Après que deux scientifiques ont invalidé sa thèse sur la mort de Chris McCandless dans Into the Wild, Jon Krakauer a décidé de mener l'enquête.

par Jon Krakauer | 12 min | 19/05/2016

Le feu silencieux

Depuis plus de vingt ans maintenant, un débat fait rage et a occasionnellement échauffé les esprits : de quoi Chris McCandless est-il mort et – car c’est lié – mérite-t-il vraiment qu’on l’admire ? Peu après la publication de la toute première édition d’Into the Wild, en janvier 1996, des chimistes de l’université d’Alaska, Edward Treadwell et Thomas Clausen, ont anéanti ma théorie selon laquelle la mort de McCandless était due à un alcaloïde toxique présent dans la plante de la pomme de terre sauvage, ou Hedysarum alpinum.

Après avoir terminé leur travail d’analyse chimique des graines de pomme de terre sauvage que je leur avais envoyées, ils n’ont trouvé aucun composé toxique. « J’ai analysé cette plante sous toutes les coutures », a confié le Dr Clausen à Men’s Journal en 2007. « Il n’y avait aucune toxine, aucun alcaloïde. J’aurais très bien pu la manger. »

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Les graines de pomme de terre sauvage récoltées par McCandless
Crédits : Chris McCandless Memorial Foundation

Ma théorie sur la toxicité de ces graines était basée sur le message alarmant que McCandless avait écrit dans son journal à la date du 30 juillet 1992 :

EXTRÊMEMENT FAIBLE. LA FAUTE AUX GRAINES DE P[OMME] D[E] T[ERRE]. BEAUCOUP DE MAL À ME LEVER. CRÈVE DE FAIM. GRAND DANGER.

Considérant que McCandless devait avoir une bonne raison de croire que les graines étaient à l’origine de ses problèmes de santé, mais que Treadwell et Clausen assuraient qu’elles étaient inoffensives, j’ai proposé une nouvelle hypothèse pour expliquer son décès : peut-être n’étaient-ce pas les graines qui avaient tué McCandless, mais plutôt une moisissure poussant dessus, et qui avait produit un alcaloïde toxique appelé swainsonine. J’ai ajouté cette version dans une édition ultérieure d’Into the Wild, sortie en 2007.

Cependant, je ne disposais d’aucune preuve tangible pour avancer cette hypothèse. J’ai donc continué à rechercher des informations qui me permettraient de faire concorder le message très clair de McCandless dans son journal – où il affirmait que son état physique s’était largement dégradé à cause des graines de pomme de terre sauvage – avec les résultats tout aussi catégoriques qu’avaient donné les analyses chimiques de Treadwell et Clausen. Sans compter que ces résultats ont été consolidés en 2008 à l’occasion de la publication de leur article « Le Hedysarum mackenzii est-il vraiment toxique ? » dans la revue scientifique scientifique Ethnobotany Research & Applications. Après avoir mené « une comparaison exhaustive des structures secondaires des deux plantes (le Hedysarum mackenzii et le Hedysarum alpinum sont très proches) et avoir cherché des traces de nitrogène contenant des métabolites (alcaloïdes) dans chacune des deux espèces », Treadwell et Clausen en ont conclu qu’ « aucune preuve de toxicité » ne pouvait être établie.

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« I now walk into the wild »
Une carte postale de McCandless à son ami
Crédits : Jon Krakauer

En août 2013, je suis tombé sur un article intitulé « Le Feu silencieux : ODAP et la mort de Christopher McCandless », de Ronald Hamilton, qui semblait résoudre l’énigme. Publié sur Internet, l’essai de Hamilton apportait des preuves jusque-là inconnues montrant que la pomme de terre sauvage était bel et bien toxique, malgré les certitudes de Treadwell et Clausen et d’apparemment tous les autres experts ayant étudié le problème. Selon Hamilton, l’agent toxique présent dans le Hedysarum alpinum n’était pas un alcaloïde, comme je le croyais jusque là, mais plutôt un acide aminé – et c’est ce qui aurait provoqué la mort de McCandless.

