Meurtrie par la guerre depuis 2011, la sélection nationale syrienne a aujourd’hui une chance de se qualifier pour le Mondial 2018.

Omar al-Soma est à genoux, bras écartés, sur la pelouse du stade Azadi de Téhéran. À la 93e minute du dernier match de phase qualificative pour la Coupe du monde 2018, mardi 5 septembre 2017, l’attaquant syrien vient de glisser le ballon sous la jambe droite du gardien iranien. Envoyé en barrage par cette égalisation in extremis, le pays arabe est submergé par l’émotion. Alors qu’une marée humaine s’abat sur le buteur, le commentateur fond en larme. Un rêve dans la nuit syrienne.

Mais les images d’un peuple uni dans la joie diffusées après la rencontre occultent les fractures de la société syrienne et les cicatrices de son football. La sueur versée pour cette victoire est un mélange d’efforts et de peur. Beaucoup de joueurs ont dû s’exiler. Aujourd’hui porté en triomphe, le deux ex machina Omar al-Soma a longtemps été banni de la sélection pour son soutien aux rebelles. En même temps qu’il donne un signe de réconciliation, son retour scelle la fin de la révolution et la victoire de Bachar el-Assad.

La sélection syrienne en juin 2015 à Téhéran, en Iran
Crédits : Ebrahim Norouzi

Les aigles de Qaysoun

Pour fouler la pelouse cramoisie du stade Ri’ayet al-Shabab d’Alep, les joueurs d’Al-Ittihad et d’Al-Hurriya doivent descendre la tribune au milieu du public. Après avoir évité les cratères de la piste d’athlétisme, ils passent sous un immense drapeau syrien tenu le plus haut possible par six personnes. En son centre, la bannière nationale est encore imprimée trois fois, comme mise en abyme. Impossible de la rater. Où qu’ils regardent en saluant la foule, les joueurs croisent ses couleurs. Ce samedi 28 janvier 2017, l’ancienne ville la plus peuplée du pays célèbre autant le football que l’État.

En face des groupes de supporters, de l’autre côté du terrain, le portrait de Bachar el-Assad trône en bonne place. Voilà un peu plus d’un mois, le président a repris le secteur aux factions rebelles. Il s’est empressé d’y organiser « la première rencontre officielle » depuis le début des hostilités en 2012. Le ballon rond ne s’est pourtant pas arrêté de tourner au plus fort de cette guerre qui a déjà fait près de 330 000 morts. « Dans les zones contrôlées par les forces révolutionnaires le foot se pratique, à Homs, Idlib, Deraa, Alep et dans les campagnes extérieures de Damas, dans des petits et des grands stades », remarquait Orwa Kanawati en 2016. « On a plus de 75 clubs dans nos zones et il y a un championnat constitué de divisions à Idlib, où participent 40 clubs. » Dès juin 2014, au Liban, ce journaliste originaire d’Alep a participé à la création de l’équipe des rebelles de l’Armée syrienne libre.

Sur les cinq millions de personnes qui ont fui les combats, on trouve sans surprise des footballeurs. Originaire de Deir ez-Zor, une ville assiégée depuis 2014 par l’État islamique, l’attaquant Omar al-Soma a rejoint l’ancienne vedette de la sélection Firas Al-Khatib au Koweït. Depuis, de l’Irak à la Chine en passant par l’Arabie saoudite, leurs trajectoires ont soigneusement évité la Syrie. Soutien affiché de l’opposition, le second est néanmoins revenu dans son club formateur de Homs, Al-Karamah, cette année. Mardi 5 septembre 2017, les deux participaient au match de la l’équipe nationale contre l’Iran après une longue période sans sélection.

Déjà, en 2016, le gardien de but de 33 ans Mosab Balhous avait retrouvé Al-Karamah quatre ans après en être parti. Cet international appelé à 81 reprises en équipe nationale revient de loin. Accusé d’armer des groupes rebelles en 2011, il a connu les geôles du régime pendant quelques mois. Son ex-coéquipier Abdul Basit Saroot, qui gardait les cages des sélections de jeunes, est de son côté devenu une icône de la révolution. Quant à Jihad Kessab, ancien joueur-clé du club, quatre fois champion de Syrie et vainqueur de la Ligue des champions d’Asie en 2006, il aurait été torturé à mort par le régime en octobre 2016. Trois ans et demi plus tôt, le jeune attaquant d’une autre équipe de Homs, Youssef Suleiman, était tué par un tir de mortier juste avant un match de championnat.

