par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 10 décembre 2018

À un jet de pierre de l’Arc de Triomphe, quatre hommes sont agenouillés devant une colonne Morris. Au milieu d’une foule qui s’étire à mesure que décline le jour, ce samedi 8 décembre 2018, ils détachent encore les pavés des Champs-Élysées, à Paris, pour les envoyer en direc­­tion des forces de l’ordre. Avec l’éner­­gie du déses­­poir, leurs projec­­tiles se perdent dans la fumée des lacry­­mos et le brasille­­ment des déco­­ra­­tions de Noël. Sur la chaus­­sée reste une balafre, ornière de la marche que quelques-uns pensaient mener sur l’Ély­­sée. Crai­­gnant leur cour­­roux, les auto­­ri­­tés ont procédé à 1 385 inter­­­pel­­la­­tions au cours de l’acte IV des Gilets Jaunes. Le Grand Soir n’est pas advenu, mais son hori­­zon brille encore.

Bien que tous les mani­­fes­­tants n’en­­tendent pas renver­­ser la table, ils partagent un senti­­ment d’injus­­tice face à l’im­­pôt et de mépris de la part du pouvoir. Voilà bras­­sés dans la grande marmite popu­­laire, les deux ingré­­dients incon­­tour­­nables de la recette ances­­trale de la révolte en France. Nous aurions donc affaire à une « jacque­­rie », sur le modèle de la révolte paysanne du XIV siècle. À moins qu’il ne s’agisse d’une révo­­lu­­tion. La route reste à tracer mais ses formes anciennes l’éclairent.

Barri­­cade des Gilets Jaunes sur les Champs-Élysées
Crédits : LNicol­­let

Dans la street

Le mouve­­ment des Gilets Jaunes a débuté sur la Toile par touches impres­­sion­­nistes. Puis la rue a suivi, tronçon après tronçon. Au lende­­main de la mobi­­li­­sa­­tion du 17 novembre, le minis­­tère de l’In­­té­­rieur dénombre 287 710 parti­­ci­­pants aux ronds-points, péages d’au­­to­­routes, stations essences et parkings de super­­­mar­­chés. Cette vague informe, dénuée de repré­­sen­­tants et d’objec­­tifs clairs, char­­rie une colère mani­­fes­­te­­ment mal comprise au gouver­­ne­­ment. Pour la connaître, et la crier régu­­liè­­re­­ment dans les médias, quelques figures célèbres adhèrent sans réserve au mouve­­ment. Le jour-même, le rappeur Kaaris pose en gilet de sécu­­rité devant les vitres tein­­tées d’un 4×4, noir gouffre à essence. « Monsieur l’agent je t’en­­fonce le triangle et le gilet fluo », écrit-il en légende, citant le morceau « Kalash » scandé avec Booba en 2012.

Puisque « tes négros n’ont pas d’oseille / dans la street tout se monnaye », un convoi de Gilets Jaunes prend le lende­­main la direc­­tion de Disney­­land Paris où il ouvre l’ac­­cès au parking. Après avoir souhaité joyeux anni­­ver­­saire à Mickey, le groupe entonne la Marseillaise. « Je pense que c’est grâce ou à cause du foot, cela permet de chan­­ter à l’unis­­son », observe Sophie Wahnich, direc­­trice de recherche en histoire et sciences poli­­tiques, qui travaille sur les trans­­for­­ma­­tions radi­­cales des mondes contem­­po­­rains au Centre natio­­nal de la recherche scien­­ti­­fique (CNRS). À Marseille, juste­­ment, le groupe de suppor­­ters de l’OM « South Winners 1987 » appelle ses sympa­­thi­­sants à rejoindre la lutte. Beau­­coup appar­­tiennent à cette « classe moyenne » qui, en plus d’être « paupé­­ri­­sée », « se sent trahie par Emma­­nuel Macron », selon l’his­­to­­rienne.

