par Ulyces | 0 min | 19 août 2015

Si pour le poète améri­­cain Carl Sand­­burg, Chicago était « orageuse, forte, querel­­leuse, Ville aux larges épaules », Moscou mérite le titre de « Ville aux grosses berlines ». Tempé­­tueuse, klaxon­­nante, empres­­sée à l’ex­­trême, bouf­­fie de richesses – seule New York possède plus de milliar­­daires –, elle illustre le statut de la Russie contem­­po­­raine : un ancien empire riche en hydro­­car­­bures, aux dimen­­sions extra­­­va­­gantes (un avion parti de Moscou peut voler pendant neuf heures et demie vers l’est sans quit­­ter le terri­­toire).

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Un avion survole Moscou
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Dans un pays où beau­­coup ont acquis leur loge­­ment via l’État, la voiture est une marque de rang social à nulle autre pareille. Rien de très subtil là-dedans. Les riches Mosco­­vites étalent leur opulence au nez des passants. Les voitures tyran­­nisent les va-nu-pieds qui errent au bord du chemin. Pendant long­­temps, les conduc­­teurs klaxon­­naient à l’ap­­proche des croi­­se­­ments, levant rare­­ment le pied, préfé­­rant disper­­ser la volaille piéton­­nière ou même rouler sur le trot­­toir pour gagner du temps. Les rues sont deve­­nues plus sûres ces dernières années, grâces à des lois plus strictes et des amendes plus salées, mais il n’est pas rare de voir des véhi­­cules débou­­ler à toute allure sur des voies à contre­­sens. Les conduc­­teurs souffrent aussi : les embou­­teillages sont tels qu’il faut parfois plusieurs heures pour se rendre d’un point à un autre de la ville.

La troi­­sième Rome

Cela fait 22 ans que Moscou est mon « chez moi ». Je n’ai jamais songé sérieu­­se­­ment à partir, même avec la crise en Ukraine, et alors que la tutelle de Vladi­­mir Poutine se fait chaque jour plus auto­­ri­­taire. C’est ici que je suis entré dans l’âge adulte, ici que j’ai commencé à écrire, que j’ai rencon­­tré ma femme, que j’ai écrit mes trois livres sur la Russie (et quatre autres), que j’ai été témoin de conflits armés, ici que j’ai été cambriolé (deux fois), ici encore que j’ai connu la terreur aussi bien que la fasci­­na­­tion.

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Le Krem­­lin de nuit
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Bref, j’ai fait ma vie ici et n’ai que peu de regrets. J’ai visité Moscou pour la première fois en 1985, en touriste, et m’y suis installé pour de bon en juillet 1993. Je reve­­nais juste de l’aven­­tu­­reux périple entre­­pris pour Sibe­­rian Dawn (« Aube sibé­­rienne », mon premier livre) : un voyage de plus de 13 398 kilo­­mètres en camion, train, bateau, taxi depuis Maga­­dan, sur la mer gelée d’Okhotsk, jusqu’en Ukraine et en Pologne, à travers la Sibé­­rie et la Russie méri­­dio­­nale. Épuisé par mon errance de plusieurs mois, mais épris d’his­­toire, de litté­­ra­­ture et de langue russes, je me suis installé à Moscou dans une période mouve­­men­­tée de mani­­fes­­ta­­tions anti-Eltsine, de paupé­­ri­­sa­­tion géné­­ra­­li­­sée (aussi connue sous le nom de « réformes pour une écono­­mie de marché »), de fusillades de la mafiya et, par-dessus tout, de risques de guerre civile. Cette dernière menace ne pren­­drait fin que lorsque le Krem­­lin enver­­rait ses chars pilon­­ner les oppo­­sants retran­­chés dans le parle­­ment. J’avais alors le senti­­ment, tout comme aujourd’­­hui, que Moscou rayon­­nait de puis­­sance et d’éner­­gie désor­­don­­née : toujours sur le qui-vive, elle est le seul endroit en Russie qui compte pour le reste du monde. Ce n’est pas par hasard que ses plus fameux monu­­ments – le Krem­­lin, la Place rouge, le mauso­­lée de Lénine – symbo­­lisent la puis­­sance de l’État et forment le cœur de la ville. Les grandes artères qui desservent ces symboles de pouvoir n’ont pas été conçues pour les Ferrari et les prome­­nades nocturne à la Dolce Vita, mais pour les chars d’as­­saut T-90 et les parades mili­­taires. Ces parades donnent corps à des ambi­­tions façon­­nées par plus d’un millé­­naire de chris­­tia­­nisme orien­­tal, plus récem­­ment incar­­nées dans une forme de commu­­nisme messia­­nique et zélé. Pendant des siècles, après la chute de Cons­­tan­­ti­­nople aux mains des Turcs en 1453, les chré­­tiens ortho­­doxes, privés de leur capi­­tale spiri­­tuelle, se sont tour­­nés vers Moscou : elle était, selon l’adage, le « gardien de la foi », ou encore « la troi­­sième Rome, et de quatrième il n’y aura pas ». Le sens qu’a la Russie de sa desti­­née m’a toujours intri­­gué, et m’a enchaîné à elle.

