par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 14 janvier 2015

Au cime­­tière

Pas de croix, pas de nom. Un tumu­­lus de terre glaise. Un buis­­son sauvage et ardent qui commence à s’im­­po­­ser. Deux grosses pierres, ajus­­tées par le hasard ou pas, qui semblent esquis­­ser un cœur. Ci-gît l’homme. Section 10, sépul­­ture 550, cime­­tière muni­­ci­­pal d’Évry, Essonne, carré des indi­­gents. Pas de nom non plus sur le registre qu’il effeuille. Le gardien, « un nouveau », est désolé. « C’est parce que le Monsieur est venu seul et que personne n’a veillé à l’ins­­crire. » Ense­­veli sans famille. Quatre croque-la-mort indif­­fé­­rents et la minute de silence régle­­men­­taire. Même pas trois airs enre­­gis­­trés d’El­­ton John, la musique qui le porta au titre cham­­pion de France de danse sur glace 1985, en couple, avec Sophie, sa petite cava­­lière. Pas de musique, pas de croix, pas de nom. Il devrait être gravé : « Philippe Berthe – 10–10–1963 – 01–10–08 ». Et deux ou trois plaques préten­­draient les regrets éter­­nels.

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La cathé­­drale de la Résur­­rec­­tion Saint-Corbi­­nien
Préfec­­ture du dépar­­te­­ment de l’Es­­sonne
Crédits

Il avait fallu des jours avant que Philippe Berthe soit ense­­veli. L’au­­top­­sie d’un SDF, ça traîne toujours. À ce que dit le gardien, parfois, il a de la visite, toujours la même silhouette, toujours amenée par la léthar­­gie du dimanche matin. Une carrure éche­­ve­­lée, un ado à peine dépassé. Le cime­­tière ferme à dix-huit heures en hiver. C’était une « Info le Pari­­sien ». Quatre lignes sur le site inter­­­net, à 17 h 50, le 1er novembre 2008, pas si loin de la Tous­­saint. Quatre de plus que sur la croix qui n’a jamais été plan­­tée. « Un homme de 45 ans, sans abri, a été retrouvé mort ce mercredi matin dans un local asso­­cia­­tif situé sur l’ave­­nue du Géné­­ral-de-Gaulle, dans le quar­­tier du Village à Évry (Essonne). Selon les premières consta­­ta­­tions, il s’agi­­rait d’un meurtre. Le local était semble t-il régu­­liè­­re­­ment squatté par des SDF et avait été en partie incen­­dié il y a une dizaine de jours. L’enquête a été confiée à la PJ de Versailles. » Un homme de 45 ans. Une vie est une ligne fata­­le­­ment inter­­­rom­­pue. Celle-ci est déjà effa­­cée. C’est du Modiano, l’écri­­vain des absents. Modiano qui écrit: « Je songeais à tous ces gens qu’on croise dans les lieux de passage, des gares ou des cafés, et je trou­­vais dommage de ne pas les réper­­to­­rier, pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça que j’ai toujours été fasciné par les annuaires : les gens y figurent et puis l’an­­née d’après, ils dispa­­raissent. C’est bizarre. » Philippe Berthe n’est dans aucun annuaire. Il n’a jamais vrai­­ment eu de télé­­phone. Il a laissé une ligne sur un palma­­rès de pati­­nage. Cham­­pion de France. Enru­­banné de trico­­lore. Il aurait pu aller aux Jeux olym­­piques si la mort, trop souvent, ne l’avait rattrapé, ne lui avait mis la main sur l’épaule. Ne pas l’ou­­blier tout à fait, c’est relier des poin­­tillés pour retra­­cer une ligne, discon­­ti­­nue peut-être, mais une ligne quand même.

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Il n’y a pas grand monde pour pronon­­cer la mémoire de Philippe Berthe. Le procès – deux ans après le meurtre – n’est qu’une forma­­lité répu­­bli­­caine. Il faut condam­­ner. Faire revivre est acces­­soire et inté­­resse qui ? Le dossier est mini­­ma­­liste. Les curieux habi­­tuels lissent les bancs publics du tribu­­nal d’Évry. Ses frères ne se sont pas dépla­­cés. Ses compa­­gnons de glace non plus. Berthe n’est qu’un cadavre dépecé par le rapport d’au­­top­­sie. « Climat de violences multiples, avec violences cervi­­cales profondes, ecchy­­moses multiples de la face et de la bouche, ecchy­­moses du dos dont deux sont en rapport avec deux plaies cuta­­nées par objet piquant et tran­­chant, des déchi­­rures et plaies du mésen­­tère avec un hémo­­pé­­ri­­toine. » Berthe a été battu à coups de poings et de gifles, puis harponné à mort. « Les concen­­tra­­tions d’étha­­nol dans le sang et dans l’urine (2,63 g/L) sont élevées et témoignent d’une consom­­ma­­tion d’al­­cool impor­­tante. » De la Kro à répé­­ti­­tion. Comme une mise en bière incons­­ciente.

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Les lieux du crime
Local du Village, à Évry
Crédits : Le Nouveau Détec­­tive

