par Ulyces | 0 min | 23 septembre 2015

Par un après-midi étouf­­fant de 2009, une voiture s’ar­­rête au bout d’une rue pous­­sié­­reuse de Monro­­via, la capi­­tale du Libe­­ria. Des gardes armés de Kala­ch­­ni­­kov ouvrent les grilles d’une grande propriété et le véhi­­cule s’avance dans l’al­­lée, déclen­­chant une chorale d’aboie­­ments – ceux des molosses enfer­­més dans une grande cage à l’in­­té­­rieur de la propriété. Un Nigé­­rian bien bâti du nom de Chigbo Umeh descend de voiture en compa­­gnie de deux Colom­­biens, tous deux membres d’un cartel de la drogue. Les trois hommes sont conduits dans un salon élégam­­ment décoré, où attend l’un des membres les plus puis­­sants du gouver­­ne­­ment libé­­rien.

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Monro­­via, Libe­­ria

L’hôte est Fombah Teh Sirleaf, beau-fils de la prési­­dente du Libe­­ria et direc­­teur de l’Agence natio­­nale de sécu­­rité du pays. Après que Sirleaf a salué les visi­­teurs, les hommes s’as­­seyent pour parler affaires. Chigbo, vêtu de jeans et d’un T-shirt qui met en valeur ses biceps, débute la conver­­sa­­tion par quelques mots résu­­mant sa vision des choses : « Dans cette vie », dit-il en souriant, « il faut gagner un peu d’argent. » Il expose alors la propo­­si­­tion du cartel : Sirleaf sera géné­­reu­­se­­ment rétri­­bué en échange de son aide pour l’uti­­li­­sa­­tion du Libe­­ria comme plaque tour­­nante du tran­­sit de la cocaïne colom­­bienne vers l’Eu­­rope. Les trafiquants ache­­mi­­ne­­ront la drogue vers l’Afrique de l’Ouest par air et par mer ; de là, ils l’en­­ver­­ront vers les villes d’Eu­­rope occi­­den­­tale, où la drogue peut atteindre 34 000 dollars le kilo. Sirleaf les assure de sa coopé­­ra­­tion avant de s’en­­fon­­cer dans son fauteuil et de lais­­ser son agent prendre la relève. Il se présente sous le nom de Nabil Hage, un homme chauve d’ori­­gine médi­­ter­­ra­­néenne, et établit les termes de l’ac­­cord tout en tritu­­rant un paquet de Marl­­boro Lights. Les hommes de Sirleaf s’oc­­cu­­pe­­ront des contrôles de sécu­­rité à l’aé­­ro­­port et dans les ports. En échange d’une tonne de cocaïne appor­­tée, les trafiquants devront payer un million de dollars d’avance et four­­nir 50 kilos de cocaïne que Hage assure vouloir passer clan­­des­­ti­­ne­­ment aux États-Unis. Il se montre très insis­­tant sur ce dernier point. La réunion se prolonge deux heures durant, pendant lesquelles Chigbo et Hage mènent l’es­­sen­­tiel des discus­­sions. Chigbo, bravache et soucieux de contrô­­ler les négo­­cia­­tions, inter­­­rompt Hage quand il commence à parler direc­­te­­ment en espa­­gnol avec les Colom­­biens : « Ce sont mes gens », dit-il à Hage avec fermeté. « Tu ne leur parles pas. Tu d’adresses à moi. »

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Fombah Sirleaf

Crai­­gnant d’être espionné, Chigbo suspend la discus­­sion chaque fois que la gouver­­nante de Sirleaf vient servir des bois­­sons ou vider les cendriers. L’un des Colom­­biens prend des notes sur une tablette élec­­tro­­nique. Fina­­le­­ment, les deux parties se mettent d’ac­­cord sur une avance de 200 000 dollars, le reste sera payé une fois que les trafiquants auront amené leur première cargai­­son dans le pays. Peu après que les visi­­teurs sont partis, trois agents de la DEA (Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion, l’or­­ga­­nisme améri­­cain de lutte contre la drogue) font leur appa­­ri­­tion. L’un d’eux est Sam Gaye, un ami de Sirleaf. Chaque minute de la réunion a été enre­­gis­­trée par des camé­­ras cachées dans la pièce. Ce que les trafiquants ont pris pour la conclu­­sion d’une affaire est en réalité le début d’une opéra­­tion d’in­­fil­­tra­­tion mise au point par la DEA et l’Agence de sécu­­rité natio­­nale du Libe­­ria. En revoyant les vidéos de la rencontre, Gaye se dit que le visage de Chigbo ne lui est pas inconnu. Plus tard, en voyant un cliché du Nigé­­rian, cette impres­­sion de fami­­lia­­rité se mue en recon­­nais­­sance formelle : « Je connais ce type », assure-t-il, « je l’ai arrêté dans les années 1990. »

Agent Sam Gaye

Dans les décen­­nies qui ont suivi les décla­­ra­­tions offi­­cielles du président Richard Nixon ayant lancé la « guerre contre les drogues » et décrété que l’usage des stupé­­fiants était l’ « ennemi public numéro 1 des États-Unis », en 1971, cette guerre a évolué, passant d’une action essen­­tiel­­le­­ment domes­­tique à une offen­­sive mondiale. La DEA, formée en 1973, a conclu des accords avec les  services de répres­­sion du Mexique et de la Colom­­bie tout au long des années 1980 et 1990 pour aider à détruire plan­­ta­­tions de marijuana et labo­­ra­­toires de produc­­tion de cocaïne dans ces pays. Sous l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Reagan, des agents de la DEA ont entraîné des mili­­taires et sont inter­­­ve­­nus dans des nations d’Amé­­rique latine comme la Boli­­vie afin de combattre les cartels de la drogue. L’ar­­gu­­ment justi­­fiant ces inter­­­ven­­tions était simple : une part signi­­fi­­ca­­tive de la drogue alimen­­tant le marché des États-Unis prove­­nait de, ou passait par ces pays. Désor­­ga­­ni­­ser l’offre au plus près de la source, avant qu’elle ne passe les fron­­tières améri­­caines, était une bonne solu­­tion.

