Pour sauver sa fille malade, Antônio Lopes a vendu son âme au diable en devenant le plus grand trafiquant de drogue que Rio ait connu.

Antônio | Nem

La zone la plus dangereuse de Rocinha, la plus grande favela de Rio de Janeiro et du Brésil, se situe presque au sommet de la colline qu’elle recouvre. Rua Um, rue un. C’est là que se trouve le bureau de Lulu. Lulu est le Dono do Morro, le roi de la montagne. Il est à la tête du trafic de drogue local et règne sur la favela. Sa parole fait loi.

En contrebas s’étend le quartier de Laboriaux, qui offre non seulement la vue la plus spectaculaire sur Rio mais semble plus propre et mieux tenu que le reste de Rocinha. C’est le quartier huppé de la favela et c’est là que vit Lulu.

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Antônio Francisco Bonfim Lopes n’a plus un sou. Il réfléchit longuement à ce qu’il s’apprête à faire. Il n’a jamais rien eu à voir avec la drogue, il n’en a jamais pris et n’a pas l’intention de s’y mettre. La violence le révolte, elle qui a toujours été à l’arrière-plan de sa vie. Aucun de ses amis d’enfance ne trempe dans le trafic. Comme lui, ce sont tous d’honnêtes travailleurs – chauffeurs de taxi, ouvriers du bâtiment ou serveurs.

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Rocinha vue du ciel
Crédits

Mais il ne voit pas aucune issue à sa situation financière. À moins qu’il ne trouve l’argent nécessaire pour payer son traitement, sa petite fille va mourir d’une maladie auto-immune rare, l’histiocytose langerhansienne. Il n’a parlé de son plan à personne, même pas à sa femme, Vanessa. Il a décidé de porter sa croix seul.

Deux jours avant son 24e anniversaire, Antônio, les nerfs à vif, commence sa longue marche vers le sommet de la colline sur Estrada da Gávea, direction Rua Um. De là, on peut contempler la quasi-totalité de la zone sud de Rio de Janeiro : à l’est, l’opulence de Gávea, à un jet de pierre d’ici ; puis Lagoa, le lac au cœur de la zone qui sépare la vallée de Botafogo des hauteurs d’Ipanema et Leblon ; on aperçoit même un bout de Copacabana ; et si l’on se tourne vers le sud, en plissant bien les yeux on devine quelques-unes des somptueuses villas de Joá, camouflées par la Forêt atlantique.

C’est le poste de guet ultime. D’ici, on peut voir n’importe qui entrer ou sortir de Rocinha.

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Estrada da Gávea
Crédits : DR

Antônio continue de marcher, le regard fixe. Il est comme Faust sur les traces de Méphistophélès. Mais Antônio ne cherche ni le savoir absolu, ni les joies terrestres. Il veut seulement que sa fille survive et qu’elle puisse grandir et s’épanouir. Il sait bien que sa vie approche d’un tournant radical et que les choses pourraient mal finir. Mais en imagination, il défie quiconque osera le montrer du doigt et le condamner : Qu’auriez-vous fait à ma place ?

La route dessine un lacet à l’approche du sommet d’Estrada da Gávea, bordé par un petit marché. C’est ici que débute la Rua Um. Bien qu’étant très fréquentée, la rue ne peut accueillir qu’une file de personnes – une simple brouette suffit à créer un bouchon. Antônio remonte la rue, passant devant les bars et les petites épiceries, le poissonnier sur la droite, le boucher sur la gauche, esquivant les crottes de chiens, les fruits pourris et les égouts, jusqu’à ce que la Rua Um n’arrive à une fourche.

Antônio parvient au terme de sa longue marche jusqu’au sommet de la colline la plus escarpée de Rio. Arrivé à destination, il entre par la porte de devant. Jamais au cours des 24 années précédentes n’a-t-il envisagé de changer de vie d’une manière aussi radicale qu’il s’apprête à le faire après ce pèlerinage.

Il est monté sur la colline sous le nom d’Antônio, il l’a redescendue sous celui de Nem. En l’espace de cinq ans, ce jeune homme mal assuré deviendrait l’individu le plus puissant des 100 000 âmes qu’abrite Rocinha. Il aurait 120 hommes armés sous ses ordres et serait le plus grand trafiquant de drogue de Rio.