Vapniarka

Hamilton n’est ni botaniste, ni même chimiste ; c’est un écrivain qui travaillait, jusqu’à récemment, comme relieur à la bibliothèque de l’université d’Indiana en Pennsylvanie. Comme il l’explique dans son article, il a pris connaissance de l’histoire de McCandless en 2002, lorsqu’il est tombé sur un exemplaire de Into the Wild. En feuilletant le livre, il s’est dit : « Je sais pourquoi ce gars est mort. » Son intuition, il la tenait de sa connaissance de Vapniarka, un camp de concentration méconnu de la Seconde Guerre mondiale, dans ce qui était alors la partie de l’Ukraine occupée par les Allemands.

« J’ai entendu l’histoire de Vapniarka pour la première fois dans un livre dont j’ai oublié le titre il y a longtemps », m’a raconté Hamilton. « On y trouvait seulement des bribes d’informations à propos du camp de Vapniarka dans un chapitre… Mais après avoir lu Into the Wild, je suis parvenu à retrouver la trace d’un manuscrit sur Vapniarka, qui avait été publié en ligne. » Plus tard, en Roumanie, il a retrouvé le fils d’un homme ayant servi comme agent administratif du camp. Celui-ci a envoyé à Hamilton une foule de documents.

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Une maquette du camp de Vapniarka
Nord de la Transnistrie
Crédits : Yad Vashem Collection

En 1942, un officier du camp de Vapniarka tenta une expérience macabre : il nourrissait les détenus juifs avec du pain et de la soupe faite de graines de gesse, ou Lathyrus sativus, une légumineuse connue comme étant toxique depuis l’époque d’Hippocrate. « Presque immédiatement », écrit Hamilton dans « Le Feu silencieux »,

« un docteur juif détenu au camp, Arthur Kessler, comprit ce qui se passait, notamment lorsque, après quelques mois, des centaines de jeunes détenus commencèrent à boiter et à avoir besoin de bâtons en guise de béquilles pour se mouvoir. Dans certains cas, des détenus en avaient été réduits à se traîner sur les fesses pour avancer dans le camp… Une fois que les détenus avaient ingéré assez de la plante en question, c’était comme si un feu silencieux avait été allumé à l’intérieur de leurs corps. Il n’y avait pas d’antidote : une fois lancé, ce feu brûlerait jusqu’à ce que celui qui avait mangé la gesse soit entièrement paralysé… Plus ils en avaient mangé, plus les conséquences étaient catastrophiques. Mais dans tous les cas, à partir du moment où les effets avaient commencé à agir, il n’y avait aucun moyen de les arrêter…

Aujourd’hui encore, le Lathyrus sativus mutile et paralyse… On estime que tout au long du XXe  siècle, plus de 100 000 personnes dans le monde ont souffert d’une paralysie irréversible due à la consommation de cette plante. Cette intoxication est appelée neurolathyrisme – ou plus communément, lathyrisme.

Le Dr Arthur Kessler, qui identifia presque immédiatement la sinistre expérimentation qui se tenait dans le camp de Vapniarka, fut un de ceux qui échappèrent à la mort pendant cette terrible période. Il s’installa en Israël une fois la guerre terminée et y ouvrit une clinique consacrée à l’étude, la fabrication de soins et la tentative de guérison des nombreuses victimes du lathyrisme de Vapniarka, dont beaucoup avaient également émigré en Israël. »

La substance nocive trouvée dans les plantes de gesse se révéla être une neurotoxine, l’acide béta-N-oxalyl-L-alpha-béta-diaminoproprionique, un composé généralement connu sous le nom de béta-ODAP ou, plus communément, ODAP. Selon Hamilton, l’ODAP « affecte les gens de différentes façons en fonction de leur sexe et leur âge. Même au sein d’un groupe d’âge particulier, il agit différemment sur chaque individu. La seule constante dans l’intoxication à l’ODAP est que – pour faire simple –, ceux qui sont le plus durement frappés sont toujours les jeunes hommes âgés de 15 à 25 ans en situation de sous-alimentation ou ingérant très peu de calories, qui ont pris part à une activité physique intense, et qui souffrent d’un manque en oligo-éléments dû à une alimentation maigre et peu variée. »