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Richard Nixon déclare la guerre contre les drogues

Au cours de la dernière décen­­nie, la DEA a mené le combat dans d’autres régions du globe, esti­­mant que briser les orga­­ni­­sa­­tions du trafic n’im­­porte où dans le monde serait utile aux États-Unis. Des comman­­dos d’élite de la DEA, entraî­­nés par l’ar­­mée améri­­caine, ont été déployés aussi bien en Afgha­­nis­­tan, où le narco­­tra­­fic aidait à finan­­cer les tali­­bans, qu’en Haïti, au Hondu­­ras, au Belize et en Répu­­blique domi­­ni­­caine. Ces dernières années, la DEA a renforcé sa présence en Afrique, prin­­ci­­pa­­le­­ment pour répondre à la présence gran­­dis­­sante des cartels de la drogue colom­­biens et véné­­zué­­liens dans les pays de l’ouest du conti­nent. Des agents de la DEA, basés au Nige­­ria, au Ghana, en Afrique du Sud, au Kenya et en Égypte, ont mené une série d’enquêtes dans la région, exerçant des pour­­suites extra­­­ter­­ri­­to­­riales contre des indi­­vi­­dus rési­­dant à l’étran­­ger. Résul­­tat, plusieurs trafiquants de drogue arrê­­tés en Afrique de l’Ouest ont été extra­­­dés aux États-Unis et pour­­sui­­vis par la justice améri­­caine. Une tendance qui a donné la nette impres­­sion que la DEA, peu à peu, endos­­sait l’uni­­forme de poli­­cier mondial. En 2012, lors d’une audi­­tion devant un groupe du Sénat des États-Unis sur le contrôle inter­­­na­­tio­­nal des narco­­tiques, Thomas Harri­­gan, admi­­nis­­tra­­teur adjoint de la DEA, a expliqué le raison­­ne­­ment qui prési­­dait aux actions loin­­taines menées par l’agence : « Les menaces que font peser la cocaïne, l’hé­­roïne, les amphé­­ta­­mines, la chimie, le blan­­chi­­ment d’argent et le narco-terro­­risme sur l’Afrique ont un impact sur les États-Unis », a-t-il déclaré, « surtout depuis que quelques unes des orga­­ni­­sa­­tions trafiquantes qui passent les drogues illi­­cites aux États-Unis sont les mêmes que celles qui utilisent l’Afrique comme base opéra­­tion­­nelle pour ache­­mi­­ner les drogues en Europe et au Proche-Orient. » Sam Gaye, l’un des trois agents de la DEA qui ont mené l’opé­­ra­­tion pour arrê­­ter Chigbo et ses asso­­ciés, est l’un des fantas­­sins de cette guerre élar­­gie. Cet homme chauve, aux yeux doux et aux gestes tranquilles, est plus proche de l’image d’un prin­­ci­­pal de lycée décon­­tracté que de celle d’un flic. Malgré ce profil anodin, ou peut-être grâce à lui, Gaye a affronté avec succès maints dangers au cours de sa carrière : il a mené des dizaines d’opé­­ra­­tion d’in­­fil­­tra­­tion pour la DEA, au cours desquelles il a souvent joué le rôle d’un trafiquant lui-même.

Sirleaf a dit à Gaye qu’il devait lui parler de quelque chose de très impor­­tant, dont il ne pouvait faire mention au télé­­phone.

Né au Libe­­ria, Gaye s’est envolé pour les États-Unis quand il avait 20 ans. Il est entré à l’uni­­ver­­sité de Phila­­del­­phie avant de rejoindre la DEA onze ans plus tard, en 1987. Au cours de l’une de ses premières affaires, il s’est fait passer pour un diplo­­mate afri­­cain et a négo­­cié un faux trafic de drogue avec un marchand domi­­ni­­cain et son acolyte, un flic de Washing­­ton D.C., sur un parking de la ville. En 1989, sur instruc­­tion de son supé­­rieur, Gaye a fait en sorte qu’un indic se montre près de la Maison-Blanche et lui vende un sac de cocaïne. Il a appris plus tard que l’opé­­ra­­tion avait été montée à la demande de fonc­­tion­­naires de la Maison-Blanche, qui voulaient que le sac serve d’ac­­ces­­soire pour appuyer un discours du président George W. Bush sur la lutte de la nation contre la drogue. Au début des années 1990, Gaye a été affecté au Nige­­ria pour traquer les fuyards et suivre les pistes liés aux affaires suivies par la DEA aux États-Unis. Une décen­­nie plus tard, en 2005, après des escales en Haïti et à Puerto Rico, Gaye est revenu au Nige­­ria pour un deuxième poste afin d’ai­­der l’or­­ga­­ni­­sa­­tion à lutter contre une tendance alar­­mante : autre­­fois consi­­dé­­rée comme un désert pour le commerce inter­­­na­­tio­­nal de la drogue, l’Afrique de l’Ouest était rapi­­de­­ment deve­­nue un carre­­four du trafic de cocaïne. Les cartels colom­­biens avaient déjà établi des passages sécu­­ri­­sés pour leur contre­­bande à travers le Sierra Leone, la Guinée Bissau et la Guinée en soudoyant de hauts fonc­­tion­­naires gouver­­ne­­men­­taux et des mili­­taires. Dans un monde toujours plus inter­­­con­­necté, ces nouvelles routes du trafic repré­­sen­­taient aux yeux de la DEA une menace pour les États-Unis autant que pour l’Eu­­rope et l’Afrique.

