par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 1 octobre 2014

Les rues de Lali­­bela

Ils marchent pour Dieu. Et ils sont des milliers sur les routes en ce mois de janvier, à la veille de Timkat, le jour de l’Épi­­pha­­nie en Éthio­­pie. Ils sont chré­­tiens coptes, et tous marchent vers Lali­­bela, que l’on dit ici la Jéru­­sa­­lem noire. Certains sont pieds nus, mais leur foi semble les porter. À Lali­­bela, ils iront se recueillir dans les douze temples creu­­sés à même la roche de cette cité que l’on voulut faire dans le passé à l’image de la ville trois fois sainte d’Is­­raël. À 640 km de routes et de pistes d’Ad­­dis-Abeba, la capi­­tale, nous sommes là plus près des cieux qu’ailleurs : 2 700 m d’al­­ti­­tude. L’Éthio­­pie, c’est le pays des « visages brûlés » – ethiops, en grec. Le pays des mythes de l’An­­cien Testament. Un lieu dont nous aurions tous quelque chose en nous, et que les Égyp­­tiens appe­­laient déjà la Terre des Dieux. L’Église éthio­­pienne s’af­­firme aujourd’­­hui comme la plus ortho­­doxe, la plus proche des rites origi­­nels, ceux des premiers chré­­tiens. Car elle doit d’avoir conservé ses usages litur­­giques les plus anciens, très impré­­gnés de l’An­­cien Testament, au grand isole­­ment dans lequel elle a déve­­loppé sa spiri­­tua­­lité.

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Les pèle­­rins
Le jour de Timkat
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

Les rues sont déjà pleines de tous ceux que Timkat attire. Éthio­­piens bien sûr, mais aussi de nombreux étran­­gers, touristes du monde entier, venus s’émer­­veiller devant la fastueuse démons­­tra­­tion orga­­ni­­sée pour prier la plus sainte des reliques. Une proces­­sion au cours de laquelle les prêtres ortho­­doxes exhibent au monde la prin­­ci­­pale raison de leur fierté reli­­gieuse, l’Arche d’Al­­liance, qui serait selon leur tradi­­tion conser­­vée sur les terres d’Éthio­­pie, depuis sa dispa­­ri­­tion du premier temple de Jéru­­sa­­lem où elle rési­­dait au temps du roi Salo­­mon. Lali­­bela compte 350 prêtres pour 10 000 habi­­tants. Des prélats qui vivent en partie de l’au­­mône des pèle­­rins, tandis que le haut clergé béné­­fi­­cie des taxes préle­­vées aux touristes. Le passage par le bureau d’in­­for­­ma­­tions est obli­­ga­­toire pour y reti­­rer le sésame qui me permet­­tra de déam­­bu­­ler libre­­ment dans tous les monu­­ments de la ville. Se loger le temps des festi­­vi­­tés n’est pas non plus chose aisée : les lits sont réser­­vés parfois une année à l’avance. Celui chez qui j’ai pu enfin trou­­ver une place, après une mati­­née de tenta­­tives infruc­­tueuses, a pour­­tant un avis sévère sur le mercan­­ti­­lisme du clergé : « Des marchands du Temple », semble-t-il se déso­­ler avant d’ajou­­ter plus grave­­ment : « On sait que le grand pope prend de l’argent au passa­­ge… » Mais cette richesse n’est pas celle de la plupart des reli­­gieux qui connaissent en fait une préca­­rité simi­­laire à celle de tous les Éthio­­piens. Ils se font alors agri­­cul­­teurs, une grande partie de leur temps, comme tout le monde en fait à Lali­­bela. Seule une poignée d’entre eux se consacrent entiè­­re­­ment au patri­­moine reli­­gieux de la ville. « Tout le monde sait qui profite de cet argent », me confirme un guide offi­­ciel venu reti­­rer les passes de son groupe de touristes. « Mais la consé­quence la plus grave des taxes impor­­tantes impo­­sées aux étran­­gers », explique-t-il, « c’est l’at­­ti­­tude de la plupart des visi­­teurs. Ils ne comprennent pas la réalité reli­­gieuse de Timkat. On essaye de les amener au mysti­­cisme ambiant. On essaye, mais ils n’écoutent pas ». Lali­­bela n’est pour­­tant pas une ville musée, et la foi qui l’a engen­­drée toujours des plus vivaces dans le cœur des Ethio­­piens.

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Une église troglo­­dyte
Les trésors de Lali­­bela
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