J’étais né à Washing­­ton, et l’en­­vi­­ron­­ne­­ment souvent âpre et menaçant de Moscou m’in­­ti­­mi­­dait.

En 1993, pour seule­­ment 150 dollars par mois, j’ai loué un studio exigu rue Novot­­che­­rio­­mu­­ch­­kins­­kaya, dans un quar­­tier décent de la partie sud-est de Moscou, semi-indus­­trielle et un peu sordide. La ville était encore très sovié­­tique d’ap­­pa­­rence, morose d’es­­prit, peuplée de gens que la chute de l’Union sovié­­tique avait rendu amers, de poli­­ciers et de fonc­­tion­­naires à la corrup­­tion déme­­su­­rée, d’ar­­naqueurs et de cher­­cheurs d’or, de retrai­­tés acca­­blés de chagrin. Dans la soli­­tude, j’écri­­vais toute la jour­­née. Je me conso­­lais en regar­­dant par ma baie vitrée, qui donnait sur un parc planté de bouleaux et de platanes. Les feuilles commençaient à jaunir au milieu d’un mois d’août déjà frisquet. Les étés étaient plus courts à l’époque. Les violences anti-Eltsine ont commencé en septembre, et le bombar­­de­­ment du Soviet Suprême (le parle­­ment hérité de l’ère commu­­niste) eut lieu début octobre, suivi d’un couvre-feu de deux semaines, de tirs nocturnes à l’arme auto­­ma­­tique, de snipers rôdant sur les toits, d’ordres de faire halte, de cris dans le noir à ma fenêtre. Encore aucun signe des somp­­tueuses baccha­­nales censées accom­­pa­­gner la trans­­for­­ma­­tion de l’éco­­no­­mie… Je gardais la tête basse et travaillais sur mon livre. L’adap­­ta­­tion était diffi­­cile. J’étais né à Washing­­ton, et l’en­­vi­­ron­­ne­­ment souvent âpre et menaçant de Moscou m’in­­ti­­mi­­dait. Même sans chars d’as­­saut, la ville peut encore faire cet effet de nos jours, du moins chez les nouveaux arri­­vants.

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Marche mili­­taire à Moscou
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Le Jour de la victoire

Bien que bon marché, le métro est gran­­diose et bien tenu. À l’heure de pointe, aussi­­tôt passé le tour­­niquet, on est emporté par la foule qui se rue vers l’un des trois esca­­la­­tors rapides, avant de descendre le long d’un tunnel voûté si profond que les stations servaient d’abris anti-aérien pendant la Seconde Guerre mondiale. Des employés en uniformes, postés en bas des esca­­liers, haranguent les usagers derrière leurs haut-parleurs : « Reti­­rez votre sac de la main courante ! Vous là-bas, on ne court pas ! » Jusqu’à ces dernières années, les quais servaient de refuge hiver­­nal à des sans-abris couverts de sang ou à des ivrognes au visage bala­­fré. Pour­­tant, les rames de métro étaient, et sont toujours, les plus vastes et les plus propres qu’il m’ait été donné de voir de par le monde. Les trains se relaient toutes les une ou deux minutes et tombent rare­­ment en panne. Les Russes ont envoyé le premier satel­­lite, le premier chien et le premier homme dans l’es­­pace. Mais deman­­dez aux Mosco­­vites ce dont ils sont les plus fiers : la plupart du temps, c’est de leur métro. Les rues de Moscou ne sont pas faites pour les âmes sensibles. Les travaux obligent parfois les piétons à délais­­ser le trot­­toir pour emprun­­ter la chaus­­sée. Des cortèges offi­­ciels passent à toute allure en klaxon­­nant, tandis que les poli­­ciers d’es­­corte, méga­­phones à la main, crient aux auto­­mo­­bi­­listes de déga­­ger la voie, et vite ! (Poutine a pris l’ha­­bi­­tude de se dépla­­cer en héli­­co­­ptère ou de travailler dans sa rési­­dence à l’ex­­té­­rieur de Moscou, ce qui tend à réduire le problème.)