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À l’au­­tomne 2007, Gaye a reçu un appel de son bureau à Lagos. Il prove­­nait de Fombah Sirleaf qu’il avait connu à Phila­­del­­phie, où il avait passé une partie de son enfance. La mère de Sirleaf était alors mariée avec un loin­­tain cousin de Gaye et ce dernier venait souvent leur rendre visite. Sirleaf, qui n’était pas encore adoles­cent, consi­­dé­­rait Gaye un peu comme un grand-frère. Depuis, leur amitié avait grandi au fil du temps.

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Ellen Sirleaf John­­son

Sirleaf a dit à Gaye qu’il devait lui parler de quelque chose de très impor­­tant, dont il ne pouvait faire mention au télé­­phone. Gaye a pris un vol pour Monro­­via afin de le rencon­­trer. Sirleaf a dit qu’il avait été appro­­ché par une orga­­ni­­sa­­tion de trafic de cocaïne qui souhai­­tait utili­­ser le Libe­­ria comme base. Gaye a suggéré que la DEA pour­­rait aider l’Agence de sécu­­rité natio­­nale que diri­­geait Sirleaf à iden­­ti­­fier les trafiquants et à les arrê­­ter. Si Sirleaf se conten­­tait de ne pas donner suite aux propo­­si­­tions des narcos, ils cible­­raient certai­­ne­­ment d’autres fonc­­tion­­naires du gouver­­ne­­ment libé­­rien. Les empê­­cher d’éta­­blir des routes à l’in­­té­­rieur du Libe­­ria ne serait pas qu’un acte géné­­reux de la part de la DEA, l’opé­­ra­­tion lui permet­­trait de pour­­suivre son but de pertur­­ber les réseaux du trafic mondial. Lorsque la belle mère de Sirleaf, la prési­­dente Ellen Sirleaf John­­son, a donné son accord, la DEA et l’Agence de sécu­­rité natio­­nale ont commencé à orga­­ni­­ser leur coup monté. Aux côtés de Gaye, trois agents de la divi­­sion des opéra­­tions spéciales de la DEA, basée à Chan­­tilly, en Virgi­­nie, ont dirigé la manœuvre : Lou Milione, un ancien acteur de cinéma qui avait aidé à captu­­rer le marchand d’armes inter­­­na­­tio­­nal Viktor Bout, et deux de ses collègues plus jeunes, James Stouch et Ryan Rapaszky. Les respon­­sables de la DEA ont suggéré que Gaye joue le rôle de l’as­­sis­­tant de Sirleaf, mais cela embê­­tait Gaye car il avait entendu dire qu’un Nigé­­rian était impliqué : « J’ai eu une intui­­tion », me raconte-t-il. « Quelque chose me disait que cette personne risquait de me recon­­naître car j’avais déjà mis des Nigé­­rians en prison. » La divi­­sion des opéra­­tions spéciales a fini par assi­­gner le prin­­ci­­pal rôle infil­­tré à un Grec-Améri­­cain nommé Spyros Enotiades, un person­­nage flam­­boyant et bavard qui avait déjà travaillé avec la DEA sur des dizaines d’af­­faires. Avec son air médi­­ter­­ra­­néen, Enotiades était natu­­rel­­le­­ment taillé pour le rôle qu’on lui avait attri­­bué : celui de Nabil Hage, prétendu membre de la commu­­nauté liba­­naise, qui contrôle plusieurs secteurs écono­­miques du Libe­­ria. Choi­­sir Enotiades plutôt que Gaye s’est révélé judi­­cieux : si Gaye avait repré­­senté Sirleaf lors des négo­­cia­­tions avec Chigbo, l’ar­­naque aurait tourné court dans l’ins­­tant.

Le pilote russe

Chigbo est entré dans le commerce de la drogue au début des années 1990, alors qu’il était étudiant en gestion d’en­­tre­­prise à Lagos. L’uni­­ver­­sité avait fermé à cause d’une grève, juste au moment où il s’ap­­prê­­tait à passer ses derniers examens. Frus­­tré par le retard imposé à l’ob­­ten­­tion de son diplôme, l’en­­tre­­pre­­nant Chigbo a commencé à aider des amis nigé­­rians rési­­dant aux États-Unis à ache­­mi­­ner clan­­des­­ti­­ne­­ment de la drogue depuis l’Af­­gha­­nis­­tan jusqu’au New Jersey, en passant par le Nige­­ria. Il gagnait tant d’argent qu’il a oublié de retour­­ner à l’uni­­ver­­sité lorsque la grève a cessé.

