par Ulyces | 0 min | 18 décembre 2014

Park Sang-hak est au volant d’un mini van sur l’au­­to­­route et passe à toute vitesse sous le panneau indiquant Pyon­­gyang. « Là-bas, c’est la Corée du Nord », dit-il, poin­­tant du doigt les pâtu­­rages qui s’étendent derrière une clôture de barbe­­lés, au-delà de l’es­­tuaire de l’Imjin.

Lâcher de ballons

Le van se gare sur une aire de station­­ne­­ment, où Park salue le reste des Combat­­tants pour une Corée du Nord Libre (Figh­­ters for a Free North Korea). Ce sont tous des trans­­fuges du Nord. Il y a là sa mère, sa belle-sœur et sa femme, qui porte un anorak violet ainsi qu’une visière en plas­­tique. Elle recouvre tout son visage et la protège du soleil. Adossé près de la roue d’un petit camion d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment bleu se tient son petit frère. Et sur l’as­­phalte attendent les membres d’un autre groupe proche de leurs idées, le Front de Libé­­ra­­tion du Peuple (People’s Libe­­ra­­tion Front) : une troupe de choc compo­­sée de six hommes et trois femmes venus spécia­­le­­ment pour l’opé­­ra­­tion du jour. Anciens offi­­ciers de l’ar­­mée de Corée du Nord, vêtus de bérets et de treillis gris, ils auraient presque l’air inti­­mi­­dants si les bottes de combats des femmes n’étaient pas des talons hauts.

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Park Sang-hak
Après son entre­­tien avec la Wiki­­me­­dia Foun­­da­­tion
Crédits

Park a passé les dix dernières années à tenter de mettre un terme aux décen­­nies de tota­­li­­ta­­risme qu’a connues la Corée du Nord. Quelle est son arme prin­­ci­­pale dans sa lutte contre la dynas­­tie Kim et ses sbires de Pyon­­gyang ? Des ballons gonflables. Park super­­­vise les prépa­­ra­­tifs du lance­­ment, alors qu’un vent froid souffle sur l’aire de station­­ne­­ment. Un camion trans­­por­­tant des bouteilles d’hy­­dro­­gène s’ar­­rête près de nous. Les membres du Front de Libé­­ra­­tion aident à déchar­­ger des cartons de baudruches et vingt pochettes plas­­tiques remplies de DVD, de dollars améri­­cains et de brochures. Chaque sac pèse moins de dix kilos : la charge maxi­­male que peut suppor­­ter un ballon. En tout, il y a 200 000 pages recto verso de tracts impri­­més sur du poly­­vi­­nyle, une matière aussi légère que les mouchoirs en papiers, mais résis­­tante à l’eau. Sur une des brochures, on peut lire les dix premiers articles de la version améri­­caine de la Décla­­ra­­tion univer­­selle des droits de l’homme. Un autre pamphlet critique la dynas­­tie Kim. Les poches sont égale­­ment dotées d’un tube qui contient un produit chimique faisant office de minu­­teur : une fois le ballon lâché, après un certain temps, sous l’ac­­tion du produit, les poches vont s’ou­­vrir et chuter jusqu’au sol, répan­­dant au Nord les messages de Park, venus du Sud par le ciel. « La Corée du Nord est infran­­chis­­sable. Elles est encer­­clée par un véri­­table rideau de fer et l’in­­for­­ma­­tion ne peut pas l’at­­teindre, explique Park. Mais avec ces ballons, en survo­­lant le rideau, rien ne peut l’ar­­rê­­ter. » En contrant la censure instau­­rée dans le Nord, Park espère encou­­ra­­ger ses anciens compa­­triotes à renver­­ser leurs souve­­rains. « Nous pouvons leur faire prendre conscience de la situa­­tion et ainsi leur lais­­ser le choix, en toute connais­­sance de cause, de se battre ou non. » La mère et la belle-sœur de Park attachent deux paquets de tracts à chaque ballon, puis les remplissent tour à tour d’hy­­dro­­gène, produi­­sant à chaque fois le siffle­­ment stri­dent propre au gaz mis sous haute pres­­sion. Les ballons, longs de 10 mètres et larges de 2, ballottent lente­­ment dans l’air, certains arbo­­rant des slogans écrits en carac­­tères coréens multi­­co­­lores. Les membres du Front de Libé­­ra­­tion du Peuple commencent à s’éner­­ver, le vent giflant puis­­sam­­ment leurs dos alors qu’ils attendent le signal pour lâcher les ballons. Park lutte pour accro­­cher une bannière – un dessin repré­­sen­­tant Kim Jong-un se cram­­pon­­nant à un missile nucléaire comme un gamin étrein­­drait un doudou – à la queue du dernier ballon. Puis il donne ses dernières instruc­­tions. « Restez concen­­trés ! crie-t-il. Tous ensemble ! Un, deux ! » Cinq ballons s’en­­volent comme des fusées, les rayons du zénith traver­­sant leur enve­­loppes en plas­­tique, des faran­­doles de feuilles tour­­noyant avec leurs fils. Ils s’élèvent rapi­­de­­ment, portés par le vent, et se font de plus en plus petits, jusqu’à être englou­­tis par l’éclat blanc du soleil. Si tout se passe comme prévu, ils flot­­te­­ront au-dessus de Pyon­­gyang dans quatre heures.

