par Abe Streep | 4 mai 2016

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Première fois

Le conflit inté­­rieur avec lequel Morton est aux prises est diffé­rent. L’Eve­­rest assu­­rait une part impor­­tante de ses reve­­nus, mais il n’est jamais devenu partie inté­­grante de son iden­­tité, comme cela a été le cas pour Hahn. Ces dernières années, il a repris la photo­­gra­­phie et prend même des cours de droit. Aujourd’­­hui dans la quaran­­taine, il a envie de passer plus de temps auprès de sa famille. Après le trem­­ble­­ment de terre, il n’a pas pu s’em­­pê­­cher de regar­­der en face la dure vérité de l’in­­dus­­trie qu’il aime tant : depuis plus de 15 ans, près de la moitié des personnes qui ont trouvé la mort sur l’Eve­­rest sont des employés locaux. D’après The Hima­­layan Data­­base, sur les 102 morts adve­­nues sur l’Eve­­rest depuis la saison 2000, 46 sont népa­­lais. (Le pays le plus touché après le Népal est la Corée du Sud, avec sept morts.)

Morton ne se fait pas d’illu­­sions, il sait qu’a­­ban­­don­­ner ne sera pas facile.

Depuis 2012, Morton est le direc­­teur exécu­­tif du Juni­­per Fund. Cet orga­­nisme aide à faire pres­­sion pour augmen­­ter les assu­­rances en cas de décès acci­­den­­tel des employés d’une expé­­di­­tion en haute alti­­tude. Elles sont passées grâce à lui de 5 000 dollars à 15 000 dollars. Il complète égale­­ment cette somme, en promet­­tant d’ai­­der les familles de chaque Sherpa tué au cours d’une expé­­di­­tion grâce à des dona­­tions publiques. Avant 2015, le Juni­­per Fund venait en aide à 20 familles ; après les événe­­ments de l’an­­née dernière, le nombre est passé à 32. « Le fait que les Sher­­pas meurent sans cesse est trop diffi­­cile à accep­­ter », m’a confié Morton. « J’ai réalisé que je n’avais pas beau­­coup de temps à passer dans ce monde pour tenter de le chan­­ger, et que les choses commençaient à deve­­nir vrai­­ment tristes. » Il dit qu’il comprend qu’un grim­­peur puisse être prêt à mourir lors d’une première ascen­­sion soigneu­­se­­ment plani­­fiée dans un endroit reculé. Mais « là-haut dans les villages, ça n’a aucun sens ». Il n’est pas d’avis que la montagne devien­­dra plus sûre ou mieux régle­­men­­tée. « Et je me dis que dans une certaine mesure, on aggrave les choses en y prenant part », dit-il. Mais quelques minutes plus tard, il se ravise. « Peut-être que ce n’est pas la bonne façon d’abor­­der la situa­­tion. Peut-être que la bonne chose à faire est de conti­­nuer et d’es­­sayer d’amé­­lio­­rer les choses. Les habi­­tants de la région ont besoin de travailler, et il y a une partie de moi qui m’in­­ter­­roge : “Pourquoi aban­­don­­ner si c’est ce que tu aimes ?” » Morton ne se fait pas d’illu­­sions, il sait qu’a­­ban­­don­­ner ne sera pas facile. « Les choses sont plus simples quand vous allez sur l’Eve­­rest », dit-il. « Il est très diffi­­cile d’avoir une autre vie après. »

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Les guides d’es­­ca­­lade sont en concur­­rence. Les chiffres comptent – le nombre de sommets, de clients, et le nombre de clients sur ces sommets. Mais Morton a envie de voir du pays. Fils d’un négo­­cia­­teur d’obli­­ga­­tions de Seat­tle, il a été diplômé de science poli­­tique et d’un programme inti­­tulé Histoire compa­­ra­­tive des idées à l’uni­­ver­­sité de Washing­­ton. Il skiait tous les hivers dans l’Utah et, après son diplôme, il a voyagé au Chili, en Boli­­vie et au Pérou, où il s’est cassé le poignet et quelques côtes dans un acci­dent de para­­pente. Pendant sa rémis­­sion, il a commencé à travailler pour l’en­­tre­­prise d’en­­gre­­nages Kavu, où il a rencon­­tré sa future épouse, une jeune femme de Cali­­for­­nie nommée Kris­­tine Kitayama. En 1995, dans une salle d’es­­ca­­lade, Morton a vu Scott Fischer, le proprié­­taire de Moun­­tain Madness, venant tout juste de réus­­sir l’as­­cen­­sion du K2, le second pic le plus haut du monde. Morton est resté para­­lysé face à lui. Il s’est inscrit au programme de forma­­tion des guides de Moun­­tain Madness et a revu Fischer au prin­­temps 1996, juste avant que le grim­­peur ne parte pour le Népal, où il mour­­rait sur les pentes de l’Eve­­rest lors des événe­­ments narrés par Jon Krakauer dans Tragé­­die à l’Eve­­rest.

