par Adam Higginbotham | 0 min | 29 septembre 2015

Le monte-en-l’air

Earnest Pletch est un de ces toqués d’avia­­tion. Un vrai fana­­tique du manche à balai, comme il n’est pas rare d’en croi­­ser dans l’Amé­­rique des années 1930. Une dizaine d’an­­nées plus tôt, Charles Lind­­bergh bouclait la première traver­­sée en soli­­taire de l’At­­lan­­tique nord, propul­­sant les États-Unis au rang de Mecque de l’aé­­ro­­nau­­tique mondiale. Pletch, lui, n’a guère le profil d’un aspi­­rant avia­­teur. Ce fils de bonne famille a déserté les bancs de l’école pour rejoindre une troupe de forains. Notre homme est de surcroît un indé­­crot­­table coureur de jupons. Il n’a que 29 ans, mais a déjà été marié trois fois. Pletch ne s’adonne pas qu’à la baga­­telle. Il prend aussi des cours de pilo­­tage. L’après-midi tire à sa fin, ce 27 octobre 1939. Pletch est en l’air avec son instruc­­teur de vol. Un certain Carl Bivens. C’est l’ins­­tant qu’il atten­­dait ; enfin, il va pouvoir prendre seul les commandes du coucou. Mais il a l’in­­ten­­tion de le faire d’une manière bien peu ortho­­doxe, en abat­­tant le pilote de deux balles dans la tête.

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Le défunt Carl Bivens

C’est donc par un après-midi d’au­­tomne, lors d’une banale leçon de pilo­­tage dans le ciel du Missouri, qu’Ear­­nest Pletch va connaître une célé­­brité éphé­­mère ; avant que son histoire ne sombre dans l’ou­­bli pour long­­temps. Pletch a pris place sur le siège arrière du petit biplace d’aéro-club à double commande. Pour son troi­­sième vol d’ins­­truc­­tion, il n’est pas venu les mains vides. Alors que l’ap­­pa­­reil évolue à 5 000 pieds, l’homme dégaine un revol­­ver de sa poche et, sans autre forme de procès, loge deux balles de calibre 7,65 dans le crâne de son instruc­­teur. Son forfait commis, Pletch parvient à poser l’avion sans encombre. Il aban­­donne le cadavre à l’abri d’un bosquet et reprend l’air aussi­­tôt ; cap au nord, en direc­­tion de sa région natale. Ce qu’il comp­­tait y faire, mystè­­re… La chose n’a jamais été vrai­­ment éluci­­dée. Nous y revien­­drons plus tard.

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Pletch – que ses proches appe­­laient Larry – naquit à Frank­­fort, dans l’In­­diana, au sein d’une famille qu’on disait respec­­table. Son père, Guy, était un fermier pros­­père et un homme poli­­tique local, élu à l’as­­sem­­blée du comté de Clin­­ton. Le petit Earnest semble n’avoir manqué de rien. Comme nombre de jeunes hommes qui gran­­dirent durant l’entre-deux-guerres, Earnest était habile méca­­ni­­cien, au point de se prendre pour un inven­­teur. Le person­­nage fait montre d’un égocen­­trisme précoce qui, de fait, se révé­­lera la pierre angu­­laire de sa person­­na­­lité. Il n’est encore qu’un lycéen lorsqu’il commence à se piquer d’aé­­ro­­nau­­tique ; il n’a alors de cesse de quéman­­der un avion à son père. Pour seule réponse, on lui rebat les oreilles qu’il doit d’abord ache­­ver ses études. De guerre lasse, il claque la porte de l’école et, sur un coup de tête, passe la bague au doigt de celle qui sera la première de ses quatre épouses connues. Nous sommes en 1926. De ce jour, Pletch ne donnera plus signe de vie.

