Jaunes aujourd'hui, rouges hier, les habits de la révolte impriment une marque indélébile dans l'histoire de la politique et de la mode.

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 13 janvier 2019

Le péril jaune

Une bouf­­fée d’air chaud s’échappe sur l’ave­­nue des Champs-Élysées. Au numéro 52, sous l’en­­seigne noire de la boutique Chris­­tian Dior, la porte en verre bat sans discon­­ti­­nuer, faisant frémir ses impacts en forme de toiles d’arai­­gnées. Un à un, des hommes enca­­gou­­lés passent de l’autre côté de la luxueuse vitrine. Certains portent une veste fluo. Venus se gref­­fer sur la deuxième grande mani­­fes­­ta­­tion pari­­sienne des gilets jaunes, ce 24 novembre 2018, ils ramassent oppor­­tu­­né­­ment des parfums, des bijoux ou des montres, à l’heure ou d’autres descellent des pavés pour les lancer vers les forces de l’ordre. Selon la direc­­tion de la marque, le préju­­dice s’élève à un million d’eu­­ros.

Crédits : Screen­­shot TF1

Une semaine plus tard, le nouveau maga­­sin Chanel de la rue Cambon, où le créa­­teur de mode s’est installé il y a près d’un siècle, est à son tour attaqué. Les coups de pieds pleuvent dans les panneaux en bois qui protègent l’en­­trée. Les deux mondes ne pouvaient pas se croi­­ser sans fracas. Car tout semble oppo­­ser les fastes de la haute couture aux humbles reven­­di­­ca­­tions des gilets jaunes. Pour éviter de nouvelles étin­­celles, la maison Chris­­tian Dior a décidé de déca­­ler le défilé prévu dans le cadre de la Fashion Week, à Paris, le 19 janvier prochain, nouveau jour de mobi­­li­­sa­­tion. Le styliste améri­­cain Thom Browne a pris la même déci­­sion, et d’autres marques songent à les imiter.

« Ces deux tribus », note le maga­­zine Vogue en parlant des gilets jaunes et du public des défi­­lés, « ont des raisons diamé­­tra­­le­­ment oppo­­sées de se rassem­­bler en masse : d’un côté, il y a des frus­­tra­­tions de pouvoir d’achat qui couvent depuis long­­temps ; de l’autre, un désir débridé d’ache­­ter des choses très chères. » Le gilet est certes à la mode, comme en témoigne les nombreux dépôts asso­­ciés à l’Ins­­ti­­tut natio­­nal de la propriété indus­­trielle (Inpi), mais « ce jaune-là ne va avec rien du tout », s’ex­­clame la conseillère en image et présen­­ta­­trice de télé­­vi­­sion Cris­­tina Cordula. « Il est très peu utilisé dans la mode », abonde la respon­­sable des ventes d’une grande marque qui préfère rester anonyme. « On ne le voit que par petites touches à travers des micro-tendances. »

Lorsque le coutu­­rier alle­­mand Karl Lager­­feld est apparu en gilet jaune sur une publi­­cité de la Sécu­­rité routière, en 2008, au moment où il a été rendu obli­­ga­­toire pour les auto­­mo­­bi­­listes, c’était à contre-emploi : « C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie », pouvait-on lire à gauche de ses éter­­nelles lunettes de soleil. D’ailleurs, le vête­­ment a été ajouté par ordi­­na­­teur au-dessus de son costume : il ne l’a donc jamais porté. Si on peut aujourd’­­hui voir le styliste Marc Goey­­ring arbo­­rer une veste réflé­­chis­­sante Carhartt, ce genre d’ini­­tia­­tives restent margi­­nales. Il faudra du temps pour que le luxe s’en empare véri­­ta­­ble­­ment.