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Chigbo Umeh

Mais le bon temps n’a pas duré. En 1993, une enquête de la DEA au New Jersey a conduit à des pour­­suites judi­­ciaires fédé­­rales contre Chigbo et ses asso­­ciés. Lui qui n’avait pas encore mis les pieds aux États-Unis deve­­nait un fugi­­tif au regard de la loi améri­­caine. Pendant envi­­ron deux ans, l’in­­cul­­pa­­tion n’a rien changé pour Chigbo, qui a conti­­nué à trafiquer l’hé­­roïne à travers Lagos. Puis, peu avant l’aube un jour de 1995, l’un des indics de Gaye a conduit une équipe de poli­­ciers – accom­­pa­­gnés par Gaye – jusqu’à un appar­­te­­ment d’une banlieue cossue de Lagos, où Chigbo vivait en colo­­ca­­tion. S’il a ri quand l’équipe lui a passé les menottes et l’a fait sortir de l’im­­meuble, il s’est montré moins noncha­­lant quand les agents l’ont mis dans un vol pour les États-Unis, escorté par Gaye : « Il avait compris que c’était du sérieux », commente ce dernier. Chigbo a été condamné à six ans de prison aux États-Unis avant d’être renvoyé au Nige­­ria à sa libé­­ra­­tion, en 2001. Si la déten­­tion visait à le chan­­ger, cela a été un échec. À peine rentré chez lui, Chigbo a grimpé les éche­­lons dans le monde des trafiquants. Voya­­geant entre l’Amé­­rique du Sud, l’Eu­­rope et l’Afrique, il est passé du statut de commis trans­­por­­tant l’hé­­roïne dans et en dehors du Nige­­ria à celui de négo­­ciant pour des affaires concer­­nant des centaines de kilos de cocaïne à travers trois conti­­nents. Il a appris l’es­­pa­­gnol en auto­­di­­dacte et établi des rela­­tions avec des membres du cartel colom­­bien, qui voyaient en lui le parte­­naire idéal pour les aider à établir de nouvelles routes du trafic à travers l’Afrique occi­­den­­tale.

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Après cette première réunion au domi­­cile de Sirleaf, au cours de l’été 2009, Chigbo est resté en contact télé­­pho­­nique avec Nabil Hage. En octobre, il est revenu à Monro­­via pour une autre discus­­sion avec Sirleaf et Hage qui, de nouveau, était secrè­­te­­ment filmée par la DEA. Il a tenté de convaincre Sirleaf de permettre l’en­­trée de la drogue au Libe­­ria sans exiger d’acompte, mais Sirleaf et Hage n’ont pas changé d’avis. Soucieux de ne pas éveiller les soupçons, ils ne voulaient pas perdre en authen­­ti­­cité aux yeux de Chigbo : « Tu dois payer 200 000 dollars avant que quoi que ce soit ne se passe », a dit Sirleaf à Chigbo, qui a accepté d’en­­voyer l’argent quand il serait de retour au Nige­­ria. Mais le paie­­ment n’est pas arrivé comme promis. Chigbo a appelé Hage pour expliquer que les règles bancaires du Nige­­ria posaient problème. Il devrait morce­­ler la somme de 200 000 dollars et effec­­tuer des vire­­ments moins impor­­tants sur le compte fourni par Hage au Libe­­ria. Quand Chigbo a contacté Hage une nouvelle fois pour dire qu’il rencon­­trait toujours des problèmes, Gaye lui a envoyé un texto depuis un télé­­phone mobile libé­­rien pour faire croire à un message de Sirleaf : « Chigbo, il y a eu trop de retards. Si je ne reçois pas l’argent main­­te­­nant, ne m’ap­­pelle plus. Le deal ne tient plus. »

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Lagos, plus grande ville du Nige­­ria et du conti­nent afri­­cain

Chigbo s’est mis à paniquer. Quelques minutes plus tard, il a appelé Hage pour dire qu’il était prêt à payer 100 000 dollars immé­­dia­­te­­ment si Hage trou­­vait une personne de confiance pour prendre l’argent direc­­te­­ment à Lagos. Hage a accepté et Gaye a recruté une jeune femme qu’il connais­­sait à Lagos pour faire la collecte. Ils se sont arran­­gés pour que l’échange se fasse dans le hall de l’hô­­tel Fede­­ral Palace, dans le centre de Lagos. À l’heure conve­­nue, le cour­­sier de Chigbo s’est présenté à l’hô­­tel et a tendu à l’in­­ter­­mé­­diaire de Gaye une liasse de billets de 100 dollars enve­­lop­­pée dans du papier jour­­nal. Main­­te­­nant que l’argent avait changé de mains, l’af­­faire était conclue. « Chigbo imagi­­nait qu’il avait obtenu la colla­­bo­­ra­­tion de Sirleaf », m’a raconté Gaye, « il était crédible désor­­mais. » Durant les mois suivants, de la fin 2009 au début de 2010, Chigbo a effec­­tué plusieurs voyages à Monro­­via, parfois accom­­pa­­gné des Colom­­biens. Une fois la béné­­dic­­tion de Sirleaf obte­­nue, les agents de la DEA et leurs collègues libé­­riens pensaient que les trafiquants ache­­mi­­ne­­raient sans tarder la cocaïne au Libe­­ria. Mais Chigbo a voulu chan­­ger le plan. Il a expliqué à Hage et Sirleaf que trans­­por­­ter une tonne de cocaïne à la fois ne serait pas assez rentable pour les trafiquants. Ils auraient besoin de faire voler de plus impor­­tantes cargai­­sons afin que les profits soient suffi­­sants aux yeux des inves­­tis­­seurs de Colom­­bie, ce qui exige­­rait des avions plus grands. « Il était très clair dans ses expli­­ca­­tions sur la réduc­­tion des coûts et sur les raisons qui rendaient néces­­saire l’ajus­­te­­ment des propo­­si­­tions initiales », m’a raconté Ryan Rapazsky, de la DEA. « C’était un cours d’éco­­no­­mie appliqué au commerce de la drogue. »

