par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 4 août 2015

C’est un rêve ancien qui flotte comme un nuage au-dessus des cités et des vallées, des souks écrou­­lés et des champs de pétrole, à cheval sur quatre nations. Nichés entre les empires, entou­­rés de conqué­­rants, les habi­­tants du « grand Kurdis­­tan » partagent ce rêve depuis des siècles. C’est un rêve qui se nour­­rit des souve­­nirs d’un passé glorieux : les carre­­fours impo­­sants qui mènent à la cita­­delle d’Er­­bil et ses marchés opulents, les poètes de Souley­­ma­­nieh qui rêvent de leur nation cachée. Il glisse le long des rues de Maha­­bad, où les espoirs d’in­­dé­­pen­­dance kurde se sont, pour un bref instant, maté­­ria­­li­­sés. L’in­­va­­sion de l’Irak est célé­­brée dans les mémoires : pour beau­­coup, elle fut une libé­­ra­­tion après les injus­­tices du passé.

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Vue de la cita­­delle d’Er­­bil
Crédits : Adam Jones

Certaines nuits, le rêve s’ap­­pa­­rente à une illu­­sion ; certaines autres, à un cauche­­mar. Ce cauche­­mar, c’est la colère d’une pierre lancée vers la police turque, par une adoles­­cente qui ne comprend même pas sa propre langue. C’est la trahi­­son des Occi­­den­­taux et le souve­­nir de la terrible vengeance de Saddam, des rues de Halabja jonchées de cadavres. C’est la mort feutrée de la Répu­­blique de Maha­­bad, trop petite pour peser dans le jeu des nations à l’is­­sue de la grande guerre. Ce cauche­­mar, enfin, c’est l’État isla­­mique qui, de l’autre côté des montagnes, se tient prêt à anéan­­tir tout ce que le peuple kurde a construit. Mais personne ne connaît l’is­­sue du rêve. Certains essaient déses­­pé­­ré­­ment de se réveiller pour le voir prendre forme, quand d’autres se plaisent à vivre dans le souve­­nir du passé et la réalité du jour. Et alors que les commu­­nau­­tés kurdes d’Irak, de Syrie, de Turquie et d’Iran sont tiraillées en tous sens dans un Moyen-Orient en ébul­­li­­tion, il est possible que le rêve kurde ne soit plus le même pour tous.


Erbil

Ce lundi soir, après une longue jour­­née de travail, Akar Ahmad Shareef se faufile dans les rues d’Er­­bil à bord de sa Mercedes SLS AMG GT d’un blanc imma­­culé. Le moteur V8 6,2 litres vrom­­bit et péta­­rade tandis que le véhi­­cule se fraye un chemin dans la circu­­la­­tion en frôlant les pare-chocs. Puis Ajar tourne au niveau du 100 Meter Street et monte dans les tours, attei­­gnant 80, 100, 120 kilo­­mètres heure. Ce soir, il va dîner à Dream City. Akar est en train d’ou­­vrir un restau­­rant à Shaq­­lawa, à 50 kilo­­mètres d’Er­­bil. Aujourd’­­hui, il a eu des problèmes avec la société qui s’oc­­cupe des travaux. Il y a toujours des problèmes. Le projet est stres­­sant, rouler vite l’aide à se détendre. Mais il connaît ses limites et ralen­­tit en avisant des poli­­ciers avec un radar. « Ils me connaissent. C’est toujours : amende par-ci, amende par-là », commente-t-il, un sourire aux lèvres. La dernière fois, il a dû payer 20 000 dinars irakiens (envi­­ron 15 euros, ndt) pour avoir dépassé la limi­­ta­­tion de vitesse sur le chemin de l’aé­­ro­­port.