Ça a commencé : Bella Hadid arbo­­rant un gilet jaune le 11 janvier 2019
Crédits : Splash News

« Un jour, ce gilet jaune devenu syno­­nyme de la colère française contre les prix de l’es­­sence, la montée des inéga­­li­­tés et bien d’autres choses, finira dans un musée comme l’un des vête­­ments de protes­­ta­­tion les plus effi­­caces de l’his­­toire », assure la jour­­na­­liste améri­­caine Vanessa Fried­­man, respon­­sable du dépar­­te­­ment mode du New York Times. D’ici là, l’in­­dus­­trie aura l’oc­­ca­­sion de le reprendre, comme Balen­­ciaga, Lotto Volk­­lova et Gosha Rubchinsky se servent aujourd’­­hui de l’ico­­no­­gra­­phie commu­­niste. Il faut simple­­ment attendre que sa popu­­la­­rité gagne une patine antique.

Là est la force du vête­­ment : dispo­­nible partout, la veste de sécu­­rité est un symbole de détresse parti­­cu­­liè­­re­­ment repé­­rable, dont la teinte renvoie depuis le Moyen-Âge à la trom­­pe­­rie, rappelle l’his­­to­­rien Michel Pastou­­reau dans son livre Le Jaune est sa couleur. Si de nombreux autres habits ont ensuite figuré la révolte, « il n’y a pas eu de symbole de rébel­­lion aussi convain­­cant depuis que les sans-culottes se sont empa­­rés de leurs panta­­lons pour se démarquer visuel­­le­­ment de l’aris­­to­­cra­­tie pendant la Révo­­lu­­tion française », observe Vanessa Fried­­man.

Luxueuse tenta­­tion

Au commen­­ce­­ment étaient les premiers sans-culottes : Adam et Eve naissent dans leur plus simple appa­­reil. « Du côté de l’est », narre La Genèse, sur une Terre encore vierge, Dieu plante un jardin d’Eden en tous points idyl­­lique. « L’homme et la femme sont tous deux nus, et ils n’en ont point honte. » Cela ne dure pas. « Les yeux de l’un et l’autre s’ou­­vrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des cein­­tures. » Pudiques mais aven­­tu­­reux, ils cèdent à la tenta­­tion du fruit défendu qui, avant d’ins­­pi­­rer tant de maisons de luxe, les rétro­­grade au rang de mortels.

Marat parle le premier de « sans-culottes » pour dési­­gner les classes popu­­laires sur le point de se soule­­ver.

« Je veux donc aussi que les femmes vêtues d’une manière décente, avec pudeur et modes­­tie, ne se parent ni de tresses, ni d’or, ni de perles, ni d’ha­­bits somp­­tueux », écrit Paul l’apôtre à Timo­­thée dans la suite de La Bible. Couleur de lumière, le jaune jouit d’une conno­­ta­­tion posi­­tive peu à peu ternie par l’éclat de l’or. Sa pâle figure finit même par être portée par Judas, dans les repré­­sen­­ta­­tions du XIIe siècle. Plus ou moins unie par la bataille de Bouvines en 1214, la France se dote de lois « somp­­tuaires » desti­­nées à contrô­­ler l’ha­­bit de ses sujets. Philippe III le Hardi réserve en 1279 le port du vair, une four­­rure grise et blanche, aux digni­­taires. Une autre série de pres­­crip­­tions est donnée par Philippe le Bel en 1294 : « Idem, tous cheva­­liers n’au­­ront que deux paires de robes seule­­ment. »

Les liber­­tés avec la norme prises par les Français inquiètent les rois. Henri III regrette en 1576 que par « chacun [ait] usurpé selon sa volonté et plai­­sir les habille­­ments tels que bon lui a semblé ». Pire, selon Louis XIII, « l’ac­­crois­­se­­ment du luxe » met le royaume de 1633 dans un état de « langueur mortelle ». Son succes­­seur, Louis XIV, en fait peu de cas, lui qui ne recule devant aucune osten­­ta­­tion. Pour alimen­­ter son train de vie fastueux, et surtout pour finan­­cier la guerre contre la Hollande, de nouvelles taxes sont instau­­rées. En Bretagne, celle sur le papier timbré provoque en 1675 la révolte de « Bonnets rouges », quoique certains mani­­fes­­tants, dans le pays bigou­­den, le portent bleu. Les Normands, vent debout contre la Gabelle, étaient appe­­lés « Va-nu-pieds » quelques décen­­nies plus tôt.