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Kons­­tan­­tin Yaro­­shenko

Les parte­­naires de Chigbo avaient seule­­ment accès à des petits avions et ils deman­­daient de l’aide pour en affré­­ter de plus grands. La DEA en avait un sous la main : en travaillant sur une affaire de trafic dans la Guinée voisine deux ans plus tôt, l’agence avait confisqué un Anto­­nov russe qui, outre la capa­­cité requise, était équipé d’un réser­­voir suffi­­sant pour lui permettre de voler direc­­te­­ment du Vene­­zuela à Monro­­via. Avant que l’opé­­ra­­tion du Libe­­ria ne commence, les agents de la DEA avaient pour­­suivi un pilote russe du nom de Kons­­tan­­tin Yaro­­shenko, un homme de quarante ans au regard bleu qu’ils soupçon­­naient d’être un contre­­ban­­dier inter­­­na­­tio­­nal. Depuis juin 2009, ils cher­­chaient à monter un coup contre lui et un infor­­ma­­teur venait de leur apprendre que Yaro­­shenko cher­­chait du travail. La DEA a pensé que l’as­­so­­cia­­tion des parte­­naires de Chigbo avec Yaro­­shenko pour­­rait sembler idéale aux deux parties. L’in­­dic a mis Yaro­­shenko en contact avec Nabil Hage, qui s’est envolé vers l’Ukraine pour rencon­­trer le pilote, d’abord en décembre 2009, puis de nouveau en mars 2010. Au cours de leurs dernières conver­­sa­­tions, à l’hô­­tel Inter­­con­­ti­­nen­­tal de Kiev, Yaro­­shenko a accepté d’of­­frir ses services aux parte­­naires colom­­biens de Chigbo. Il trans­­por­­te­­rait la cocaïne d’Amé­­rique du Sud au Libe­­ria, et de là au Ghana ou vers d’autres endroits d’Afrique.

Déjà vu

Bien qu’ils aient solli­­cité l’aide de Hage pour trou­­ver un avion plus grand et un pilote, les Colom­­biens n’avaient pas besoin des services de Yaro­­shenko pour trans­­por­­ter leur cargai­­son depuis l’Amé­­rique du Sud. En avril 2010, ils fina­­li­­saient un plan pour envoyer deux tonnes de cocaïne à Monro­­via, par un jet d’af­­faires Gulf­s­tream piloté par l’un des trafiquants, un Colom­­bien nommé Marcel Acevedo Sarmiento. L’en­­voi était prévu pour la mi-mai. Toute­­fois, les trafiquants voulaient toujours enga­­ger Yaro­­shenko pour trans­­por­­ter une partie de la cargai­­son du Libe­­ria au Ghana. De là, Chigbo l’en­­ver­­rait vers l’Eu­­rope, entre les mains de gros­­sistes des Pays-Bas et d’ailleurs.

La DEA et l’agence de Sirleaf ont décidé qu’il était temps de mettre fin à la masca­­rade.

Fin avril, trois membres de l’équipe de la DEA – Stouch, Rapazsky et Milione – qui avaient multi­­plié les allers-retours vers le Libe­­ria durant les derniers mois, ont voyagé encore une fois pour Monro­­via en vue de ce qu’ils envi­­sa­­geaient comme la dernière phase du guet-apens. Chigbo serait là pour l’ar­­ri­­vée de la cargai­­son, en mai. Hage avait demandé à Yaro­­shenko d’être présent égale­­ment. Le plan était de saisir la drogue lorsqu’elle atter­­ri­­rait et de fondre sur toutes les cibles. L’at­­tente a commencé. Chigbo était coincé aux Pays-Bas à cause de l’érup­­tion du volcan islan­­dais qui avait obligé à l’an­­nu­­la­­tion de milliers de vols, du 14 avril au début du mois de mai. Lorsqu’il est enfin parvenu à Monro­­via, il n’y avait toujours pas de nouvelles des Colom­­biens quant à la date d’ar­­ri­­vée de la cargai­­son. Le 13 mai, Hage a arrangé une réunion entre Chigbo et Yaro­­shenko, qui avait atterri à Monro­­via quelques jours plus tôt. Hage voulait que les deux hommes se mettent d’ac­­cord sur la somme accor­­dée à Yaro­­shenko pour son premier boulot – trans­­por­­ter 700 kilos de cocaïne livrés à Monro­­via vers Accra, la capi­­tale du Ghana. Lorsqu’ils se sont rencon­­trés dans une chambre d’hô­­tel luxueuse, Hage a demandé à Yaro­­shenko s’il dési­­rait boire quelque chose. Le Russe a demandé un tonique. « Je vais te donner un Coca, je sais que tu aimes ça », a dit Hage avec son aplomb habi­­tuel. Chigbo et Yaro­­shenko se sont salués, se jaugeant l’un l’autre. Hage a raconté à Yaro­­shenko qu’il avait pris des dispo­­si­­tions pour que 200 kilos de drogue soient char­­gés à bord d’un vol Delta pour les États-Unis : « Ce sera à travers la valise diplo­­ma­­tique », a dit Hage, ce qui impliquait que la contre­­bande béné­­fi­­cie­­rait d’un sauf-conduit pour le passage des douanes. L’em­­pres­­se­­ment de Yaro­­shenko à trans­­por­­ter la cocaïne bien qu’é­­tant informé des plans de Hage –comme l’ont noté les enquê­­teurs – le rendait poten­­tiel­­le­­ment coupable de conspi­­ra­­tion en vue d’en­­freindre les lois améri­­caines. Hage s’est retiré, lais­­sant Chigbo et Yaro­­shenko marchan­­der. Les deux hommes ont discuté des boulots en Afrique, mais aussi des trans­­ports de l’Amé­­rique du Sud au Libe­­ria. À un moment de la conver­­sa­­tion, Chigbo a remarqué que Yaro­­shenko deman­­dait trop d’argent, mais le russe est resté ferme. « Mon ami, je connais tous les prix d’un travail de l’Amé­­rique latine à ici », a-t-il dit, « je connais tous les prix. » Ils se sont mis d’ac­­cord sur la somme de 4,5 millions de dollars pour trans­­por­­ter par avion un futur char­­ge­­ment de cinq tonnes, du Vene­­zuela au Libe­­ria. Pour le travail plus immé­­diat du trans­­port vers le Ghana, Yaro­­shenko serait payé 1,2 million de dollars.