À Angers, le 23, un homme demande à être reçu par Emma­­nuel Macron sous peine de faire explo­­ser une grenade. Pour Sophie Wahnich, la requête témoigne d’une volonté « d’al­­ler parler direc­­te­­ment à celui qui incarne la souve­­rai­­neté verti­­cale. Le Président a ignoré les corps inter­­­mé­­diaires, d’où ce désir de le rencon­­trer en personne. » À ce senti­­ment de mépris, se joint le déses­­poir. « Le motif du crime c’est la zère », résume Kaaris dans « Kalash ». Sur les réseaux sociaux, les désa­­veux à l’égard de l’in­­di­­vidu à la grenade pleuvent. Si à Jemappes, des Gilets Jaunes belges se sont réunis « dans une ambiance disco­­thèque », l’écri­­vain Laurent Binet remarque qu’ « un mouve­­ment social n’est pas une boîte de nuit : on ne filtre pas à l’en­­trée ».

Crédits : Kaaris/Insta­­gram

Compo­­site par nature, la constel­­la­­tion jaune peine à s’en­­tendre sur le lieu où main­­te­­nant refluer. Au sein d’une ligne « jaco­­bine », pour qui Paris fait figure de cible, les Champs-Élysées, le Champ-de-Mars ou la Concorde sont évoqués. Quelque 5 000 personnes marchent fina­­le­­ment sur « la plus belle avenue du monde » samedi 24, d’après les chiffres du gouver­­ne­­ment. Alors que des blocages sont toujours orga­­ni­­sés et que « l’acte III » se prépare, un autre rappeur se rallie aux mani­­fes­­tants. « Grosse dédi­­cace aux Gilets Jaunes, force aux Gilets Jaunes sur les grand-pères ils ont raison », lance Jul jeudi 29 novembre sur Insta­­gram. Deux jours plus tard, Paris se hérisse de barri­­cades sous l’œil de tireurs d’élites. Dans la fumée des grenades lacry­­mo­­gènes, la police procède à 412 inter­­­pel­­la­­tions et à quelques tabas­­sages.

« Je déteste la violence, mais que pèse la violence de ces gens qui brûlent des voitures de luxe par rapport à la violence struc­­tu­­relle des élites françaises – et mondiales ? » tweete l’ac­­trice améri­­caine Pamela Ander­­son. Sans parler des violences poli­­cières, qui ont griè­­ve­­ment blessé un lycéen du Loiret. « Notre discer­­ne­­ment décline », constate un CRS dans les colonnes de L’Ex­­press. « Si un collègue se retrouve acculé samedi [8 décembre], le risque est grand qu’il tire avec son arme létale. Cela va arri­­ver, j’en ai la certi­­tu­­de… » À Media­­part, un autre confie que les effec­­tifs poli­­ciers sont « parta­­gés entre déses­­poir et fatigue. Les gens sont là pour faire le maxi­­mum de dégâts. Qu’il n’y ait pas eu de morts samedi [1 décembre], c’est mira­­cu­­leux. Si on conti­­nue comme ça, il y aura des morts, c’est certain. Si la violence conti­­nue cres­­cendo, on aura un carnage, c’est sûr. »

« C’est l’his­­toire de France qui se joue », déclare Jean-Luc Melen­­chon à la tribune de l’As­­sem­­blée natio­­nale, mercredi 5 décembre, tandis qu’Em­­ma­­nuel Macron reste muet. À sa place, l’Ély­­sée dédit le Premier ministre, Edouard Philippe, en annonçant l’an­­nu­­la­­tion de la hausse des taxes sur le carbu­­rant. Le pouvoir tremble sur ses bases. Dès le 16 novembre, le jour­­na­­liste Denis Robert l’avait pour­­tant averti, sur sa page Face­­book : « Le message est clair et éminem­­ment poli­­tique. Les pauvres en ont marre d’avoir froid, de jouer du crédit le 15 du mois, de faire des demi pleins. Alors qu’à la télé, ils entendent chaque jour se racon­­ter une histoire qui n’est plus la leur. Alors que leur président déroule le tapis rouge à ceux qui ne paient pas d’im­­pôts. » En vérité, « ce qui se prépare ici, c’est une Jacque­­rie. »Nous y sommes.