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Le bus où Chris McCandless a vécu ses derniers jours
Crédits : Paramount Vantage

L’ODAP a été identifié en 1964. Il entraîne une paralysie due à la sur-stimulation des récepteurs nerveux, engendrant la mort. Comme l’explique Hamilton :

« On ne sait pas trop pourquoi, mais les neurones les plus vulnérables à cette décomposition catastrophique sont ceux qui régulent les mouvements des jambes… Et quand un nombre suffisant des neurones meurt, la paralysie s’installe… L’état du malade ne s’améliore jamais ; il va en empirant. L’influx nerveux est de plus en plus faible jusqu’à ce qu’il arrête complètement de fonctionner. La victime ressent “de grandes difficultés ne serait-ce que pour se lever”. Beaucoup deviennent rapidement trop faibles pour marcher. À ce stade, la seule chose qui leur reste à faire est de ramper. »

L-canavanine

Après avoir lu Into the Wild, et une fois convaincu que l’ODAP était responsable de la triste fin de McCandless, Hamilton a pris contact avec le Dr Jonathan Southard, directeur adjoint du département de biochimie à l’université d’Indiana, en Pennsylvanie. Il est parvenu à le convaincre de demander à une étudiante, Wendy Gruber, de tester les graines de Hedysarum alpinum et de Hedysarum mackenzii pour voir si elles contenaient de l’ODAP. Les deux espèces étant très similaires et difficiles à distinguer, on a supposé que McCandless avait confondu les plantes, ingérant la Hedysarum mackenzii plutôt que la Hedysarum alpinum.

Après avoir achevé ses tests en 2004, Gruber a établi que l’ODAP était présent dans les deux espèces de Hedysarum, mais ses résultats étaient loin d’être concluants. « Pour être capable d’affirmer avec certitude que l’ODAP est présent dans les graines », a-t-elle écrit dans son compte-rendu, « nous aurions besoin de les analyser d’une autre manière, probablement par chromatographie en phase liquide à haute pression, couplée à la spectrométrie de masse (HPLC-MS). » Mais Gruber n’avait ni l’expertise ni les moyens pour analyser les graines grâce au HPLC, aussi l’hypothèse d’Hamilton est-elle restée sans preuve.

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Des graines de Hedysarum alpinum
Crédits : Jon Krakauer

Dans l’espoir d’apprendre avec certitude si Hamilton disait vrai, j’ai envoyé, en août 2013, 150 grammes de graines de pomme de terre sauvage tout juste récoltées au laboratoire Avomeen Analytical Services, à Ann Harbor dans le Michigan, afin qu’ils les analysent avec la méthode HPLC.

L’analyse a montré que les graines contenaient 0,394 % d’ODAP en poids, une concentration tout à fait capable de provoquer le lathyrisme chez les êtres humains. Le 12 septembre 2013, j’ai rendu publics les résultats d’Avomeen dans « Comment Chris McCandless est mort », publié sur le site internet du New Yorker. Cinq jours plus tard, Dermot Cole, un journaliste basé à Fairbanks, a publié un article intitulé « La folle théorie de Krakauer sur McCandless fait peu de cas de la science » sur le site web Alaska Dipatch. Cole y écrivait :

« Krakauer devrait suivre le conseil de Tom Clausen, le biochimiste à la retraite de l’université d’Alaska de Fairbanks, qui a passé une grande partie de sa carrière à étudier les plantes et leur propriétés dans l’État.

Clausen a affirmé qu’en l’absence de recherche scientifique digne de ce nom, il ne ferait aucune conclusion sur ce qui se rapporte à un problème scientifique d’une technicité et d’une complexité rares.