Sacré champion de 2005 à 2009, Al-Karamah a souffert des défections et de l’insécurité à partir de 2011. Ce club parmi les plus vieux d’Asie a sombré au profit des formations de Damas. Également atteint, Al-Ittihad « a survécu à Alep malgré les circonstances », explique l’un de ses talents, Tariq Jamal Hindawi. Après l’annulation de la saison 2010-2011, le club a repris la compétition à Damas ou Lattaquié, en s’appuyant sur de jeunes joueurs pour pallier les départs. Logiquement, il a plongé au classement. De son côté, l’équipe nationale a aussi pâti de la situation. Alors qu’ils s’étaient hissés autour de la 80e place mondiale en 1993, 1998, 2003, 2004, les Aigles de Qaysoun se sont retrouvés 144e en 2012.

Le stade d’Al-Karamah en des temps plus cléments
Crédits : DR

Apporter de la joie

Claude Le Roy est surtout connu en France pour ce qu’il a fait ailleurs. Si, dans les années 1970, ce fils d’instituteur breton signe tous ses contrats de joueurs sans traverser une seule frontière, sa carrière d’entraîneur le mène en revanche vite hors de l’Hexagone. En 1985, il quitte l’Europe pour n’y revenir qu’une seule fois, à Strasbourg, entre 1999 et 2000. Sur son costume de sélectionneur figurent tour à tour les noms du Cameroun et du Sénégal, ceux-là même que son père voulait faire reconnaître au monde quand il se battait pour leur indépendance. Un aller-retour entre l’Afrique et l’Asie s’amorce alors jusqu’à son arrivée à Oman, en 2008. Contre toute attente, le sultanat remporte la Coupe du Golfe l’année suivante en venant à bout de la grande Arabie saoudite.

Un autre pays de la région fait alors appel à ses services : la Syrie. « Je suis un peu séduit par le pays parce que c’est le carrefour des civilisations, la route de la soie, et c’est une nouvelle belle aventure humaine », raconte-t-il. « Mais deux jours après la signature de mon contrat, les problèmes [ont commencé]. » Le Français arrive à Damas en mars, au moment précis où le soulèvement s’esquisse à Deraa, dans le sud du pays. Inquiets, quelques joueurs demandent du temps pour aller voir leur famille à Homs ou Lattaquié. Surtout, le championnat est annulé pour des raisons de sécurité et les matchs continentaux se jouent à huit clos.

Rui Almeida

Invité par un régime qui réprime dans le sang des manifestations, Claude Leroy décline la proposition. « Dans mon staff, c’est comme si le président était un dieu adoré. Je ne pouvais pas cautionner cela et je savais qu’il aurait récupéré mon image. Je suis parti, j’ai payé des billets d’avion à mon staff et j’ai mis six mois à récupérer mes affaires. » Nommé coach de l’équipe olympique en septembre 2010, le Portugais Rui Almeida décide lui de rester. Contrairement à Damas, qui demeure selon lui une ville « relativement tranquille », la province s’embrase. À Hama, l’armée tue le cousin et la nièce du défenseur international Firas al-Ali.

Transféré dans un club de Damas, ce grand brun se retrouve un matin de nouveau nez à nez avec l’armée. « Le stade Abbasiyyin avait été transformé en une base militaire », se souvient-il. « Nous avions la moitié pour nous entraîner et la quatrième division de l’armée avait l’autre. » Lors d’un stage en Inde avec l’équipe nationale, Al-Ali apprend qu’un autre de ses cousins âgé de 13 ans est tombé lors d’une attaque du gouvernement. Une demi-heure plus tard, quand un de ses coéquipiers moque les manifestants, le joueur se jette sur lui, fou de rage. Il ne rejouera plus sous les couleurs de la Syrie.

« Tout est devenu politique, même le football », observe Rui Almeida. « Au lieu de m’entretenir avec le président de la Fédération syrienne, je parlais directement avec le ministre des Sports. Ça explique bien la complexité de la situation. » Malgré les défections – dont celle du joueur considéré comme le plus talentueux, Firas al-Khatib –, la Syrie remporte le championnat d’Asie de l’Ouest en battant l’Irak en finale le 20 décembre 2012. À la fin de la rencontre, l’attaquant Omar al-Soma brandit la bannière des révolutionnaires. « Je dédie cette victoire et ce titre important au peuple syrien. Grâce à Dieu nous avons réussi à apporter de la joie à des gens tristes », déclare-t-il en interview. Al-Soma ne revêtira plus le maillot rouge de la sélection avant août 2017.