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Le sommet n’est plus très loin
Crédits : dave­­mor­­ton.com

Morton, qui a fina­­le­­ment été embau­­ché par Alpine Ascents, s’est rendu pour la première fois dans l’Hi­­ma­­laya en 2001 lors d’un séjour de forma­­tion des guides. Il y est retourné tous les ans depuis. Au départ, Morton n’avait aucune inten­­tion de gravir l’Eve­­rest. Il voyait le sommet de la même manière que certains musi­­ciens voient aujourd’­­hui le festi­­val South by South­­west : surpeu­­plé et surex­­posé. « Je me souviens que je trou­­vais cool le fait de n’être jamais allé là-haut », dit-il. Thame a changé son état d’es­­prit. Au cours des cinquante dernières années, et parti­­cu­­liè­­re­­ment depuis l’avè­­ne­­ment des ascen­­sions orga­­ni­­sées au début des années 1990, l’Eve­­rest est devenu un impor­­tant véhi­­cule socio-écono­­mique. Aujourd’­­hui, les Sher­­pas de la vallée de Khumbu font partie des indi­­vi­­dus les plus riches du pays, et la raison à cela est la propen­­sion des étran­­gers à payer pour qu’on les assiste dans l’as­­cen­­sion de la montagne divine, connue là-bas sous le nom de Chomo­­lungma. « L’Eve­­rest a permis d’ache­­ter de nombreuses maisons », dit Morton. Et nombre de ces maisons se trouvent à Thame.

En 2004, le proprié­­taire d’Al­­pine Ascents Todd Burles­­ton a offert à Morton sa première mission sur l’Eve­­rest. Morton est parti avec deux autres guides, huit clients et près de vingt Sher­­pas – parmi lesquels Lakpa Rita. Ils étaient au Camp II quand Morton a aperçu un guide argen­­tin du nom de Gustavo Lisi dans une tente. Lisi venait d’aban­­don­­ner son client, un docteur boli­­vien, sur la crête du sommet où il avait trouvé la mort. La nouvelle de ce tragique épisode – qui fait désor­­mais partie des légendes de l’Eve­­rest – s’était déjà répan­­due autour de la montagne. Morton se souvient d’être allé voir Lisi dans sa tente et de s’être inquiété du sort du client, à la suite de quoi l’Ar­­gen­­tin s’était briè­­ve­­ment lamenté sur l’in­­ci­dent avant de propo­­ser à Morton de lui montrer des photos du sommet. « C’est telle­­ment beau là-haut », lui aurait dit Lisi. Morton était esto­­maqué.

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Pour les Sher­­pas, l’Eve­­rest est une divi­­nité
Crédits : dave­­mor­­ton.com

Sur la route du sommet, Morton n’a pas vu le client de Lisi. (On suppose qu’il est tombé de la crête.) Mais il a croisé le corps de Fisher, qui demeure sur la montagne, pour la première de très nombreuses fois. Quand l’équipe d’Al­­pine Ascents a atteint le sommet, Lakpa Rita et les autres Sher­­pas étaient exta­­tiques – ils se sautaient dans les bras et prenaient des photos. Du sommet, Morton a posé son regard sur le monde. La hauteur était obscène. C’est comme s’il n’était plus dans l’Hi­­ma­­laya et qu’il pouvait contem­­pler sa couronne dessus.

