Malgré des réticences, les statistiques s'imposent comme des critères de recrutement. Y a-t-il mieux qu'un algorithme pour juger la performance ?

par   Servan Le Janne   | 12 min | 08/06/2017

Cristiano Ronaldo est une machine. Auteur des 599e et 600e buts de sa carrière samedi 3 juin, l’attaquant portugais a ensuite jonglé entre l’espagnol et l’anglais lors de la conférence de presse. Une habitude. Le torrent de félicitations qui saluait la victoire du Real Madrid en finale de la Ligue des champions charriait cependant quelques critiques. Là aussi, c’est l’usage. Elles ont glissé sur son armure de muscles, véritable mécanique à marquer. « Je n’ai pas besoin de parler de moi, les chiffres ne mentent pas », a-t-il répondu à un journaliste qui lui rappelait les huées de supporters des mois précédents. Il faut davantage de souffle pour citer son palmarès : quatre Ballons d’or, autant de coupes d’Europe en club, trois titres de champion d’Angleterre, deux d’Espagne, un Euro avec le Portugal, et une kyrielle d’autres breloques.

Crédits : Opta

Mais le Merengue faisait sans doute plutôt allusion à ses statistiques individuelles. De son nombre de buts à la distance qu’il parcourt sur un terrain en passant par la quantité de tirs cadrés, chacun de ses gestes est scruté, relevé et annoté pour finir dans d’énormes bases de données. Une partie figure sur son site internet sous la forme d’une infographie signée de quatre lettres : « Opta ». Depuis sa création en 1996, cette société britannique fournit des monceaux d’éléments sur les joueurs aux médias, aux sites de paris mais aussi aux clubs. Venue du baseball américain, la méthode séduit peu à peu de plus en plus de directeurs sportifs, qui y voient un outil commode de recrutement. D’autant que la pertinence des machines dans le traitement d’informations ne cesse de croître.

Avant de s’attacher les services de Jamie Vardy, Riyad Mahrez et N’Golo Kanté, les Anglais de Leicester City ont scrupuleusement étudié leurs stats. L’un évoluait en cinquième division anglaise, l’autre au deuxième étage français et le dernier dans la petite équipe de Caen. Aujourd’hui ils sont tous internationaux. Couplées avec des notes psychologiques et physiologiques, les caractéristiques techniques de sportifs en disent donc long sur leurs performances. « Au baseball, il est courant pour des clubs de recruter certains joueurs sans les avoir vu jouer », avertit le journaliste britannique Simon Kuper, auteur du livre Les attaquants les plus chers ne sont pas ceux qui marquent le plus. Une analyse réduite aux données permettrait aux dirigeants de club de prendre des décisions en fonction de l’essentiel, à savoir la performance, et de s’affranchir de ceux qui sont chargés de la juger : les directeurs sportifs.

Gros sous

D’un Brésilien, l’autre. « Je veux embrasser Neymar et lui dire qu’il est mon idole », lance aux journalistes Vinicius Junior, ce 25 mais 2017, en référence au meilleur joueur du pays. Quelques jours après son premier match avec l’équipe première de Flamengo, un club mythique de Rio de Janeiro, l’adolescent de 16 ans est interrogé sur sa signature au Real Madrid. Acheté 45 millions d’euros, il s’envolera dans deux ans pour la capitale espagnole avec un petit handicap. Ses futurs supporters lui reprochent déjà de trop aimer un attaquant évoluant chez les ennemis de Barcelone.

Qu’ils le veuillent ou non, les deux virtuoses auriverde ont énormément en commun. Comme Vinicius, Neymar a été pisté très tôt par des écuries européennes. Comme lui, il aurait pu s’engager en faveur de l’un ou de l’autre club espagnol. En 2013, les Catalans l’avaient emporté en « soudoyant » le père de leur prise, d’après la société DIS qui possédait 40 % de ses droits. Cette fois, les Castillans ont gagné les enchères de couloirs, si ce n’est de dessous-de-table. Alors Vinicius s’est repris pour se refaire une image. « J‘aime vraiment Cristiano Ronaldo et Gareth Bale », a-t-il précisé.

On peut penser que les dirigeants enclins à engager une telle somme sur un joueur à peine adulte ont quelques assurances. Au-delà de leur passion pour le football, il s’agit souvent d’hommes d’affaires rompus au management, moins familiers avec la géographie du Brésil que le capital-risque. Le président du Barça, Josep Maria Bartomeu est aussi associé d’Adelte, un groupe d’ingénierie pour les ports et les aéroports. Celui du Real, Florentino Perez, est passé par diverses sociétés de construction.