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La station Komso­­mols­­kaya
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Dans le temps, des escouades de babou­­ch­­kas acariâtres en foulard balayaient les cours d’im­­meuble. De nos jours, ce sont de jeunes immi­­grés ouzbeks et tadjiks qui s’ac­quittent de la tâche, géné­­ra­­le­­ment avec entrain. Reliques vivantes des terribles inva­­sions mongoles d’il y a sept siècles, ils ont fui la pauvreté et l’op­­pres­­sion qui règnent encore dans les pays ex-sovié­­tique d’Asie centrale. Cette vague d’im­­mi­­gra­­tion ne passe pas bien auprès d’un grand nombre d’ha­­bi­­tants. Des émeutes à carac­­tère ethnique éclatent de temps à autre. « Ponaye­­khali tut », « les gens se déversent de partout », adorent dire les Mosco­­vites. Si l’ex­­pres­­sion visait autre­­fois les provin­­ciaux, elle cible aujourd’­­hui les migrants qui affluent de presque toute l’ex-URSS.

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J’ai fini par emmé­­na­­ger au centre-nord de Moscou, plus pros­­père et agréable, dans un appar­­te­­ment situé entre les stations de métro Belo­­russky et Maya­­kovs­­kaya. Le quar­­tier abrite surtout des parcs et des terrains de jeu à l’at­­mo­­sphère paisible, ainsi que des immeubles sovié­­tiques, au pres­­tige désor­­mais éclipsé par les nouveaux édifices construits ailleurs en ville. Le quar­­tier de Rublyovka, dans l’ouest de Moscou, se targue d’être parmi les plus chers du monde au mètre carré.

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La rue Tvers­­kaya au coucher du soleil
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Ce chan­­ge­­ment d’adresse m’a conduit à proxi­­mité du pouvoir : la muraille en brique rouge du Krem­­lin n’est qu’à une demi-heure de marche par la rue Tvers­­kaya. Autre­­fois majes­­tueuse et impo­­sante, la célèbre artère mosco­­vite est désor­­mais enva­­hie de boutiques à la mode et de restau­­rants sélect. Habi­­ter dans le centre n’a pas que des avan­­tages. Le quar­­tier a été au cœur des mani­­fes­­ta­­tions qui ont éclaté en 2011, suite à des élec­­tions légis­­la­­tives enta­­chées de fraudes. Les forces anti-émeutes ont garé leurs véhi­­cules juste au nord de la place Trium­­fal’­­naya, où ils ont affronté des foules déchaî­­nées pendant plusieurs nuits glaciales de décembre. J’en­­ten­­dais le bruit des sirènes depuis ma fenêtre. Il n’y a pas si long­­temps, un groupe de provin­­ciaux sans ressources et à la rue a réussi à forcer la porte d’en­­trée de notre immeuble, afin de passer la nuit dans la cage d’es­­ca­­lier. Un jour, dans la rue devant chez moi, je suis passé à côté d’un cadavre en haillons étendu au milieu d’un parking. Personne ne semblait trop s’en soucier. Les mani­­fes­­ta­­tions ont fini par s’es­­souf­­fler. Un jour dans l’an­­née, cepen­­dant, le quar­­tier se départ de son calme habi­­tuel. Le 9 mai, la parade du Jour de la victoire passe pratique­­ment sous mes fenêtres. Elle descend le long de la rue Tvers­­kaya et traverse la Place rouge, exhi­­bant ses missiles nucléaires sur leurs lanceurs, ses chars d’as­­saut vrom­­bis­­sant et ses bataillons qui défilent au pas de l’oie, comme au temps sovié­­tique. De mon balcon, j’ob­­serve les avions de chasse et les bombar­­diers survo­­ler en forma­­tion les toits des immeubles. Les Mosco­­vites les remarquent à peine. À la nuit tombée, des feux d’ar­­ti­­fice toujours spec­­ta­­cu­­laires sont tirés – pour le plus grand bonheur, cette fois, des habi­­tants.

Le cycle des saisons

Les saisons ont une influence radi­­cale sur la vie à Moscou. Bien que plus cléments que par le passé, l’au­­tomne et l’hi­­ver peuvent toujours rendre la vie dure aux habi­­tants, qui sont alors pris d’un accès de fièvre casa­­nière. Heureu­­se­­ment, l’été est toujours là pour compen­­ser les rigueurs de la saison froide.

Le spectre des catas­­trophes et des émeutes des années 1990 s’est éloi­­gné.