Les fantômes de l’Eve­­rest

La mort est deve­­nue une habi­­tude. « J’ai redes­­cendu beau­­coup de corps avec les années », raconte Morton, « sans pouvoir dire de quand ou de qui il s’agis­­sait. » Malgré cela, ce sont ses premières confron­­ta­­tions avec sa morta­­lité qui le pour­­suivent la nuit. En 2006, Morton était dans la cascade de glace quand il a reçu un appel sur sa radio : il y avait eu une avalanche tout près de là. Lui et Lakpa Rita ont laissé leurs clients aux soins d’un autre guide et se sont préci­­pi­­tés sur les lieux. Trois Sher­­pas d’une autre expé­­di­­tion avaient péri. Comme il n’y avait rien qu’ils puissent faire, ils sont retour­­nés auprès de leur groupe et ont décidé de reprendre leur ascen­­sion. « On a traversé tout droit sans se poser de ques­­tions », dit-il. Cinq clients sont parve­­nus au sommet. Après l’ex­­pé­­di­­tion, Morton a contacté l’épouse d’un des Sher­­pas qui avaient péri dans l’ac­­ci­dent, une femme nommée Nima Lhamu. Elle était enceinte. Morton et Kris­­tine se sont enga­­gés à prendre en charge l’édu­­ca­­tion scolaire de l’en­­fant à naître, et les deux familles se sont rappro­­chées.

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Morton au camp de base
Crédits : dave­­mor­­ton.com

En 2007, Morton était le guide prin­­ci­­pal d’un groupe de 12 clients. Ils étaient près d’at­­teindre le sommet quand lui et Lakpa Rita ont secouru une grim­­peuse népa­­laise qui était tombée incons­­ciente. Tandis que Lakpa Rita aidait à la faire descendre sur un traî­­neau, il a contourné une parti­­cu­­la­­rité géolo­­gique connue sous le nom d’épe­­ron des Gene­­vois. Là, il a levé les yeux sur les pentes du Lhotse, qui marque la fron­­tière sud-est de l’Eve­­rest, et a cru aper­­ce­­voir une pierre tomber de la montagne. Mais ce n’était pas une pierre, il s’agis­­sait d’une femme sherpa du nom de Pemba Doma. Cette nuit-là, Morton et Lakpa Rita ont débuté l’as­­cen­­sion du sommet. Deux jours plus tard, après avoir guidé neuf clients de haut en bas, ils ont trans­­porté le corps de Pemba Doma du Camp II jusqu’au camp de base sur un traî­­neau, en le faisant descendre prudem­­ment la cascade de glace au moyen de poulies. Morton a à nouveau gravi le sommet en 2008, prenant la tête d’une expé­­di­­tion de trois guides, dix clients et vingt Sher­­pas, après laquelle il a pris la déci­­sion de ne plus orga­­ni­­ser d’ex­­cur­­sions en si grand nombre. « Il n’y a aucun moyen d’avoir le moindre contrôle sur autant de personnes », affirme-t-il. Il a repris la photo­­gra­­phie et a ouvert une boutique propo­­sant des excur­­sions pour des clients seuls : l’Eve­­rest au prin­­temps, et d’autres pics des sept sommets à l’au­­tomne et en hiver. Il a décro­­ché un contrat de spon­­so­­ring avec Eddie Bauer, et en 2010 lui et l’al­­pi­­niste Melissa Arnot ont été payés par l’en­­tre­­prise pour gravir l’Eve­­rest, Morton filmant l’as­­cen­­sion d’Ar­­not. Kris­­tine était enceinte de huit mois et demi le jour où Morton a atteint le sommet. Il est redes­­cendu en hâte au camp de base et il est arrivé à Seat­tle à temps pour la nais­­sance de Thorne, le 11 juin. Un mois plus tard, il s’est envolé pour le Pakis­­tan pour gravir le K2 mais il n’est pas allé jusqu’au sommet.