Crédits : Thomas Bres­­son

De Jacques à Régis

Denis Robert « habite un no man’s land, un pays de fer de char­­bon ». De sa Moselle natale, le jour­­na­­liste propose en 2013 une Vue impre­­nable sur la folie du monde, du titre du livre qu’il publie alors. « Ici, l’ave­­nir a long­­temps reposé sur son sous-sol, ses entrailles, ses gale­­ries », pour­­suit-il. « Depuis une ving­­taine d’an­­nées, les mines, les hauts four­­neaux et les lami­­noirs ferment, rouillent, deviennent des musées ou sont démon­­tés pour être expor­­tés en Chine, en Corée ou au Viet­­nam. » C’est pour cette France péri­­phé­­rique qu’il écrit La Justice ou le chaos en 1996. Dans Pendant les affaires, les affaires conti­­nuent, paru la même année, le rédac­­teur de Libé­­ra­­tion parle déjà du mépris de certains hommes poli­­tiques contre une suppo­­sée « jacque­­rie des juges ».

Car si le terme est passé dans le langage courant, il parle toujours d’un mouve­­ment dédai­­gné. La chro­­nique du moine Guillaume de Nangis, pour­­sui­­vie après sa mort en 1300, en four­­nit l’ori­­gine. À cette époque, Jacques est un prénom tourné en ridi­­cule, de même que Benoît, qui donne l’adjec­­tif benoî­­te­­ment. C’est un peu le Régis d’au­­tre­­fois. « À cette époque », donc, « les nobles, pour tour­­ner en déri­­sion la simpli­­cité des paysans et des pauvres gens, leurs donnaient le nom de Jacques Bonhomme. De là vint que cette année (1356) les paysans, qui se montraient à la guerre inha­­biles au manie­­ment des armes, en butte aux risées et au mépris de leurs compa­­gnons, reçurent de ceux-ci le sobriquet de Jacques Bonhomme. On ne les connut plus que sous ce nom qui, dans la suite, servit fort long­­temps, tant parmi les Anglais que parmi les Français, à dési­­gner la classe entière des paysans. »

Voilà une parfaite mysti­­fi­­ca­­tion. Car en première instance, le ridi­­cule frappe alors les nobles, battus par l’An­­gle­­terre à Poitiers, en 1356. En bapti­­sant les paysans Jacques Bonhomme, ils retournent donc leur ressen­­ti­­ment. Pour ne rien arran­­ger, les travailleurs des champs subissent les vols et les exac­­tions de bandits de grand chemin, qui ont d’au­­tant plus les coudées franches que le pouvoir est faible. « La sympa­­thie était tout entière contre les oppri­­més en faveur de leurs oppres­­seurs », pointe l’his­­to­­rien Siméon Luce dans son Histoire de la Jacque­­rie, publié en 1859. « La royauté elle-même, dont c’était le devoir de prendre en main la détresse des paysans, se montrait empres­­sée à faire des avances aux brigands et à récom­­pen­­ser leurs étranges exploits. »

Jacques Bonhomme par le sculp­­teur Victor Nico­­las

D’une compli­­cité coupable avec le pouvoir, le clergé se retrouve dans le viseur des Jacques, bien que quelques hommes d’églises se rangent à leur colère. Un homme pros­­père prend aussi leur parti. Souhai­­tant tirer profit de l’af­­fais­­se­­ment de la noblesse, Étienne Marcel entend « saper par la base les abus de l’ar­­bi­­traire royal », décrit Siméon Luce. À cette fin, le prévôt des marchands de Paris fait massa­­crer un avocat du roi de Navarre ainsi que les maré­­chaux de Cham­­pagne et de Norman­­die en 1537. En repré­­sailles, le souve­­rain assiège la capi­­tale. Par l’ar­­ticle 5 de l’or­­don­­nance du 14 mai 1538, il ordonne le renfor­­ce­­ment des châteaux des envi­­rons.

Siméon Luce affirme qu’ « Étienne Marcel fit croire aux habi­­tants du plat pays [la campagne] que la dispo­­si­­tion conte­­nue dans cet article était diri­­gée contre eux, que ces forte­­resses à élever, ces châteaux à mettre en état de défense étaient desti­­nés surtout à secon­­der un redou­­ble­­ment de l’op­­pres­­sion et des exac­­tions seigneu­­riales. » Quelle qu’en soit sa respon­­sa­­bi­­lité, les Jacques se soulèvent effec­­ti­­ve­­ment. En 1538, « les vignes ne furent pas culti­­vées, les champs ne furent ni ense­­men­­cés ni labou­­rés, les bœufs et les brebis n’al­­laient plus au pâtu­­rage. » Et les « effrois » commencent à Compiègne le 21 mai.