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Earnest Pletch

À ses juges, en 1939, il confes­­sera avoir dérobé l’avion de Bivens dans l’in­­ten­­tion de s’écra­­ser sur la grange de son père – un aveu singu­­lier, qui a dû produire son petit effet. Peut-être le fils fugueur a-t-il un instant voulu se sous­­traire au juge­­ment d’un père ; lui qui, treize années durant, n’a mené qu’une vie de bâton de chaise. Mais il ne mettra pas son projet à exécu­­tion. Comment Pletch a-t-il pu subve­­nir à ses besoins pendant toutes ces années d’er­­rance ? Là encore, le mystère demeure. Un jour­­nal de l’époque lui prête une acti­­vité de garçon de ferme, mais il paraî­­trait plus plau­­sible qu’il ait gagné sa vie comme méca­­ni­­cien. Dès l’en­­fance, le garçon affi­­chait déjà un net penchant pour la répa­­ra­­tion de voitures et de trac­­teurs, plutôt que pour le travail à la ferme fami­­liale. À l’en croire, c’est en 1935 que Pletch s’at­­telle véri­­ta­­ble­­ment – en parfait auto­­di­­dacte – à étudier la science du vol. Ce n’est toute­­fois que trois ans plus tard, en 1938, qu’il tâte pour la première fois la tôle d’un avion. Selon sa nécro­­lo­­gie, Pletch décroche à cette époque un petit boulot dans une fête foraine itiné­­rante, qui a la parti­­cu­­la­­rité de propo­­ser des baptêmes de l’air aux badauds en mal de sensa­­tions fortes. Ce job n’avait rien de banal. Et cette foire ambu­­lante, The Royal Ameri­­can Shows, l’était encore moins. Cette gigan­­tesque ruche partait en tour­­née neuf mois de l’an­­née, écumant les États-Unis et le Canada avec son propre train (le convoi s’éti­­rait, à la grande époque, sur près d’une centaine de wagons). Le Royal Ameri­­can se procla­­mait « le spec­­tacle le plus sensa­­tion­­nel de la planète », et se vantait de possé­­der « les plus grandes attrac­­tions foraines au monde ». On trou­­vait dans ce grand barnum des caba­­rets pour adultes, où Pletch aurait offi­­cié. Des strip-teaseuses de renom venaient s’y produire ; de la trempe de Gypsy Rose Lee, la grande prêtresse de l’ef­­feuillage. Un beau jour de juin 1938 (il a désor­­mais 28 ans), esti­­mant en avoir suffi­­sam­­ment appris de ses lectures et des heures passées à scru­­ter les acro­­ba­­ties des as du Royal Ameri­­can, Pletch décide de rentrer chez lui, à Frank­­fort. Arrivé au pays, il s’in­­tro­­duit nuitam­­ment dans un avion et – chose stupé­­fiante – parvient non seule­­ment à décol­­ler, mais aussi à reve­­nir sans dommage sur le plan­­cher des vaches. « C’est la toute première fois que je m’ins­­tal­­lais aux commandes », fanfa­­ron­­nera-t-il par la suite. « Les gars me disaient que j’en serais pas capable. Alors, j’ai décollé avec ce zinc à trois heures du matin et je l’ai emmené jusqu’à Danville, dans l’Il­­li­­nois [à 120 kilo­­mètres plein ouest], et je l’ai posé dans un champ de trois hectares. »