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Accra, capi­­tale du Ghana

Pendant les jours qui ont suivi, alors qu’ils atten­­daient des nouvelles de Colom­­bie, Chigbo et Hage se sont vus presque quoti­­dien­­ne­­ment. Chigbo avait une nouvelle idée à soumettre au patron de Hage : il voulait construire un labo­­ra­­toire au Libe­­ria pour produire de l’ecs­­tasy et de l’ « ice », un dérivé de la métham­­phé­­ta­­mine. En se servant des soutiens et de l’in­­fluence de Fombah Sirleaf, a-t-il expliqué à Hage, il serait facile d’im­­por­­ter les produits néces­­saires à la fabri­­ca­­tion de cette drogue de synthèse. Il a assuré connaître dix chimistes mexi­­cains – les meilleurs dans le domaine – qui pour­­raient doter le labo­­ra­­toire en person­­nel. Lorsque Hage a évoqué la possi­­bi­­lité de distri­­buer l’ecs­­tasy aux États-Unis, Chigbo a souli­­gné les risques de faire du busi­­ness là-bas, mais sans préci­­ser qu’il en avait lui-même fait les frais. « — L’Amé­­rique est un marché sensible, a-t-il dit. — C’est compliqué partout, a rétorqué Hage. Chigbo, donne-moi un endroit qui n’est pas sensible. Même la Colom­­bie est sensible, mon pote. — C’est déli­­cat partout, mais je dis ça dans le sens où partout ailleurs tu peux le faire, et si tu te fais baiser tu peux rentrer à la maison, a ajouté Chigbo. C’est pas le cas aux États-Unis. » Il le savait, a-t-il expliqué parce qu’il avait vécu aux États-Unis pendant quinze ans. « — Je suis allé à l’école en Amérique. Univer­­sité du Minne­­sota. — Vrai­­ment ? a demandé Hage. — Oui, j’ai joué au foot­­ball améri­­cain là-bas. Je suis allé à l’école grâce à une bourse pour jouer aux foot, a répondu Chigbo. — Ouaouuh… Quelle équipe ? — Les Golden Buffa­­loes », a dit Chigbo. ulyces-dealiberia-10-1Cela sonnait comme un nom plau­­sible pour une équipe. « — Sans décon­­ner ? a demandé Hage en faisant de son mieux pour paraître plus admi­­ra­­tif que scep­­tique. — Oui. — Tu aurais pu être multi­­mil­­lion­­naire sans cette merde », a commenté Hage. Chigbo s’est mis à rire avant de pour­­suivre son histoire. Il avait été signé par les New York Jets, a-t-il prétendu, mais il avait dû aban­­don­­ner au bout d’un an à cause d’une bles­­sure. « — Je ne pouvais plus jouer. Ça s’est fini comme ça, a-t-il dit. — Je suis désolé d’en­­tendre ça, a répondu Hage en feignant la sincé­­rité. Mais main­­te­­nant, ça va — Ouais, ça va, ça va. »

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Pendant que ces réunions se pour­­sui­­vaient, Stouch et ses cama­­rades de la DEA poireau­­taient dans leur hôtel, écou­­tant les enre­­gis­­tre­­ments des conver­­sa­­tions quoti­­diennes. Leur frus­­tra­­tion gran­­dis­­sait à mesure que l’at­­tente de la cargai­­son se prolon­­geait de jours en semaines, avec les trafiquants qui infor­­maient Hage de nouveaux retards : « À ce moment-là, on l’ap­­pe­­lait Opéra­­tion spécu­­la­­tion », m’a raconté Rapazsky. « Quand tu t’oc­­cupes de ce genre d’af­­faires, tu t’ha­­bi­­tues au fait que les trafiquants de drogue ne sont pas à l’heure. » Pour s’oc­­cu­­per, les agents fréquen­­taient souvent la salle de sport de l’hô­­tel. Dès qu’il le pouvait, Stouch – qui s’en­­traî­­nait pour un triath­­lon quand il serait de retour chez lui – s’aven­­tu­­rait dehors pour nager dans l’océan. Fina­­le­­ment, à la mi-mai, Hage a reçu un email du parte­­naire colom­­bien de Chigbo, Marcel Acevedo Sarmiento, détaillant le plan de vol de la cargai­­son. Il annonçait que l’avion décol­­le­­rait du Vene­­zuela le 26 mai. Des problèmes météo s’étaient mis en travers et le départ a été prévu deux jours plus tard. Mais le 29 mai, Acevedo a appelé Hage pour dire que l’avion avait été saisi par les auto­­ri­­tés véné­­zué­­liennes sur le tarmac.