Ce sont Les Archives de Lali­­bela, un manus­­crit éthio­­pien du XVe siècle, qui racontent l’his­­toire de la ville. Le roi qui se trou­­vait alors à la tête de l’Em­­pire s’ap­­pe­­lait Lali­­bela, « Celui que les abeilles respectent » en amha­­rique, la prin­­ci­­pale langue du pays. Lorsqu’il était enfant un essaim avait recou­­vert son corps sans le piquer. Adulte, il fut empoi­­sonné par son frère et tomba en cata­­lep­­sie. On raconte qu’un ange emporta alors son âme au ciel, où il lui montra de merveilleux édifices. Puis Dieu s’adressa à lui et lui ordonna d’en construire les répliques sur la Terre. Alors les hommes et les anges travaillèrent ensemble pour édifier la Jéru­­sa­­lem d’Afrique. Légendes et tradi­­tions popu­­laires ont bien posé leurs marques sur les origines de la ville, mais la réalité est plus prosaïque. Les bâtis­­seurs de ces églises troglo­­dytes que l’on date des XIIe et XIIIe siècles restent d’ano­­nymes chré­­tiens coptes qui avaient fui les persé­­cu­­tions reli­­gieuses. Je pénètre dans l’un de ces édifices de roche. Là, des prêtres à la tête ceinte de tissus blancs, le corps drapé d’étoffes d’un violet écla­­tant, s’af­­fairent à quelques médi­­ta­­tions, absor­­bés par les pages de vieux manus­­crits écrits en Guèze, la langue litur­­gique de l’église éthio­­pienne. On estime aujourd’­­hui qu’il a fallu plus de 40 000 ouvriers pour construire les onze églises désor­­mais inscrites au patri­­moine mondial de l’hu­­ma­­nité par l’Unesco. On commençait par marquer la roche, puis on creu­­sait des tran­­chées pour déli­­mi­­ter un bloc central. On taillait ensuite un tunnel jusqu’en son centre et on façon­­nait le lieu depuis l’in­­té­­rieur. Selon sa propre tradi­­tion, l’église d’Éthio­­pie dit avoir été fondée par Philippe au Ier siècle. Les Actes des Apôtres racontent que Philippe baptise « un eunuque, haut fonc­­tion­­naire de Candace, reine d’Éthio­­pie, venue en pèle­­ri­­nage à Jéru­­sa­­lem ». D’après d’autres récits, saint Thomas aurait été l’ar­­ti­­san de leur conver­­sion. Ou bien encore, elle serait due au douzième Apôtre, Mathias, qui remplaça Judas après l’As­­cen­­sion. Pour certains, ce rôle fut celui de la reine de Saba. Une aber­­ra­­tion que la chro­­no­­lo­­gie histo­­rique dément, puisque si celle-ci inter­­­vient bien dans la fonda­­tion du mythe reli­­gieux en Éthio­­pie, son règne, hypo­­thé­­tique, date de plus de mille ans avant la nais­­sance de Jésus-Christ. On sait en revanche, en vérité histo­­rique, que la chris­­tia­­ni­­sa­­tion de l’Éthio­­pie eut lieu au IVe siècle, lorsque le roi Ezana, souve­­rain d’Axoum, se conver­­tit. Ce sera d’ailleurs le deuxième royaume chré­­tien, peu de temps après celui d’Ar­­mé­­nie. L’Épi­­pha­­nie est ici la commé­­mo­­ra­­tion de la nais­­sance du Christ à la date à laquelle on situait l’évè­­ne­­ment dans les premières commu­­nau­­tés chré­­tiennes. Et c’est donc l’oc­­ca­­sion de présen­­ter aux fidèles la preuve la plus maté­­rielle de la sain­­teté de leur ortho­­doxie, la relique dont l’ar­­ri­­vée en Éthio­­pie serait à l’ori­­gine de la foi biblique locale du pays : la mysté­­rieuse Arche d’al­­liance.

Le Tabot Zion

Vais-je donc réel­­le­­ment voir un mythe biblique ? Diffi­­cile d’y croire. « Celle que vous allez voir ici est en fait une réplique », m’ex­­plique un prêtre, coutu­­mier des ques­­tions des touristes. « Tous les temples en ont au moins une. On les appelle des tabots. C’est néces­­saire pour être un endroit consa­­cré. La seule vraie Arche, c’est le Tabot Zion. Il est à Axoum. Mais vous ne la verrez jamais, et c’est heureux pour vous ! »


Un prêtre, surtout, amène la foule à l’ex­­tase. Il porte au-dessus de sa tête un objet rectan­­gu­­laire enve­­loppé dans un brocart bordeaux. C’est le prin­­ci­­pal tabot de Lali­­bela.