Le dilemme

À la reprise du championnat, le 12 février 2013, 18 clubs sont en lice. Ils s’affrontent à huis clos comme les Syriens se tuent sans personne pour les voir tomber. Un mois plus tard, l’équipe est la première à affronter l’Irak à Bagdad depuis 2009 alors que, ironie du sort, Damas n’accueille plus de rencontres internationales. Habitués à disputer leurs rencontres dans le vaste stade international d’Alep et ses 75 000 places, les Aigles de Qaysoun trouvent non sans peine refuge à en Iran, au Shahid Dastgerdi de Téhéran. Entre février 2013 et mars 2014, devant quelques centaines de spectateurs à domicile, ils n’obtiennent qu’une victoire contre le petit Singapour. Troisième de son groupe derrière Oman et la Jordanie, la Syrie ne se qualifie pas pour la Coupe d’Asie des Nations. Autant dire qu’une place en Coupe du monde est complètement inespérée.

La première rencontre de qualifications pour la reine des compétitions a lieu en juin 2015. À Mashad, au nord-est de l’Iran, les Syriens jouent devant 9 000 supporters d’une autre sélection qui ne reçoit plus à domicile pour des raisons de sécurité, l’Afghanistan. Encouragés par seulement neufs compatriotes, ils l’emportent largement, six à zéro. À l’exception du Japon, les rouge et blanc balayent d’ailleurs tous leurs adversaires de la première phase. Pour les matchs à domicile, asile est cette fois trouvé au complexe sportif Sultan Qaboos de Muscat, à Oman, où les consignes s’entendent d’un bout à l’autre du terrain.

Crédits : Heavy.com

Faute d’argent, l’organisation est minimaliste. « Nous nous retrouvons dans la ville où nous allons jouer deux jours avant le match », explique Osama Omari, avant-centre de la formation de la capitale Al-Wahda. « Pas question de stage. Chaque joueur travaille avec son club, même quand nous recevons, parce que nous ne pouvons pas jouer à domicile. » De Damas, la sélection passe par le Liban, le Qatar et la Malaisie pour disputer un match amical avant de s’envoler en direction de Singapour le 17 novembre 2015. Lors de la conférence de presse d’avant-match, le sélectionneur Fajr Ibrahim et deux joueurs se pointent avec des t-shirts à l’effigie de Bachar el-Assad. « C’est notre président Bachar el-Assad, dont nous sommes si fiers parce qu’il se bat contre les terroristes du monde, et il se bat pour vous aussi », ose le sélectionneur, Fajr Ibrahim. « C’est le meilleur homme au monde. »

Le Réseau syrien des droits de l’homme estime quant à lui que le gouvernement « utilise les athlètes ou les activités sportives pour soutenir ses pratiques brutales et oppressives ». Le sport, comme ailleurs, est une vitrine politique. Bachar el-Assad ne manque bien sûr pas une occasion de mettre en lumière les sportifs qui le soutiennent. Mais le pouvoir fait-il pression sur les joueurs ? Les « crimes de guerre contre les footballeurs syriens » compilés dans un dossier déposé devant la Fifa en 2015 auraient pu le démontrer, mais il a été écarté car « ces circonstances tragiques vont au-delà du domaine du sport ». D’après les informations rassemblées par un ancien journaliste sportif d’Alep qui traque les violations des droits de l’homme, Anas Ammo, 38 joueurs de football auraient été tués depuis le début du conflit et 13 seraient portés disparus. Comme moyen de pression, on fait difficilement plus efficace.

Lorsque la perspective d’une qualification en Coupe du monde devient réaliste, d’anciens joueurs qui ont quitté la sélection sont semble-t-il sollicités. Firas al-Khatib, l’ancienne pièce maîtresse mis au ban pour ses sympathies rebelles hésite. « J’ai peur », nous confie-t-il. « En Syrie, maintenant, si vous parlez, quelqu’un vous tue pour ce que vous dites – pour ce que vous pensez, même pas pour ce que vous faites. » Chaque soir, avant de s’endormir, le joueur réfléchit à la bonne décision à prendre « pendant une ou deux heures ». « Quoi qu’il arrive, 12 millions de Syriens m’aimeront, et 12 millions voudront me tuer. » Avant l’ultime rencontre contre l’Iran, il décide finalement de revenir. Celui qui avait brandi le drapeau de la révolution en 2012, Omar al-Soma prend la même décision. C’est lui qui offre la qualification à la 93e minute.

Omar al-Soma

Couverture : La sélection syrienne remporte un match en Chine. (Yahoo News)