Mestre

Le boss d’Antônio, Lulu, a été assassiné en 2004 par des membres du BOPE, les terrifiantes forces spéciales de Rio, quelques jours avant Pâques. Rocinha a ensuite connu 18 mois d’instabilité – une guerre civile à petite échelle – tandis que le cartel d’Amigos dos Amigos (les amis d’amis) a sapé l’influence de l’organisation criminelle la plus puissante et la plus grande de Rio dans la favela, le Comando Vermelho (le commando rouge).

Il a suffi de deux ans à Nem pour assurer sa position de leader incontesté de Rocinha et devenir l’un des deux hommes les plus influents d’ADA, grâce à ses compétences exceptionnelles.

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Des membres d’ADA dans les rues de Rocinha
Crédits : Sebastiano Tomada

« D’un simple regard, Nem peut évaluer combien vaut une pile de came posée sur la table », raconte Le Gringo, un gangster né et élevé à Rocinha. « Il fait ça en claquant des doigts. » Ses adversaires en étaient incapables. « Après deux ou trois jours passés à dealer au coin de la rue, ils avaient déjà perdu le compte de l’argent. Nem, lui, mettait ses comptes au carré en cinq minutes. »

Rocinha est géographiquement isolé des autres favelas de la ville. Après une brève guerre des gangs durant laquelle Nem a soumis son plus petit voisin à son pouvoir, ADA est devenu le fournisseur principal de drogue aux gosses de riches de la zone sud de Rio. C’est ici que l’on trouve tous les plus  grands symboles de la ville, de la statue du Christ Rédempteur à la plage de Copacabana. Il s’est assuré de réussir en comprenant que moins les favelas seraient rongées par la violence, mieux le business s’en porterait.

Rocinha est devenue la plus sûre des favelas. Nem a ordonné que les semi-automatiques, les pistolets et les grenades disparaissent des rues. Elles n’y seraient de retour que dans les moments de tension, lorsque son réseau de renseignement aurait vent d’un raid imminent de la police.

Bientôt, tout le monde voulait visiter l’endroit. Les touristes, les stars du foot – soit l’équipe nationale brésilienne au complet –, sans parler des joueurs du club cher au cœur de Nem, Flamengo.

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Des armes récupérées chez Nem
Crédits : Apu Gomes

Le rappeur Jah Rule a pris l’avion depuis New York pour y donner un concert gratuit et Ashton Kutcher est passé visiter le quartier. Puis les politiciens ont commencé à venir, dont deux présidents brésiliens, bien conscients du nombre de voix potentielles que renfermait la favela. Le premier, Lula, est actuellement inculpé pour tentative d’entrave à la justice et corruption dans le scandale Petrobras. La seconde, Dilma Rousseff, a été destituée par le Sénat le 31 août 2016, au terme d’une procédure pour maquillage des comptes publics.

C’est avant tout devenu un endroit branché où les jeunes de la classe moyenne venaient acheter leur coke. Après une trace ou deux, ils allaient danser toute la nuit au Clube de Emoções, à l’une de ses légendaires soirées funk.

Après que Nem a fait de Rocinha une véritable marque, son mode de vie est devenu plus fastueux. Quand il arrivait dans un club, il portait une grosse chaîne en or autour du cou. Au bout de celle-ci pendait un disque sur lequel était écrit MESTRE (le maître) en grosses lettres d’or blanc. Sa garde prétorienne le devançait, armée et marchant en formation ; puis venait Nem lui-même, chevauchant une petite moto, de façon quelque peu incongrue. Chico-Bala, son singe capucin de compagnie, était perché sur son épaule, affublé d’une veste et d’un chapeau. La deuxième moitié de sa garde rapprochée fermait la marche. Lorsqu’il approchait de sa camarote, le chapiteau VIP d’où il assistait aux concerts, les DJ se mettaient à rapper des morceaux en son honneur. Son règne ressemblait parfois à celui d’un gouverneur d’une province éloignée de l’Empire romain.

En réalité, comme tout leader de favela, le pouvoir de Nem reposait sur trois instruments : le soutien de la communauté ; la corruption des forces de police de la favela ; et un monopole de la violence dans ses frontières.