Cet automne-là, un Sherpa célèbre du nom de Chhe­­wang Nima est mort lors d’une expé­­di­­tion avec Arnot. Morton a commencé à faire des recherches sur l’as­­su­­rance décès acci­­den­­tel. « Au début, j’ai été choqué par ce que les familles devaient traver­­ser », raconte Morton. Il n’y a aucun doute sur le fait que le portage d’équi­­pe­­ment à haute alti­­tude est une façon rapide de se faire de l’argent. Le salaire annuel moyen par foyer au Népal est de 635 euros, et les grim­­peurs sher­­pas gagnent géné­­ra­­le­­ment entre 1 700 et 5 000 euros par saison. Mais lorsqu’ils meurent, leurs familles contractent souvent des dettes. Dans la culture sherpa, une personne ne peut pas être réin­­car­­née sans que leur famille ait accom­­pli une offrande rituelle très élabo­­rée appe­­lée puja. La famille donne des cadeaux, fait brûler du gené­­vrier pour puri­­fier l’air, et fait appel à des lamas boud­d­histes pour conduire la céré­­mo­­nie. De nombreuses familles effec­­tuent un puja chaque année, des fois pendant sept ans – à raison de plusieurs milliers d’eu­­ros par an. C’est un fardeau terrible auquel il faut ajou­­ter l’im­­pact émotion­­nel de la perte d’un être cher.

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Une veuve sherpa
Crédits : The Juni­­per Fund

« Quand on est sur la montagne, on n’a qu’une expé­­rience super­­­fi­­cielle de toutes ces morts », dit Morton. « Chaque année, il y en a un ou deux. Et on constate une incom­­pré­­hen­­sion globale de ce que vivent les familles locales parmi les grim­­peurs. Je me rappelle avoir parlé à certains d’entre eux qui avaient vu les familles sher­­pas après un acci­dent. Ils étaient complè­­te­­ment inter­­­loqués par le fait que les familles étaient si boule­­ver­­sées, ça a le don de m’éner­­ver. » En 2012, Morton et Arnot ont lancé Juni­­per Fund pour défendre une hausse du mini­­mum prévu par les contrats d’ex­­cur­­sion. Ils ont égale­­ment commencé à rassem­­bler des fonds de contre­­par­­tie, en s’en­­ga­­geant à rever­­ser 15 000 dollars sur cinq ans aux familles de chacun des travailleurs à très haute alti­­tude mort dans l’exer­­cice de ses fonc­­tions au Népal. À ce moment-là, Morton s’est concen­­tré sur les projets spon­­so­­ri­­sés, comme sa tenta­­tive en 2012 de retra­­cer la route emprun­­tée par le premier Améri­­cain à avoir gravi l’Eve­­rest en 1968, par l’arête ouest, répu­­tée pour être une voie d’ac­­cès extrê­­me­­ment diffi­­cile. (Il n’a pas réussi.)

En 2014, il a été engagé comme came­­ra­­man et consul­­tant en sûreté sur Everest. Kris­­tine l’a rejoint au camp de base, et le couple a grimpé jusqu’au Camp I en passant par la cascade de glace. « Je ne ferais plus un truc pareil aujourd’­­hui », dit Morton. « Je me rappelle qu’un couple d’amis nous a vus nous prépa­­rer et nous a dit : “Vous partez en vacances ? Tu as pensé que c’était une bonne idée d’em­­me­­ner ton épouse gravir cette putain de cascade de glace ?” » Le 18 avril 2014, Morton écou­­tait de la musique au casque dans sa tente. Ang Dorjee, le sirdar d’Ad­­ven­­ture Consul­­tants qui avait joué un rôle déter­­mi­­nant dans les opéra­­tions de sauve­­tage mises en place après la catas­­trophe de 1996, est entré dans la tente avec un air paniqué. Morton lui a demandé ce qu’il s’était passé, et Ang Dorjee lui a dit qu’il y avait eu une avalanche sur l’épaule ouest de la cascade de glace. Morton s’est levé rapi­­de­­ment pour venir l’ai­­der. « Je ne dirais pas que c’était la routine », dit-il, « mais j’étais fami­­lier avec ce scéna­­rio. »

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Lakpa Rita lors d’une expé­­di­­tion nocturne
Crédits : The Juni­­per Fund

Après quoi la radio a grésillé et quelqu’un a annoncé que 16 personnes étaient portées dispa­­rues et présu­­mées mortes. Les ombres des héli­­co­­ptères sont bien­­tôt appa­­rues, évacuant la longue file des corps atta­­chés les uns aux autres de la cascade de glace. Morton et Lakpa Rita en ont trouvé un autre. Lakpa Rita n’ar­­ri­­vait pas à rete­­nir ses sanglots. Il a pris Morton dans ses bras et refu­­sait de relâ­­cher son étreinte. Quand Morton a appelé Kris­­tine, il est parvenu à pronon­­cer quelques mots, et puis, lui aussi, il a fondu en larmes.