Sous la lumière rose-oran­­gée des longs crépus­­cules nordiques, les grandes avenues de Moscou s’im­­pro­­visent alors podiums de mode : des femmes à taille de guêpe défilent en talons hauts, à longues enjam­­bées gracieuses et pleines d’as­­su­­rances, souvent en compa­­gnie de jeunes hommes soli­­de­­ment bâtis. Des groupes d’ado­­les­­cents profitent de la chaleur, boivent de la bière et de la vodka dans les cours d’im­­meuble, fument, crient, s’es­­claffent jusque tard dans la nuit. Dans les années 1990 et 2000, ces jeunes étaient russes ; aujourd’­­hui, ils sont pour la plupart d’Asie centrale. Il n’était pas rare, à l’époque, de voir des fêtards ivres semer le trouble dans les bars et les restau­­rants. L’at­­mo­­sphère est deve­­nue aujourd’­­hui aussi poli­­cée qu’ailleurs, et beau­­coup d’éta­­blis­­se­­ments offrent la possi­­bi­­lité de dîner dehors, en véranda. La déva­­lua­­tion du rouble a rendu ces endroits beau­­coup plus abor­­dables, du moins pour qui possède des devises fortes comme le dollar ou l’euro. Mais mon repaire habi­­tuel demeure le Mayak, un café-restau­­rant chaleu­­reux situé au sud de mon quar­­tier, très appré­­cié des acteurs, des jour­­na­­listes et des membres de l’in­­tel­­li­­gent­­sia. Pas de terrasse au Mayak, mais des éclats de rire et des prix modé­­rés.

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Moder­­ni­­sa­­tion de la ville
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Quoi qu’on puisse penser de Poutine par ailleurs, ses quinze ans de règne à la tête de la Russie ont vu Moscou évoluer pour le mieux. Le spectre des catas­­trophes et des émeutes des années 1990 s’est éloi­­gné, et même la crise ukrai­­nienne n’a guère ébranlé la ville. Les Mosco­­vites, autre­­fois renfro­­gnés, se montrent de plus en plus souvent polis et souriants dans l’es­­pace public, ce qui était encore rare il y a dix ans à peine. La jeune géné­­ra­­tion apprend l’an­­glais et voyage à l’étran­­ger. Le commerçant désa­­gréable, figure jadis incon­­tour­­nable, a pratique­­ment disparu. La cordia­­lité tend à deve­­nir la règle. Les images de mon expé­­di­­tion à travers la Russie me restent pour­­tant gravées à l’es­­prit. Elles me rappellent que la capi­­tale russe n’est pas tota­­le­­ment repré­­sen­­ta­­tive de l’ar­­rière-pays rural et conser­­va­­teur qui s’étend hors de ses murs, des confins de l’Eu­­rope jusqu’au détroit de Béring. Pour goûter à cette autre Russie, je visite souvent la gale­­rie Tretia­­kov. Là, je me perds en contem­­pla­­tion devant les toiles d’Ilia Repine, notam­­ment Proces­­sion reli­­gieuse dans la province de Koursk, et les paysages d’Isaac Levi­­tan tels que Par-dessus la paix éter­­nelle ou L’Au­­tomne doré. Ces derniers me rappellent les domaines pasto­­raux à la lumière douce et aux rivières paisibles, où les clochers à bulbes des églises se dressent au-dessus des forêts de pins et de bouleaux. Des espaces à la quié­­tude intem­­po­­relle.

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Vassili Souri­­kov
Le Matin de l’exé­­cu­­tion des Streltsy
1881

À côté de ces œuvres, d’autres tableaux dépeignent la tragique histoire qui a été, et demeure le véri­­table legs de l’au­­to­­ri­­ta­­risme russe. Des toiles telles que Le Matin de l’exé­­cu­­tion des Streltsy ou La Boya­­rine Moro­­zova, du peintre histo­­rique Vassili Souri­­kov, viennent à l’es­­prit. Toutes deux illus­trent des événe­­ments du règne de Pierre le Grand, le tsar mosco­­vite qui fit passer la Russie du statut d’obs­­cure puis­­sance régio­­nale à celui de grande puis­­sance conti­­nen­­tale, avec qui le monde doit compo­­ser mais qu’il peine toujours à comprendre. Chur­­chill résu­­mait la Russie en ces termes : « Un rébus enve­­loppé de mystère au sein d’une énigme. » Si quiconque, russe ou étran­­ger, parvient jamais à résoudre cette énigme, ce sera depuis Moscou. Alors je reste.


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « Moscow: Overw­­hel­­ming, and Pulsing With Power », paru dans Natio­­nal Geogra­­phic. Couver­­ture : Le soleil se couche sur Moscou.
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