Mon inter­­­lo­­cu­­teur fait là réfé­­rence aux pouvoirs gran­­dioses qui sont asso­­ciés à l’Arche. Ainsi, on ne pour­­rait la toucher, sous peine d’être foudroyé, et on ne peut même la voir, sans en perdre aussi­­tôt la vue. En Éthio­­pie, seul un prêtre peut en être le gardien et entrer dans le saint des saints dont il ne ressor­­tira que le jour de sa mort. L’Arche d’al­­liance est le coffre qui, dans la Bible, contient les tables de la loi, c’est-à-dire les dix comman­­de­­ments donnés à Moïse sur le mont Sinaï. Le texte sacré en donne une descrip­­tion dans le récit de l’Exode : « …longue de deux coudées et demie, large d’une coudée et demie, haute d’une coudée et demie… » Elle connaî­­tra diverses péré­­gri­­na­­tions, et plusieurs lieux de rési­­dence, avant d’être enfin conduite à Jéru­­sa­­lem par le roi David et placée plus tard dans le premier temple par le roi Salo­­mon. Pour les juifs, les musul­­mans et les chré­­tiens, la célèbre relique est portée dispa­­rue. Mais pour les Éthio­­piens, elle n’a pas dispa­­rue. Et ici, on l’af­­firme bien haut : l’Arche se trouve dans la cité d’Axoum, à l’abri, dans la cathé­­drale Sainte-Marie-de-Sion. Le lende­­main, à peine ai-je mis les pieds hors de mon « hôtel parti­­cu­­lier », que je suis pris dans une marée humaine. Diffi­­cile de dire en quel temps nous sommes, au milieu de ces prêtres qui psal­­mo­­dient des prières en suivant le rythme marqué par les sistres. Des files de percus­­sion­­nistes progressent en une lente repta­­tion au cœur de la foule, parta­­geant leurs prières aux airs joyeux avec tous les parti­­ci­­pants. Des groupes de jeunes hommes se resserrent parfois, îlots arrê­­tés sur les flots, pour opérer au son du chant lancé par l’un d’eux quelques pas de danses, comme une ronde, qui les plonge dans un état de transe. Leurs yeux sont brillants, leurs sourires semblent éter­­nels. Les nombreux touristes se sont mêlés à la foule, armés d’un appa­­reil photo. Chaleu­­reu­­se­­ment accueillis dans la proces­­sion par les fidèles éthio­­piens, ils conservent le sourire amène du voya­­geur, mais ne semblent pas pris, pour leur part, par la piété du moment. Plus l’heure avance, plus on sent à la ferveur de la foule, toujours plus palpable, que l’évé­­ne­­ment crucial de la jour­­née approche. Et bien­­tôt, de grands cris de joie s’élèvent. Vêtus d’ha­­bits rituels colo­­rés et brodés d’or, les prêtres viennent d’ap­­pa­­raître, sortant de l’ombre de l’une des églises, une grande croix dans la main droite et une crosse dans la gauche. Derrière eux, de jeunes novices les protègent avec des auvents faits de tissus multi­­co­­lores. Un prêtre, surtout, amène la foule à l’ex­­tase. Il porte au-dessus de sa tête un objet rectan­­gu­­laire enve­­loppé dans un brocart bordeaux. C’est le prin­­ci­­pal tabot de Lali­­bela, une réplique de l’Arche véri­­table d’Axoum. J’es­­saye de me faufi­­ler pour m’ap­­pro­­cher au plus près du tabot, et en obser­­ver les aspects, mais il n’y a pas autre chose à voir que cette forme géomé­­trique drapée. Toutes les autres répliques de l’Arche qui appa­­raissent à leurs tours sont égale­­ment couvertes.

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Les tabots
Des prêtres portant des répliques de l’Arche
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

Les pèle­­rins dansent toujours et chantent de plus belle au son des tambours, et cela ne cessera pas avant le crépus­­cule, quand l’Arche aura retrouvé son sanc­­tuaire. Le jour suivant, la Divine Litur­­gie va être célé­­brée. Devant la foule amas­­sée, les prêtres bénissent les eaux d’un bassin, et les pèle­­rins sont ensuite invi­­tés à renou­­ve­­ler leurs vœux de baptême par une immer­­sion complète. Mais les festi­­vi­­tés reli­­gieuses d’Éthio­­pie ont bien désor­­mais cette autre réalité. Le busi­­ness touris­­tique a pris en otage la foule qui reste parquée en arrière, derrière ce « mur » de camé­­ras et d’ap­­pa­­reils photos, surveillée par de nombreux poli­­ciers qui ont clai­­re­­ment reçus pour consignes de favo­­ri­­ser les meilleures places à ceux qui ont payé pour cela.

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C’est donc Axoum qu’il faut rejoindre, à l’ex­­trême nord du pays, pour tenter de voir ce qui serait la véri­­table Arche d’Al­­liance. Cette croyance de l’Église éthio­­pienne, et les origines qu’elle lui donne, ne trouvent écho nulle part ailleurs, mais l’épo­­pée qui mènera à cet héri­­tage biblique est un récit qui trouve ses fonde­­ments dans les temps les plus recu­­lés du judaïsme. Pour en savoir plus sur l’his­­toire de l’Arche, quelques infor­­ma­­tions peuvent être trou­­vées dans les textes sacrés des reli­­gions du Livre. En ne prenant que les textes bibliques comme réfé­­rence, la relique, après avoir été conser­­vée de nombreuses années dans le temple de Salo­­mon, a simple­­ment dispa­­rue. Dans la Bible et par déduc­­tion des dates, on apprend qu’elle est à Jéru­­sa­­lem vers 955 av. J.-C. (Roi 1 : 27), et c’est la dernière infor­­ma­­tion qui nous est donnée. Même lors de la destruc­­tion du temple en 587 av. J.-C. par Nabu­­cho­­do­­no­­sor II, elle n’ap­­pa­­raî­­tra pas dans le pillage du temple (Roi 7 : 49–50).

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Un prêtre
Une halte durant la proces­­sion
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

À partir de ce moment, les infor­­ma­­tions rela­­tives au deve­­nir de l’Arche ne sont plus que des échos loin­­tains. Selon les sources, on apprend que le prophète Jéré­­mie aurait assisté ou parti­­cipé à son camou­­flage lors de la destruc­­tion du premier Temple. Plus tard, on saura par le témoi­­gnage du géné­­ral romain Pompée qu’elle n’était pas dans le second temple. La relique a donc bien disparu entre ces deux rési­­dences. On sait aussi que les Templiers ont fouillé dans les ruines du Temple. Ont-ils trouvé quelque chose ? Ou bien, comme l’af­­firment alors les chré­­tiens d’Éthio­­pie, l’Arche a-t-elle atteint le royaume d’Axoum ? La dernière anec­­dote rela­­tive à ses aven­­tures est d’ailleurs éthio­­pienne et date de la fin du XIXe siècle. Une histoire popu­­laire raconte ainsi qu’en 1896, l’Arche fut utili­­sée par Méné­­lik II dans la bataille d’Adoua contre l’Ita­­lie. Les armées de l’em­­pe­­reur sont alors accom­­pa­­gnées du clergé axou­­mite et… de l’Arche d’Al­­liance. En nombre infé­­rieur et moins bien armés, les Éthio­­piens obtinrent tout de même là une très grande victoire. Mais le mythe ne résiste pas aux faits de l’his­­toire, car contrai­­re­­ment à la croyance popu­­laire, l’em­­pe­­reur marchait en fait à la tête d’une armée de 100 000 hommes, armés de 82 000 fusils et de 28 canons. Face à lui, les troupes italiennes ne comp­­taient que 20 000 hommes.