La différence entre une vulgarisation destinée à un public non-initié et celle d’une revue scientifique est que la première donnera peut-être lieu à une ou deux relectures, quand la seconde est sujette à un examen critique visant à débusquer la moindre once de travail bâclé.

Clausen a bien dit qu’il n’avait rien pour réfuter la conclusion à laquelle sont arrivés tant Ron Hamilton que Krakauer, à savoir que l’ODAP était présent dans les graines.

“Mais maintenant que c’est dit, laissez-moi ajouter que je suis très sceptique à propos de toute cette histoire”, m’a écrit Clausen dans un e-mail… “Je serais bien plus convaincu si je lisais cela dans une revue scientifique professionnelle dont les conclusions ont été vérifiées par des pairs.” »

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Le retour à la nature sauvage
Crédits : Chris McCandless Memorial Foundation

J’ai réalisé que Clausen avait raison : je ne pouvais pas être totalement sûr que les graines aient été toxiques tant que je n’avais pas mené d’autre analyse, plus sophistiquée cette fois, et que je ne l’avais pas publiée dans une revue scientifique sérieuse. Je me suis donc lancé dans une nouvelle série de tests.

J’ai commencé par demander à Avomeen d’analyser les graines par chromatographie en phase liquide couplée à la spectrométrie de masse (LC-MS). Ces analyses ont révélé la présence d’un composant bien visible avec une masse moléculaire de 176 – c’est-à-dire celle de l’ODAP –, ce qui semblait corroborer les résultats précédents avec le HPLC.

Puis, Avomeen a suggéré que nous hissions l’analyse à un niveau encore plus élevé en utilisant la chromatographie en phase liquide couplée à une double spectrométrie de masse (LC-MS/MS). Les résultats ont confirmé que la masse du composé en question était de 176, mais la fragmentation des ions – ou son « empreinte » – ne correspondait pas à celle de l’échantillon d’ODAP pur, également analysé. Ces résultats étaient sans équivoque : l’ODAP n’était pas présent dans les graines de Hedysarum alpinum. La méthode par LC-MS/MS réfutait l’hypothèse d’Hamilton.

Néanmoins, l’analyse suggérait qu’une concentration significative d’un composé proche de l’ODAP pouvait être présente dans les graines. J’ai donc fouillé une nouvelle fois dans la littérature scientifique, de manière encore plus exhaustive, lisant tous les articles que je pouvais trouver à propos des acides aminés toxiques non-protéinés avec une masse moléculaire de 176. Et finalement, à ma grande surprise, je suis tombé sur l’article d’un scientifique du nom de B. A. Birdsong, publié dans l’édition de 1960 du Canadian Journal of Botany, qui rapportait que les graines de Hedysarum alpinum contenaient un acide aminé toxique appelé L-canavanine. Apparemment, la masse moléculaire du L-canavanine équivalait à 176,17.

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Mes précédentes recherches étaient passées à côté de cet article car je cherchais un alcaloïde toxique et non un acide aminé toxique. Clausen et Treadwell n’avaient pas pris cet article en compte non plus.

Birdsong et ses coauteurs ont établi la présence de L-canavanine dans les graines grâce à une technique appelée chromatographie sur papier couplée à la colorimétrie de trisodium pentacyanoammonioferrate (PCAF). Désireux de mettre un terme à toute cette controverse et étant donné que les méthodes d’analyse des constituants d’une plante avaient significativement avancé au cours des 54 ans qui me séparaient de l’étude de Birdsong, j’ai demandé à Avomeen d’évaluer la présence de L-canavanine dans les graines en utilisant le LC-MS/MS, la même technique qui avait prouvé l’absence d’ODAP. Quand les scientifiques d’Avomeen ont terminé leur analyse, ils ont conclu que les graines de Hedysarum alpinum contenaient effectivement une importante concentration de L-canavanine : 1,2 % en poids.

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Arrogance ou ignorance ?