Juni­­per Fund

En novembre dernier, Morton est retourné au Népal pour rencon­­trer les familles auxquelles le Juni­­per Fund vient en aide. Il en a profité pour jeter un œil aux appar­­te­­ments, car il prévoyait d’em­­mé­­na­­ger à Katman­­dou au prin­­temps, parta­­geant son temps entre la ville népa­­laise et Seat­tle. Quand nous nous sommes rencon­­trés, il m’a confié qu’il était réti­cent à l’idée de parta­­ger ses senti­­ments sur l’Eve­­rest. Il disait être un gars timide, peu enclin à faire de grandes décla­­ra­­tions. Il était aussi inquiet à propos de ses finances – le Juni­­per Fund ne lui versait que 19 500 dollars par an à titre d’ho­­no­­raires, moins que ce qu’il gagne avec une seule expé­­di­­tion sur l’Eve­­rest. Il pensait conti­­nuer à servir de guide sur des pics moins connus, mais ces excur­­sions sont loin de payer aussi bien que l’Eve­­rest. Alors peut-être devait-il y retour­­ner ? Plus tard, j’ai parlé avec un des amis de Morton ayant connu une tran­­si­­tion simi­­laire, un ancien guide d’Al­­pine Ascents du nom de Neil McCar­­thy, qui a cessé de travailler sur l’Hi­­ma­­laya après un séjour. « Ça devient très flip­­pant quand on fait ça pendant trop long­­temps », dit McCar­­thy, qui est à présent consul­­tant en leader­­ship et déve­­lop­­pe­­ment. « On se demande ce qu’on vaut sans ça. Dave est dans une posi­­tion unique. Je ne connais personne d’autre dans le monde qui puisse être capable de créer quelque chose qui amènera les gens à recon­­naître l’hu­­ma­­nité de ceux qui font ce boulot de fou. Il a l’in­­tel­­li­­gence, l’ex­­pé­­rience et les rela­­tions néces­­saires pour y arri­­ver. Mais je ne crois pas qu’il ait jamais voulu deve­­nir le diri­­geant d’un orga­­nisme à but non lucra­­tif. Si j’étais à sa place, moi aussi j’au­­rais du mal à me déci­­der. »

À la fin de la jour­­née, Morton avait l’air abattu.

Une nuit à Katman­­dou, Morton et moi sommes sortis dîner avec son amie Luanne Freer, la fonda­­trice et direc­­trice de la clinique Everest ER. La montagne n’a pas tardé à venir dans la discus­­sion. Quand Morton a dit qu’il ne savait pas s’il devait y retour­­ner ou pas, Freer lui a demandé : « Donc tu le dis enfin tout haut ? » Elle a longue­­ment soupiré avant de reprendre. « Je ne sais pas ce qui a changé, mais ça a été instan­­tané pour moi », dit-elle. « Combien de fois faut-il que cette montagne crie pour qu’on comprenne que tout ne va pas bien ? » Urgen­­tiste de 58 ans origi­­naire du Montana, Freer s’est pour la première fois sentie appe­­lée à travailler sur l’Eve­­rest après qu’elle a visité le camp de base en 2002 et vu à quel point les soins médi­­caux étaient limi­­tés pour les Sher­­pas. Elle a monté une tente et ouvert une boutique en 2003, avant d’y retour­­ner tous les prin­­temps sauf en 2014. Son travail lui a coûté : elle a divorcé de son mari, et ses amitiés aux États-Unis en ont souf­­fert. Mais elle a été happée par la situa­­tion urgente qui avait cours dans la montagne. Freer n’était pas sur l’Eve­­rest en 2015 lors du trem­­ble­­ment de terre, mais quand elle a appris la nouvelle de la bouche ses collègues du camp de base, elle est rentrée au Népal. La dévas­­ta­­tion l’a pour­­sui­­vie jusqu’au Montana l’été suivant.

