Robert Rodriguez est une idole pour les Mexican Americans. En lançant El Rey, chaîne de télévision inspirée de leur culture, il va devenir leur héros.

Quand Robert Rodriguez était adolescent, il a construit une table de montage dans sa chambre à partir de deux magnétoscopes qu’il avait piqués à son père, d’amplis stéréo laissés à l’abandon, d’une vieille télé et d’un magnétophone accompagné d’une colleuse de bande magnétique, pour ajouter la musique. Avec cet attirail, il montait des courts métrages qu’il tournait avec ses neuf frères et sœurs, ainsi que des projets d’école et des films patchworks composés de scènes extraites de ses films préférés. Un jour, il a tiré des scènes d’un film avec Mickey Rourke et les a assemblées avec d’autres, issues d’un film avec Rutger Hauer. Le film de Mickey Rourke étant en noir et blanc, il a ôté la couleur de celui de Rutger Hauer en baissant les couleurs de sa télévision.

Des années plus tard, après être devenu l’un des réalisateurs les plus prolifiques des États-Unis, Rodriguez a confié un rôle à Mickey Rourke dans Sin City, une adaptation musclée de la série de bandes dessinées de Frank Miller, majoritairement en noir et blanc. Rodriguez devait tourner une scène dans laquelle Marv, le personnage interprété par Rourke, tuait un méchant, mais ce dernier n’avait pas encore été casté. Il a décidé de tourner malgré tout, en se disant qu’il assemblerait les plans ensemble lors de la post-production. Huit mois plus tard, il a enfin trouvé qui jouerait le méchant : Rutger Hauer.

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Mickey Rourke dans Sin City
Une télévision de 1955
Crédits : John Atherton

Rodriguez m’a raconté cette histoire alors que nous déjeunions à Austin, en décembre dernier, et il a marqué une pause à cet instant, pour que l’annonce fasse son effet : Rutger Hauer. En noir et blanc. Dans une scène avec Mickey Rourke. « Je ne me suis rendu compte qu’après que j’avais déjà fait cela », me dit-il, une note d’émerveillement dans la voix. « Il m’est arrivé beaucoup de choses comme celles-ci au fil du temps. Du coup, je me dis que je fais sûrement ce que je suis censé faire. »

El Rey

Comme à son habitude, Robert Rodriguez est occupé : il a sorti Machete Kills à l’automne 2013 – la suite de Machete, son film de « Mexploitation » de 2010 –, et le second volet de Sin City est sorti en salles cet été aux États-Unis. Mais ce dont il parle, ce qui soude entre elles les différentes parties de sa vie pour former cette chose qu’il est « censé faire », c’est El Rey, une toute nouvelle chaîne de télévision câblée lancée en décembre 2013. Elle cible en priorité une audience hispanophone de la génération des années 2000, que Rodriguez estime à regret sous-représentée dans les médias grand public. Malgré la célébrité d’un petit nombre d’entre eux (Sofia Vergara, Demi Lovato, ou Eva Longoria, par exemple), la représentation des Latino-Américains à la télévision reste relativement faible. Rodriguez résume les choses en ces termes : « J’ai cinq enfants, et pratiquement rien à la télévision ne leur montre qu’ils ont leur place en Amérique. »

El Rey ne s’inscrit pas dans une niche : elle en fait sauter les cloisons.

Comme Fusion, la chaîne récemment créée par Univision, El Rey – qui signifie « Le Roi » – a pour vocation de s’insérer dans ce vide audiovisuel et proposer un contenu de qualité à un public de jeunes Latino-Américains anglophones, qui ont une vision multiculturelle de leur identité. Mais contrairement à Fusion (ou à Mun2, de la chaîne Telemundos, qui existe depuis plus longtemps), El Rey est dotée d’une programmation explosive laissant la part belle aux genres – films d’action, de science-fiction, d’horreur et d’exploitation – qui nourrissent l’œuvre de Rodriguez. La chaîne a été inaugurée avec la rediffusion de The X-Files, l’une des séries préférées de Rodriguez. Le premier lot de créations originales a débuté avec Une Nuit en enfer : la série, mélange de thriller criminel et de film de vampires garni d’influences méso-américaines, s’inspirant librement du film éponyme de Rodriguez sorti en 1996.

La programmation à venir comprend Matador, une série d’espionnage suivant les aventures d’un joueur professionnel qui devient agent secret à la nuit tombée (un genre de « James Bond latino », comme le présente Rodriguez), ainsi que des films grindhouse et du Kung-fu, de la télé-réalité, du sport (notamment de la lucha libre – la lutte mexicaine –, qu’il croit pouvoir populariser aux États-Unis), et bien d’autres choses. En d’autres termes, El Rey occupe la section d’un diagramme de Venn où se croisent les Latino-Américains et ceux qui ne le sont pas, les amateurs de vampires et ceux de sports spectaculaires – le monde de Robert Rodriguez. C’est sa sensibilité faite chaîne de télé, une compilation télévisuelle de ses goûts personnels. Étant sans doute la première chaîne à tendance hispanique à ne pas être destinée uniquement à un public hispanique, El Rey ne s’inscrit pas dans une niche : elle en fait sauter les cloisons.

L’origine peu commune de la chaîne remonte à 2009. Des associations pour la défense des droits civils pointaient depuis des années l’absence criante de programmes réalisés par et pour les minorités sur les chaînes câblées, à tel point que durant les négociations avec la Commission Fédérale des Communications (FCC), qui portaient sur une proposition de fusion entre Comcast et NBC Universal, Comcast a donné son accord pour la création de huit nouvelles chaînes par des opérateurs afro-américains et hispanophones indépendants. John Fogelman et Cris Patwa, les deux directeurs de l’incubateur de médias FactoryMade Ventures, y ont vu une opportunité. Grisés par le récent succès de Hub, leur chaîne pour enfants, ils cherchaient à renouveler l’expérience.