La Cible Zéro

Park a 46 ans. C’est un petit homme, maigre et nerveux. Il vit dans la banlieue sud de Séoul, et lorsqu’il n’est pas chez lui, il est souvent accom­­pa­­gné d’un ou deux poli­­ciers en civil, qui le conduisent où il le souhaite dans une modeste Hyun­­dai cita­­dine. Park reçoit régu­­liè­­re­­ment des lettres de menace : par mail, par télé­­phone, et même – c’est sûre­­ment dû au charme suranné de la Corée du Nord – par fax. « L’in­­di­­ca­­tif vient toujours de Chine », indique Park. Mais il n’est pas naïf et sait très bien d’où proviennent vrai­­ment ces messages. Depuis qu’il a commencé à envoyer des ballons, en 2004, il est devenu une telle source d’ir­­ri­­ta­­tion pour le régime de Pyon­­gyang que la télé­­vi­­sion d’état nord-coréenne a fait de lui il y a cinq ans sa Cible Zéro. Une place à part, au-dessus du numéro 1, qui fait de lui le plus grand ennemi de l’État.

Ahn avait servi dans les forces spéciales nord-coréenne et trans­­por­­tait avec lui tout un atti­­rail de gadgets meur­­triers dignes d’un film d’es­­pion­­nage.

« Je suis passé à la télé 500 fois en trois ans », raconte-t-il. Les gens le recon­­naissent dans les restau­­rants, et il doit se dégui­­ser quand il part en randon­­née. Il s’amuse à dire qu’il est aussi connu en Corée du Sud qu’en Corée du Nord. Je lui demande donc s’il reçoit des aides du gouver­­ne­­ment. Il rigole. Chaque ballon lancé coûte envi­­ron 500 $, mais contrai­­re­­ment aux autres groupes trans­­fuges, les Combat­­tants pour une Corée du Nord Libre ne reçoivent par d’argent de l’État. « Non, on a quelques centaines de personnes qui nous donnent 5 ou 10 dollars par mois. Et aucune de ces personnes n’est parti­­cu­­liè­­re­­ment fortu­­née. » Il y a trois ans, un autre trans­­fuge l’a contacté, évoquant une possible négo­­cia­­tion avec une personne qui pour­­rait four­­nir des finan­­ce­­ments pour son action. Les services de rensei­­gne­­ments de Corée du Sud l’ont informé qu’il s’agis­­sait d’un piège, et ils ont fini par arrê­­ter quatre hommes à la station du métro de Séoul qui devait servir de lieu de rendez-vous. L’un d’entre eux, un trans­­fuge connu seule­­ment sous le nom de Ahn, avait servi dans les forces spéciales nord-coréenne et trans­­por­­tait avec lui tout un atti­­rail de gadgets meur­­triers dignes d’un film d’es­­pion­­nage – parmi lesquels une lampe torche minia­­ture qui tirait des balles, un stylo qui lançait des fléchettes en métal, et un autre qui conte­­nait une aiguille capable d’injec­­ter à sa victime une toxine mortelle. Ahn a admis plus tard avoir été payé 12 000 $ par les Nord-Coréens pour assas­­si­­ner Park. S’il avait refusé, ils auraient fait du mal sa famille. Park reste de marbre lorsqu’on lui dit qu’il pour­­rait très bien mourir pour son combat. Il sait qu’il fait du bon travail. La preuve : de temps en temps, le nombre d’agents en civil qui assurent sa protec­­tion vient à doubler. Si les hommes de Pyon­­gyang arri­­vaient à l’at­­tra­­per, dit-il, quelqu’un d’autre s’oc­­cu­­pe­­rait des ballons. « Même si Park Sang-hak est assas­­siné, déclare-t-il, il restera toujours son numéro deux, et même son numéro trois. »