Comme dans la finance, chaque investissement est pondéré en fonction d’une batterie de facteurs. Ces vingt dernières années, des cellules de recrutement dotées d’outils perfectionnées ont été mises en place dans cet objectif. Un travail qui échappe aux entraîneurs. « Qui ? Je ne le connais pas personnellement », a réagi le coach madrilène, Zinédine Zidane, quand on lui a annoncé l’arrivée prochaine de Vinicius. Il y a pourtant un moment que ce dernier était ausculté par des scouts, ces rabatteurs chargés de signaler les bonnes occasions aux équipes.

Vu son jeune âge, « il n’existe sans doute pas beaucoup de stats sur lui », tempère le journaliste et statisticien sportif de Canal +, Cédric Granel, plus connu sous le surnom Max-Alain Granel. « Je crois que les clubs brésiliens n’ont pas les moyens d’établir des stats sur leurs équipes de jeunes, mais c’est le cas à Manchester City par exemple. » Depuis son rachat par le bras financier du royaume d’Abu Dhabi, en 2008, le deuxième club de cette ville du nord de l’Angleterre fait partie de la holding City Football Group (CFG) avec les équipes de New York, Melbourne et Yokohama. Assis sur une fortune estimée à 20 milliards de dollars, le cheikh Mansour Bin Zayed al-Nahyan arrose ses danseuses de pétrodollars. Mais il ne le fait pas sans compter.

Après avoir attiré un bataillon d’internationaux, Manchester City a été sacré champion d’Angleterre en 2012 et 2014, ce qui n’était plus arrivé depuis 1968. Poursuivant leur « stratégie globale », ses dirigeants ont signé un contrat avec SAP Technology en juillet 2015, une entreprise allemande d’analyse de données. « Pour gérer le groupe, nous avons besoin de technologie », expliquait le président Ferran Soriano. « Cela nous permettra de jouer un meilleur football », ajoutait-il. Ce chef d’entreprise catalan passé par la compagnie aérienne Spanair considère que la méfiance des entraîneurs a été battue en brèche par les preuves empiriques. « C’est resté une théorie pendant des années, maintenant je le vois sur le terrain. » Cédrid Granel abonde : « Ils sont de moins en moins nombreux à être réticents. »

Crédits : SAP Technologies

Déjà détenteur d’informations sur près de 400 000 joueurs, le club espère repérer les stars de demain à un stade plus précoce afin de réduire les coûts de transfert. « Nous essayons de former des footballeurs pour le futur, cela devient de plus en plus scientifique et les données ont un rôle accru », souligne Brian Marwood, un membre du staff. Avant d’offrir ses services aux Mancuniens, SAP Technology s’était déjà entendu avec l’équipe nationale allemande et le Bayern Munich pour leur fournir des outils à même d’évaluer la performance.

Concernant le recrutement « des outils permettent d’identifier le profil souhaité », remarque Cédric Granel. Le logiciel DataScout d’Opta donne accès à « toutes les facettes des qualités techniques d’un joueur pour baisser le risque inhérent à l’acquisition. » Le gisement d’images fourni par VideoScout permet lui d’observer un footballeur en train d’effectuer tel ou tel mouvement. En toute hypothèse, « si Paris cherchait à combler le départ de Thiago Silva, il pourrait demander au logiciel de trouver un défenseur qui possède les mêmes caractéristiques », explique le journaliste. Il suffirait pour cela de plonger dans l’immense base de données élaborée depuis 1996. Car le procédé a quelques années.

Sabermétrie

En 1980, Oakland est surtout réputée pour son taux de criminalité. Dans cette ville de la côte ouest des États-Unis peuplée par 340 000 habitants, les sports les plus populaires sont le baseball et le trafic de drogue. Mais le premier est en berne. La saison 1979 a été la pire jamais connue par la franchise locale : les Athletics ont perdu deux fois plus de rencontres qu’ils n’en ont gagnées. Alors que l’équipe se reprend dans les années qui suivent, le gardien d’une usine de conserves de porc aux haricots du Kansas sème patiemment les graines de leur gloire future.

En amateur de chiffres, Bill James transpose à son sport favori le traitement des données qui, depuis les marchés financiers, est en train d’inonder de nombreux secteurs. Avec lui, quelques statisticiens amateurs font la leçon aux dirigeants de clubs, guère enthousiasmés par leurs théories et leurs tableaux. Pour l’heure, la « sabermétrie » qu’ils forgent en 1986 reste cantonnée à de petits cercles de passionnés. Adaptée au football, la technique donne des idées à un groupe d’amis anglais. Leurs réunions dans un pub débouchent sur la création d’Opta en 1996.