Il n’y a pratique­­ment que les lignes des rapports pour racon­­ter. Il manque un des trois témoins, mort de tuber­­cu­­lose. Les deux autres ânonnent. Le Président se demande où tombent ses ques­­tions, inter­­­roge un des deux accu­­sés pour véri­­fier s’il sait quel jour on est. Il bredouille. La cour des miracles passe en cour. Meurtre au couteau suisse pour un sac à dos égaré. Philippe, Chris­­tophe et André squat­­taient ensemble, tendaient la main, un peu plus bas, sur le quai du RER Évry Village, buvaient, survi­­vaient. Chris­­tophe a t-il envoyé Philippe dans un monde meilleur ? Pourquoi André n’a rien fait ? André a un joli surnom : Dédé la fleur. Il est très sensible aux pâque­­rettes et aux boutons d’or. « Le décès est survenu après une phase agonique prolon­­gée en rapport avec l’im­­por­­tante spolia­­tion sanguine à laquelle une éven­­tuelle asphyxie a pu se rajou­­ter. » Hémor­­ra­­gie interne. Philippe a fui l’agres­­sion, s’est réfu­­gié dans des toilettes. Une dernière nuit pour quit­­ter la vie d’en bas. Ils s’étaient déli­­mi­­tés un petit terri­­toire. C’était presque animal. Cela faisait des mois que ça durait, ça commençait à ressem­­bler à une instal­­la­­tion. Ils s’étaient inven­­tés une utilité : Philippe s’était décrété gardien en chef des lieux, les deux autres l’as­­sis­­taient. Quand les asso­­cia­­tions héber­­gées dans le local donnaient une petite fête, elles faisaient une part au trio. Ils parta­­geaient un réchaud. Une dizaine de jours avant la fin, le gaz avait explosé, dessi­­nant des traî­­nées noirâtres sur le bâti­­ment. Peut-être qu’ils déran­­geaient les trafi­­co­­teurs de drogue qui plan­­ton­­naient pas loin. Peut-être que déjà, ça chauf­­fait entre-eux. Peut-être que rien. La robe noire de Maître Pascal, défen­­seur du meur­­trier, monté de Cham­­béry, a fait ses effets. « Tous les trois c’est le même parcours, la rue, l’al­­cool, la clochar­­di­­sa­­tion. On les mélange dans le noir, on les ressort, et il y a une victime, un coupable, un témoin. Jacques aurait pu être à la place de Philippe. Mon client avait confié son sac à Philippe Berthe. Il avait toute sa vie dedans : son portable et le numéro de télé­­phone de sa femme et son enfant, car oui il a une famille. Il revient, le sac n’est plus là, ils ont bu, ça dégé­­nère. C’est à peine un tabas­­sage. Il a donné deux petits coups de canifs. Ça n’a pas péné­­tré. C’était juste pour le titiller. Les choses se calment. Berthe va aux toilettes. Une bataille d’ivrognes. » Le Procu­­reur requiert treize ans d’en­­tô­­lage. Ce sera six. Dédé la fleur chope le sursis. Il est renvoyé à la rue. La peine, c’est le toit. Vers Noël, Le Nouveau Détec­­tive, l’hebdo des faits-divers sordides, choi­­sit de publier trois pages sur « le petit Prince foudroyé ». Pour une fois, la presse s’étale sur lui en long. Il n’avait jamais dépassé le quart de colonne dans L’Équipe. C’est page 25, 26 et 27. Entre une petite mamie emmu­­rée vingt jours dans sa salle de bain et l’ho­­ro­­scope. Philippe Berthe était Balance. Ils disent quoi les astres, après l’ar­­ticle ? Amour : un refroi­­dis­­se­­ment amou­­reux ? Essayez de savoir pourquoi. Travail ? Vous aurez tendance à entre­­te­­nir des rapports de forces avec les autres. Santé ? Fluc­­tuante. C’est n’im­­porte quoi les horo­­scopes. On n’y lit pas les hommes. Philippe Berthe devait rêver d’ave­­nir. Ou pas. Pas grand monde ne s’est atta­­ché à lui. On a eu envie. On est parti à sa recherche post-mortem. C’était presque Noël, c’était en 2010.

Le poète

C’est rare et beau, un homme qui vous tend d’abord les mots d’un poème.

Dans le stade de la nuit/Écla­­bous­­sés par les projec­­teurs/Ce grand fracas qui saigne le froid/Ce n’est pas la météo­­rite d’un but/C’est tout simple­­ment le choc d’une vie inter­­­dite/ Tombant d’un caddie/Sur le trot­­toir de l’in­­dif­­fé­­rence coupable

Philippe Berthe ne retrou­­vera jamais de toit. Il a 42 ans. Il lui reste quatre ans d’er­­rance.

Philippe Pélis­­sier sort du temps élas­­tique d’un RER. Il vient d’écrire sur « lui ». Ils se connais­­saient beau­­coup. Ils ont partagé de la glace et des verres, des temps de pati­­noire à Évry, et des bières ou autre chose de l’autre côté de la passe­­relle, au centre-commer­­cial, dans le décor kitsch du Bermuda. Pélis­­sier est un entraî­­neur émérite. Il est plus que ça. Il est tour­­menté, il est profond, il est comme une boule à facettes, il rayonne sur le pati­­nage, il est central, il est celui qu’on sonne en premier. Longs cheveux grison­­nants, sexa­­gé­­naire, veste de velours sombre. On l’écoute : « Ma malé­­dic­­tion, mes écor­­chures, moi, je suis parvenu à les subli­­mer, pas lui… » Pélis­­sier écrit, peint, parle. « Il était droit, noir, regard ardent, “canto­­nesque”, élégant, dandy, refoulé. » Ils avaient les notes de la même musique pour les porter. « Miles Davis, Elton John, Pink Floyd. » Pink Floyd… On entend « Shine On You Crazy Diamond », l’ode psyché­­dé­­lique à l’être empri­­sonné par ses démons, à l’ar­­tiste trop tôt décédé. « Il avait une dispo­­si­­tion parti­­cu­­lière pour l’al­­cool. On n’est pas égaux face à la dépen­­dance. Et quand on a des écor­­chures pas répa­­rées… Il n’avait jamais accepté la mort de sa mère. Si tu tends pas la main, tu crées des bombes humaines, des martyrs. Respon­­sable, pas coupable, c’est facile ça. Il était fragile, carac­­té­­riel, il a été assas­­siné plusieurs fois ! » Assas­­siné plusieurs fois ? « Philippe avait un travail. Entraî­­neur. C’est Valls le maire qui l’avait imposé. Il avait un pedi­­gree pas recom­­man­­dable. Au début nos rapports étaient tendus, on entraî­­nait chacun de notre côté. Et puis il m’a demandé des conseils. C’est quand même ce qui le tenait. Le sport, c’était sa dignité, sa colonne verté­­brale. Au bord de la piste, il était droit. Ça rend misan­­thrope de se faire déga­­ger. »