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En Corée du Nord, le père de Park, Park Gun-hee, était membre du Parti Travailliste au pouvoir. Il est devenu haut fonc­­tion­­naire du Bureau des Sciences et des Tech­­no­­lo­­gies du régime, puis plus tard géné­­ral du 35e bureau, celui des services de rensei­­gne­­ments de la Corée du Nord. Sang-hak était l’aîné de ses trois enfants. Il est né dans la ville monta­­gneuse de Hyesan, tout près du fleuve Yalou, qui borde la fron­­tière chinoise. Les rives du Yalou n’étaient qu’à une ving­­taine de mètres de chez lui. Il était donc aisé pour Park de s’y rendre durant son adoles­­cence, et de parler avec les Chinois de Chang­­bai situés sur l’autre rive. Au début des années 1980, il a remarqué certains chan­­ge­­ments de l’autre côté du fleuve : les petites huttes étaient progres­­si­­ve­­ment rempla­­cées par des maisons en ciment. Quand Park a demandé à ses voisins ce qu’il se passait, ils lui ont parlé des réformes écono­­miques de Deng Xiao­­ping. Durant l’hi­­ver 1985, à l’âge de 17 ans, Park a traversé la rivière gelée pour se bala­­der dans les rues de Chang­­bai. Et quelle n’a pas été sa surprise de voir des gens porter des vête­­ments améri­­cains et de les entendre parler avec admi­­ra­­tion des États-Unis ! À 18 ans, Park a démé­­nagé à Pyon­­gyang pour étudier l’in­­gé­­nie­­rie élec­­trique. En 1992, il a vu pour la première fois des tracts venant du Sud. Avec ses cama­­rades d’uni­­ver­­sité, il a alors fait un voyage à Wonsan, un port de la mer du Japon, où ils ont vu deux énormes ballons sphé­­riques flot­­ter douce­­ment vers eux, à 10 ou 15 mètres de distance et à des centaines de mètres au-dessus de leur tête. C’étaient des ballons de propa­­gande que le gouver­­ne­­ment de Séoul avait commencé à envoyer en direc­­tion du Nord il y a des décen­­nies. Park les obser­­vait atten­­ti­­ve­­ment. L’un des ballons s’est mis à déri­­ver, mais le deuxième a conti­­nué d’avan­­cer vers lui. Lorsqu’il s’est trouvé juste au-dessus de sa tête, il a entendu comme une déto­­na­­tion, et des centaines de tracts sont tombés du ciel, recou­­vrant le sol. Les soldats ont essayé d’em­­pê­­cher la foule de ramas­­ser les tracts, mais il y en avait trop, et beau­­coup trop de monde.

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Lâcher de ballons
Arche de la Réuni­­fi­­ca­­tion
Crédits