UPP

Au cours des nombreuses conversations que j’ai eues avec Nem dans la prison de haute sécurité de Campo Grande, loin à l’intérieur du territoire brésilien, il a étonnamment mis l’accent sur le soutien de la communauté. Il m’a décrit en détail le système d’aide sociale embryonnaire qu’il avait mis en place : il prenait en charge les enterrements, les soins médicaux, les paniers alimentaires pour les habitants les plus pauvres, et les billets des migrants venus du nord-est défavorisé du Brésil pour qu’ils puissent rendre visite à leurs familles. Ces derniers constituent de vastes groupes de travailleurs non-qualifiés à Rio. Il a construit un terrain de futsal et réinvesti une partie des bénéfices du trafic de cocaïne dans l’économie locale. Rocinha possède un des environnements les plus dynamiques et tournés vers l’entrepreneuriat des communautés marginalisées de Rio.

Les trois officiers de la police civile brésilienne qui ont enquêté sur lui pendant près de quatre ans sont pour leur part convaincus que son instrument premier était sa capacité à corrompre la police et autres fonctionnaires. La première chose que la chef d’équipe Bárbara Lomba m’a dit était que « Nem préférait toujours la corruption à la confrontation ». Elle et sa collègue ont découvert que Nem avait bâti un remarquable réseau de renseignement pour y parvenir, s’étendant à l’intérieur et hors de la ville.

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Bárbara Lomba
Crédits : Paulo Araújo

« On ne l’appelait pas le Maître pour rien », raconte l’agent Estelita. « Il avait le sentiment d’être plus clairvoyant que ses rivaux. Et c’était le cas. Hormis le pouvoir que lui conféraient les armes et la peur, il avait celui de l’intelligence, qu’il alliait au pouvoir qu’il avait acquis grâce à son contrôle de l’information. » Un maître, poursuivent-elles, est un personnage bien informé qui sait pertinemment ce qu’il fait. « À la moindre rumeur de l’imminence d’une opération de police, il ordonnait à ses sbires de dire aux enfants de ne pas aller à l’école le lendemain, car il y allait avoir un raid. » Cela signifie qu’il avait été rencardé. « Du coup, les autres le prenaient pour un dieu », concluent les enquêtrices. « Pour autant qu’ils sachent, il avait juste l’air de tout savoir. Et c’était le cas, d’une certaine manière. »

Tandis que le Brésil surfait sur le boom du prix des matières premières qui laissait pensé que ce géant ensommeillé depuis un siècle était en train de sortir de sa torpeur, le pays a décroché la Coupe du monde de football. Peu après, on a annoncé que Rio de Janeiro accueillerait les Jeux olympiques.

Pour répondre au problème de la violence ravageant la ville (principalement engendrée par une guerre contre la drogue en forme d’impasse pour les autorités), le gouvernement de Rio a formé un nouveau corps de police baptisé UPP – l’Unité de police pacificatrice. La première phase de l’UPP était d’investir les favelas dans le cadre d’une démonstration de force spectaculaire. Il était question à l’époque d’une Phase 2, connue sous le nom de Social UPP. Le gouvernement était supposé se retrousser les manches et mettre en place des systèmes d’évacuation, de santé et d’éducation décents dans ces quartiers sensibles.

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José Mariano Beltrame
Crédits : Fernando Frazão

Organiser l’introduction de la police dans les favelas n’a pas été une mince affaire – dans la plupart des favelas de Rio, les habitants craignaient davantage la police et son passif choquant de violence arbitraire et d’extorsion que les cartels. Mais le secrétaire à la sécurité de l’État de Rio, José Mariano Beltrame, a fait du bon travail. Quant au Social UPP… disons que ça ne s’est pas fait. La désillusion a pris le relais.

Nem savait que le régime UPP serait imposé à Rocinha : la favela était un symbole trop important de l’anarchie qui régnait pour que Beltrame l’ignore. Les deux hommes ont engagé des négociations secrètes pour arranger son arrestation et l’occupation pacifique de la favela par les forces spéciales. Rien n’en est sorti. Pourtant, au cours d’un des événements les plus curieux et les plus inexpliqués de l’histoire chaotique de Rio, Nem a été arrêté en novembre 2011 en direct à la télévision. Abasourdi et désorienté, il a été fourré dans le coffre d’une voiture par des officiers de police.

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Depuis le début, il y a plus d’un an, de la crise politique, économique et constitutionnelle monumentale que traverse le Brésil, les budgets alloués aux autorités fédérales ont subi des coupes drastiques. L’argent investi dans la sécurité à Rio a été amputé de 30 %. Les régimes de police UPP sont au bord de l’effondrement et les gangs sont de retour sur le devant de la scène. À Rocinha, un nouveau leader a surgi de l’ombre : Rogerio 157. Les affrontements entre ses soldats et la police sont de plus en plus fréquents. La peur est revenue au galop.