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Philippe Berthe entraî­­nait les enfants
Avant la chute
Crédits : Le Nouveau Détec­­tive

Un jour noir, Philippe a offert des chaus­­settes Burling­­ton rouges à Philippe Pélis­­sier, et à Cyril, son assis­­tant. Un cadeau d’adieux. « Comme ça, vous aurez chaud à la pati­­noire. Moi je sais faire. Je viens de la rue, je peux y retour­­ner. » Philippe Berthe ne retrou­­vera jamais de toit. Il a 42 ans. Il lui reste quatre ans d’er­­rance.

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C’est pas réjouis­­sant, Évry et ses clapiers à humains, sous le ciel gris d’hi­­ver. La pati­­noire fait comme un soleil blanc, une trouée de lumière et d’éva­­sion. Coïn­­ci­­dence d’une déam­­bu­­la­­tion urbaine, une couver­­ture de survie dorée fasseye dans une cabine télé­­pho­­nique. Dessous un homme grelotte, dessous un homme peut-être se meurt, un de plus, un de moins. C’est lourd à porter un mort. On se le refile. Les témoins se portent pâles jusqu’à deve­­nir fantômes. Il est pour­­tant passé par là, termi­­nus de sa vie sociale. Il y est revenu parfois, chan­­ce­­lant, ivre, au bout. Guy Bellan­­ger a tout préparé, tout écrit. Une page et demi dacty­­lo­­gra­­phiée. Faudrait pas que n’im­­porte quoi soit dit. Bellan­­ger est l’ar­­ché­­type du béné­­vole qui estime que cette qualité vaut abso­­lu­­tion. Il donne beau­­coup, il ne mérite pas l’op­­probre. Il était président du club de pati­­nage du SCA2000 Évry, qui employa Philippe Berthe pour quelques cours, à cheval sur 2005 et 2006. On parcourt sa lettre : « … n’avait pas entraîné depuis plus de 10 ans… Nous lui avons parlé du projet de faire pati­­ner en couple deux bons pati­­neurs, Hugo­­lin Poisot et Ingrid Scache, il a accepté immé­­dia­­te­­ment… Après seule­­ment quatre mois d’en­­traî­­ne­­ment, ils terminent 3ème aux cham­­pion­­nats de France, tout le monde a jugé le résul­­tat excellent sauf Philippe, qui s’est senti frus­­tré de la part des juges concer­­nant la nota­­tion… Philippe a été un entraî­­neur hors pair, hyper compé­tent et ô combien sympa­­thique… Pendant tout son passage à Évry, Philippe fut hébergé, nourri et aidé socia­­le­­ment par la famille Poisot dans leur appar­­te­­ment, sachant tout son anté­­cé­dent fami­­lial (brouille avec ses frères, mort de ses parents), et qu’ils consi­­dé­­raient comme un des leurs… La famille Poisot lui proposa de partir avec eux en vacances (c’était malheu­­reu­­se­­ment un alcoo­­lique ce qu’on a su plus tard) et lorsqu’il sont reve­­nus, stupeur, il avait mis l’ap­­par­­te­­ment tout en dessus dessous… Malgré tout, nous souhai­­tions vrai­­ment qu’il s’en sorte et nous lui avons proposé de faire une cure de désin­­toxi­­ca­­tion et de l’hos­­pi­­ta­­li­­ser car il deve­­nait trop dange­­reux pour les enfants… En vain, ses vieux démons ont été plus forts que tout… Pour conclure, je dirais quel gâchis pour ce cham­­pion d’ex­­cep­­tion si compé­tent !!! »

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Philippe Pélis­­sier commente le patin artis­­tique sur Euro­­sport