Le Kebra Nagast

L’his­­toire de l’Arche commence il y a près de 3 000 ans, alors qu’elle repose tranquille­­ment dans le temple de Salo­­mon, à Jéru­­sa­­lem. En ce temps-là, la mythique reine de Saba aurait régné sur un grand royaume dont l’Éthio­­pie et le Yémen se disputent toujours les contours. Ayant entendu parler de ce souve­­rain à qui l’on prête une grande sagesse, la reine, Makéda, part donc pour un long voyage jusqu’en Terre Sainte. Cet épisode est rapporté dans le recueil qui fait le plus foi pour les chré­­tiens d’Éthio­­pie, la Bible. Makéda voyage « avec un grand faste, des chameaux char­­gés d’épices et de beau­­coup d’or et de pierres précieuses ». La rencontre appa­­raît aussi dans le Coran, dans la sourate dite de « La huppe ». Mais un épisode, d’im­­por­­tance pour­­tant, n’ap­­pa­­raît lui que dans le Kebra Nagast, c’est-à-dire « la Gloire des Rois », une rédac­­tion tardive de la tradi­­tion popu­­laire éthio­­pienne, jusqu’a­­lors orale, qui raconte toute l’his­­toire royale et reli­­gieuse du pays. Il affirme que la rencontre fut féconde et que la reine de Saba donna nais­­sance à un fils, Méné­­lik.

Cette épopée, digne des grandes aven­­tures que l’on peut lire dans la Bible, est le véri­­table mythe fonda­­teur de l’Église d’Éthio­­pie.

À 20 ans, le prince serait revenu faire son éduca­­tion à Jéru­­sa­­lem. À partir de là, les histoires varient un peu. Pour certaines, la proxi­­mité entre Salo­­mon et son fils n’est pas du goût des pairs du royaume. Leurs pres­­sions sont telles que le roi fini par céder à leurs exigences et accepte de renvoyer Méné­­lik auprès de sa mère. Mais pour faire pres­­sion à son tour, Salo­­mon impose que l’aîné de chaque famille noble accom­­pagne Méné­­lik. Vengeurs et dépi­­tés, les fils d’Is­­raël exilés décident d’em­­por­­ter secrè­­te­­ment l’Arche d’al­­liance. D’autres avancent l’hy­­po­­thèse que c’est Salo­­mon lui-même qui aurait pu confier l’Arche à son fils, afin de sous­­traire celle-ci des profa­­na­­teurs éven­­tuels. Des légendes racontent aussi qu’en 650 avant notre ère, le roi Manassé se serait écarté de la foi tradi­­tion­­nelle. Des prêtres auraient alors fui vers le sud, empor­­tant l’Arche, car le roi aurait fait mettre une icône païenne dans le Temple. Cette épopée, digne des grandes aven­­tures que l’on peut lire dans la Bible, est le véri­­table mythe fonda­­teur de l’Église d’Éthio­­pie. Un mythe qui proclame ses rois descen­­dants de la plus noble des tribus d’Is­­raël, la lignée de David, celle d’Abra­­ham, Moïse, Jésus, et selon la tradi­­tion isla­­mique, de Moha­­med. C’est là la fonda­­tion de la lignée des rois salo­­mo­­niens : de Méné­­lik à Hailé Sélas­­sié, que l’on dit le 225e descen­­dant du roi Salo­­mon. Mais cette lignée n’est pour­­tant pas inin­­ter­­rom­­pue, contrai­­re­­ment à l’idée reçue. Ainsi, entre le Xet le XIIIe siècle, le trône d’Éthio­­pie connaît une autre lignée, jusqu’à la prise de pouvoir d’un nouveau roi qui reven­­diquera à son tour des origines salo­­mo­­niennes. C’est pour cela que l’on peut suppo­­ser que la rédac­­tion du Kebra Nagast, que l’on situe autour du XVe siècle, avait surtout pour but de légi­­ti­­mer cette nouvelle dynas­­tie. Ce qui rend malheu­­reu­­se­­ment très hypo­­thé­­tique l’as­­cen­­dance d’Hailé Sélas­­sié, si tant est qu’on admette même la réalité d’un fils du roi Salo­­mon et de la reine de Saba. Ce qu’é­­voque le Kebra Nagast appar­­tient donc tant à l’his­­toire qu’à la tradi­­tion popu­­laire. Car nulle recherche archéo­­lo­­gique n’a pu à ce jour appor­­ter la preuve que la reine de Saba a bien existé. On sait qu’il y eu un royaume de Saba, mais aucune trace, pour l’ins­­tant, de Makéda. Des cher­­cheurs disent qu’elle pour­­rait être une repré­­sen­­ta­­tion mytho­­lo­­gique de plusieurs souve­­rains de Saba. En fait, il n’y a que dans la Bible et le Coran que le nom de Makéda appa­­raît (Balquis dans le Coran). Mais plus trou­­blant, elle est citée dans les Antiqui­­tés judaïques de Flavius Josèphe et serait, selon l’his­­to­­rien juif, une reine d’Égypte et d’Éthio­­pie (VIII, 6 ; 5, 165).