Le meurtre de Carl Bivens

Présu­­mant que la dispa­­ri­­tion de l’avion aurait tôt fait d’être signa­­lée, l’ap­­prenti monte-en-l’air ne reste jamais long­­temps au même endroit. Il quitte Danville et rallie un petit village de l’Il­­li­­nois, Vernon, où il se lance comme pilote privé propo­­sant des vols à sensa­­tions. On ne saurait trop dire combien de temps Pletch aurait pu faire tour­­ner sa petite affaire avant d’être confondu. Car le gaillard a une prédis­­po­­si­­tion certaine pour se mettre dans le pétrin… Ainsi, parmi les curieux prêts à bourse délier pour un baptême de l’air se trouve une certaine Goldie Gehr­­ken, 17 prin­­temps. Earnest Pletch (qui se fait main­­te­­nant appe­­ler Larry Thomp­­son et se dit âgé de 24 ans, se rajeu­­nis­­sant au passage d’une demi-décen­­nie) succombe bien vite au charme de la jeune fille. Cinq jours durant, le duo amou­­reux s’en­­vole pour une esca­­pade entre ciel et terre, volant de lieu en lieu à travers l’Il­­li­­nois. Pletch conjure sa belle de l’épou­­ser. En vain… Alors, il la plante là, sous un arbre au milieu d’un champ, et saute dans son avion. ulyces-1sthighjacking-003Les parents de Goldie, qui, pendant près d’une semaine, ont remué ciel et terre à la recherche de leur enfant, se montrent fina­­le­­ment peu dispo­­sés à enga­­ger des pour­­suites – « ce jeune homme a pris un si grand soin de notre fille », plaide la mère. Mais la police ne l’en­­tend pas de cette oreille. Elle pour­­chasse le jeune malfrat et l’ar­­rête pour vol, avant de le libé­­rer sous caution dans l’at­­tente de son procès… et de son probable séjour derrière les barreaux. Coïn­­ci­­dence ou non, une semaine après avoir fait passer Carl Bivens de vie à trépas, le « Roméo volant » (comme l’ont surnommé les jour­­naux de l’époque) devait être appelé à compa­­raître pour cette rocam­­bo­­lesque affaire. La trame des événe­­ments menant au meurtre de Bivens reste impré­­cise. Pletch s’est fait fort de débi­­ter aux enquê­­teurs un tissu de mensonges. On sait néan­­moins qu’il réin­­tègre la troupe de forains, et la suit dans ses péré­­gri­­na­­tions jusque dans le Missouri. Une escale du Royal Ameri­­can, semble-t-il, est le théâtre de sa rencontre avec Fran­­cis Bales, une habi­­tante de Palmyra. Comme de juste, il lui demande sa main et l’épouse en septembre 1939 – il se dit que Pletch en est alors à son troi­­sième mariage. Toujours est-il que la noce fait long feu. Fran­­cis se vola­­ti­­lise quelques jours seule­­ment après leur union (à sa décharge, on soupçonne Pletch de l’avoir détrous­­sée…). Un mois plus tard, il emprunte une guim­­barde et part sur les routes du Missouri, à la recherche de cette épouse partie sans lais­­ser d’adresse. C’est ainsi qu’il débarque dans la petite ville de Brook­­field, où son chemin croise celui de Carl Bivens. L’homme est instruc­­teur de vol. N’écou­­tant que son instinct, Pletch demande à être initié à l’art du pilo­­tage. Une toquade de plus, mais celle-ci aura de lourdes consé­quen­­ces… En cette fraîche après-midi d’au­­tomne, le 27 octobre, Pletch s’est déjà envolé par deux fois à bord du petit mono­­plan jaune Taylor Club que Bivens se fait prêter pour ses cours de pilo­­tage. Enhardi par ces deux vols sans anicroches, il demande à reprendre l’air une troi­­sième fois. Quarante minutes après le décol­­lage, le Taylor Club file bon train à une alti­­tude de 5 000 pieds, lorsque le pilote-instruc­­teur s’écroule, exécuté de deux balles dans la tête. La raison pour laquelle Pletch a assas­­siné Bivens n’a jamais été clai­­re­­ment établie. L’in­­té­­ressé s’em­­ploie à brouiller les pistes avec des versions discor­­dantes. Il prétend un instant avoir voulu s’ap­­pro­­prier l’avion pour tester des inven­­tions de son cru (parmi lesquelles, un kéro­­sène soi-disant révo­­lu­­tion­­naire). Avant de soute­­nir – mani­­fes­­te­­ment à dessein d’at­­té­­nuer les accu­­sa­­tions de meurtre au premier et second degré qui pèsent contre lui – que Bivens et lui s’étaient mis d’ac­­cord pour voler l’avion et s’échap­­per au Mexique par la voie des airs. Si l’on en croit cette version, Bivens aurait subi­­te­­ment décidé de ne plus marcher dans la combine. Une violente dispute éclate alors dans la carlingue : « “T’as pas inté­­rêt à me trahir !”, que je lui ai dit », relate Pletch. Sur ces entre­­faites, pour­­suit-il, l’ins­­truc­­teur se retourne et tente d’en venir aux mains, perdant ainsi le contrôle de l’ap­­pa­­reil. « On allait droit au crash, j’ai été forcé de sortir mon arme et de l’abattre », plaide Pletch. Un mensonge éhonté, qu’on peut aisé­­ment déce­­ler au travers des inco­­hé­­rences de son récit. Pletch, qui préten­­dait naguère avoir ouvert le feu dans un réflexe de survie, pour empê­­cher un crash certain, en vient à préci­­ser que la perte de contrôle de l’avion n’eut lieu qu’après avoir tiré sa première balle : « À cet instant, le zinc a commencé à tanguer sévè­­re­­ment, puis à partir en piqué. C’est là que je me suis rappelé l’his­­toire de ce type en train de casser sa pipe en plein vol, et qui restait cram­­ponné au manche ; donc, j’ai tiré une seconde fois… Je me suis penché pour empoi­­gner le corps et le déga­­ger des commandes, et j’ai réussi à rattra­­per la trajec­­toire au bout de quelques secondes. »