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Des agents de la DEA libé­­riens

La DEA et l’agence de Sirleaf ont décidé qu’il était temps de mettre fin à la masca­­rade. Hage a demandé à Chigbo de venir au bureau de Sirleaf le lende­­main. Quand Chigbo s’est présenté, l’as­­sis­­tant de Sirleaf l’a conduit dans une salle d’at­­tente, où il s’est retrouvé encer­­clé par des poli­­ciers de la NSA : « Ne fais pas le moindre geste brusque ou tu risques de perdre la vie dans ce bureau », dit l’as­­sis­­tant à Chigbo. « Je veux voir le direc­­teur », a répondu Chigbo avec angoisse, pendant qu’on lui passait les menottes. « C’est sans doute une erreur. » Au même moment, un autre groupe d’agents de la NSA arrê­­taient Yaro­­shenko dans l’hô­­tel où il était descendu. Quand Chigbo a été conduit à un autre étage du QG de la NSA pour qu’on prenne ses empreintes digi­­tales, Sirleaf l’a croisé dans l’es­­ca­­lier : « Il ne m’a pas regardé dans les yeux », m’a raconté Sirleaf, « je me sentais mal. À être dans cette opéra­­tion secrète pendant si long­­temps, vous déve­­lop­­pez une rela­­tion, comme si vous étiez amis… mais en réalité vous ne l’êtes pas. Tu te sens telle­­ment ingrat. C’est un drôle de senti­­ment. » Pendant que les empreintes de Chigbo étaient rele­­vées, Gaye est entré dans la pièce : « Tu connais ce type ? » a demandé quelqu’un à Chigbo. Il a hoché la tête en signe d’as­­sen­­ti­­ment, l’ex­­pres­­sion de son visage trahis­­sant un senti­­ment désa­­gréable de déjà vu.

Narco-État

Le 10 avril 2011, Chigbo, Yaro­­shenko et deux de leurs complices se tenaient dans une salle du tribu­­nal fédé­­ral à Manhat­­tan, affron­­tant un procès pour tenta­­tive d’im­­por­­ta­­tion de cocaïne aux États-Unis. Le dossier repo­­sait sur les enre­­gis­­tre­­ments secrets effec­­tués par la DEA des conver­­sa­­tions qu’ils avaient eu avec Hage et Sirleaf au cours des années précé­­dentes. Chigbo et les autres compre­­naient désor­­mais préci­­sé­­ment pourquoi, au cours de ces entre­­tiens, Hage mention­­nait encore et toujours son inten­­tion d’en­­voyer une partie de la cocaïne aux États-Unis. Le fait que les trafiquants aient accepté ce plan, bien qu’ils n’y aient pas pensé eux-mêmes, était suffi­­sant pour qu’ils soient accu­­sés de violer la loi améri­­caine. Aucun des accu­­sés à part Yaro­­shenko n’a eu de scru­­pules à accep­­ter leur impli­­ca­­tion dans ce commerce mondial de drogue. L’avo­­cat de Chigbo, Ivan Fisher, a décrit son client comme ayant été « pendant long­­temps un marchand de drogue très actif dans le monde entier ».

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Maître Ivan S. Fisher

Mais bien que mettre un terme au trafic mondial soit une noble cause, a-t-il argu­­menté, le gouver­­ne­­ment des États-Unis n’avait pas le droit de punir Chigbo pour ces actes, aussi long­­temps qu’ils ne touchaient pas les États-Unis : « Voyez-vous, aucun crime contre ce pays n’était en prépa­­ra­­tion jusqu’à ce que cet homme nommé Nabil Hage se soit présenté pour tenter d’en créer un », a déclaré Fisher. Il a soutenu que Chigbo, en réalité, après avoir accom­­pli sa peine de prison de six ans aux Etats-Unis des années plus tôt, s’étai fait le porte parole de la DEA dans le monde des trafiquants, en dissua­­dant les marchands d’en­­voyer la drogue aux Etats-Unis à cause des risques encou­­rus. Mais en défi­­ni­­tive, cet argu­­ment n’est pas parvenu à sauver Chigbo. Le jury les a déclaré coupables, lui et Yaro­­shenko. Chigbo a été condamné à 30 ans de prison et Yaro­­shenko a récolté une peine de 20 ans. Acevedo Sarmiento, qui devait four­­nir la cocaïne, a été arrêté par les auto­­ri­­tés colom­­biennes et extradé vers les États-Unis. Il a plaidé coupable et, en mars 2013, a été condamné à 12 ans de prison. Chigbo et moi avons commencé à conver­­ser par email et télé­­phone peu après qu’il a été placé dans une prison de moyenne sécu­­rité à Allen­­town, en Penn­­syl­­va­­nie, pour commen­­cer à purger sa peine. Il m’a appelé une fois à l’oc­­ca­­sion de son 44e anni­­ver­­saire pour me dire combien il était furieux de se trou­­ver à des milliers de kilo­­mètres de ses amis et de sa famille : « Ce que j’ai fait en Afrique est mal. Mon mode de vie est mauvais », m’a-t-il dit, « mais je n’ai rien à voir avec les États-Unis. Je ne vivais pas ici. Je n’al­­lais pas à l’école ici. Je ne payais pas mes impôts ici. Je n’ai jamais demandé un prêt à une banque améri­­caine pour démar­­rer mes affaires en Afrique. Je crois avoir le droit de mener ma vie de la manière que je juge adap­­tée à l’Afrique, et si la justice nigé­­riane m’at­­trape, je devrai être puni là-bas, pas en Amérique. » Au cours d’une autre conver­­sa­­tion, Chigbo m’a dit qu’il avait expli­­ci­­te­­ment conseillé à Hage et Sirleaf de ne pas envoyer de cocaïne aux États-Unis, car l’Eu­­rope était un marché bien plus lucra­­tif. Le prix de gros de la cocaïne aux États-Unis est compa­­rable à celui de pays comme le Nige­­ria ou le Ghana, m’a écrit Chigbo dans un cour­­riel. La cargai­­son d’Amé­­rique du Sud aurait atteint 21 000 dollars par kilo au Libe­­ria et 25 000 dollars le kilo au Ghana, a-t-il dit, alors qu’à New York elle aurait été vendue à peine plus cher, 27 000 dollars le kilo, envi­­ron la moitié du prix demandé en Italie ou en France. « Le but ultime d’un vendeur de drogue est de faire de l’argent et de le faire en sécu­­rité », m’a-t-il expliqué. Connais­­sant les risques à trans­­por­­ter de la cocaïne d’Afrique vers les États-Unis, et compte tenu de la faible marge de profit, Chigbo m’a demandé : « Dites-moi qui pour­­rait faire ce genre de deal ? À part la DEA, qui est décon­­nec­­tée de la réalité. » J’ai demandé à Milione ce qu’il pensait de la défense de Chigbo. Il n’a pas nié qu’en géné­­ral, il est plus judi­­cieux écono­­mique­­ment pour les trafiquants d’ache­­mi­­ner la drogue d’Afrique de l’Ouest vers l’Eu­­rope plutôt que vers les États-Unis. Pour­­tant, dit-il, cela ne les empêche pas auto­­ma­­tique­­ment de profi­­ter de quelque oppor­­tu­­nité pour envoyer un appro­­vi­­sion­­ne­­ment aux États-Unis. Par exemple, si un trafiquant connaît un contact de confiance sur un vol pour New York, m’a expliqué Milione, cela ne le déran­­gera pas d’en expé­­dier là-bas, même si le béné­­fice est plus faible qu’en vendant en Europe. « La connexion qu’ils ont à l’aé­­ro­­port en Afrique de l’Ouest est celle qui leur permet­­tra de faire un profit person­­nel », m’a-t-il expliqué. « Ils ne se soucient pas de logique, ils se soucient de faire de l’argent. »