On voudrait main­­te­­nant sonder le Président Bellan­­ger à l’oral. Philippe Pélis­­sier a parlé « d’as­­sas­­si­­nats à répé­­ti­­tion ». On discerne comme un malaise. On est comme sans patins sur une pati­­noire. Il est ques­­tion d’une dame patro­­nesse de la fédé­­ra­­tion qui aurait beau­­coup fait pour Philippe. De deux clubs rivaux sur une même pati­­noire. De créneaux horaires restreints. De Pélis­­sier homme de gauche acoquiné avec la droite contre Manuel Valls le maire d’Évry. On n’y comprend plus rien. Cuisine interne. À la fin, Philippe Berthe n’était plus dans le paysage. « S’il s’était soigné… S’il était resté un an de plus, il en aurait fait des cham­­pions de deux gamins. » Le Président Bellan­­ger entend vrai­­ment montrer qu’il a tout fait au mieux. Il tend trois autres feuilles. Deux quit­­tances et un relevé de pres­­ta­­tions. Philippe Berthe était payé 71 euros la pres­­ta­­tion jour­­na­­lière. En tout, il a touché 9 299 francs sur six mois. En liquide. Il n’avait pas de compte. En bas de la quit­­tance, une signa­­ture, plutôt étriquée, une sorte de triangle, comme un mouve­­ment de pati­­nage acharné. En haut à gauche de la quit­­tance, une adresse à son nom, à Marseille : 4, impasse V. Une impasse. Avant de descendre dans le sud, il faut conti­­nuer d’écu­­mer Évry. Viser les Poisot, les gens qui héber­­geaient Philippe Berthe. Pas facile. Il est des histoires qui ont fait trop mal. Messages, répon­­deurs qui ne répondent pas, messa­­gers… En atten­­dant, on visite, dans une banlieue voisine, Cyril Deplace, le jeune adjoint de Pélis­­sier. L’âge les rappro­­chait. Ils déjeu­­naient très souvent ensemble. « On le sentait brisé par la vie. Il m’avait parlé de petits boulots d’avant, les marchés, des démé­­na­­ge­­ments, il était sacré­­ment costaud, pas très grand, mais des mains trois fois comme les miennes. Il avait eu un bateau de pêche, il disait s’être fait avoir sur le prix, il m’avait parlé d’une femme, d’une fille de 25 ans, d’un de ses frères qu’il aidait avec un peu d’argent. Il m’avait montré des photos. J’ai pas tout su. Il avait un grand cœur. Mais il avait le senti­­ment d’avoir encore été lâché, d’avoir été pris pour une mario­­nette. C’est éton­­nant de descendre dans les abysses à cette vitesse. Après être parti, il a conti­­nué à m’ap­­pe­­ler de temps en temps. Il me racon­­tait la rue. Il répé­­tait qu’il savait faire. Les Poisot l’avaient hébergé. Mais est-ce que leur toit compen­­sait sa liberté ? » Les Poisot… Les messages hebdo­­ma­­daires se perdent sans écho. Ne pas effrayer, convaincre, espé­­rer. Pour mieux le connaître, pour déni­­cher aussi le bien et le beau. Sa ligne de vie n’est toujours que poin­­tillés. Noël passe. Presque janvier. Jusqu’à un coup de fil qu’on n’at­­ten­­dait plus, cette voix fémi­­nine un rien lasse. On pour­­rait retrou­­ver Isabelle Poisot au Bermuda, juste derrière la pati­­noire, recom­­po­­ser le temps perdu là où souvent Philippe éclu­­sait. Le Bermuda n’existe plus, Philippe n’existe plus. Une pizze­­ria s’est substi­­tuée. Alors ce sera dans une café­­té­­ria à plateaux du centre commer­­cial Agora. Elle s’as­­soit, jolie, un peu tendue. Son oui a mis du temps, s’est imposé pour la mémoire d’un être qui mérite mieux que quatre lignes. « Il était humai­­ne­­ment remarquable. »

« Quand il buvait, il redes­­cen­­dait à zéro, et un jour, boire, il n’a plus fait que ça… Il a eu une vie de tris­­tesse. » — Guy Berthe

Philippe Berthe avait sa chambre chez les Poisot, pas loin d’Évry. Il prome­­nait le gros chien, prépa­­rait les salades diété­­tiques, excel­­lait au Trivial Pursuit. « On le logeait gratui­­te­­ment, il savait rendre. » Il ache­­tait des tenus de squash à Hugo­­lin. Il carbu­­rait à l’eau, évoquait parfois les effluves alcoo­­li­­sées d’un passé qu’il disait révolu. Il se tissait une histoire incer­­taine. « Il préten­­dait que sa mère était morte de déses­­poir, à cause de son alcoo­­lisme. » Philippe entraîne Hugo­­lin et sa petite parte­­naire. Le couple progresse jusqu’à la médaille de bronze juniors, aux cham­­pion­­nats de France de Bordeaux. Ils avaient même mené la danse après les épreuves impo­­sées, avant les libres, avant de tomber troi­­sièmes. Les juges lui avaient dit : « On ne t’a pas vu depuis des années, tu ne crois pas quand même qu’on va lais­­ser ton couple gagner si vite… » Le milieu du pati­­nage est un nid de combines et d’al­­lé­­geances. Berthe se sent exclu, ciblé, incom­­pris. On s’ap­­proche de l’été. Les Poisot l’in­­vitent avec eux à la mer, à Saint-Palais. Il préfére se vautrer dans l’amer, à Cergy. « Quand on est rentrés c’était l’anéan­­tis­­se­­ment, l’hor­­reur, l’hor­­reur, l’hor­­reur… La maison était dans un état indes­­crip­­tible, d’une saleté répu­­gnante, la voiture était cabos­­sée. » Philippe n’est pas là. Le télé­­phone sonne. Un tenan­­cier de bar les invite à récu­­pé­­rer un homme chif­­fon. « On s’était dit qu’a­­vec nous il allait rede­­ve­­nir comme on le connais­­sait. » On s’était dit… Philippe est une outre. Imbibé de whisky dès le matin, affalé dans la canapé, les enfants silen­­cieux et gênés à la table du petit déjeu­­ner, Isabelle s’esquive, emporte sa tasse de café mati­­nale dehors, sur la terrasse, pour éloi­­gner sa détresse. On s’était dit… Hôpi­­tal, comas éthy­­liques, psys, longues marches. Un temps, il s’as­­treint aux soins dans une commu­­nauté près d’Or­­léans : il finira par tout casser. « Il voulait s’en sortir, il n’y arri­­vait pas. C’était un trou sans fond… Un jour, il est parti… On a loupé quelque chose… » Les Poisot n’ont pas su pour le jour de l’en­­fouis­­se­­ment. Ils ont suggéré une quête pour une pierre tombale. Les regards se sont détour­­nés. La silhouette, qui parfois visite le tumu­­lus sans croix ni nom, est celle d’Hu­­go­­lin Poisot.

Marseille

On a Évry, on a la fin de l’his­­toire, on a juste avant la fin. C’est encore très peu dans le film d’une vie. On a une adresse calli­­gra­­phié sur ses quit­­tances de salaire. 4, impasse V. à Marseille. Ce n’est plus une impasse. Elle commu­­nique avec le parking de la cité voisine. C’est une modeste maison à quatre sonnettes. Guy Berthe ne répond pas. Il va falloir attendre, planquer. On est un lundi. Il fait froid l’hi­­ver dans une voiture au moteur arrêté. La BAC rode, s’étonne de voir une silhouette guet­­ter. Les heures défilent jusqu’au début de soirée. Soudain une ombre, rasante, cour­­bée, avale le trot­­toir, passe devant la porte, décroche les volets du rez de chaus­­sée pour les replier. Guy Berthe ? « Je m…m…m’ex­­cu­­se… je p…parle mal. » Guy Berthe, un des frères. Il bégaie. Il semble fragile. Il est agressé, peut-être. Il porte un petit sac de plas­­tique avec sa nour­­ri­­ture du soir. Il n’a pas le temps. Il n’est pas prêt. Il s’esquive. Il consent à lais­­ser son numéro de télé­­phone. Il y a comme de la gêne. On rappel­­lera un jeudi : « Je sais pas si c’est bon ou pas de parler. » On pren­­dra un rendez-vous incer­­tain pour un autre lundi, au moins pour expliquer l’in­­ten­­tion.