Au départ, après le séisme, elle voulait s’en­­ga­­ger publique­­ment pour une suspen­­sion des expé­­di­­tions dans l’Eve­­rest. Mais récem­­ment, elle a changé d’avis sur la ques­­tion. « J’ai baissé d’un cran », dit-elle. « Je suis passée de : “Allons vite cher­­cher le pape et le dalaï-lama pour qu’ils bénissent la montagne et disent que personne ne devrait plus y monter”, à me dire tout simple­­ment que peut-être l’en­­droit n’était-il plus fait pour moi. »  Elle prévoit de lais­­ser les clés de la clinique à d’autres méde­­cins, pour un départ prévu au début de la saison d’al­­pi­­nisme. « Il fut un temps, c’était l’en­­droit que je préfé­­rais au monde », dit-elle. « Je m’y sentais chez moi. Aujourd’­­hui, c’est un endroit terri­­fiant. » « Si je ne retourne pas sur l’Eve­­rest », dit Morton, « ça va chan­­ger fonda­­men­­ta­­le­­ment la façon dont je subviens à mes besoins. Chaque fois que j’y retourne, j’en dépends un peu plus l’an­­née d’après. C’est en partie la raison pour laquelle je veux arrê­­ter. »

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La clinique du Dr Freer
Crédits : DR

Freer ne peut pas s’iden­­ti­­fier à ce genre de problé­­ma­­tique étant donné qu’elle est béné­­vole. Elle, ce sont les patients qui vont lui manquer. « Il n’y a rien qui ressemble de près ou de loin au fait de venir en aide à un Sherpa malade ou blessé, et de le regar­­der rentrer chez lui avec l’argent pour sa famille. Ou de voir quelqu’un réali­­ser son rêve et parve­­nir au sommet. On se sent impor­­tant, on a le senti­­ment d’être utile et qu’on a besoin de notre aide. » Morton est d’ac­­cord. Il arrive à ressen­­tir la même chose ailleurs, mais les enjeux sont plus élevés sur l’Eve­­rest. « Le plus dur, ce n’est pas les choses qu’on voit », dit-il. « C’est de rentrer chez soi, de retrou­­ver ses amis, et de ne pas retrou­­ver ce senti­­ment de proxi­­mité. » Plus les deux amis parlent, plus il m’ap­­pa­­raît évident qu’ils font le deuil de la même chose. Freer lui dit : « Oh Dave, je ne sais pas. Il y a telle­­ment de fantômes là-haut. »

Tout petit

Durant les deux jours qui ont suivi, Morton est allé voir quelques-unes des familles des fantômes en ques­­tion. Il voulait s’as­­su­­rer qu’ils rece­­vaient bien leurs paie­­ments, et il prévoyait aussi de réali­­ser des vidéos pour lever des fonds en filmant des veuves racon­­tant leur histoire. La direc­­trice des opéra­­tions de Juni­­per Fund, une jeune Sherpa de 24 ans nommée Tsering Dolker, portait un dossier plein de noms et donnait des instruc­­tions à notre chauf­­feur, qui navi­­guait dans les rues tortueuses de Katman­­dou. Morton était en train d’es­­sayer de mettre en place un tour­­nage avec une femme du nom de Menuka, dont le mari était mort durant l’ava­­lanche de 2014 sur l’Eve­­rest. « Où tu m’as dit qu’elle était ? » a demandé Morton. Tsering Dolker a répondu que Manuka ne décro­­chait jamais le télé­­phone. Morton a suggéré d’al­­ler faire un tour chez elle. Mais avant d’al­­ler là-bas, Tsering Dolker a appelé un ami de Menuka – ce qui s’est révélé être une sage déci­­sion car Menuka était partie pour l’Inde.

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Dawa Tenzing, aidé par l’or­­ga­­nisme
Crédits : The Juni­­per Fund