Plus tard dans la nuit, en lisant l’un des tracts Park a décou­­vert les images de jeunes filles en biki­­nis bron­­zant sur la plage de Busan, mais il a pu lire égale­­ment des infor­­ma­­tions sur Kang Chol-hwan et An Hyuk, d’an­­ciens prison­­niers de Yodok – un camp de concen­­tra­­tion nord-coréen dont peu de gens connais­­saient l’exis­­tence – qui s’en étaient récem­­ment échappé. Après une forma­­tion complé­­men­­taire de six mois aux tech­­niques de propa­­gande, il a trouvé un excellent poste au sein du Dépar­­te­­ment de la Propa­­gande et de l’Agi­­ta­­tion de la Jeune Ligue Socia­­liste de Kim Il-sung. Bien que le fait de possé­­der une voiture à soi était parfai­­te­­ment inima­­gi­­nable, même pour un membre du parti, le dépar­­te­­ment lui a néan­­moins prêté une Toyota Crown plutôt agréable, qu’il était même auto­­risé à garer chez lui. Il aimait son travail. Il était engagé. Sa situa­­tion lui semblait idéale. Sous le régime de Pyon­­gyang, la consul­­ta­­tion de médias étran­­gers non approu­­vés est illé­­gale, et les délinquants sont envoyés dans des camps. Les censeurs du gouver­­ne­­ment orga­­nisent des perqui­­si­­tions dans tout le pays pour saisir des films et des enre­­gis­­tre­­ments illé­­gaux. Selon Kim Hueng-kang, direc­­teur de la Soli­­da­­rité des Intel­­lec­­tuels de Corée du Nord, un groupe de recherche regrou­­pant des univer­­si­­taires, des ingé­­nieurs et des docteurs ayant fuit vers le Sud, avant chaque descente, les censeurs coupaient l’élec­­tri­­cité à des villages entiers, de sorte que les cassettes et les disques qui étaient en train d’être lus ne puissent être sorties des machines. Les Nord-Coréens se sont alors mis à garder deux radios – une à montrer aux censeurs, l’autre pour écou­­ter leurs programmes – et à utili­­ser des batte­­ries de voiture pour alimen­­ter les lecteurs CD et ainsi éviter les tactiques de la police secrète. À la fin de l’an­­née 1993, même la nomenk­­la­­tura nord-coréenne devait se rendre à l’évi­­dence : les choses avaient mal tourné. La fin de l’aide sovié­­tique, une série de catas­­trophes natu­­relles, la famine et l’échec de l’éco­­no­­mie plani­­fiée ont trans­­formé les mésa­­ven­­tures de la vie quoti­­dienne sous le régime Kim en une catas­­trophe natio­­nale. Park Gun-hee, qui à ce moment-là était en poste à Tokyo, a prévenu son fils que les choses allaient devoir chan­­ger. « Mon père a commencé à me décrire la Corée du Nord comme un État sur le point de s’ef­­fon­­drer, et il me disait que nous devions nous échap­­per », se souvient Park. Aux premières heures du 21 août 1999, Park, son frère, sa sœur et sa mère ont traversé le fleuve Yalou. Il a laissé derrière lui sa fian­­cée. Munis de faux passe­­ports ils ont rejoint Séoul depuis la Chine. Les services de rensei­­gne­­ments sud-coréens les y atten­­daient. Sur la route au départ de l’aé­­ro­­port inter­­­na­­tio­­nal de Gimpo, Park a été surpris par le spec­­tacle des voitures grouillant dans la ville. Il trou­­vait extra­­or­­di­­naire que l’élite du parti soit si nombreuse. « Je n’avais pas vrai­­ment compris la situa­­tion en Corée du Sud », confie-t-il. Park a alors trouvé un emploi dans le dépar­­te­­ment de recherche en tech­­no­­lo­­gie mobile de l’Uni­­ver­­sité Natio­­nale de Séoul. Le gouver­­ne­­ment a tenu compte de son profil d’in­­gé­­nieur, mais peut-être pas au poste auquel il aurait pu prétendre à priori. Il s’est retrouvé en charge des ressources humaines, après avoir pris conscience que ce qu’on lui avait ensei­­gné à Pyon­­gyang – dans l’ins­­ti­­tut tech­­nique le plus pres­­ti­­gieux de la ville – était obso­­lète depuis vingt ans.

L’ac­­ti­­viste

Park a vécu confor­­ta­­ble­­ment à Séoul pendant trois ans, avant de se lancer dans l’ac­­ti­­visme. Il était resté sans aucune nouvelle des membres de sa famille restés au Nord, jusqu’à ce qu’un autre trans­­fuge de Hyesan le contacte à Séoul en février 2003. On lui a appris que dans les semaines après sa fuite, les auto­­ri­­tés avaient envoyés ses deux oncles dans un camp, où ils avaient été exécu­­tés. Ses cousins, eux, avaient été aban­­don­­nés dans la rue. Le père de Park, lui, était encore au Japon. Park a démis­­sionné et a formé un groupe avec les trans­­fuges dont il avait lu les aven­­tures lorsqu’il était étudiant, An et Kang.

La police a dû inter­­­ve­­nir pour mettre un terme à ses lâchers de ballons ; mais il a conti­­nué en secret.