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Ferveur
Des prêtres durant la proces­­sion
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

L’Éthio­­pie conserve en tout cas plusieurs traces attes­­tant de la présence sabéenne sur son terri­­toire. La topo­­ny­­mie montre combien de loca­­li­­tés en ont été inspi­­rées, ce qui atteste de la colo­­ni­­sa­­tion de ces terres par le royaume de Saba. C’est le cas par exemple du temple de Yeha, consi­­déré comme le plus ancien édifice d’Éthio­­pie. Le temple de Yeha date du Ve siècle av. J.-C., mais certains spécia­­listes le font remon­­ter jusqu’à – 800. On sait qu’il était dédié au Dieu sabéen de la lune. L’ar­­chi­­tec­­ture du lieu présente une autre parti­­cu­­la­­rité inté­­res­­sante pour les histo­­riens : Les tech­­niques utili­­sées pour sa construc­­tion sont à rappro­­cher de celle de Marib, au Yémen, la capi­­tale du mythique royaume de Saba.

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Comme un autre élément parti­­ci­­pant aux mythes de la rési­­dence éthio­­pienne de l’Arche, la présence dans le pays d’une popu­­la­­tion juive noire, les Fala­­shas, ne connaît toujours pas d’ex­­pli­­ca­­tion défi­­ni­­tive. Groupe dissi­dent ayant refusé de suivre Moïse, ou réfu­­giés de la prise de Jéru­­sa­­lem par Nabu­­cho­­do­­no­­sor, leur origine est sujette à caution. Ils seraient en fait, du moins selon la thèse offi­­ciel­­le­­ment admise par le grand rabbi­­nat israé­­lien en 1973, les descen­­dants d’une des tribus perdues d’Is­­raël, celle de Dan. Mais pour les Éthio­­piens, ils descen­­draient bien sûr des juifs qui auraient accom­­pa­­gné l’Arche d’Al­­liance en Éthio­­pie, au Xe siècle av. J.-C. Depuis le XVe siècle, les Fala­­shas, mino­­rité persé­­cu­­tée, avaient finis par se réfu­­gier dans la région de Gondar, la future capi­­tale des rois éthio­­piens à partir du XVIe siècle. Leur nombre a depuis forte­­ment décliné, d’abord en raison des conver­­sions, passant de plus de 500 000 à cette époque à 30 000 au moment des débuts de leur Alya, le retour en Terre Sainte qu’Is­­raël a défi­­ni­­ti­­ve­­ment clos en 2013. J’ai donc rejoint Gondar. L’en­­droit, en fait de village véri­­table, est à l’ori­­gine un camp de regrou­­pe­­ment dans lequel les Fala­­shas atten­­daient d’ob­­te­­nir les auto­­ri­­sa­­tions pour pouvoir rejoindre Israël. Mais le temps passant, Waleka a pris ses habi­­tudes de la visite des voya­­geurs venus voir de près les héri­­tiers d’un mythe, en chair et en os. En Amha­­rique, le mot fala­­sha signi­­fie « exilé », avec un sens un peu péjo­­ra­­tif ; eux-mêmes se nomment plus souvent Beta Israël, la maison d’Is­­raël. Les nombreuses repré­­sen­­ta­­tions de l’étoile de David que l’on découvre ici montrent combien, au cours des dernières décen­­nies, les Fala­­shas ont travaillé à la recon­­nais­­sance de leurs origines. Car il s’agit là d’une réap­­pro­­pria­­tion. Ce symbole pour­­tant typique­­ment israé­­lite faisait plutôt partie en Éthio­­pie des repré­­sen­­ta­­tions de la reli­­gion ortho­­doxe.

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Mareye
Prépa­­ra­­tion tradi­­tion­­nelle du café éthio­­pien
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