Cette expres­­sion péjo­­ra­­tive montre le rôle que joue l’ha­­bit dans la distinc­­tion sociale. Les classes popu­­laires ne sont pas seule­­ment mal voire pas chaus­­sées, elles ont le mauvais goût de porter des braies, c’est-à-dire d’amples panta­­lons. Adop­­tées par les Gaulois à partir du IIe siècle avant Jésus-Christ, elles étaient vues comme un « emblème de la barba­­rie » par les Romains. En les recou­­vrant par une culotte allant de la taille au genoux pour mettre en valeur le mollet, lui-même pris dans des bas, la noblesse s’est rangée à ce juge­­ment mépri­­sant à la fin du Moyen-Âge. « Ce vête­­ment près du corps, collant parfois, et ajusté, est à l’op­­posé des vête­­ments larges, masquant le corps, utili­­sés dans les couches infé­­rieures de la société », note l’his­­to­­rienne Chris­­tine Brard.

Sans-culottes en armes
Gouache de Jean-Baptiste Lesueur, 1793–1794

Au cours du XVIIIe siècle, les dépenses vesti­­men­­taires augmentent dans toutes les couches de la société, notam­­ment chez les moins fortu­­nés. Elles doublent pour ceux qui gagnent moins de 500 livres entre 1700 et 1780. Les lois somp­­tuaires n’ont guère été appliquées. Leur échec, analyse Montaigne, « résulte de ce qu’elles ne font que renfor­­cer le para­­doxe du luxe ». Autre­­ment dit, l’os­­ten­­ta­­tion noble entraîne dans son orbite ceux qui, se tenant non loin du luxe, en sont malgré tout exclus. Inver­­se­­ment, les milieux privi­­lé­­giés commencent à épurer leur tenue sur le modèle des aris­­to­­crates anglais, qui vivent à la campagne plutôt qu’à la cour. Ils s’in­­té­­ressent aussi à une mode nouvelle, moins en rapport avec le rang.

Drapeaux rouges

La société française pousse mais elle est toujours corse­­tée par les coutumes. Lorsqu’il réunit les états-géné­­raux pour la première fois depuis 1614, Louis XVI en reprend le déco­­rum. Le clergé s’avance dans ses tradi­­tion­­nelles robes rouges, violettes et or, tandis que la noblesse, coif­­fée de chapeaux à plumes, siège en noir et or. Lui aussi en noir, le tiers-état arbore une cravate blanche et un simple couvre-chef. Ces diffé­­rences offrent le spec­­tacle d’ « une inéga­­lité inac­­cep­­table, détrui­­sant l’es­­sence-même de l’as­­sem­­blée », déplore une brochure le 2 mai.

« Donner un costume aux dépu­­tés n’est donc que renfor­­cer cette malheu­­reuse distinc­­tion d’ordres, qu’on peut regar­­der comme le pêché origi­­nel de notre nation et dont il faut abso­­lu­­ment que nous soyons puri­­fiés si nous préten­­dons nous régé­­né­­rer », préco­­nise le jour­­na­­liste Jean-Baptiste Sala­­ville dans Le Moni­­teur univer­­sel. Alors, le jour­­nal du député monta­­gnard Jean-Paul Marat parle le premier de « sans-culottes » pour dési­­gner les classes popu­­laires sur le point de se soule­­ver. Pour les inci­­ter à le faire, le député Camille Desmou­­lin invente un signe de rallie­­ment : la cocarde verte, d’après la couleur de l’es­­pé­­rance. Seule­­ment, c’est aussi la livrée du compte d’Ar­­tois. Elle est vite rempla­­cée par la cocarde rouge et bleu de la milice de Paris, qui rappelle pour sa part le symbole du duc d’Or­­léans. Le blanc royal y est ajouté par La Fayette. Ainsi, le symbole comporte autant de couleurs que d’ordres.