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Les rues désertes de la cité phocéenne
Crédits

La porte s’ouvre sur un couloir. Sur une autre porte à gauche. Sur deux petites pièces. Des posters de l’OM. Une collec­­tion de chiens en faïence. Un paysage de Provence. Une photo d’un enfant, d’un fils peut-être. Inté­­rieur un rien suranné et très modeste. Il est embêté. Il doit d’abord se libé­­rer de quelque chose : « C’est pas beau à dire. Est-ce qu’on peut négo­­cier avec des sous ? J’ai pas non plus 3 000 euros par mois. » C’est pas une condi­­tion. C’est tomber dans un regard. C’est pas un billet contre des mots. C’est offrir un repas à un démuni. « La dernière fois que je l’ai vu c’était fin 1997. Il traî­­nait avec un mormon. Il voulait récu­­pé­­rer le jeu de tarot de notre grand-mère. Je lui ai apporté plus bas, aux Char­­treux. Il était sur un banc, pieds nus, jean déchiré, avec deux tickets resto dans ses poches, il était pas bien du tout. Il avait laissé des choses chez moi comme le service en porce­­laine de sa mère… Il se fixait un but, il y arri­­vait, il était fort, il parlait même russe, c’était un génie. Et puis quand il buvait, il redes­­cen­­dait à zéro, et un jour, boire, il n’a plus fait que ça… Il a eu une vie de tris­­tesse. » Guy prend un tas de pape­­rasses empilé sur le buffet. Des feuilles de salaire qui tracent un chemin incer­­tain. Des photos de Philippe. « C’est tout ce qu’il y a. » Pas assez pour un album. Philippe devient un visage. Deux ou trois en apprenti cham­­pion. Une près d’un bateau blanc : on note l’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion. Il attend pour exhi­­ber la dernière : un portrait magni­­fique, mâchoire fière, cheveux au vent, regard loin­­tain vers l’ho­­ri­­zon bleu. Un je ne sais quoi de Kennedy. « C’est lui avant qu’il boive, il était beau hein ? » Il tente de passer très vite sur une autre. Il est bouffi, flirte même avec l’obé­­sité. « Faut pas la regar­­der celle-là. » Il ramasse le tas. Guy, Philippe le petit dernier, et aussi Hervé, l’aîné. Trois fils. Le papa est mili­­taire, adju­­dant chef. La maman suit, fait de la couture, habille parfois les femmes de gradés. Les garni­­sons outre-mer, puis bord de mer à Marseille. La camarde s’avance : Philippe est orphe­­lin de père à 11 ans. Philippe, le petit dernier, est protégé. Sa mère est enve­­lop­­pante. Philippe est mis au pati­­nage. « Ma mère le choyait comme un dieu, lui passait tout, lui donnait tout ce qu’il voulait. C’était un cham­­pion et patati et pata­­ta… Il réus­­sis­­sait tout, l’école, le piano, la plon­­gée, la pêche, le pati­­na­­ge… »

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Philippe Berthe et Sophie Méri­­got
À 16 ans, lors d’une compé­­ti­­tion
Crédits : Le Nouveau Détec­­tive

La pati­­noire de ses premières glis­­sades avait été dessi­­née dans une ancienne usine de condi­­tion­­ne­­ment de dattes. Elle était étriquée. 40 m sur 20 m. La pati­­noire du Rouet n’existe plus, rasée. C’est comme si même le décor entou­­rant Philippe Berthe devait dispa­­raître avec lui, comme si son passage devait être gommé. Donna, une vieille anglaise rigou­­reuse, qui l’a initié à ses premiers pas, est partie dans un autre monde. On déniche Philippe Sauva­­geon qui avait succédé à l’An­­glaise. « C’était rare les garçons en danse, dès qu’on en a un, on se dépêche de lui adjoindre une parte­­naire. » La danse, contrai­­re­­ment au pati­­nage artis­­tique pur, ne se pratique qu’en couple. Ce sera Sophie. Elle habite avenue des Roches, au Roucas Blanc, fenêtres à arcades qui s’ouvrent sur la Médi­­ter­­ra­­née. Née en Suisse, père haut-cadre, mère jupe plis­­sée, très bien née. Sophie est timide, évanes­­cente, larmoyante. Presque fée. Philippe est sûr de lui, hâbleur, causeur. Presque bad boy. « Philippe, c’était : “Moi je fais bien, et elle fait mal” », relate Philippe Sauva­­geon. On leur demande de se tenir par la taille, par la main, de s’unir. Ils n’ont pas encore 10 ans. On les habille de paillettes. Lui quasi­­ment tout en noir. Elle en rose, souli­­gnée d’un gros camé­­lia foncé. C’est peut-être la maman de Philippe qui a tout cousu. Ils ont été unis vers leurs 10 ans. Enfants glis­­sant vers la gloire. Est-ce leurs propres jambes qui les poussent ? Est-ce les bras des parents ? Ils feront couple à 14 ans, parfois se détes­­tant sur la glace, parfois s’ai­­mant en dehors de la glace. Très vite, Marseille ne leur avait plus suffi.