Un jour s’est écoulé depuis le meurtre. Le cadavre a main­­te­­nant eu tout le temps d’être décou­­vert…

Il suffit de se figu­­rer la posi­­tion des prota­­go­­nistes dans le cock­­pit pour mesu­­rer l’ab­­sur­­dité de cette dernière version : Pletch était assis en place arrière, dans le dos d’un Carl Bivens acca­­paré par le pilo­­tage de l’avion. En d’autres termes, l’ins­­truc­­teur n’a jamais pu repré­­sen­­ter une quel­­conque menace pour son élève. Il est fort probable que ce meurtre n’ait rien été de plus qu’un macabre expé­­dient. Pletch, qui, à l’été 1938, avait déjà dérobé un avion (et pris la fuite plutôt que d’af­­fron­­ter ses respon­­sa­­bi­­li­­tés) a tout bonne­­ment réitéré son méfait – quoique d’une manière éton­­nam­­ment plus brutale. Devant ses procu­­reurs du Missouri, Pletch se lais­­sera aller à ce sous-entendu ; sans doute l’aveu le plus proche de la vérité qu’il n’ait jamais fait : « Carl était en train de me dire que j’avais un don pour le pilo­­tage, et que je serais avisé de tenter ma chance dans l’avia­­tion. J’avais un revol­­ver dans ma poche de salo­­pette. Sans mot dire, je l’ai dégainé et lui ai tiré une balle à l’ar­­rière du crâne. Il n’a pas eu le temps de comprendre ce qu’il lui arri­­vait. » Pletch pose le Taylor Club en lisière du hameau de Cherry Box, dans le Missouri. Là, dans un pré, il se débar­­rasse du corps de Bivens – en ayant toute­­fois pris soin de le déles­­ter de sa montre et d’une liasse de quelques centaines de dollars. Sans tarder, il redé­­colle et met cap au nord. Alors que le soir tombe, Pletch atter­­rit dans un champ et trouve refuge sous le toit d’une grange. Aux premières lueurs du jour, il reprend sa route. Pletch se dirige, semble-t-il, vers le domaine de ses parents. On l’au­­rait même aperçu décri­­vant des cercles au-dessus de la ferme de son enfance. Des pensées suici­­daires l’agitent ; il songe à s’écra­­ser sur la grange de son père. Puis il se ravise, et se pose fina­­le­­ment dans un pâtu­­rage de Clear Creek, à un jet de pierre de Bloo­­ming­­ton, la grande ville de ce coin de l’In­­diana. Le crépus­­cule est déjà là. Un jour s’est écoulé depuis le meurtre. Le cadavre a main­­te­­nant eu tout le temps d’être décou­­vert… et la nouvelle d’un avion disparu de faire le tour du Midwest.

Qui veut la peau de Pletch ?