De l’autre côté de l’Atlantique, ces préceptes sont finalement appliqués par un ancien joueur fraîchement propulsé entraîneur des Oakland Athletics. Lorsqu’il reprend l’équipe en 1997, William Beane trouve une situation proche de celle de 1980. « Il y a les équipes riches et les équipes pauvres », lui fait dire Brad Pitt dans Le Stratège, le film qui raconte son aventure à la tête de la franchise. « Plus bas, il y a au moins 15 mètres de merde. Nous sommes en-dessous. » Son plan pour sortir du marasme consiste à dénicher les joueurs libres de contrat, autrement dit sous-évalués. Pour cela, il compte sur la sabermétrie théorisée par Bill James.

À pareil niveau de compétition, les résistances sont nombreuses. « On ne peut pas monter une équipe avec un ordinateur, Bill », s’entend dire le personnage incarné par Brad Pitt. C’est pourtant ce qui va permettre à Oakland de terminer en tête de la ligue ouest, avec 103 succès pour 59 défaites. Démarchées par Opta, les équipes de football britannique sont intriguées par la méthode. Leurs responsables prennent l’avion pour l’étudier d’eux-mêmes. Un scout français est du voyage. Emporté dans les valises d’Arsène Wenger quand il débarqua au club londonien d’Arsenal, Damien Comolli rend visite à Billy Beane.

Dès la fin des années 1980, l’entraîneur alsacien se servait du programme Top score pour garder des informations en stock. Il tend donc une oreille attentive à son assistant, de retour des États-Unis. Ainsi, pour remplacer Patrick Vieira, parti à la Juventus de Turin en 2004, cherche-t-il un milieu de terrain capable, comme lui, d’avaler les kilomètres. À la lumière des chiffres, et de menues observations complémentaires, décision est prise d’engager le jeune Mathieu Flamini, qui n’a disputé que 24 matchs avec l’Olympique de Marseille.

Pour des raisons proches, Damien Comolli fait ensuite venir le Gallois Gareth Bale dans l’autre club londonien où il officie après 2005, Tottenham. Une éclatante réussite. Mais toutes ses décisions ne sont pas si payantes. Après son départ pour Saint-Étienne, l’entraîneur se plaindra d’avoir eu à diriger des joueurs qu’il n’avait pas choisis au sein d’une équipe « déséquilibrée ». « Damien favorise la taille et la puissance », pestera aussi le président stéphanois Bernard Caïazzo. Selon l’intéressé, Liverpool l’a poussé vers la sortie en 2012 pour avoir engagé l’Anglais Jordan Henderson à un prix exorbitant, à savoir environ 20 millions d’euros. Mais il est probable que le recrutement calamiteux d’Andy Caroll pour une somme deux fois plus élevée ait davantage pesé dans la balance.

Des statistiques produites par Opta
Crédits : Opta

Bien qu’elles ne soient pas une science exacte les statistiques ont pullulé, en particulier outre-Manche. Aujourd’hui, Opta est le prestataire des championnats anglais, allemand, néerlandais et américain, mais aussi de médias comme BeIN, Eurosport, Bild, CNN, L’Équipe et Canal Plus. Pour la chaîne française, « trois personnes de l’entreprise collectent environ 2 000 données techniques par match », explique Cédric Granel. Ailleurs, les informations sont mises au service de clubs comme l’AS Rome, le Borussia Dortmund, l’Atletico Madrid et Arsenal. L’autre grand acteur du secteur, STATS (ex-Prozone et ex-Amisco), travaille avec Chelsea, le Bayern Munich, Fox Sports et ESPN.

Si « les Anglo-Saxons sont plus fans de stats que les Français », selon Cédric Granel, Saint-Étienne, l’Olympique Lyonnais, Marseille, le PSG et Lille se sont engouffrés dans la brèche. En moyenne, ce poste de dépense monopolise entre 50 000 à 300 000 euros par saison. « Ça a un coût assez important, mais rien à voir avec un salaire de joueur », compare le journaliste. À Manchester City, onze analystes tentent quotidiennement de fournir des voies d’amélioration au reste du staff. « Les statistiques viennent valider ou invalider des décisions », défend David Comolli. « Elles jouent un rôle complémentaire, doivent permettre de s’émanciper de l’émotionnel. » Quoi de mieux qu’une intelligence artificielle pour cela ?

 Tout prévoir

Il y a quatre ans, le Real Madrid et le FC Barcelone sortaient de la Ligue des champions en demi-finales. Au cours de l’ultime affrontement pour le titre européen, le 19 mai 2012, tout penchait en faveur du Bayern Munich, dominateur sur sa pelouse de l’Allianz Arena. Mais à force de manquer des occasions, les Allemands se sont retrouvés aux tirs aux buts face à un mur : le gardien de Chelsea Petr Cech. Parti successivement à gauche et à droite, il s’est à chaque fois couché du bon côté, parvenant à arrêter deux tirs adverses sur six. Pour finir, c’est le Bayern qui mettait genou à terre.