« Tempo­­rai­­re­­ment ? » a demandé Morton. « Non, c’est perma­nent », a répondu Tsering Dolker. Nous avons tourné en rond pendant un moment. « Qu’en est-il de Kam Phuti, la femme de Pasang Karma ? » a pour­­suivi Morton. « Tu sais où elle est ? » « Non », a répondu Tsering Dolker. Le télé­­phone de Kam Phuti était éteint. Nous avons conti­­nué à tour­­ner en rond pendant que Morton cher­­chait dans son ordi­­na­­teur portable. « Il y a telle­­ment de familles », a-t-il dit. Tsering Dolker passait les coups de fil. Morton a fini par choi­­sir une desti­­na­­tion. La route est deve­­nue moins pavée, et bien­­tôt nous nous sommes retrou­­vés sur des voies bala­­frées de profondes ornières. Puis Tsering Dolker a dit : « Oh, la voilà. » Le chauf­­feur s’est arrêté à un coin de rue agité, et une femme en manteau bleu a grimpé dans la voiture : Pasang Lhamu. Son mari est mort sur l’An­­na­­purna en 2015, lors d’une expé­­di­­tion orga­­ni­­sée par un équi­­pe­­men­­tier du nom de Drea­­mers Desti­­na­­tion. Nous sommes allés chez elle pour prendre le thé. Morton lui a demandé si Drea­­mers Desti­­na­­tion avait apporté son aide. « Ils ne m’ont apporté aucune aide », a répondu Pasang Lhamu. Elle a dit qu’elle avait reçu un verse­­ment de l’as­­su­­rance, mais que ce n’était pas assez pour couvrir les dépenses de ses funé­­railles puja. Elle utili­­sait l’argent de Juni­­per Fund pour envoyer sa fille, Nima Doma, à l’école, et elle espé­­rait pouvoir l’en­­voyer plus tard à l’étran­­ger. Peut-être même en Europe. Nous sommes ensuite allés voir une jeune femme d’en­­vi­­ron 25 ans appe­­lée Ang Pasi, qui avait perdu son mari en 2014 dans la cascade de glace. Ang Pasi a commencé à allai­­ter son enfant pendant que le frère de son mari défunt, Phurba, remplis­­sait nos tasses de thé. Ang Pasi nous a dit que l’argent l’avait aidée mais qu’elle voulait envoyer son frère à l’école – ce qui requer­­rait davan­­tage d’argent. Morton l’a infor­­mée que le Juni­­per Fund ne pouvait soute­­nir que la famille immé­­diate de la victime. Elle a souri, et Phurba nous a resservi du thé.

Après ça, nous avons rendu visité à une belle femme d’une tren­­taine d’an­­née avec une dent en or qui s’ap­­pe­­lait Dawa Diki. Son mari, Lakpa Chhi­­ring, était mort six mois plus tôt au camp de base durant le trem­­ble­­ment de terre. Lui aussi travaillait avec Drea­­mers Desti­­na­­tion, et l’argent de l’as­­su­­rance n’était pas encore arrivé. Dawa Diki avait emprunté l’équi­­valent de 6 000 euros pour le puja qu’il lui fallait rembour­­ser. Elle a dit avoir des soucis avec sa belle-mère, qui voulait toucher une partie de l’argent du Juni­­per Fund. « Sa belle-famille se plaint constam­­ment d’elle, peu importe les efforts qu’elle fait pour aider », nous a expliqué Tsering Dolker. « La mienne aussi », a dit Morton, et tout le monde a ri. C’était le seul instant de notre conver­­sa­­tion durant lequel Dawa Diki n’était pas en larmes. Enfin, nous sommes allés voir une femme du nom d’Anita Lama, dont le mari avait lui aussi trouvé la mort en 2014 au cours d’une avalanche. Elle et sa fille vivaient dans un petit appar­­te­­ment pourvu d’une seule chambre. Elle nous a servi du thé et nous a dit qu’elle allait à l’école, où elle voulait décro­­cher un diplôme dans le travail social. Anita Lama a fait part du fait qu’elle avait du mal à obte­­nir la citoyen­­neté pour sa fille, Umi, car elle avait un nom de famille diffé­rent de celui de son père. La consti­­tu­­tion népa­­laise rend diffi­­cile pour les mères céli­­ba­­taires de confé­­rer la citoyen­­neté à leurs enfants. Anita Lama a dit qu’elle avait entendu qu’une des femmes aidées par le Juni­­per Fund s’était rema­­riée. Conti­­nue­­raient-ils encore à soute­­nir la famille d’une telle femme ? a-t-elle demandé à Morton. Il a répondu que ce serait le cas des enfants.

