Les entreprises de la baie de San Francisco forment un univers particulièrement impitoyable pour les femmes. Mais elles n'ont pas dit leur dernier mot.

par   Camille Hamet   | 7 min | 01/10/2017

L’éléphant dans la vallée

Susan Fowler a travaillé en tant qu’ingénieure pendant un peu plus d’un an pour Uber, de novembre 2015 à décembre 2016. Et ce fut « une année très, très étrange » pour la jeune femme. « Après les premières semaines de formation, j’ai choisi de rejoindre l’équipe qui travaillait dans mon domaine d’expertise, et c’est là que les choses ont commencé à devenir bizarres », raconte-t-elle. « Lors de mon premier jour de travail officiel avec l’équipe, mon nouveau manager m’envoie une série de messages sur le tchat de l’entreprise. Il était dans une relation libre, disait-il, et sa petite amie n’avait aucun mal à trouver de nouveau partenaires mais lui, si. Il essayait de ne pas s’attirer de problèmes au travail, disait-il, mais il n’y arrivait pas, parce qu’il cherchait des femmes avec lesquelles avoir des relations sexuelles. Il était clair qu’il essayait d’avoir des relations sexuelles avec moi, et c’était si clairement déplacé que j’ai immédiatement photographié les messages et alerté les ressources humaines. »

Susan Fowler
Crédits : susanjfowler.com

Les ressources humaines ont alors informé Susan Fowler que le manager étant un employé « d’une grande efficacité », il ne serait pas inquiété, d’autant que c’était la première fois que ce type de comportement lui était reproché. Le service a donc invité l’ingénieure à changer d’équipe, mais elle  a persisté à travailler sur les projets qui correspondaient le mieux à son domaine d’expertise, et bien vite réalisé qu’on lui avait menti. « Durant les mois suivants, j’ai commencé à rencontrer d’autres femmes ingénieures dans l’entreprise. En apprenant à les connaître, et en entendant leurs histoires, j’ai été surprise de constater que certaines d’entre elles avaient une histoire similaire à la mienne. Certaines femmes avaient même dû signaler le même manager que moi, pour des interactions inappropriées, et bien avant que je ne rejoigne l’entreprise. »

Puis Uber a refusé de commander des modèles féminins de la veste en cuir que l’entreprise avait décidé d’offrir à ses employés pour resserrer leurs rangs. « Le directeur a dit que parce qu’il y avait beaucoup d’hommes dans l’entreprise, ils avaient obtenu un rabais significatif sur les modèles masculins mais pas sur les modèles féminins, et qu’il ne serait ni juste ni égalitaire, selon lui, de donner aux femmes des vestes en cuir un peu plus coûteuses que celles des hommes. Il nous a dit que si nous voulions des vestes en cuir, nous devions trouver des vestes au même prix que le prix de gros des vestes masculines. » Une situation absurde parmi d’autres qui fait encore rire Susan Fowler, malgré la tristesse qu’elle lui inspire.

Malheureusement, Uber est loin d’être la seule société de la Silicon Valley à imposer un environnement professionnel sexiste aux femmes. Un sondage intitulé Elephant in the Valley – l’éléphant dans la vallée – a récemment montré que la majorité des femmes qui travaillent dans l’industrie technologique américaine ont déjà subi des situations sexistes, en interrogeant plus de 200 d’entre elles. 84 % de ces femmes ont été qualifiées de « trop agressives », 66 % se sont senties exclues d’un réseau en raison de leur genre, 90 % ont été témoins de comportements sexistes lors de conférences et de rendez-vous professionnels, 88 % ont vu des questions de clients et de collègues être adressées à leurs pairs masculins alors qu’elles auraient dû leur être adressées à elles, et 60 % ont dû repousser des avances sexuelles.

Pourquoi un milieu qui se targue si volontiers de progressisme se montre-t-il si misogyne ?

Crédits : RISE/Flickr

Kappa Sigma

Lorsque la Silicon Valley s’est formée dans la baie de San Francisco, la programmation de logiciels semblait être une affaire de secrétaires, et donc une activité toute indiquée pour les femmes. Puis, la programmation a révélé son potentiel, tant en termes de gloire qu’en termes de profit, et elle est devenue une activité essentiellement masculine. Aux États-Unis, la part de femmes diplômées en sciences de l’informatique est passée de 37 % en 1984 à 18 % en 2017. Certes, l’industrie technologique a de solides arguments pour les attirer à elle : de hauts salaires, de la flexibilité, et des congés de maternité relativement généreux. Mais cela ne suffit visiblement pas.

Un rapport du think tank Center for Talent Innovation indique que lorsque les femmes quittent l’industrie technologique, ce n’est généralement pas pour des raisons familiales. Lorsque les femmes quittent l’industrie technologique, c’est généralement à cause des « conditions de travail », d’un « manque d’accès aux postes créatifs clefs », et d’un « sentiment d’être bloquée dans sa carrière ». D’après l’organisme, « le comportement discréditant des managers » est aussi un facteur de départ majeur. Cela n’étonnera pas ceux qui se souviennent du contenu des e-mails du PDG de Snapchat révélés en 2014.