Ensemble, ils se sont alliés pour créer un groupe de pres­­sion, dans le but d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion sur le sort des Nord-Coréens. Ils ont voyagé jusqu’aux États-Unis et témoi­­gné devant le Congrès des actions perpé­­trées sous le régime Kim, notam­­ment de son système de camps. Park a pris part à des protes­­ta­­tions à Tokyo et à Séoul ; il a été arrêté après avoir péné­­tré dans un sommet diplo­­ma­­tique et lancé une bouteille d’eau sur un délé­­gué nord-coréen, le bles­­sant à la tête. Mais Park voyait plus grand. « C’est très bien d’al­­ler à Washing­­ton et de lancer des actions de protes­­ta­­tion. Mais je sentais que nous avions besoin d’en­­voyer direc­­te­­ment des infor­­ma­­tions au peuple nord-coréen. » En juin 2004, à l’apo­­gée de la longue poli­­tique du rayon de soleil menée par le gouver­­ne­­ment sud-coréen, poli­­tique conçue pour encou­­ra­­ger de meilleures rela­­tions avec le régime de Pyon­­gyang, la Corée du Sud a imposé un mora­­toire sur ses efforts propa­­gan­­distes, qu’il s’agisse des émis­­sions de radio, des panneaux d’af­­fi­­chage, des chaînes de haut-parleurs implan­­tés sur la zone démi­­li­­ta­­ri­­sée, ou bien des vols de ballons appor­­tant les tracts que Park avait vus lorsqu’il était étudiant. Mais Park ne se sentait pas concerné par cette poli­­tique, et il s’est promis de reprendre les choses là où l’État sud-coréen s’était arrêté. Ses premières tenta­­tives étaient loin d’être remarquables. Park avait acheté 500 ballons de baudruche – de ceux qu’on utilise pour les anni­­ver­­saires des enfants – dans une petite pape­­te­­rie située près de chez lui, et les a remplis d’hé­­lium dans un parc situé sur les rives de l’Imjin. Chaque ballon trans­­por­­tait deux morceaux de papiers. Il n’avait aucune idée d’où ils arri­­ve­­raient. Les voir s’en­­vo­­ler vers le Nord était déjà pour lui un motif de satis­­fac­­tion. Plus tard, Park a commencé à deman­­der autour de lui quelles tech­­niques le gouver­­ne­­ment utili­­sait pour mener à bien sa propa­­gande aérienne. Il a pris rendez-vous avec un membre du dépar­­te­­ment de la guerre psycho­­lo­­gique du minis­­tère de la Défense sud-coréen. Il a été déçu d’y apprendre que l’usine qui conce­­vait les diri­­geables utili­­sés par le gouver­­ne­­ment avait stoppé sa produc­­tion. C’est là que lui est venue l’idée d’uti­­li­­ser du plas­­tique à double paroi pour façon­­ner lui-même des ballons. « C’est très écono­­mique et très robuste, dit-il. Je devrais faire breve­­ter l’idée. » Entre mars et début juin, profi­­tant des vents du sud, il a entre­­pris ses premiers lancers de ballons chaque semaine. Les ballons expé­­diaient des tracts et de petites radios grâce auxquelles les Nord-Coréens pour­­raient rece­­voir les émis­­sions prove­­nant des stations radio du Sud. Son action était contro­­ver­­sée : Park a été accusé de saper les progrès permis par le travail du minis­­tère de l’Uni­­fi­­ca­­tion et de la poli­­tique de coopé­­ra­­tion, dite « du rayon de soleil », concer­­nant les rela­­tions Nord-Sud. La police a dû inter­­­ve­­nir pour mettre un terme à ses lâchers de ballons ; mais il a conti­­nué en secret.

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Il a fallu attendre 2008 avant qu’on ne prête une véri­­table atten­­tion à Park. En septembre de cette année-là, il a été invité à la Maison Blanche pour dîner avec George W. Bush, aux côtés de neuf autres dissi­­dents venus du monde entier. C’est à partir de là que Pyon­­gyang s’est mis à le prendre au sérieux et que les menaces de mort ont commencé à arri­­ver. Au cour des discus­­sions mili­­taires bila­­té­­rales qui ont eu lieu juste après ce dîner à Washing­­ton, la délé­­ga­­tion nord-coréenne a protesté contre les ballons de Park et des autres groupes trans­­fuges : ils ont apporté des boîtes entières de ses tracts à la réunion et ont promis des sanc­­tions si Park n’était pas arrêté et pour­­suivi. Le minis­­tère de l’Uni­­fi­­ca­­tion lui a vive­­ment conseillé de se soumettre. Mais Park ne s’est pas arrêté là. Il a ajouté à ses colis aériens des clés USB conte­­nant des vidéos : des fichiers concer­­nant Samsung, Hyun­­dai, la pros­­pé­­rité écono­­mique du Sud, ainsi qu’une comé­­die musi­­cale sur le camp de Yodok. Il a complété ses « bombes de papiers » avec des dollars – pas moins de 1000 par lancer. À la suite d’une annonce selon laquelle le souve­­rain bien-aimé venait de subir une attaque, le Nord, beau­­coup plus sensible, a mobi­­lisé ses troupes pour récu­­pé­­rer tous les flyers épar­­pillés.