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Une femme honore la mémoire de son mari
Crédits : The Juni­­per Fund

À la fin de la jour­­née, Morton avait l’air abattu. « Je reçois une grosse décharge d’adré­­na­­line quand je suis en montagne », m’a-t-il confié. « Mais tour­­ner en rond dans un taxi pour rencon­­trer toutes ces familles, c’est lourd à porter. C’est d’une tris­­tesse constante. Même si je ne suis évidem­­ment pas celui qui la traverse. » Je lui ai demandé s’il s’oc­­cu­­pait du Juni­­per Fund par culpa­­bi­­lité. Il a rejeté l’idée en bloc. D’après lui, le portage d’équi­­pe­­ment en montagne est un bon job, surtout comparé à l’al­­ter­­na­­tive la plus répan­­due : aller au Qatar pour travailler sur des stades pour la Coupe du monde, où plus de 150 Népa­­lais sont morts en 2014. Lui essaye simple­­ment d’amé­­lio­­rer un incon­­vé­­nient de l’in­­dus­­trie. Je lui ai fait remarquer que l’in­­con­­vé­­nient en ques­­tion était loin d’être insi­­gni­­fiant. « C’est la raison pour laquelle je fais ça », a-t-il répondu. Je lui ai demandé s’il pour­­rait, pour sa part, enga­­ger un Sherpa pour porter ses affaires jusqu’en haut d’une montagne et j’ai été à peine surpris de l’en­­tendre dire que pour une expé­­di­­tion person­­nelle, il n’y songe­­rait même pas.

Nous buvions une bière sur le toit de l’hô­­tel tandis que le soleil se couchait sur Katman­­dou, au son d’un concert d’oi­­seaux, de singes, de klaxons de taxis et d’aboie­­ments de chiens. Morton a repris : « Rien n’est juste sur l’Eve­­rest, tu sais. Il donne énor­­mé­­ment, il tue énor­­mé­­ment, et les consé­quences de tout cela sont incroya­­ble­­ment puis­­santes. C’est un micro­­cosme de monde, de bien des façons. Et ce n’est pas beau à voir. » Pour les veuves, Morton est un ami qui présente des avan­­tages finan­­ciers. Il sait bien qu’il est arrivé qu’on lui raconte une version plus confor­­table de la réalité. « Et je comprends pourquoi. Parce qu’aussi diffi­­cile que ce travail puisse être, il s’agit aussi d’une connexion. C’est dur, très réel, et cela vous fait vous sentir plus proche des gens. » Son travail lui oppose un défi plus grand que de gravir l’Eve­­rest. Ça ne lui a jamais paru moins impor­­tant. « Certaines fois », dit-il, « je me dis : “Bon Dieu, c’est ce que tu as fait pendant les dix dernières années ?” Mais je pense que ça ne paraît déri­­soire que lorsqu’on est prêt à passer à autre chose. » Il a dit au cinéaste de Seat­tle qui emmène des anciens combat­­tants gravir l’Eve­­rest de trou­­ver un autre came­­ra­­man.

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Morton est aussi esca­­la­­deur
Crédits : dave­­mor­­ton.com

En janvier dernier, Morton m’a appelé du Népal. Le Juni­­per Fund a récem­­ment pu garan­­tir de pouvoir appor­­ter de l’aide à la tota­­lité de ses 32 familles pendant cinq ans, et il fait des progrès quant au lance­­ment d’un groupe de soutien et de forma­­tion pour les veuves. Il avait hâte de démé­­na­­ger pour vivre une partie de l’an­­née à Katman­­dou et de servir de guide lors d’ex­­pé­­di­­tions sur des pics moins célèbres de l’Hi­­ma­­laya. Il a récem­­ment repensé à l’Eve­­rest. Les tragé­­dies lui semblent de plus en plus loin­­taines. Il se demande s’il ne pour­­rait pas y retour­­ner, si la bonne oppor­­tu­­nité se présente. « Il pour­­rait y avoir une raison impor­­tante de lui rendre une dernière visite », dit-il, « juste pour en faire le deuil. » Il se demande si c’est possible. La taille d’une chose dépend de l’angle selon lequel on se place pour la regar­­der. D’un certain point de vue, l’Eve­­rest est la chose la plus énorme sur Terre. Mais de beau­­coup d’autres, malgré tout, il est tout petit.


Traduit de l’an­­glais par Sophie Lapraz, Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Dave Morton Is Quit­­ting Everest. Maybe. (It’s Compli­­ca­­ted.) », paru dans Outside. Couver­­ture : Un chemin diffi­­cile près de l’Eve­­rest.


 

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