Jimmy et Bobby Joe Logsdon, deux jeunes frères, sont les premiers habi­­tants de Clear Creek à remarquer l’avion en approche. Les deux garçon­­nets, qui vaquaient aux corvées de la ferme, perçoivent un ronron­­ne­­ment dans le ciel. Le petit Bobby Joe est un mordu d’avia­­tion, et il en est sûr, c’est le bruit d’un avion. Jamais encore il n’en avait vu, ni entendu d’aussi près. Il veut courir jusqu’à l’avion, mais son père le retient. Un attrou­­pe­­ment, déjà, s’est formé autour du petit mono­­plan jaune – ce paisible village de fermiers n’avait pas connu pareille péri­­pé­­tie depuis bien long­­temps. Un homme se hisse hors du cock­­pit et demande à la canto­­nade s’il y a quelque part un endroit où manger. On lui indique la direc­­tion de l’épi­­ce­­rie Williams & Wampler, où l’on peut se faire servir un café chaud et des hambur­­gers.

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L’avion détourné par Pletch

Malgré le jour décli­­nant, un détail étrange attire l’œil de quelques villa­­geois. La salo­­pette bleue du pilote est macu­­lée de sang… Pletch s’en explique très simple­­ment, arguant que le vol en alti­­tude l’a fait saigner du nez. Entre-temps, la nouvelle de son arri­­vée fracas­­sante est parve­­nue jusqu’aux oreilles de Bertha Manner, la télé­­pho­­niste du village ; laquelle a entendu à la radio une histoire d’aé­­ro­­plane volé qu’on a signalé au-dessus de Frank­­fort, à 130 kilo­­mètres de là. Manner, qui ne manquera pas de s’enor­­gueillir devant la presse de son « imagi­­na­­tion fertile et de son flair pour les faits divers », fait immé­­dia­­te­­ment le rappro­­che­­ment avec l’évé­­ne­­ment qui agite tout Clear Creek. Toutes affaires cessantes, elle appelle la police de Bloo­­ming­­ton. Inter­­rogé par une jour­­na­­liste locale 70 ans après cette mémo­­rable soirée, Bobby Joe Logsdon se souvient que la sonne­­rie du télé­­phone n’a pas tardé à réson­­ner dans l’épi­­ce­­rie.

« Bill Wampler était de train de cuire les hambur­­gers du pilote. C’est lui qui a décro­­ché. Le shérif adjoint lui a ordonné de ne répondre à ses ques­­tions que par “oui” ou par “non”. Il lui a demandé si le pilote était là, puis s’il pouvait essayer de le rete­­nir pour gagner du temps ; mais de ne surtout rien tenter d’im­­pru­dent car l’homme était dange­­reux. Bill, c’était un nerveux, le genre de type assez fébrile. Mais il a eu la bonne idée de pous­­ser les steaks sur la partie la moins chaude du gril, pour qu’ils ne cuisent pas trop vite. »

Grâce à la présence d’es­­prit de Wampler, Pletch est toujours atta­­blé devant ses hambur­­gers lorsque les poli­­ciers de Bloo­­ming­­ton, flanqués de la police d’État, encerclent l’éta­­blis­­se­­ment. Pletch n’op­­pose aucune résis­­tance. Il pose son arme et se laisse menot­­ter sans heurts. On l’em­­mène à la prison du comté de Monroe où, dûment ques­­tionné, il clame haut et fort sa passion immo­­dé­­rée pour les avions. « Je préfé­­re­­rais voler que m’ali­­men­­ter », jure-t-il.

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L’avion de Pletch est rapa­­trié

