Un siècle après le début du conflit, à quoi ressemble Belfast en temps de paix ?
Un des « murs de la paix » de Belfast Depuis deux décennies, Belfast vit officiellement en paix, mais la ville demeure profondément divisée. Les frontières entre quartiers catholiques et protestants sont matérialisées par l’accordéon d’acier et de barbelés que forment les « murs de la paix ». Un réseau qui progresse comme des fissures s’insinuant dans la cité. Ces structures démesurées permettent de préserver une certaine quiétude en séparant physiquement les habitants, comme des animaux dans un zoo. Couverts d’insultes tracées telles des runes (KAT, pour Kill All Taigs, un terme péjoratif pour désigner les catholiques d’un côté ; KAH, pour Kill All Huns, en référence aux protestants de l’autre), les murs écrasent de leur hauteur de petites habitations de brique et d’austères bâtiments municipaux, les plongeant dans l’ombre. En un sens, les Troubles sont terminés. Les principales factions armées ont depuis longtemps déposé les armes, et dans la plupart des quartiers, on peut désormais arpenter les rues en toute sécurité. Le centre-ville est dominé par les grandes chaînes de distribution qui ont déjà conquis certaines grandes villes d’Europe occidentale. La plupart des habitants vous diront qu’ils souhaitent que Belfast gagne en notoriété pour d’autres raisons que les conflits. Plusieurs personnes m’ont dit, non sans fierté, que la série Game of Thrones était tournée aux Titanic Studios, le site de production cinématographique de la ville. Mais l’une des attractions touristiques les plus populaires reste le Troubles Tour, au cours duquel d’anciens combattants reconvertis en chauffeurs de taxi conduisent les visiteurs sur d’anciens foyers de tensions, en commentant les fresques de martyres, de tireurs et d’affrontements célèbres. L’objectif est d’ancrer les Troubles dans un passé lointain. Mais à ce jour, il reste autant de murs de la paix à Belfast qu’il y en avait au moment de la signature des accords du Vendredi saint. Les habitants vivent toujours dans des quartiers circonscrits par la religion et 93 % des enfants d’Irlande du Nord sont scolarisés dans des écoles appartenant à l’une ou l’autre des confessions. À certains endroits de la cité, des arrêts de bus sont officieusement réservés aux catholiques ou aux protestants ; les habitants vont parfois jusqu’à marcher plusieurs arrêts de plus pour ne pas être importunés. Je suis arrivé en août, juste après la « saison des marches » pendant laquelle les Unionistes commémorent la bataille de la Boyne et d’autres victoires passées par des feux de joie et des défilés. Des centaines de drapeaux de l’Union Jack flottaient encore dans les quartiers protestants. Quant au drapeau tricolore irlandais, il envahissait les rues des quartiers catholiques aux côtés du drapeau palestinien, un signe de solidarité et l’avertissement que même à ce jour, de nombreux républicains considèrent le nord comme un territoire occupé. Il y a trois ans, Richard Haass, président du Council on Foreign Relations, un temps envoyé spécial des États-Unis en Irlande du Nord, a présidé des pourparlers entre les différentes parties afin de discuter de problèmes non résolus dans le cadre du processus de paix en Irlande du Nord. Les débats se sont heurtés à la question du drapeau. Selon Richard, le tribalisme et ses emblèmes sont si profondément ancrés à Belfast que les différents partis n’ont pas trouvé de terrain d’entente pour réglementer le déploiement des insignes royaux. En 2012, quand le conseil municipal de Belfast a décidé de limiter le nombre de jours où l’Union Jack s’élèverait au-dessus de l’hôtel de ville, des manifestants ont tenté de prendre d’assaut le bâtiment. Des révoltes ont éclaté à travers toute l’Irlande du Nord, les Unionistes s’armant de briques et de cocktails Molotov. Pour un étranger, il est difficile d’imaginer à quel point il est étrange et dérangeant de vivre dans une métropole aussi divisée. Lorsque j’ai traversé Belfast en voiture en compagnie de Michael McConville, nous avons emprunté une rue qui serpentait entre un quartier catholique d’un côté et un quartier protestant de l’autre. J’ai remarqué un Subway le long d’une rangée de magasins situés côté catholique. J’ai demandé si des protestants s’y rendaient parfois pour acheter des sandwich. « Aucune chance », a répondu Michael. Patrick Radden KeefeUne enquête aux révélations sans précédent. ↓