Ils ont soumis à Rodriguez le concept d’une chaîne hispanique à destination de la génération des années 2000. (Fogelman, qui était auparavant agent artistique, avait connu Rodriguez par l’entremise d’une ancienne cliente, Salma Hayek.) Les trois hommes se sont rencontrés à l’hôtel Four Seasons de Berverly Hills. Fogelman et Patwa ont apporté leur business plan, Rodriguez son chapeau de cow-boy. « Il y a une opportunité à Comcast. Si tu te mets sur le coup pour lancer une chaîne hispanique, ça pourrait marcher », lui ont-ils dit.

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« Le roi »
Publicité pour la chaîne
Crédits : El Rey Network

« Je leur ai tendu la main, et j’ai simplement dit : “Je vais le faire !” » se souvient Rodriguez.

Après cette première réunion, Rodriguez est rentré chez lui à Austin et il s’est mis en quête d’idées, sollicitant ses frères et sœurs, ainsi que ses amis ; et il a finalement trouvé son amorce : la chaîne s’appellerait El Rey. Au départ, le nom n’était qu’un réceptacle, mais bientôt, Rodriguez a commencé à penser qu’il correspondait parfaitement à sa vision des choses : El Rey serait un sentiment, un état d’esprit, une façon d’être au monde. Il aimait aussi le fait qu’El Rey est un nom de marque relativement commun au Mexique, un nom générique qui se retient facilement, à la fois humble et fier, mythique et tout à fait banal. « El Rey est utilisé pour tout et son contraire, explique Rodriguez. Il y a notamment les chocolats El Rey, les taxis El Rey, les tacos El Rey… Ce qui est bien, c’est que c’est un nom tellement connu que lorsqu’ils verront la chaîne El Rey, les gens se diront : “Tiens, j’en ai déjà entendu parler.” Ce sera comme si elle avait toujours existé, quelque part, en ne se révélant au grand jour que maintenant. Un peu comme la culture latino-américaine elle-même. »

Mais il y a encore d’autres significations à ce nom. El Rey est le titre d’un classique de la chanson de mariachi, écrite par José Alfredo Jiménez, que « les gens chantent quand ils sont ivres pour se sentir bien ». Traduites approximativement, les paroles donnent quelque chose comme cela :

I know I’m on the outside
But the day I die
You’ll have to cry
And cry and cry

Je sais que je suis à l’écart
Mais le jour ou je mourrai
Tu devras pleurer
Et pleurer encore et encore

With or without money
I always do what I want
And my word is law
I have no throne and no queen
And nobody understands me
But I’m still the king 

Avec ou sans argent
Je fais toujours ce que je veux
Mes paroles font loi
Je n’ai ni trône, ni reine
Et personne ne me comprend
Mais je suis tout de même le roi

L’idée initiale était de s’adresser aux hispanophones, mais elle a évolué vers une audience plus large, une chaîne à destination des jeunes du XXIe siècle – principalement des garçons, mais aussi des filles. La création de la chaîne a été annoncée en février 2012 (en même temps que deux autres chaînes destinées aux Afro-Américains, Aspire et Revolt, dirigées respectivement par Magic Johnson et Sean “Diddy” Combs ; et que BabyFirst Americas, dont la programmation cible les jeunes enfants hispanophones et leurs parents – les chaînes restantes seront développées au cours des cinq prochaines années).

Après quoi Rodriguez a commencé à passer des coups de fil à des acteurs, qu’il avait pour beaucoup contribué à rendre célèbres. Benicio del Toro l’a invité à déjeuner et s’est levé de table quelques heures plus tard en déclarant : « Il faut que je garde mes distances avec toi, ça me donne trop d’idées. » La même chose s’est produite avec Michelle Rodriguez (avec laquelle il n’a aucun lien de parenté). L’idée semblait prendre corps et revêtir les apparences d’un mouvement d’ampleur. Rodriguez commençait à voir en El Rey la réponse à un constat qui l’avait toujours agacé : Pourquoi y a-t-il si peu de Latinos à Hollywood ?

Et Rodriguez part en mission : il fait des tournées durant lesquelles il prêche pour sa chaîne, qu’il décrit comme la Terre promise où les Latino-Américains nés sur le sol états-unien pourront s’exprimer et contempler leur fureur collective, où l’invisibilité et le mal du pays existentiels des enfants de racines multiculturelles seront enfin apaisés. « C’est plus qu’une chaîne de télévision, m’a-t-il confié. El Rey est ce lieu mythique où l’on peut trouver refuge, être simplement soi-même et se dire : “Cet endroit, c’est moi”, avec fierté. “C’est moi, j’ai bien ma place dans ce pays.” »

El desperado

Robert Rodriguez est grand, il a les épaules larges et la mâchoire carrée. Ses cheveux sont noir de jais et ses yeux ceux d’un héros de dessin animé couleur noisette. Il émane de lui ce que Fogelman décrit – sans plaisanter tout à fait – comme une « force tranquille ». Malgré son statut de réalisateur latino-américain le plus en vue dans le pays, il a su rester relativement humble et discret, continuant de travailler et de vivre à Austin en compagnie d’un groupe de loyaux collaborateurs, de sa famille et de ses amis de longue date. Comme il sied à celui qui dirige une chaîne baptisée El Rey, il vit dans un château et il est réputé…

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