En réalité, la L-canavanine est un anti-métabolite présent dans les graines de nombreuses espèces légumineuses qui repousse les prédateurs, et sa toxicité pour les animaux est largement documentée dans la littérature scientifique. On a observé de nombreux cas de bétail intoxiqué après avoir glané des haricots-sabres, ou Canavalia ensiformis, dont les graines contiennent environ 2,5 % de L-canavanine en poids sec. Parmi les symptômes identifiés, on trouve une raideur de l’arrière-train, une faiblesse progressive, de l’emphysème et des hémorragies des glandes lymphatiques. Bien qu’il n’y ait eu que très peu d’études cliniques ou épidémiologiques sur les maladies humaines provoquées par la L-canavanine, on trouve des rapports non-confirmés d’un effet toxique sur les personnes ayant ingéré des graines de haricots-sabres. Un article publié dans la prestigieuse revue allemande Die Pharmazie observait que « les rares études sur l’intoxication due à cette plante ne représentent probablement rien par rapport au nombre réel de cas dont elle est la cause dans le milieu agricole, car il est difficile de reconnaître l’origine de ces intoxications ».

Les docteurs Jonathan Southard, Ying Lond, Andrew Kolbert, Shri Thanedar et moi-même avons rédigé un article intitulé « De la présence de L-canavanine dans les graines de Hedysarum alpinum et son rôle potentiel dans la mort de Chris McCandless », qui a été publié par la revue scientifique Wilderness and Environmental Medecine en octobre 2014. En conclusion, nous écrivions :

Nos analyses confirment la présence significative de L-canavanine (un anti-métabolite dont la toxicité pour les mammifères est démontrée) dans les graines de H. alpinum. Or, nous savons que ces dernières faisaient partie du régime alimentaire de Christopher McCandless durant la période qui a précédé sa mort. À la lumière de cet élément et de ce qu’on sait des effets toxiques de la L-canavanine, nous concluons qu’il est très probable que l’absorption d’une assez grande quantité de cet anti-métabolite a été un facteur concourant à son décès.

La mort de Chris McCandless devrait servir d’avertissement : même quand certaines espèces d’une plante sont connues pour être comestibles, d’autres peuvent contenir une concentration dangereuse d’éléments toxiques. En outre, le niveau de L-canavanine peut varier selon les saisons ou le biotope. De nouvelles études sont nécessaires afin de déterminer quelle quantité de cet acide aminé contiennent les différentes variétés de H. alpinum. Étant donné les propriétés toxiques du L-caravanine et sa présence dans les graines du H. alpinum, il semble prudent de prendre des précautions avant d’en ingérer, surtout en quantité importante. 

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Un selfie de Chris McCandless peu avant sa mort
Crédits : Chris McCandless Memorial Foundation

Si Ron Hamilton avait tort à propos du rôle de l’ODAP dans la mort de McCandless, il était dans le vrai en affirmant que les graines de H. alpinum sont toxiques et qu’un acide aminé, et non un alcaloïde était en cause. Je suis extrêmement reconnaissant envers Hamilton d’avoir publié « Le Feu silencieux : ODAP et la mort de Christopher McCandless ». S’il ne l’avait pas fait, je ne serais probablement pas tombé sur l’article de Birdsong et je n’aurais donc jamais appris la présence du L-canavanine dans les graines de H. alpinum. Vers la fin de son ouvrage, Hamilton songe :

« Christopher McCandless est bien mort de faim dans l’Alaska sauvage, mais c’est uniquement parce qu’il s’est empoisonné et que le poison l’a rendu trop faible pour bouger, pour chasser ou cueillir. Sur la fin, il était “extrêmement faible”, “trop faible pour marcher”, et il éprouvait “beaucoup de difficultés à se lever”. Il ne mourrait pas de faim au sens où on l’entend souvent… Mais ce n’est pas l’arrogance qui l’a tué, c’est l’ignorance… qui peut être pardonnée. Les conditions de sa mort sont restées méconnues de tous, scientifiques et profanes, pendant des décennies. »

La confirmation que des graines toxiques ont été au moins partiellement responsables de la mort de McCandless va probablement convaincre les Alaskiens de le considérer sous un meilleur jour. Mais cela pourrait surtout éviter à d’autres de s’empoisonner accidentellement. Si le guide des plantes comestibles de McCandless avait prévenu que les graines de H. alpinum contenaient un « composant végétal hautement toxique », telle que la L-canavanine est présentée dans la littérature scientifique, il serait sans doute sorti du monde sauvage en août aussi facilement qu’il y était entré en avril et serait toujours en vie aujourd’hui.