Une telle affaire risquait bien de faire naître des précé­­dents juri­­diques aussi inso­­lites que passion­­nants. Pour commen­­cer, il s’agis­­sait là du premier cas de détour­­ne­­ment d’avion (ou de « pira­­te­­rie aérienne ») de l’his­­toire des États-Unis. Le Chicago Tribune a décrit l’af­­faire comme « l’un des crimes les plus spec­­ta­­cu­­laires du XXe siècle, et sans doute le premier enlè­­ve­­ment en avion suivi de mort dans les annales judi­­ciaires ». Lors de cette tragique leçon de pilo­­tage, Bivens et Pletch ont survolé pas moins de trois comtés du Missouri, chacun d’eux possé­­dant sa propre juri­­dic­­tion. Pletch ayant navi­­gué à l’es­­time (du moins a-t-il tout inté­­rêt à le lais­­ser croire), les enquê­­teurs sont bien en peine de déter­­mi­­ner l’em­­pla­­ce­­ment géogra­­phique du crime – et par consé­quent, le comté où le meur­­trier doit être traduit en justice. Comme si l’af­­faire n’était pas suffi­­sam­­ment confuse, James J. Robin­­son, distin­­gué profes­­seur de droit et direc­­teur de l’Ins­­ti­­tut de droit pénal à l’uni­­ver­­sité de l’In­­diana, fait obser­­ver qu’il existe un vide juri­­dique quant aux homi­­cides perpé­­trés entre ciel et terre. « Suppo­­sons qu’un meurtre soit commis à bord d’un avion survo­­lant l’océan, loin de toute terre », postule Robin­­son. « Impos­­sible, donc, de ratta­­cher le crime à quelque comté que ce soit. Dès lors, cet homi­­cide peut-il faire l’objet d’une pour­­suite judi­­ciaire ? Et si tel est le cas, où aurait-elle lieu ? » Hélas pour Earnest Pletch, les auto­­ri­­tés judi­­ciaires du Missouri ne s’em­­bar­­rassent pas d’une approche aussi concep­­tuelle. Dès le lende­­main, le meur­­trier des airs est remis à la justice ; non sans provoquer une querelle de clocher… Fred Bollow, le repré­­sen­­tant du minis­­tère public du comté de Shelby – où le corps de Bivens a été retrouvé –, s’est hâté de pronon­­cer une incul­­pa­­tion pour assas­­si­­nat. Mais son homo­­logue du comté voisin, Vincent Moody, estime que l’af­­faire relève de sa juri­­dic­­tion. Il invoque les propres aveux de Pletch – qui situe le meurtre au-dessus du comté de Macon –, et assène qu’il « tien[t] cette décla­­ra­­tion pour authen­­tique ». De fait, l’enquête atteste que le Taylor Club a survolé le comté de Macon la majeure partie du vol. Ce qui achève de donner gain de cause au procu­­reur Moody.

Il aura fallu une corres­­pon­­dance suivie avec les archives pour lever le dernier coin du mystère.

Lequel s’em­­presse de défé­­rer le prévenu au tribu­­nal. Les esprits commencent à s’échauf­­fer dans la région, et l’on redoute le lynchage du meur­­trier si la procé­­dure venait à s’éter­­ni­­ser. Pletch, de lui-même, accé­­lère le tempo judi­­ciaire en renonçant à son droit à une audience préli­­mi­­naire. Ce 1er novembre 1939, dans une salle d’au­­dience loin de connaître la foule des grands jours, Pletch est amené devant ses juges. Il choi­­sit de plai­­der coupable.

Par la grâce d’Etta Bivens

Il y a tout lieu de penser qu’il s’agit là d’un stra­­ta­­gème d’avo­­cat pour donner à Pletch une chance d’échap­­per à la peine capi­­tale. Mais, plus que quiconque, c’est Etta Bivens qui évitera à l’as­­sas­­sin de son mari un tête-à-tête avec la chambre à gaz… Elle annonce au président du tribu­­nal, Harry J. Libby, qu’elle ne souhaite pas requé­­rir la peine de mort. Après avoir arra­­ché au meur­­trier la promesse qu’il ne deman­­de­­rait ni grâce, ni libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle, le magis­­trat le condamne à la prison à vie.

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Etta Bivens et son fils après la nouvelle du meurtre