Durant les Jeux olympiques, tout s’est bien passé. Pour les trafiquants de drogue, la venue de plusieurs centaines de milliers de touristes à Rio était une occasion en or d’écouler de grandes quantités de coke et de weed.

Mais pour les habitants des favelas ravagées de Rio et ceux de la classe moyenne qui les entourent, la grande question est ce qu’il va se passer maintenant. Nem était peut-être impliqué dans des activités moralement répréhensibles en tant que Dono do Morro, à Rocinha. Mais il a maintenu le niveau de violence dans la favela plus bas que quiconque n’a jamais réussi à le faire.

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Traduit de l’anglais par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’article « The Drug King Who Ran a Cartel to Save His Daughter », paru dans le Daily Beast.

Couverture : Nem arrêté par la police civile de Rio.


LES HABITANTS DES FAVELAS DE RIO
LUTTENT CONTRE LES VIOLENCES POLICIÈRES
AVEC LEURS SMARTPHONES

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Les favelados sont chaque jour victimes de violences policières. Comme personne n’en parle, des journalistes amateurs ont pris leurs caméras pour changer les choses.

I. Papo Reto

Les favelas du Complexo do Alemão, un des plus grands bidonvilles du Brésil, occupent plus de 280 hectares à flanc de colline au nord de Rio de Janeiro, non loin de l’aéroport international. Bordé sur trois côtés par des autoroutes encombrées et sur le quatrième par une crête boisée, Alemão ne peut plus s’étendre vers l’extérieur. Le bidonville a donc enflé de l’intérieur, dans un magma de plus en plus instable de caisses en béton de quatre étages. « Le grand-père a construit le premier étage, le fils le deuxième, le petit-fils le troisième et l’arrière petit-fils le quatrième », ont l’habitude de dire les habitants. Des barres d’armature émergent du toit, attendant que la prochaine génération construise le cinquième étage.

Une nuit d’avril dernier, Arlindo Bezerra de Assis, une résidente d’Alemão âgée de 72 ans, a quitté la maison familiale pour s’aventurer dans l’enchevêtrement de ruelles du quartier, donnant la main à son petit-fils de 10 ans. Policiers et trafiquants de drogue s’étaient affrontés plusieurs heures durant, mais le calme avait succédé aux coups de feu et De Assis, qu’on appelle  respectueusement Dona Dalva dans le quartier, voulait ramener l’enfant à sa mère.

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Quelques instants plus tard, on l’a retrouvée gisant sur le trottoir, étendue sur le dos. Son sang s’écoulait abondamment de deux blessures par balle. On l’a conduite à l’hôpital le plus proche où elle est morte de ses blessures. Son petit-fils, protégé par son corps, s’en est sorti indemne.

À 400 mètres de là, un favelado de 25 ans nommé Raull a reçu un message de la part d’un ami qui l’informait de l’assassinat. (Pour des raisons de sécurité, Raull a demandé à ce que son nom de famille ne soit pas cité.) Il a glissé son téléphone dans sa poche et s’est rendu sur les lieux. Plus tard, la police a qualifié la mort de De Assis d’accident. Un commandant a déclaré dans un journal local qu’elle avait eu la malchance de se trouver au milieu d’une fusillade. Mais tandis que Raull se frayait un chemin au milieu de la foule, il a entendu une autre histoire. Des témoins lui ont confié que les coups de feu avaient été tirés par un agent de police qui avait pris De Assis et son petit-fils pour des criminels. Lorsque l’agent a pris conscience de son erreur, il serait retourné à sa voiture de patrouille en courant avant de prendre la fuite.

Raull a grandi du côté est d’Alemão. Quand il était jeune, le Comando Vermelho est ce qui s’apparentait le plus à un gouvernement local. Il s’agit d’une organisation criminelle alimentée par le trafic de drogue qui exerce un contrôle quasi-total sur les favelas. Mais en 2010, le gouvernement a annoncé son intention de débarrasser la zone du crime organisé. En novembre 2014, plus de 2 000 soldats et policiers sont entrés dans Alemão. Le Comando Vermelho s’est retranché dans la clandestinité et la police l’a remplacé dans les rues.

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