D’après l’Of­­fice des Nations Unies contre la drogue et le crime, le flux de cocaïne à travers l’Afrique de l’Ouest a dimi­­nué.

Même si les États-Unis n’étaient pas la desti­­na­­tion qu’ils avaient choi­­sis, Milione refuse de voir Chigbo et Yaro­­shenko comme les malheu­­reuses victimes du piège tendu par la DEA : « Ils savaient qu’une partie de ce qui arri­­vait au Libe­­ria serait détour­­née vers les États-Unis, ils n’ont pas choisi de se reti­­rer », dit-il. « Le risque de s’ex­­po­­ser eux-mêmes aux lois améri­­caines les rendait nerveux, mais ils ont quand même pour­­suivi l’opé­­ra­­tion. » Milione décrit l’enquête moins comme un exemple de la manière dont les États-Unis gendarment le monde que comme un coup stra­­té­­gique porté aux têtes de l’hydre que repré­­sente le trafic de drogue mondial, une manière d’ai­­der à la fois les États-Unis mais aussi l’Eu­­rope et l’Afrique. « Il y avait un inté­­rêt en terme de sécu­­rité natio­­nale à s’as­­su­­rer que les groupes de trafiquants d’Afrique de l’Ouest ne croient pas qu’ils sont complè­­te­­ment intou­­chables », a-t-il ajouté. Certains ont mis en doute cette poli­­tique, et en parti­­cu­­lier le temps qu’il faut à la DEA pour rame­­ner ces affaires dans la juri­­dic­­tion des États-Unis. Comme Jera­­lyn Merrit, avocate crimi­­nelle du Colo­­rado, l’a écrit sur son blog TalkLeft : « Sauf à consi­­dé­­rer les demandes de la DEA autre­­ment, en quoi le fait que la (suppo­­sée) drogue tran­­site d’Amé­­rique du Sud jusqu’en Europe, est-il son affaire ? En quoi est-ce son affaire d’in­­ter­­ve­­nir, sinon pour atti­­rer une crimi­­na­­lité étran­­gère à l’in­­té­­rieur des États-Unis ? »

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Lou Milione, ancien acteur et agent de la DEA

Pour­­tant, l’in­­ter­­ven­­tion semble avoir eu un impact. Si on en croit l’Of­­fice des Nations Unies contre la drogue et le crime, le flux estimé de cocaïne à travers l’Afrique de l’Ouest a dimi­­nué, passant de 43 tonnes en 2007 à 16 tonnes en 2013. Bruce Bagley, profes­­seur en rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales à l’uni­­ver­­sité de Miami ayant étudié les effets du narco­­tra­­fic sur la sécu­­rité, estime utile que les États-Unis conti­­nuent à déman­­te­­ler les réseaux de drogue dans la région : « Ils ont besoin de lutter contre ces orga­­ni­­sa­­tions en Afrique de l’Ouest afin de les empê­­cher de deve­­nir trop puis­­santes et de mena­­cer beau­­coup de gouver­­ne­­ments afri­­cains faibles au point de courir le danger de deve­­nir des États défaillants », dit-il. Pour Sirleaf et Gaye, qui dirigent désor­­mais une compa­­gnie de sécu­­rité privée à Monro­­via, le succès de l’opé­­ra­­tion a été plus qu’une réus­­site dans l’ap­­pli­­ca­­tion de la loi. Cela a aussi été le tribut payé à leur amitié et à leur amour pour le Libe­­ria. Si les trafiquants avaient réussi à déve­­lop­­per leur base ici, m’ont-ils dit, cela aurait large­­ment hypo­­thé­qué l’ave­­nir du pays : « Ç’au­­rait été terrible », dit Sirleaf. « Quand on distille ce genre d’argent dans un système poli­­tique, on le trans­­forme en narco-État. »


Traduit de l’an­­glais par Pierre Sorgue d’après l’ar­­ticle « The sting: an Ameri­­can drugs bust in west Africa », paru dans le Guar­­dian. Couver­­ture : Pano­­rama du Libe­­ria.
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