Sorti de sa torpeur par « des gentils­­hommes picards et normands », le roi de Navarre dirige la réplique. À l’aide de merce­­naires anglais, il envoie une expé­­di­­tion puni­­tive contre les Jacques, déjà repous­­sés à Meaux. Dans ce massacre, Étienne Marcel trouve la mort le 31 juillet. Ainsi, la jacque­­rie n’est-elle qu’une paren­­thèse. Quali­­fier un mouve­­ment de la sorte revient donc à le consi­­dé­­rer « comme une soupape de sécu­­rité carna­­va­­lesque », juge Sophie Wahnich. « Il s’agit d’une situa­­tion d’émeute autour d’un objet précis : un impôt, le prix du blé ou l’ab­­sence de soin que le roi pren­­drait à l’égard de ses peuples. Après une révolte, on retourne à la case départ. » Le régime ploie mais ne rompt pas.

Humi­­liés et offen­­sés

Le juge­­ment sévère que porte Siméon Luce sur la noblesse du XIV siècle ne fait pas de lui un Jacques. Né le 29 décembre 1833 à Bret­­te­­ville, dans la Manche, l’his­­to­­rien gran­­dit dans une famille de petits proprié­­taires. Élève brillant, il entre premier à l’École des chartes, en 1855, puis devient archi­­viste dans les Deux-Sèvres. Avant d’être nommé chef de cabi­­net du séna­­teur-préfet des Bouches-du-Rhône, sous le Second Empire, il regrette par endroits les excès des paysans révol­­tés dans son Histoire de la jacque­­rie, en 1859.

Les images de leur humi­­lia­­tion risquent de radi­­ca­­li­­ser le mouve­­ment.

Aussi déplore-t-il le sang versé lors de la Terreur entre 1793 et 1794 : « En France s’était opérée dès le XIV siècle une scis­­sion regret­­table et funeste entre la noblesse et le peuple. Après avoir été une des causes de la Jacque­­rie, cette haine héré­­di­­taire devait, en s’ac­­crois­­sant avec le temps, creu­­ser à la fin, entre les deux classes enne­­mies, l’abîme où, quelques siècles plus tard, sous la Terreur, faillit s’en­­glou­­tir la France. »

Ladite scis­­sion, pour­­tant, a porté des fruits. Dès 1787, une série de mani­­fes­­ta­­tions secoue la monar­­chie française. Convoqués deux ans plus tard dans la pers­­pec­­tive d’un nouvel impôt, les états géné­­raux échappent à Louis XVI. Ils se trans­­forment, à la faveur du serment du Jeu de paume signé par les dépu­­tés du tiers état, en Assem­­blée natio­­nale consti­­tuante. « Les émeutes popu­­laires, en parti­­cu­­lier la prise de la Bastille, permettent alors de proté­­ger les déci­­sions révo­­lu­­tion­­naires qui avaient été prises », indique Sophie Wahnich. « Tous les jours, les dépu­­tés étaient applau­­dis. Entre la bour­­geoi­­sie et le peuple, s’en­­clenche une dyna­­mique d’al­­liance révo­­lu­­tion­­naire. »Cette alliance se brise lorsque l’as­­sem­­blée consti­­tuante s’en­­tend pour mettre en place un suffrage censi­­taire.

Arrêté alors qu’il prenait la fuite, le roi est mis hors de cause le 16 juillet 1791. Le lende­­main, les soutiens d’une péti­­tion récla­­mant sa desti­­tu­­tion se rassemblent sur le Champ-de-Mars. Venus sans armes, ils sont fusillés par la garde natio­­nale. « Les mani­­fes­­tants non violents et qui croient à l’usage de la parole, de la péti­­tion, de l’adresse, se sentent trahis par le roi comme les Gilets Jaunes par Macron aujourd’­­hui », compare l’his­­to­­rienne.