SAP X Bayern Munich
Crédits : SAP Technology

Une fois la victoire obtenue, le Tchèque a confié à la presse d’un air entendu : « Soit j’ai bien deviné, soit j’étais prêt pour bien deviner. » Avant le match, il avait scrupuleusement analysé la façon de tirer des Munichois en visionnant tous leurs penaltys depuis 2007 dans un DVD de deux heures préparé par son staff. Une leçon pour les perdants. En 2014, le Bayern a signé un accord avec SAP Technology pour « améliorer ses performances ». La même année, l’équipe nationale abordait la Coupe du monde avec des tombereaux de données statistiques fournies par une cinquantaine d’étudiants en sport de l’université de Cologne. Résultat, un sacre solaire dont le rayonnement fut amplifié par une valise infligée en demi-finale au pays hôte, le Brésil (7-1).

Mais le sélectionneur allemand, Joachim Low, n’a pas les Anglais en exemple. Il s’inscrit dans la lignée de son prédécesseur, Jürgen Klinsmann, qui l’a poussé à prendre sa place en 2006. Ancien attaquant racé, Klinsmann a joué au football sous les ordres d’Arsène Wenger à l’AS Monaco de 1992 à 1994. Un an après son départ, il rencontrait l’ancienne mannequin américaine Debbie Chin à Milan, qui deviendrait son épouse. Passé par les quatre meilleurs championnats européens, le natif de Göppingen a ensuite tranquillement terminé sa carrière de joueur à Orange County, en Californie. C’est là qu’il rangea ses crampons et entra en contact avec Billy Bean.

Nommé à la tête de la Mannschaft en 2004, Klinsmann engagea plus de scientifiques du sport qu’aucun autre entraîneur de football avant lui. Son staff comprenait aussi un coach en fitness américain. Plus attrayants que par le passé, les schémas tactiques proposés par ses joueurs leur permirent de se classer troisième de la Coupe du monde 2006. Après quoi, Klinsmann prit la direction du Bayern Munich, puis de la sélection américaine.

Le monde a ainsi succombé aux données. En novembre 2012, le club azéri FK Bakou s’est attaché les services d’un parfait novice dont l’expérience se limitait à dix ans de coaching virtuel. Avant d’être engagé, Vugar Huseynzade s’était fait la main sur le jeu Football Manager, recrutant des joueurs dont les caractéristiques se veulent fidèles à la réalité. Ses concepteurs utilisent pour cela un gigantesque réseau de scouts. L’expérience de Huseynzade a pris fin en janvier 2014. Six mois plus tard, Matthew Benham rachetait le petit club danois de Midtjylland.

En utilisant une formule mathématique, cet ancien manager d’un fonds d’investissement britannique avait gagné plusieurs millions d’euros. Investis en partie dans le football et associés à une méthode tout aussi chiffrée, ils permirent à Midtjylland de gagner le titre national dès 2015. « Avant, nous avions un scout et il passait la moitié de son temps à coacher », explique le directeur sportif, Claus Steinlein. « Maintenant, nous avons une équipe à Londres qui croise les données et nous suggère des cibles potentielles. Nous utilisions notre cœur, désormais nous nous servons de notre tête. » En plus d’algorithmes qui aident à recruter, l’équipe se sert de méthodes prédictives afin d’améliorer son efficacité dans certaines séquences de jeu.

Crédits : STATS LLC

Si des systèmes de « ghosting » ou d’ « expected goals » permettent déjà, à partir d’une série d’actions préalables, de déterminer quel scénario est le plus efficace selon le contexte, le groupe STATS avance qu’ils seront bientôt améliorés par l’intelligence artificielle (IA). « Les gens pensent qu’il ne s’agit que d’analyse de données, mais ce n’est qu’un début », indique Patrice Lucey, son directeur de la Data Science. Pour pallier la complexité d’un sport comme le football – qui comporte moins de phases arrêtées que les sports américains – , STATS attend des machines apprenantes qu’elles « permettent de détecter des choses que l’humain ne peut pas. » Si un joueur a tendance à réagir d’une certaine façon face à un type d’événement, rien n’empêchera une IA au fait de ses habitudes de le savoir. Ainsi combinés, ses traits comportementaux dressent son portrait en détail.

Le progrès d’un sportif reste plus difficile à évaluer a priori, mais ses déterminants sont mieux cernés qu’auparavant grâce aux données. Le latéral ivoirien du Paris Saint-Germain Serge Aurier « a été connu comme le défenseur le plus décisif d’Europe quand il jouait à Toulouse », prend en exemple Cédric Gradel. « Il a clairement gagné en réputation grâce à ses stats. » Mais aucun chiffre n’indiquait qu’il insulterait son entraîneur sur Périscope.


Couverture : Adidas + Opta.


 

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