C’est lui, Evan Spiegel

Écrits alors qu’Evan Spiegel était encore étudiant à Stanford et membre d’une fraternité, ces e-mails renferment un véritable florilège de propos misogynes. « Je pensais que l’intérêt de la chose était de tirer au laser sur les filles grosses », regrette Evan Spiegel dans l’un d’eux. « Donnez-vous une tape dans le dos ou mettez votre grosse bite de Kappa Sigma au fond de la gorge d’une fille », conseille-t-il dans un autre. Une des doyennes de Stanford est rebaptisée « doyenne-Julie-montre-nous-tes-seins », et Evan Spiegel se réjouit de voir une fraternité de l’université « arrêter d’être gay ». 

Nul besoin, cependant, de hacker les ordinateurs de l’élite de la Silicon Valley pour révéler la misogynie ambiante. Interrogé en 2015 sur son absence de partenaires féminins par une journaliste de Bloomberg, le président de la société de capital risque Sequoia Capital, Michael Moritz, avait répondu qu’il en cherchait, ajoutant que sa compagnie avait « embauché une jeune femme de Stanford qui était aussi bonne que ses pairs en tous points ». Avant de préciser qu’il n’était « pas prêt à revoir [ses] standards à la baisse »…

Ce type de préjugés serait particulièrement ancré dans l’industrie technologique parce que cette dernière promeut l’idée selon laquelle la compétence est en grande partie innée. C’est du moins ce qu’affirme une étude publiée en 2015 dans la revue Science. D’après elle, les milieux promouvant cette idée – les sciences informatiques, mais aussi la physique, les mathématiques et la philosophie – sont des milieux plus hostiles pour les femmes que les autres, dans la mesure où le « génie » est encore trop souvent considéré comme une caractéristique masculine. « Plus un milieu valorise le talent, moins les femmes ont des doctorats », souligne l’étude.

 

Project Include

 

Ellen Pao a intenté un procès à la société de capital risque Kleiner Perkins Caufield & Byers pour discrimination de genre. Erika Baker a fait sensation chez Google en incitant les employés du géant à publier leurs salaires pour dénoncer les inégalités qui subsistent entre les hommes et les femmes. Laura Gómez a fondé une start-up dédiée à encourager la diversité à l’embauche, Atipica. Susan Wu a été nommée « femme la plus influente de la technologie » par le magazine Fast Company. Y-Vonne Hutchinson a créé une agence de conseil sur la diversité à destination des entreprises, ReadySet. Bethanye McKinney Blount a conçu un logiciel de ressources humaines, Compaas. Tracy Chou est ingénieure chez Pinterest. Freada Kapor Klein est l’auteure du livre Giving Notice: Why the Best and the Brightest Leave the Workplace and How You Can Help Them Stay – Poser sa démission : Pourquoi les meilleurs et les plus intelligents quittent leur travail et comment vous pouvez les aider à rester.

Ensemble, elles ont lancé en mai dernier Project Include, un lobby déterminé à aider les entreprises de la technologie à devenir plus inclusives. « Project Include a commencé par des dîners aux allures de sessions de brainstorming, qui portaient sur la manière de rendre la tech significativement plus diverse », déclarait alors Ellen Pao. « Aujourd’hui, nous unissons nos forces pour fournir aux PDG des outils – cadres, recherche, indicateurs et recommandations – pour la diversité et l’inclusion. Et le premier commentaire que nous avons reçu de façon répétée de la part des PDG, c’est : “J’aurais aimé avoir cela plus tôt.” » 

L’équipe de Project Include
Crédits : Project Include

« L’inclusion, c’est l’implication de tous les employés dans toutes les opportunités et toutes les activités, afin que chacun ait une chance équitable de réussir, alors que la diversité, c’est amener tous types de personnes à tous les niveaux de votre entreprise », précise-t-on sur le site du groupe. « Une culture d’entreprise vraiment cohérente et réussie ne peut être atteinte sans s’engager dans l’inclusion – même par rapport à d’autres priorités. La valeur d’une société inclusive peut être mesurée par sa capacité à attirer et à retenir les talents et à améliorer les performances. L’inclusion va au-delà d’un énoncé d’intention et reflète une culture proactive et tangible de votre entreprise. Vous devez construire des valeurs d’entreprise inclusives et les vivre, et pas seulement vous appuyer sur des codes de conduite écrits ou des politiques anti-harcèlement. »

Project Include souhaite notamment engager des entreprises de la technologie à suivre l’évolution de la diversité de leurs employés dans le temps et à partager les données avec d’autres start-ups. Elles devaient être 18 pour commencer. Le groupe demande également la participation des sociétés de capital risque qui conseillent et financent les start-ups. Mais certaines d’entre elles n’ont pas attendu Project Include pour agir. La plateforme de communication collaborative Slack, où travaille maintenant Erika Baker, a fait de la diversité une priorité dès ses balbutiements. Et lorsqu’elle a reçu un prix du site spécialisé TechCrunch en 2016, elle n’a pas envoyé son PDG, Stewart Butterfield, sur scène, mais Erika Baker et trois autres femmes.

Une belle image qui donne de l’espoir pour toutes les femmes de la Valley.

Erika Baker (à droite) et son équipe au NY Disrupt 2016
Crédits : TechCrunch

Couverture : Projects Include


 

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