Rêves de lumières

Sophie a presque soldé sa quaran­­taine. Elle est habillée avec grand soin. Ses patins débordent de son sac à main blanc. Elle glisse encore un peu, à Aubagne ou à Toulon. Elle est aide-soignante. Deux chaises, deux menthes à l’eau, dans la café­­té­­ria vide. Elle est comme un arbre qu’on a peur de frôler, qu’on a peur de briser. Elle essaye de dire : « Il avait besoin de quelqu’un. Moi aussi. Mais on n’al­­lait pas dans la même direc­­tion. J’étouf­­fais, j’ex­­plo­­sais. C’est impos­­sible de rester ensemble quand on ne peut pas suppor­­ter certaines extra­­­va­­gances. » Des patins qui volent. Des bagarres. Des faits, des atti­­tudes. Sophie est conva­­les­­cente d’une rela­­tion complexe. Le couple, pas encore majeur, s’est exilé à Limoges pour se rappro­­cher des Trouillet, Alain et Brigitte, maîtres entraî­­neurs. Brigitte est dure, presque intran­­si­­geante. C’est l’école du haut-niveau. La baguette qui indique la direc­­tion. Elle a pris retraite au cœur d’un village du Limou­­sin. Elle répon­­dra au télé­­phone : « Philippe avait été élevé comme un petit Prince, il n’avait jamais eu à lever le petit doigt. Il était intel­­li­gent. Mais il ne s’ai­­mait pas. Sophie était plus facile. » Philippe chope une belle mention au bas S, s’en­­gage en première année de méde­­cine.

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Le jeune couple lors d’une compé­­ti­­tion
Crédits : Le Nouveau Détec­­tive

Philippe loge d’abord dans l’an­­cien sémi­­naire, Sophie dans une famille d’ac­­cueil. Ils se sont sûre­­ment embras­­sés. Ils ont telle­­ment partagé, dans les petits matins blêmes des entraî­­ne­­ments. Ils ont telle­­ment été enchaî­­nés. Ils étaient obli­­gés l’un à l’autre. Trois à quatre heures de sueurs quoti­­diennes parta­­gées, matin, midi et parfois soir. « Il était très beau, reprend Brigitte Trouillet, yeux bleus, très brun, il tombait les filles comme il voulait. Il était docile à entraî­­ner. Il était plus exhu­­bé­­rant que Sophie. Mais Sophie l’écra­­sait par sa dexté­­rité. Sophie misait tout sur le pati­­nage. Lui papillon­­nait un peu plus. Il avait des histoires. Il se bagar­­rait. Le lycée m’ap­­pe­­lait de temps en temps. Il était très vivant. » Ils gran­­dissent, commencent à se faire un petit nom: 4e aux cham­­pion­­nats d’Eu­­rope juniors, en 1982, 19e aux cham­­pion­­nats d’Eu­­rope seniors, en 1984. C’est subtil le pati­­nage et encore plus la danse sur glace. Il faut marquer les esprits des juges pas à pas, ne pas provoquer, se soumettre aux conseils, accep­­ter les petits arran­­ge­­ments, gagner sa place sans effrac­­tion. À Angers, en 1985, Berthe-Méri­­got sont cham­­pions de France. Le Mondial de Tokyo les attend. Les Jeux, peut-être. La lumière, la gloire, l’ex­­tase. La justi­­fi­­ca­­tion d’une abné­­ga­­tion dérai­­son­­nable se rapproche. Il n’y aura pas de suite…. Sophie a mal, Sophie entre à l’hô­­pi­­tal. « Dix jours à Lari­­boi­­sière, compte t-elle, une infec­­tion rénale. » Une façon de dire non ? Un corps qui supplée les mots qu’une âme n’ose pas ? « C’est pas facile de dire à quelqu’un qu’on a passé un bon moment ensemble, mais que… » Sophie soma­­tise. Cinq ans plus tôt, le décès soudain de son père l’avait lais­­sée éten­­due sur un autre lit. Mal au dos. Septi­­cé­­mie ou choc trau­­ma­­tique. Le fil de la vie qui s’ef­­fi­­loche. Philippe était resté tout près. Orphe­­lin de père. Il sait. « Il m’avait tenu la main, il m’avait atten­­due, je n’ai jamais oublié. J’étais sa petite parte­­naire. » Cette fois, la main ne la relè­­vera pas tota­­le­­ment. Sophie veut bien reve­­nir à nouveau à la vie mais certai­­ne­­ment pas sur la glace. C’est soudain. Philippe ne comprend pas, ne l’en­­tend pas, ne l’ad­­met pas. Ils ne pati­­ne­­ront plus ensemble, ils n’iront jamais aux Jeux. Quatorze ans pour ça. Les cham­­pions ont une expres­­sion pour dire la fin de carrière : la petite mort. Lui est mort une première fois avant même d’avoir été.

Les errances

Entre la petite mort du spor­­tif et la mort pour de bon de l’homme, s’écou­­le­­ront donc vingt-trois ans… C’est pas rien. Comment a t-il rempli sa vie ? Quelques fiches de salaires conser­­vées dans le local du club de pati­­nage d’Évry, quelques photos entre­­vues chez son frère à Marseille, sont de maigres indices pour complé­­ter sa ligne de vie. C’est dans le halo incer­­tain des pati­­noires qu’on le repére le plus souvent. On dirait la pour­­suite, cette lumière ronde des théâtres qui essaye de suivre les acteurs.