Si la répres­­sion est évidem­­ment loin d’at­­teindre le même niveau, les lycéens de Mantes-la-Jolie mis à genoux par les forces de l’ordre jeudi 6 décembre 2018 ne s’at­­ten­­daient pas, eux non plus, à une telle répres­­sion. Les images de leur humi­­lia­­tion, conju­­guée à beau­­coup d’autres, risquent de radi­­ca­­li­­ser le mouve­­ment. « Ceux qui craignent la violence vont rentrer chez eux et ne seront pas là pour calmer le jeu des éléments les plus empor­­tés », présage Sophie Wahnich. « L’al­­chi­­mie des émotions est celle du mélange. Plus une foule est mixte, moins elle est violente », ajoute t-elle.

Affli­­gés du retour d’un souve­­rain traître et préoc­­cu­­pés par la hausse du prix du blé, les Pari­­siens enchaînent les péti­­tions en vain. S’y oppose, un royal silence. L’as­­sem­­blée ne réagit pas davan­­tage. Seul avec ses réqui­­sits, « le peuple démo­­crate est acculé à la violence », juge l’his­­to­­rienne. Aussi, résolu à l’in­­sur­­rec­­tion, se porte-t-il aux Tuile­­ries le matin du 10 août 1792. Le pouvoir central ne pouvait indé­­fi­­ni­­ment rester sourd. Après une tenta­­tive de frater­­ni­­sa­­tion partiel­­le­­ment réus­­sie, le combat s’en­­gage et voit triom­­pher les insur­­gés. Réfu­­gié à l’as­­sem­­blée, le roi y est fina­­le­­ment jugé. La voie est désor­­mais ouverte pour la Première répu­­blique.

Deux siècles plus tard, faute de réponse, l’un des Gilets Jaunes invi­­tés sur les plateaux de télé­­vi­­sion, Éric Drouet, appelle à inves­­tir le siège de la prési­­dence. « Samedi ce sera l’abou­­tis­­se­­ment final, samedi c’est l’Ély­­sée, on aime­­rait bien aller tous à l’Ély­­sée, il faudrait vrai­­ment que samedi on soit tous unis jusqu’au bout et qu’on avance en direc­­tion de l’Ély­­sée », annonce-t-il le 5 décembre 2018 sur BFMTV. Deux jours plus tard, le parquet de Paris le pour­­suit pour « provo­­ca­­tion à la commis­­sion d’un crime ou d’un délit » et « orga­­ni­­sa­­tion d’une mani­­fes­­ta­­tion illi­­cite ».

Scène de jacque­­rie

Depuis 1789, l’ho­­ri­­zon de la révolte a tant été supplanté par celui de la révo­­lu­­tion qu’Em­­ma­­nuel Macron a repris le terme pour titrer un livre publié en novembre 2016. C’est pour­­tant bien devant l’an­­cien palais royal du Louvre qu’il a fait ses premiers pas de président en mai 2017. « Si on a aujourd’­­hui le senti­­ment de la révolte, d’une sédi­­tion typique de l’An­­cien Régime, c’est parce qu’il a laissé pros­­pé­­rer cet imagi­­naire », consi­­dère Sophie Wahnich. Son éditeur à La Fabrique, Eric Hazan estime pour sa part, dans un entre­­tien à Media­­part, que « ce à quoi le moment présent ressemble le plus, c’est à l’in­­sur­­rec­­tion de juin 1848. On est alors, comme aujourd’­­hui, dans une insur­­rec­­tion faite par des anonymes et menée sans chef. »

À cette période, les émeutes de la faim provoquées par la ferme­­ture des Ateliers natio­­naux favo­­risent la procla­­ma­­tion de la Seconde Répu­­blique. Au gré de ses déam­­bu­­la­­tions à Paris, le philo­­sophe Alexis de Tocque­­ville est frappé par « le carac­­tère, je ne dirai pas prin­­ci­­pa­­le­­ment, mais unique­­ment et exclu­­si­­ve­­ment popu­­laire de la révo­­lu­­tion qui venait de s’ac­­com­­plir ». Il finit même pas saluer le « triomphe de la classe moyenne ». Sauf que l’ex­­pres­­sion corres­­pond au vrai à la bour­­geoi­­sie. Ce n’est pas un hasard si révo­­lu­­tion rime avec récu­­pé­­ra­­tion.

Couver­­ture : La Jacque­­rie de Meaux. (Jean Frois­­sart, détail)

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