Il y a de grandes chances que vous soyez arrivé-e là en cliquant simplement sur un lien posté sur Facebook ou Twitter. Mais sur de nombreux sites, avant de pouvoir commencer à lire, vous devez surmonter plusieurs obstacles. On vous propose d’abord de vous inscrire à la newsletter. Puis, si vous disposez d’un bloqueur de publicités, on vous demande de le désactiver, de mettre le site sur une « liste blanche » ou encore de vous abonner. Si vous n’en avez pas, vous êtes bon-ne pour une avalanche de publicités qui sont soit lentes à charger, soit intrusives, soit odieuses – soit tout cela à la fois. Ce n’est qu’après un fastidieux exercice de coupe-coupe numérique que vous pouvez débuter votre lecture. Mais alors, entre les sidebars, les bannières, les boutons de partage et les liens vers d’autres contenus, l’espace de la page occupé par l’article qui vous intéresse est réduit à la portion congrue. Comme le dit crûment l’écrivain américain Hanson O’Haver, « le Web a une sale gueule ». Pour comprendre pourquoi, il faut bien évidemment suivre l’argent à la trace. Et remonter un peu dans le temps.
Pop-up
La toute première photographie postée sur le Web est aussi une publicité. Pour un groupe de pop baptisé Les Horribles Cernettes, ou encore L.H.C., initiales du puissant accélérateur de particules Large Hadron Collider. Ce qui serait pour le moins insolite si le groupe en question ne s’était pas formé autour d’une secrétaire de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) et que ses chansons ne narraient pas les aventures d’une femme éprise d’un physicien. Or, pendant que Les Horribles Cernettes invitaient à danser le twist avec le Boson de Higgs, deux autres membres du CERN, Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, étaient en train de mettre au point un système de partage de l’information révolutionnaire : le World Wide Web. En 1992, la technologie est encore balbutiante et réservée au texte. Mais Berners-Lee pense qu’il faut la rendre plus ludique en ajoutant des images. Il demande donc tout naturellement une photographie des rock stars du CERN, et la met en ligne.
Cependant, la présence de publicités sur le Web n’allait pas de soi. « À l’origine, c’était un réseau de partage réservé aux scientifiques », rappelle Benjamin Thierry, maître de conférence en histoire contemporaine à la Sorbonne. « C’est en s’ouvrant à d’autres acteurs qu’il a dû faire de la place à la publicité, car les créateurs de sites n’avaient aucun autre moyen de monétiser leurs contenus. » La toute première bannière publicitaire du Web est affichée en 1994 sur le site HotWired, pendant numérique du magazine Wired disparu aujourd’hui. Son taux de rentabilité sera phénoménal, mais très vite les annonceurs prendront conscience d’un phénomène appelé banner blindness : la disparition progressive des bannières du champ visuel conscient de l’internaute, au fur et à mesure que celui-ci s’accoutume à leur existence. En conséquence, leur prix sera nettement divisé et les éditeurs du Web multiplieront les stratégies publicitaires les plus invasives, du pop-up à la vidéo automatique en passant par la page interstitielle. Le pop-up a été inventé par Ethan Zuckerman, graphiste et développeur chez l’hébergeur américain Tripod, pour donner la possibilité aux annonceurs de dissocier leur marque du contenu de la page. « Spécifiquement, nous l’avons créée parce qu’un important constructeur automobile a paniqué en réalisant qu’il avait acheté une bannière sur un site célébrant le sexe anal », raconte Zuckerman dans une tribune publiée par le mensuel The Atlantic en 2014. Mais un autre hébergeur, Geocities, a récupéré le code, et le modèle s’est propagé sur la plupart des sites. Au grand dam des internautes. « Le pop-up est généralement considéré comme un fléau », souligne en effet Benjamin Thierry. « Il a cristallisé une tension bien réelle entre les utilisateurs et les créateurs de contenus. » Une tension qui a donné lieu à une véritable guerre dans les années 2000, lorsque sont apparus les premiers bloqueurs de publicité : AdBlock et AdBlock Plus. D’après l’organisme spécialisé PageFair, des logiciels du même type sont maintenant installés sur 615 millions de téléphones et d’ordinateurs à travers le monde. En soustrayant 11 % des utilisateurs à la plupart des publicités, ils font perdre beaucoup d’argent aux éditeurs du Web et les poussent à embrasser de nouveau les stratégies les plus intrusives envers les internautes restants. Se dessine ainsi un cercle vicieux dans lequel sont embarqués, souvent malgré eux, les développeurs et les designers.
Material design
Malgré la lenteur des pages alourdies de publicités et la multiplication de ces dernières, le Web n’a eu de cesse de tendre vers une simplification de l’expérience pour l’internaute. Cette volonté passe bien sûr par l’évolution de la technologie, en témoigne le responsive design, qui a permis aux contenus de s’adapter aux écrans des smartphones et des tablettes dès 2010. Mais elle passe également par les différents choix esthétiques des développeurs. Le skeuomorphisme, par exemple. Initié par Apple dans les années 2000, ce mode de représentation consistait à donner la forme d’objets bien réels aux applications numériques remplissant la même fonction pour faciliter leur prise en main. Les bloc-notes des iPhone affichaient alors les lignes d’un véritable calepin. « Le concept même de page web est inspiré par le modèle de l’imprimé », souligne l’historien. « De la même manière, le web design s’inspire du design tout court, et de l’architecture. La notion du Beau était là aussi soumise à des impératifs techniques et économiques. On a tendance à l’oublier parce que le monde numérique crée une forme d’amnésie. » Cette « amnésie » est d’autant plus forte que les effets réalistes ont progressivement disparu de nos écrans. Quant à la surcharge décorative qui caractérise les années 2000, elle a cédé la place à un style minimaliste, le flat design. L’idée était alors d’améliorer la hiérarchie visuelle et de concentrer les efforts sur la qualité des contenus, deux éléments qui semblent aujourd’hui au cœur des préoccupations des web designers. 
Net.art
Le terme Net.art aurait été utilisé pour la première fois par l’informaticien allemand Pit Schultz en 1995. Il désigne les créations interactives conçues par, pour et avec le Web, en opposition aux formes d’art traditionnelles également relayées par Internet. Or, les dernières générations d’artistes web ont amplement puisé dans l’imagerie naïve des toutes premières années du réseau, marquées par un graphisme rudimentaire, un amateurisme certain, du bariolage, et des anomalies technologiques. Aussi les adeptes du mouvement Vaporwave ont-ils esthétisé les glitchs au début des années 2010, tandis que ceux du Seapunk pixelisaient des dauphins. « Soit ils ont vécu la naissance d’Internet quand ils étaient très, très jeunes et ils agissent par nostalgie ; soit ils ne l’ont pas vécue du tout et cette époque exerce sur eux un pouvoir de fascination », analyse Dora Moutot. Dans un premier temps relativement confidentiels, les mouvements de ce type se sont très vite répandus dans la culture populaire. En novembre 2012, la rappeuse Azealia Banks dévoile un clip truffé d’images surréalistes où le bleu et le rose, les hippocampes et les méduses, les étoiles et les vagues se disputent la vedette. De son côté, Rihanna se produit sur le plateau de l’émission Saturday Night Live devant un fond marin sur lequel une sculpture d’inspiration classique pivote à la manière d’une icône numérique des années 1990. Puis l’image se désagrège pour en reconstituer de nouvelles, toutes plus psychédéliques les unes que les autres. 
Couverture : C’est beau non ? (Ulyces)