« Il avait tout pour réus­­sir, il a tout fait pour tout détruire. » — André Jourt

Le voici à Bercy, fin des années 1990, appointé au club des Français Volants. Philippe a changé de costume. Il sera entraî­­neur. Il se lais­­ser aller à ses extra­­­va­­gances créa­­trices, à ses idées neuves. La danse est une terre d’ex­­pres­­sion. Après avoir beau­­coup appris, le spor­­tif rend. C’est la logique. C’est la trans­­mis­­sion. Il apprend le métier. Il se détend au taek­­wendo. Il s’est dégôté un petit appart en proche banlieue. Il s’est trouvé comme des maîtres avec Pierre et Natha­­lie Béchu, des aînés. Pierre et Natha­­lie avaient précédé Philippe et Sophie au palma­­rès natio­­nal. C’est comme un groupe qui commençait à se construire. Et puis il y a eu l’ac­­ci­dent de voiture, de retour d’un stage à la Roche-sur-Yon. Pierre, Natha­­lie, leur fille Johanna, le choc, les patins tran­­chants qui volent depuis la plage arrière, l’in­­con­­ce­­vable. Seule Natha­­lie a réou­­vert les yeux. Philippe a encaissé. C’est comme si, à Sophie, s’était substi­­tuée une autre cava­­lière, avec sa main posée inci­­dem­­ment sur son épaule, celle de la camarde, qui jamais plus ne le lâchera. La lumière le repère à nouveau à Limoges. Les Trouillet ne l’ont pas oublié. Il rend des services. Il fait un temps barman dans une boîte de nuit. Il joue au hockey, où son coup de patin compense son coup de crosse, ce qui est bien assez pour aller jouer en divi­­sion modeste, contre Poitiers, Niort ou le Mont Dore. Serge Ducher, équi­­pier éphé­­mère : « Je me suis toujours demandé comment un gars comme lui s’était retrouvé en danse sur glace… » Serge et Philippe, se lient, bringuent, font connais­­sance. « Il m’a fait penser à Cantona, la même fierté dans le menton, le regard droit, costaud, câblé, intel­­li­gent, capable de percu­­ter vite, mais pas toujours pour de bonnes raisons, avec cette forte capa­­cité d’auto-destruc­­tion. » Limoges héberge deux clubs de pati­­nage qui ont bien du mal à se regar­­der dans la même glace. Un jour, des micros cachés sont décou­­verts. Le Popu­­laire du Centre est mis au courant. Le « Pati­­noi­­re­­gate » fait beau­­coup causer. Certaines coha­­bi­­ta­­tions ne sont plus accep­­tables. Philippe Berthe part entraî­­ner au plus proche, à Brive. Et puis à Viry. Et puis nulle part. Et puis la vie lui en veut : Odile, amour d’ado­­les­cent avancé, empor­­tée là-haut… Alain Trouillet, son ami, défi­­ni­­ti­­ve­­ment noyé dans l’al­­cool… Si on lui refuse tout. S’il faut tout recom­­men­­cer. La pour­­suite le retrouve, après trois ans de blanc, à la pati­­noire de Brest. André Jourt était le président du club. Il se souvient de Philippe, jovial, entouré de bouilles épanouies, fédé­­ra­­teur, enthou­­siaste . « Les gamins l’ado­­raient, il avait énor­­mé­­ment de quali­­tés. » Il restera deux ans. 1993 et 1994, sa plus longue inter­­­mit­­tence. « Il avait tout pour réus­­sir, il a tout fait pour tout détruire. » Les vapeurs d’al­­cool, comme un faux-col, l’em­­pri­­sonnent de plus en plus. « Dès le matin, il se servait dans des petites fioles qu’il cachait dans les toilet­­tes… Il était intel­­li­gent, je tenais à lui. Je l’ai mis dans les mains d’un méde­­cin. Il a faus­­se­­ment joué le jeu… » L’al­­cool l’as­­sas­­sine : « Il était ingé­­rable, rien n’était assez beau pour lui, il exigeait toujours plus. »

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Bassin de Recou­­vrance
Base navale Porte Tour­­ville
Crédits : Ludo­­vic Clau­­del

Philippe ne se donne plus de limites, étend son emprise mala­­dive. Il est beau, il est céli­­ba­­taire: « Il plai­­sait à certaines mamans, il débau­­chait, ou le contraire, ou les deux. » André Jourt s’est fait son idée : « Ces gamins-là on veut en faire des cham­­pions, on leur tire sur la gueule, et quand c’est fini, d’un coup, on les lâche. C’est peut-être le procès d’un système qu’il faudrait faire… » Guy Berthe n’aura été qu’ap­­prenti cham­­pion. Pas assez méri­­tant pour qu’une fédé­­ra­­tion se cotise pour une pierre tombale.

La mer

Dans le petit tas de photos conservé par Guy Berthe poin­­tait l’étrave d’un bateau blanc. On avait noté l’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion, MA 136794. MA pour Marseille. Alors on a fait la tour­­née des Calanques, une par une, de ces criques que la mer a creusé dans les roches blanches, de ces bicoques sans beauté mais pas sans âme qui se serrent les unes contre les autres pour se vanter d’une vue sur le bonheur. C’est à l’Anse des Goudes, tout à la pointe, qu’on a eu bon. C’est pas facile de jouer au flic, un nom en bouche, d’en­­trer dans des enclaves, de voir se lever des trognes qui disent non ou qui ne disent même pas. Et puis, au fond d’un local. « Philippe Berthe, ça vous dit ? » Des vieux sous des bonnets. Des rides sur les visages, des filets sur les murs. « Pourquoi vous le cher­­chez ? Il vous doit de l’argent ? » Ils rient. Un doigt pointe la coque blanche de l’An­­diamo 2, là, juste à quai. MA 136794. L’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion corres­­pond. C’est plus qu’un pointu, plus qu’une barcasse. Ça permet d’af­­fron­­ter la nuit, de lancer des filets, de rame­­ner du loup, de la sole. Et puis de vendre au cul du bateau. « — Il est resté un an. Il s’est pas mélangé. Il a revendu à un grand maigre. Il disait qu’il partait pour les îles, Tahiti et tout ça. — Il était fait pour la pêche ? » Ils rient. Philippe Berthe avait hérité d’un oncle. C’était vers 1997. Et investi dans un rêve d’ailleurs, dans la pêche. « On l’a pas bien connu. »

Il n’avait laissé aucun souve­­nir au public friand de pati­­nage. Il n’était pas Alain Calmat, Brian Joubert ou Philippe Cande­­loro.