Ce qu’il advint ensuite est resté une énigme pendant bien long­­temps. Pletch a eu une longue vie, et s’est éteint le 12 juin 2001, à l’âge de 91 ans. Cela signi­­fie­­rait, en faisant un rapide calcul, que Pletch purgea une peine de presque 62 années au péni­­ten­­cier d’État du Missouri – soit assez long­­temps pour figu­­rer en bonne place dans le clas­­se­­ment peu enviable des dix plus longues peines jamais effec­­tuées dans l’his­­toire péni­­ten­­tiaire améri­­caine. Une jour­­na­­liste de l’In­­diana s’est penchée sur la ques­­tion. En 2009, 70 ans après les faits, Pamela Keech a retrouvé pour Bloom Maga­­zine les témoins survi­­vants du fameux atter­­ris­­sage de Clear Creek. Elle conclura au décès en prison d’Ear­­nest Pletch. Ma propre enquête démontre que tel n’a pas été le cas. La fiche d’Ear­­nest P. Pletch appa­­raît en quelques clics dans le registre des décès tenu par la Sécu­­rité sociale améri­­caine. Mais un détail pose ques­­tion. Le lieu de sa mort, à Eldridge, dans le Missouri. Dans ce coin reculé du Middle West, pas le moindre établis­­se­­ment péni­­ten­­tiaire à l’ho­­ri­­zon… Plus intri­­gant encore, en éplu­­chant la presse locale d’alors, on voit surgir par deux fois le nom de Pletch ; deux petites annonces, publiées en 1964 et 1965 dans les colonnes du Kansas City Star. La première est une réclame pour une « maison neuve de type ranch », vendue avec une parcelle de terrain sur le lac des Ozarks. Le second encart annonce la vente aux enchères d’une station-service avec « biens annexes, incluant bateaux, moteurs, quin­­caille­­rie de café et quelques objets anciens ». Et ce n’est pas tout. On retrouve ailleurs la trace d’un homme – un certain Earnest Pletch – embau­­ché comme pilote par l’en­­tre­­prise Cox Avia­­tion. Celui-ci épouse une dénom­­mée Mary Leap au lende­­main de la Noël 1973. Et il y a fort à parier qu’il y eut d’autres femmes encore. À sa mort, cet Earnest Pletch laisse derrière lui une plétho­­rique descen­­dance : 16 petits-enfants et 22 arrière-petits-enfants. ulyces-1sthighjacking-007Il aura fallu une corres­­pon­­dance suivie avec les archives de l’État du Missouri pour lever le dernier coin du mystère. La veuve de Carl Bivens, qui, dans un élan de misé­­ri­­corde, inter­­­céda pour Pletch en 1939, aurait-elle seule­­ment voulu un tel épilogue ? Car Pletch passa fina­­le­­ment moins de vingt ans en prison pour le meurtre de son mari. Il tint sa promesse de ne deman­­der ni grâce, ni liberté condi­­tion­­nelle ; mais l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion péni­­ten­­tiaire lui faci­­lita gran­­de­­ment les choses. Le 9 janvier 1953, sa condam­­na­­tion à la prison à vie est commuée en 25 ans de réclu­­sion. Quatre ans plus tard, le 1er mars 1957, sa peine est commuée dere­­chef. Le voici libre. « Nous avons consulté les procès-verbaux de commu­­ta­­tions de peines », m’a répondu un archi­­viste, « aucun ne mentionne la raison pour laquelle Earnest Pletch a vu sa peine commuée à deux repri­­ses… Les libé­­ra­­tions anti­­ci­­pées de condam­­nés pour meurtre étaient cepen­­dant une pratique assez courante, y compris envers ceux condam­­nés à la perpé­­tuité. La surpo­­pu­­la­­tion carcé­­rale au péni­­ten­­cier d’État du Missouri était un problème endé­­mique, de sorte que les déte­­nus qui se signa­­laient par leur bonne conduite étaient souvent libé­­rés avant l’heure. » Tout porte à croire qu’Ear­­nest Pletch n’a plus commis la moindre infrac­­tion après sa sortie de prison. Peut-être s’est-il rendu compte à quel point il avait été chan­­ceux. Chan­­ceux d’avoir réussi à poser le Taylor Club avec un cadavre affalé sur les commandes. Chan­­ceux de n’avoir pas été expé­­dié à la chambre à gaz lorsqu’on le renvoya au Missouri. Chan­­ceux, encore, d’avoir purgé sa peine dans une prison surpeu­­plée, ce qui fut son sauf-conduit vers la liberté. Mais par-dessus tout, chan­­ceux qu’une femme lui ait accordé sa clémence ; quand lui n’en eut aucune pour l’homme qui parta­­geait sa vie.


Traduit de l’an­­glais par Florian Martin d’après l’ar­­ticle « The Murde­­rous Story of Ameri­­ca’s First Hija­­cking », paru dans le Smith­­so­­nian Maga­­zine. Couver­­ture : Un Taylor Club jaune. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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