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Propa­­gande
Le contenu d’un ballon
Crédits

En décembre 2008, alors que Park prépa­­rait un nouveau lâcher de dix ballons au-delà de l’Imjin, un groupe de protes­­ta­­taires progres­­sistes sud-coréens sont venus pour l’en empê­­cher. L’al­­ter­­ca­­tion a mal tourné. Un des membres de l’équipe de Park a été hospi­­ta­­lisé après avoir été frappé avec une clef à écrous. Un repor­­ter du Washing­­ton Post a vu Park donner un coup de pied à la tête d’un de ses oppo­­sants alors que celui-ci essayait d’éven­­trer un sac de pros­­pec­­tus. Park a même utilisé sa bombe lacry­­mo­­gène en l’air avant que la police ne la lui confisque. Il n’est parvenu qu’à envoyer un seul ballon ce jour-là, mais il est revenu le lende­­main et a fait un bien meilleur score, sous la surveillance de 200 poli­­ciers. Début 2010, Pyon­­gyang a mis en garde : le Nord procé­­de­­rait à des tirs d’ar­­tille­­rie aveugles vers le Sud, d’où des ballons seraient lancés. Mais Park a persisté. Il a envoyé sur DVD des vidéos qui repré­­sen­­taient Kim Il-sung en travesti (avec talons aiguilles et bustier) ou en sosie obèse d’El­­vis. Ses lâchers de ballons, de plus en plus atten­­dus par les médias, sont deve­­nus de véri­­tables événe­­ments. « Des gens attendent les ballons avec des gilets pare balle », explique Park. Des locaux affirment que les tirs d’ar­­tille­­rie ont des consé­quences sur le tourisme ; les restau­­rants assurent que leurs reve­­nus ont dimi­­nué de moitié. Peu après la mort de Hwang Jang-yop, l’ins­­pi­­ra­­teur de la doctrine du « Juche » et le cadre le plus haut placé du régime nord-coréen à avoir fait défec­­tion, Park est défi­­ni­­ti­­ve­­ment devenu l’en­­nemi public le plus acti­­ve­­ment recher­­ché. L’an dernier, l’ONG améri­­caine Human Rights Foun­­da­­tion a décerné à Park le prix Václav Havel de la Dissi­­dence Créa­­tive.

Des tracts sont bien parve­­nus à Pyon­­gyang.

Et pour­­tant, il est toujours impos­­sible aujourd’­­hui de savoir si les ballons atteignent ou non leurs cibles. Pour prédire le chemin qu’ils empruntent, Park utilise des modèles météo­­ro­­lo­­giques, mais ils ne sont pas très fiables. Certains s’amusent à souli­­gner qu’au moins un lâcher de ballon n’a pas atteint sa cible, puisqu’il a déli­­vré ses messages au Sud, au-dessus de Séoul ; ce à quoi Park réplique que des trans­­fuges venus du Nord lui ont parlé de ses messages et sont les témoins de la réus­­site de son action. Des tracts sont bien parve­­nus à Pyon­­gyang. La Soli­­da­­rité des Intel­­lec­­tuels de Corée du Nord recon­­naît que les ballons sont de bons outils de propa­­gande, mais ils estiment égale­­ment qu’ils ne volent pas suffi­­sam­­ment loin dans l’in­­té­­rieur du pays pour toucher le peuple. « C’est une méthode effi­­cace pour faire peur au gouver­­ne­­ment nord-coréen, mais pendant 80 % de l’an­­née, le vent souffle d’ouest en est. Par consé­quent, les ballons tombent souvent près de la zone démi­­li­­ta­­ri­­sée. Les citoyens ne peuvent alors pas les voir, ce sont plutôt les soldats qui le peuvent. » Mais Park ne se décou­­rage pas. « Il y a 27 000 trans­­fuges en Corée du Sud, et des centaines d’entre eux m’ont affirmé avoir lu mes pamphlets. »


Traduit de l’an­­glais par Guillaume Dejon­­ghe d’après l’ar­­ticle « The No-Tech Tactics of North Korea’s Most Wanted Defec­­tor », paru dans Bloom­­berg Busi­­ness­­week. Couver­­ture : Aéro­­port de Pyon­­gyang. Créa­­tion graphique par Ulyces.
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