Les Fala­­shas profitent main­­te­­nant du passage des touristes pour vendre un petit arti­­sa­­nat aux influences spéci­­fique­­ment judaïques. Mais ici, comme partout en Éthio­­pie, le voya­­geur se verra aussi propo­­ser un café tradi­­tion­­nel, c’est-à-dire préparé « à l’an­­cienne ». Dans la pénombre d’une petite case de terre sèche dont la jeune proprié­­taire m’a inter­­­pellé timi­­de­­ment, je m’ins­­talle donc pour profi­­ter d’une dégus­­ta­­tion bien­­ve­­nue de l’ex­­cellent café éthio­­pien. Le temps de prépa­­ra­­tion du breu­­vage et la convi­­via­­lité de sa dégus­­ta­­tion m’a toujours évoqué cette autre céré­­mo­­nie, du thé cette fois, en Afrique de l’Ouest. Avec des gestes rodés, Mareye, mon hôtesse, commence par trier des grains qu’elle place ensuite dans un plat aux formes de wok, au-dessus d’un petit braséro. Puis, quand elle en estime la torré­­fac­­tion idéale, elle les pile vigou­­reu­­se­­ment à l’aide d’un pilon avant de prépa­­rer enfin le breu­­vage dans une cafe­­tière en terre cuite, un bel objet au gros ventre et au cou long et fin qui m’as­­su­­rera, à la diffé­­rence du café turc, de ne pas retrou­­ver le marc dans ma dernière gorgée. Pendant que je déguste ma tasse qu’elle ré-empli dès qu’elle le peut, souriante de mes appré­­cia­­tions gusta­­tives, Mareye me conte sa propre histoire, me donnant ainsi un aperçu de la proxi­­mité tradi­­tion­­nelle du judaïsme et du chris­­tia­­nisme en Éthio­­pie, et de sa propre iden­­tité reli­­gieuse, à elle. « Mon père était juif, m’ex­­plique-t-elle, alors je faisais aussi partie de cette reli­­gion. Mais il est mort il y a plusieurs années. Et moi, après le départ de beau­­coup de Fala­­shas vers Israël, je suis restée avec ma mère qui est chré­­tienne, et j’ai suivi alors sa reli­­gion. » Pour la jeune femme comme pour beau­­coup de ces juifs d’Éthio­­pie, les passe­­relles sont évidentes entre les deux reli­­gions. En effet, les Fala­­shas conti­­nuent de pratiquer un judaïsme ances­­tral, unique­­ment fondé sur le Penta­­teuque, c’est-à-dire les 5 premiers livres de la Bible : la même version que celle qu’u­­ti­­lisent toujours les chré­­tiens éthio­­piens. Et ils conservent ensemble les mêmes tradi­­tions héri­­tées de l’an­­cien testa­­ment, comme la circon­­ci­­sion et les inter­­­dits alimen­­taires. Enfin, la langue de leur litur­­gie est égale­­ment la même que celle de la tradi­­tion chré­­tienne, le guèze. Mais comme la plupart des Fala­­shas, Mareye est pour­­tant toujours atten­­tive à la préser­­va­­tion de ses origines, d’au­­tant qu’elles seraient celles de la plus mythique des tribus bibliques… « La tribu de Moïse, de la lignée d’Abra­­ham », me rappelle-t-elle non sans fierté, avant de me donner son avis sur l’objet de ma quête : « Je ne crois pas que les juifs aient amené l’Arche d’Al­­liance avec eux ici. Je ne crois pas qu’elle soit ici, en Éthio­­pie. » L’avis de Mareye reste pour­­tant icono­­claste pour les croyants chré­­tiens éthio­­piens, car tout le monde sait ici que l’île de Kirkos, sur le lac Tana, garde des traces de l’ar­­ri­­vée de l’Arche dans le pays. De cette grande réserve d’eau douce qui fait la ferti­­lité de la région de Gondar, le Nil Bleu prend sa source. Le lac Tana est la plus vaste éten­­due d’eau d’Ethio­­pie. Long de 85 km et large de 65 km, il compte trente îles et trente-huit monas­­tères. C’est l’oc­­ca­­sion ici de rencon­­trer les paysans amha­­ras qui vivent ici et cultivent, toujours à l’aide de l’araire, cette terre riche et très produc­­tive.

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Une tankwa
L’em­­bar­­ca­­tion tradi­­tion­­nelle de la région
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

Pour circu­­ler dans les méandres qui en sillonnent les bords, on sait encore y utili­­ser les moyens que propose la nature depuis des millé­­naires : les tank­­was. Ce sont des embar­­ca­­tions tradi­­tion­­nelles que l’on peut voir en nombre sur le lac. Elles datent en fait des temps pharao­­niques, mais les éthio­­piens les fabriquent toujours avec la même tech­­nique que les anciens égyp­­tiens. On utilise de longues tiges de papy­­rus pour réali­­ser ces canoës dont la durée de vie est très courte. On réunit d’abord les fagots en les super­­­po­­sant dans le sens de la longueur, et on les liga­­ture avec un autre morceau de la plante séchée. La taille des tank­­was peut varier de un à douze mètres pour les plus grandes qui servent à trans­­por­­ter du fret, ou des passa­­gers. Le paysan auprès de qui je me suis informé sur les moyens de rejoindre l’île main­­te­­nant toute proche, s’est proposé de m’y accom­­pa­­gner lui-même, mais il tient d’abord à m’in­­vi­­ter chez lui, hospi­­ta­­lité oblige, pour que j’y trouve quelque repos après les cahots de ma route. Sa maison est plutôt vaste, compte tenu des critères locaux, mais consti­­tuée d’une seule pièce, à parta­­ger avec quelques animaux. Ses champs, qui s’étendent direc­­te­­ment autour, produisent surtout le tef, la prin­­ci­­pale céréale culti­­vée en Éthio­­pie, avec laquelle il fera l’enjera, la galette consom­­mée à tous les repas, dans tout le pays. Il cultive aussi le sorgho et le maïs. Dans la grande hutte de bois colma­­tée au torchis, la femme de mon hôte en en train de prépa­­rer le feu sur lequel elle fera la torré­­fac­­tion des grains de café. L’homme n’est pas habi­­tué à voir passer un voya­­geur si près de chez lui, et ma présence l’étonne. Il insiste pour que je prenne un repas. Enjera et sauce de pois pimenté, suivi du lait caillé qu’il prépare, le yaourt local.