Traduit de l’anglais par Kevin Poireault et Servan Le Janne d’après l’article « How Chris McCandless Died », paru dans Medium.

Couverture : Le bus où Chris McCandless a vécu ses derniers jours, par Jon Krakauer.


SUR LES PAS D’UN AVENTURIER
FRANÇAIS DISPARU EN ALASKA

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François Guenot avait 35 ans, c’était un explorateur et un idéaliste. Disparu dans les contrées sauvages d’Alaska, Brendan Borrell est allé sur ses traces.

Le matin du 26 mai 2014, deux biologistes de l’État d’Alaska étaient à bord d’un hydravion Cessna, comptant les poissons depuis le hublot de l’appareil. Le pilote les menait à travers la péninsule alaskaienne, qui s’avance telle un harpon de terre recourbé vers l’extrémité sud-est de la Russie. Ils étaient maintenant près de la baie Kamishak, sur la côte nord du parc national de Katmai.

I. L’aventurier français

Vu d’en haut, le paysage de la péninsule ressemble à un soufflé dégoulinant, un oreiller craquelé et ridé de toundra mousseuse, perforé de centaines de lacs pareils à des tâches d’encre. Au loin, les biologistes pouvaient voir des glaciers se détacher des flancs du mont Douglas, le volcan de 2 140 m qui garde l’un des plus périlleux passages d’eau : le détroit de Chelikhov. Aucune route ne mène jusqu’ici, et pour atteindre le village le plus proche, il faut marcher pendant plusieurs jours dans la nature sauvage, à travers une jungle d’aulnes infestée de grizzlis.

Photo aérienne de la baie de KamishakCrédits
Photo aérienne de la baie de Kamishak
Crédits

Soudain, l’un des hommes a aperçu les flotteurs en liège blancs d’un filet de pêche. « Ouah ! C’est un filet maillant », a crié Glenn Hollowell à son compagnon, Ted Otis, par-dessus le vrombissement du moteur. Le filet était tendu en travers de l’embouchure d’Amakdedori Creek, interdisant tout accès. Ils regardaient, incrédules, cette violation flagrante des réglementations sur la pêche, dans un endroit où des saumons rouges étaient censés arriver d’ici deux semaines. La mer était remarquablement calme et le pilote a proposé de faire atterrir l’avion.

Quand les biologistes ont débarqué sur la plage, ils ont été accueillis par un homme au large sourire parlant avec un fort accent français. « I am François ! » a-t-il lancé en leur tendant la main. François était un homme sec et musclé, d’environ 35 ans. Il avait un coup de soleil sur le nez, la barbe hirsute et un bandana était noué autour de son crâne presque chauve. Ses vêtements étaient sales et en piteux état, et il empestait un mélange de feu de bois et de sécrétions corporelles. On aurait dit un orphelin sauvage, un Petit Prince sorti de la puberté qui aurait passé trop d’années coincé dans le Sahara.

Tandis que François conduisait les hommes vers le filet, il leur a dit qu’il venait juste de le relever et qu’il n’avait attrapé qu’un seul flet étoilé. « Il ne devait pas se rendre compte que c’était illégal », raconte Otis, qui travaille dans la région depuis la fin des années 1980. Otis a expliqué à François qu’il était obligé de confisquer le filet et de rapporter ce qu’il avait vu aux Alaska Wildlife Troopers, la division de la police en charge de la protection de la faune et de la flore dans l’État. « Vous avez des papiers ? » lui a-t-il demandé.

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