaillier, « le verlan est une…

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