L’Arche

Après une courte traver­­sée, je suis accueilli sur l’île par un prêtre qui m’em­­mène voir l’en­­droit où aurait été entre­­po­­sée l’Arche. « C’est une très ancienne tradi­­tion qui raconte que l’Arche a été conser­­vée ici 800 ans », explique le prêtre. « Elle aurait simple­­ment été entre­­po­­sée à l’air libre, juste sous une tente, dans un lieu appelé Debra Makéda, la montagne de la reine de Saba ». Je trot­­tine derrière l’homme en robe sur un sentier rocheux, entre des buis­­sons épineux, jusqu’à un endroit qui ne diffère en rien, pour moi, du reste du chemin parcouru. « Voici l’en­­droit où a été instal­­lée l’Arche lorsqu’elle est arri­­vée sur cette île depuis Jéru­­sa­­lem. Et voici les marques des piquets qui suppor­­taient la tente qui l’abri­­tait », dit-il en dési­­gnant de petits trous dans la roche sous nos pieds.

« Voici le Kebra Nagast », dit-il douce­­ment, comme si un souffle trop fort pouvait en empor­­ter les épais feuillets.

Il y a autre chose, de bien plus ines­­ti­­mable à mes yeux, que le monas­­tère de l’île conserve. Une véri­­table relique litté­­raire : un exem­­plaire du Kebra Nagast vieux de plusieurs siècles. Le prêtre écarquille un peu les yeux lorsque je formule ma demande, plutôt inha­­bi­­tuelle. Il secoue la tête, arguant de la fragi­­lité du volume. Mais grâce à une bonne dose d’in­­sis­­tance, il accepte enfin que je le suive dans une petite pièce sombre du monas­­tère, juste meublée d’une grande armoire. Depuis le pas de la porte où il m’a enjoint de rester, j’ob­­serve le prélat déga­­ger quelques piles de livres avant d’en saisir un, aux allures de vieux grimoires. Lui aussi a conscience de la valeur de l’objet. À pas feutrés main­­te­­nant, il s’ap­­proche de moi avec son trésor en mains. Pas ques­­tion bien sûr de le feuille­­ter moi-même. Ni de prendre une photo. Alors qu’il tourne quelques pages du parche­­min, je profite avide­­ment de l’ins­­tant, penché au-dessus de son épaule. « Voici le Kebra Nagast », dit-il douce­­ment, comme si un souffle trop fort pouvait en empor­­ter les épais feuillets. « Il raconte l’his­­toire de l’ar­­ri­­vée de l’Arche depuis Jéru­­sa­­lem en passant par l’Égypte. C’est notre histoi­­re… » Je lui ai alors demandé de me lire ce passage qui décrit l’Arche, et que je sais qu’il contient. Le prêtre a relevé les yeux, fermé douce­­ment l’exem­­plaire, plissé un peu les paupières, et s’est mis à réci­­ter. Je me suis laissé porter par ce vent d’his­­toire, pur moment de bonheur, même sans en comprendre un seul mot. En voici la traduc­­tion :

Et quant à l’Arche d’al­­lian­­ce… Son exis­­tence est pure merveille Elle captive l’œil, frappe l’es­­prit, Laisse pantois d’ad­­mi­­ra­­tion. Œuvre toute spiri­­tuelle et de compas­­sion, Objet céleste d’une éblouis­­sante lumière, Symbole de liberté et de divi­­nité, sa place Est au ciel et sa mission sur terre.

C’est encore selon le Kebra Nagast qu’en 331, la conver­­sion du Négus Ezana au chris­­tia­­nisme entraîne une guerre fratri­­cide entre les premiers tenants de cet héri­­tage spiri­­tuel, juif donc, et les récents chré­­tiens. Et c’est la victoire du Négus qui va leur permettre de récu­­pé­­rer l’Arche d’al­­liance. Celle-ci va alors connaître son ultime rési­­dence, Axoum. Le nom d’Axoum appa­­raît pour la première fois au Ier siècle ap. J.-C., dans un traité grec. La ville, dont on pense qu’elle fut créée à la même époque, donnera bien­­tôt son nom au royaume qui s’éten­­dra alors autour d’elle. Obélisques mono­­lithes, stèles gigan­­tesques, tombes royales et vestiges d’an­­ciennes forte­­res­­ses… Ici, de nombreuses décou­­vertes archéo­­lo­­giques ont été réali­­sées et attestent en effet de la présence des diffé­­rentes dynas­­ties préchré­­tiennes. Les grandes stèles visibles sont parmi les plus grands mono­­lithes jamais façon­­nés par l’homme. Certaines trou­­vailles remontent ainsi à trois millé­­naires, ce qui corres­­pond à la période du règne de la Reine de Saba. Me voici donc plus près que jamais du saint des saints. Dans une ville qui, autre­­fois, fut inter­­­dite d’ac­­cès aux non chré­­tiens. Selon la tradi­­tion, Méné­­lik y serait né. Dans cette cité millé­­naire, l’Arche d’al­­liance repose, proté­­gée des regards, dans une chapelle de la cathé­­drale Sainte-Marie-de-Sion. Un diacre me désigne l’al­­côve où elle était conser­­vée dans le passé. Aujourd’­­hui, on y a placé un tabot encore une fois, mais le plus saint d’entre eux, parce que le plus proche de l’Arche véri­­table. « Même les prêtres gardiens n’ont jamais posé les yeux sur l’Arche sans la protec­­tion des brocarts de velours », m’as­­sure-t-il pour tempé­­rer ma décep­­tion. L’am­­biance dans laquelle je baigne, ici et main­­te­­nant, est empreinte d’une émotion certaine. Je ne sais si c’est la vision de toutes ces personnes recueillies, ou si la proxi­­mité de l’objet de mes recherches influence mon ressenti mais, parce qu’une telle convic­­tion, une telle ferveur anime les visi­­teurs éthio­­piens, je ne peux rester insen­­sible au mystère.