L’une d’elles domine toute­­fois : le rouge est « plus gai, plus écla­­tant, plus agréable à la foule », explique Jules Miche­­let dans son Histoire de la Révo­­lu­­tion française. En mars 1792, la presse rend compte d’une mode du « bonnet rouge ou bonnet phry­­gien » sans guère pouvoir l’ex­­pliquer. Le premier est-il emprunté aux Bretons de 1675 ? Qui a décidé de piocher le second dans l’ha­­gio­­gra­­phie chré­­tienne ? Toujours est-il qu’a­­près avoir envahi les Tuile­­ries, le 20 juin 1792, la foule en colère tend un bonnet phry­­gien au roi. Sous l’em­­pire romain, il était porté par les esclaves affran­­chis. Quelques jours plus tard, la cocarde trico­­lore est impo­­sée aux hommes avant de l’être, de haute lutte, aux femmes le 3 avril 1793.

Marianne coif­­fée d’un bonnet phry­­gien
Détail de La Liberté guidant le peuple, par Dela­­croix

Sous la Révo­­lu­­tion, le rouge était aussi sur les drapeaux bran­­dis par la troupe avant de faire feu. Par un éton­­nant renver­­se­­ment, il est repris par les Répu­­bli­­cains lors des obsèques du géné­­ral Lamarque, le 5 juin 1832. S’en­­suit un affron­­te­­ment avec la garde natio­­nale qui dégé­­nère en insur­­rec­­tion pari­­sienne. La monar­­chie de Juillet tres­­saille, mais il faut attendre 1848 pour la voir s’écrou­­ler sous les coups paysans et ouvriers. Les Socia­­listes en profitent pour tenter d’im­­po­­ser leur bannière ruti­­lante comme emblème offi­­ciel de la Répu­­blique. Le député Alphonse de Lamar­­tine s’y oppose : « Ce drapeau rouge, qu’on a pu élever quelque­­fois quand le sang coulait comme un épou­­van­­tail contre des enne­­mis », est selon lui « plus sinistre que celui d’une ville bombar­­dée ». Il est donc mis au rebut jusqu’à la Commune de Paris, en 1871. Le bonnet phry­­gien y est aussi en bonne place. Mais là encore, la révolte est écra­­sée dans le sang.

Pour répa­­rer les vitres cassées par les ouvriers rouges dans les usines du Creu­­sot, en 1899, du papier et des cartons jaunes sont appo­­sés. La couleur déjà asso­­ciée à Judas figure désor­­mais les patrons et ceux qui les défendent. On retrouve d’ailleurs cette palette en mai 1968. Dans les mani­­fes­­ta­­tions se mélangent des bleus de travail avec les costumes au col Mao popu­­la­­ri­­sés par Sun Yat-sen en 1911, et repris par le Grand Timo­­nier. Alors que ces derniers montrent l’al­­lé­­geance au Parti en Chine, ils accom­­pagnent au contraire le vent de liberté qui souffle sur la France. En un demi-siècle, les guêtres révo­­lu­­tion­­naires passent des cortèges aux podiums. Dans sa collec­­tion automne-hiver 2018–2019, Chris­­tian Dior s’ins­­pire de Mai-68. « Le bleu de travail va reve­­nir cette saison », promet la respon­­sable des ventes d’une grande marque.

Si la mode illustre en géné­­ral l’in­­sou­­mis­­sion en repre­­nant les codes du punk, elle peut aussi prendre des accents moins faus­­se­­ment enga­­gés. Le styliste britan­­nique Hussein Chalayan a par exemple montré des femmes effeuillant leur tcha­­dor à mesure que le défilé avance. Quand il travaillait pour Chris­­tian Dior, John Galliano s’est lui inspiré du siècle des Lumières et de la Révo­­lu­­tion. Cette dernière a pris une image si posi­­tive qu’elle donne son nom à un livre d’Em­­ma­­nuel Macron. Mais les gilets jaunes doivent s’en faire une idée très diffé­­rente.


Couver­­ture : Une photo des mani­­fes­­ta­­tions à Paris. (Colin Schmitt/Pexels)


 

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