Plus loin, au resto, à l’heure de la daurade grillée, on croise un bonnet bleu plus amène. Pierre pose un loup « de 5,6 kg » sur le comp­­toir. Il fait affaire avec le patron. Il retourne en mer ce soir. « Berthe ? D’un coup, il est venu. Au début tout seul. Et puis avec un plus vieux qui lui appre­­nait les coins. C’était pas bien net. Je crois bien qu’il s’était mis avec quelqu’un qui le prenait pour un con. C’est trop dur à comprendre la pêche. Faut être né dedans… » Parfois, Philippe commençait sa jour­­née au bar, juste derrière. « Il avait le vin mauvais. Sa figure chan­­geait. Il n’était plus lui. » Philippe Berthe n’est guère resté. Il n’est pas parti pour Tahiti. Mais il n’a pas renoncé à la mer. Au procès fut vite fait évoquée une vie de mate­­lot. Dans les livres des affaires mari­­times, on retrouve une trace, vers Royan, en 2003. Il est simple mate­­lot sur l’Alad­­din, un fileyeur de 15,95 m. Pour deux mois. Et puis plus rien. C’est ainsi qu’on perd la trace des hommes, que la ligne se brise, qu’elle n’est plus que poin­­tillés, qu’elle n’est plus que visible des autres. La mer l’a rejeté. Il lui restait la rue. Il est entre les deux. Comme un noyé, que la mer n’a pas encore enfoui, parfois, subi­­te­­ment, il réap­­pa­­raît, voci­­fère au télé­­phone, exige, sonne Sophie, sonne son frère… Guy Berthe : « Il m’ap­­pe­­lait souvent. Il disait : “J’en ai marre, je suis trop bien, trop fort pour être sur Terre.” » Sophie : « Il m’ap­­pe­­lait à n’im­­porte quelle heure. Il n’avait plus de repères. Il disait qu’il était obèse, qu’il ne voulait pas se montrer à moi comme ça. Y avait des trucs d’ombre chez lui. J’ai jamais tout compris. Il était tout seul, il se fâchait, il avait fait le vide autour de lui. Il était dehors, il vivait dans des cabines télé­­pho­­niques. Je voulais qu’il se soigne, qu’il trouve au moins une petite chambre pour avoir sa chance. Il se croyait fort, il ne l’était plus. Il disait qu’il allait mourir. Je lui répon­­dais : “Oui si tu ne fais rien, tu vas mourir.” » Il disait aussi que sa mère était morte (en 2004) à cause de lui, empor­­tée de chagrin plus que de mala­­die. Il disait qu’il était démé­­na­­geur, qu’il faisait des marchés, qu’il se débrouillait. Il préten­­dait parfois qu’il avait une femme et un enfant. Il disait à la fois si peu et trop. Il a squatté un temps une cabine télé­­pho­­nique vers Mont­­pel­­lier. C’est là qu’il faut relire les quelques lignes de Modiano l’écri­­vain des incon­­nus dispa­­rus : « Jeune, je songeais à tous ces gens qu’on croise dans les lieux de passage, des gares ou des cafés, et je trou­­vais dommage de ne pas pouvoir les réper­­to­­rier pour garder une trace de leur passage. C’est pour ça aussi que j’ai toujours été fasciné par les annuaires : les gens y figurent et l’an­­née d’après, ils dispa­­raissent. C’est bizarre. » Philippe Berthe a peu fréquenté l’an­­nuaire.

~

Philippe Berthe est mort en 2008, en quatre lignes sèches, dans une édition du Pari­­sien. Trois ans plus tard, dans L’Équipe Maga­­zine, on a recons­­ti­­tué un bout de son « destin glaçant ».

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Le sacre de 1985
Philippe et Sophie sont cham­­pions de France
Crédits : Le Nouveau Détec­­tive

Il n’avait laissé aucun souve­­nir au public friand de pati­­nage. Il n’était pas Alain Calmat, Brian Joubert ou Philippe Cande­­loro. Il n’avait pas eu le temps. Il n’avait peut-être pas le talent. Beau­­coup de lettres ont suivi l’enquête, comme rare­­ment, réveillant sa mémoire, complé­­tant, un peu, sa ligne de vie. « Il était brillant mais d’une capa­­cité de destruc­­tion hors du commun. Une fois, il s’est ouvert un peu pour dire sa terrible désillu­­sion lorsque Sophie lui a annoncé la fin de l’his­­toire. Le mal semblait plus profond, mais ça n’a pas aidé. » S.D. « Il était un écor­­ché vif pour qui rien n’était jamais assez parfait. Il a fait un passage parmi nous bref, intense et déme­­suré. » J.D.C « Vivre pas loin de lui était fort, mais diffi­­cile. Il a malheu­­reu­­se­­ment toujours lâché les mains qu’on lui tendait. » P.P. Un réali­­sa­­teur de docu­­ments télé­­vi­­sés, Jean-Chris­­tophe Roze, qui venait d’en finir avec le destin contra­­rié de Diego Mara­­dona, s’est appro­­ché du sujet. Il a convaincu France 2. Il a décro­­ché une aide à l’écri­­ture, contre-enquêté, rencon­­tré. Et puis renoncé. Il se justi­­fie aujourd’­­hui : « C’est une histoire extrê­­me­­ment misé­­ra­­bi­­liste, “blue­­seuse”, sordide. C’est pas facile à exhi­­ber, d’au­­tant que Berthe n’a pas l’éclat du cham­­pion. » Le réali­­sa­­teur s’est élancé sur la trace des cham­­pions du Tour de France. Personne ne sait où sont les médailles de Philippe Berthe.


Couver­­ture : Un lac gelé, par Sharon Molle­­rus. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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