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La chapelle
Elle abri­­te­­rait l’Arche d’al­­liance
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

L’Arche d’al­­liance est désor­­mais à l’abri d’une petite chapelle dont la porte est proté­­gée d’un grand brocart de velours violet. Seuls les Éthio­­piens ortho­­doxes ont le droit de s’ap­­pro­­cher de la grille qui en fait le tour. Pour se recueillir. Les autres, tous les étran­­gers, doivent en rester à bonne distance, derrière une ligne tracée sur le sol, à une ving­­taine de mètres de la chapelle. Comme pour ne pas souiller le lieu saint par un manque de certi­­tude. La relique, l’Arche d’al­­liance merveilleuse, l’objet de toutes les quêtes, reste donc invi­­sible à tous les regards. À tous, même à ceux de son gardien. La tradi­­tion affirme que tous les prêtres qui se sont succédé à sa garde, reclus jusqu’à la fin de leurs jours, seraient deve­­nus aveugles. Pour­­tant, encore une fois, mon insis­­tance va me permettre quelques privi­­lèges. Car à défaut de voir enfin l’Arche, j’ob­­tiens du diacre auprès de qui je plaide longue­­ment le rayon­­ne­­ment de sa croyance, de fran­­chir la ligne inter­­­dite, et comme un Éthio­­pien ortho­­doxe, de m’ap­­pro­­cher des grilles le temps de m’im­­pré­­gner de l’abou­­tis­­se­­ment de ma quête. Et puis, après de nouvelles heures de discus­­sions, alors que le jour tend à finir, toujours grâce à la gentillesse du servant touché par la narra­­tion de mon périple, c’est l’in­­vrai­­sem­­blable que j’en­­lève. La faveur d’ap­­pro­­cher le Gardien.

~

Mon nouvel ami dont je tais le nom, à qui je devrais éter­­nel­­le­­ment ce moment d’émo­­tion, me prend par la main et, s’as­­su­­rant d’abord qu’au­­cun prêtre n’est témoin de notre circu­­la­­tion, m’em­­mène au travers des secrets passages des vieilles forti­­fi­­ca­­tions qui jouxtent les arrières de la chapelle. Nous arri­­vons ainsi devant une lourde grille lais­­sant l’es­­pace d’une cour minus­­cule. Le seul champ exté­­rieur désor­­mais offert au Gardien qui, après que le diacre eu fait tinter les barreaux en les frap­­pant d’un trous­­seau de clés, appa­­raît par une lourde porte de bois. Le prêtre, un vieil homme voûté au visage parche­­miné, est le casting idéal d’un grand film holly­­woo­­dien qui racon­­te­­rait cette histoire. Lui n’est pas aveugle. Pas encore peut-être. Le diacre intro­­duit ma présence en quelques mots que je ne comprends pas, sans doute un pieux mensonge, que Dieu lui pardonne. Le prêtre demande alors au diacre, qui traduit, si je suis croyant et ortho­­doxe. Et là, honte sur moi, j’ai menti. Pour toucher de près la vérité des deux hommes. Le prêtre a saisi ma main à travers la grille, et tenant de l’autre un grand cruci­­fix qui pend autour de son cou, a récité une prière. Pour moi et pour tous ceux qui seront en quête un jour. Jamais je ne serai aussi près du mystère. Ni pour le diacre, ni pour le prêtre, il ne fut là ques­­tion d’argent, de taxe. Un moment de vraie gratuité, de don, auprès de ce qui, pour eux, n’a pas de prix. Je n’en appren­­drai, ni n’en verrai plus, pour me faire enfin ma propre opinion sur l’Arche d’Al­­liance. Le mythe qui perdure en Éthio­­pie dans une maté­­ria­­lité éton­­nante n’est pas, à mes yeux, autre chose que la propre vérité de cette Eglise chré­­tienne d’Afrique de l’Est. En latin, le mot légende signi­­fie « ce qui doit être lu ». L’éty­­mo­­lo­­gie donne là une belle démons­­tra­­tion de ce qui doit être compris, à travers les lectures de textes rele­­vant du mythe. Car nul ne peut affir­­mer ou infir­­mer l’exis­­tence de l’Arche d’Al­­liance. La cher­­cher est une quête, un chemin vers la connais­­sance. Ainsi, comme les explo­­ra­­teurs et aven­­tu­­riers d’an­­tan, les voya­­geurs d’aujourd’­­hui peuvent l’en­­tre­­prendre à leur tour. Car peut-être l’Arche n’est-elle qu’un symbole, une idée, et peu importe sa repré­­sen­­ta­­tion. Après tout, souve­­nons-nous qu’en hébreu, elle est appe­­lée Aron ha’E­­dout, « l’Arche du témoi­­gnage ». Et c’est bien ce que font les Chré­­tiens d’Éthio­­pie, lorsqu’ils présentent l’Arche d’Al­­liance en proces­­sion. À cette occa­­sion, en effet, ils témoignent de leur héri­­tage unique au monde.

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Chré­­tiens éthio­­piens
Un héri­­tage unique
Crédits : Emma­­nuel Bris­­son

Couver­­ture : Un monas­­tère éthio­­pien, par Emma­­nuel Bris­­son.
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