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Le centre-ville d’Er­­bil
Crédits : Mustafa Khayat

La Mercedes débouche à Dream City, un complexe rési­­den­­tiel fermé situé dans la vaste banlieue pour nouveaux riches du nord-ouest d’Er­­bil. Les rues sont bordées de terrains de jeu et de pavillons à étage de construc­­tion récente. Dans un garage auto­­mo­­bile, une Lambor­­ghini s’ex­­hibe côte à côte avec un bouque­­tin en peluche. D’après Akar, les maisons se vendent au moins 500 000 dollars l’unité. Des enfants jouent au foot­­ball sur un terrain fermé, à la lueur des lampa­­daires au crépus­­cule. Au Barista, sorte d’hy­­bride entre un Star­­bucks et un restau­­rant, Akar choi­­sit un box avec banquette et passe sa commande. Il croise les jambes, dévoi­­lant un mocas­­sin Gucci, et commence à parler affaires. L’an­­née passée, il a ouvert une lave­­rie auto­­ma­­tique juste en face de Dream City, qui marche bien. Avant cela, il avait aussi monté sa propre agence d’in­­té­­rim pour répondre aux besoins crois­­sants en main-d’œuvre de la ville, ainsi qu’une agence de voyage pour augmen­­ter le nombre de touristes qui viennent à Erbil en ferry. « On a plus de liberté quand on monte sa propre affaire. J’ai lu quelque part, je ne sais plus où mais l’idée est là, que sur dix personnes dans le monde, neuf d’entre elles travaillent pour la dixième. Donc pourquoi ne pas être le dixième ? » Pour lui, être kurde, c’est savoir comp­­ter sur soi-même, ainsi qu’une forme de capi­­ta­­lisme opti­­miste et aven­­tu­­reux carac­­té­­ris­­tique de la nouvelle élite écono­­mique d’Er­­bil.

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La vie nocturne aux envi­­rons de la cita­­delle
Crédits : Mustafa Khayat

Akar a passé la majeure partie de sa vie à Erbil – « Hewlêr », en kurde –, où il a grandi dans une famille de gros entre­­pre­­neurs. En 1996, lors de la guerre civile qui a opposé les deux prin­­ci­­paux partis du Kurdis­­tan irakien, la famille s’est exilée à Damas. Ils y sont restés six ans. À leur retour, ils ont été pris dans la fièvre géné­­rale des affaires qui a suivi l’in­­va­­sion améri­­caine en Irak. « Avant 2003, Erbil comp­­tait pour du beurre », se souvient-il. Pour beau­­coup de Kurdes, Erbil repré­­sente une oppor­­tu­­nité, le rêve d’une capi­­tale flam­­boyante où l’argent afflue­­rait de tout le Moyen-Orient. La ville, circu­­laire, s’or­­ga­­nise en voies concen­­triques émanant d’un point central : la cita­­delle d’Er­­bil. Cette colline forti­­fiée, couverte d’étroites ruelles et de bâtisses en pierre, domine un paysage urbain sillonné de boule­­vards concen­­triques, d’où émergent des grues de construc­­tion. Bien qu’elle se reven­­dique comme l’un des plus anciens lieux de peuple­­ment du monde, la ville est réso­­lu­­ment tour­­née vers l’ave­­nir. Dans la cita­­delle ne vit plus qu’une seule famille, à seule fin de conser­­ver le titre de ville la plus ancien­­ne­­ment peuplée du monde. Le reste du quar­­tier histo­­rique est en cours de réno­­va­­tion, avec hôtels et boutiques de tourisme inclus, afin d’at­­ti­­rer les visi­­teurs. Cette remise à neuf parti­­cipe de l’es­­sor – et du nouvel espoir – qui a gagné le Kurdis­­tan à l’is­­sue de la guerre. « Tous ces gratte-ciels et l’ex­­pan­­sion de la ville datent des sept ou huit dernières années », explique Dara Alia Khubi, direc­­teur du Comité de réno­­va­­tion urbaine. « Avec la réno­­va­­tion de la cita­­delle, nous cher­­chons à faire reve­­nir certaines coutumes, des mani­­fes­­tions cultu­­relles, une forme de vie tradi­­tion­­nelle. »

En contre­­bas de la cita­­delle se trouve le vieux souk. Tout s’y vend, des habits kurdes tradi­­tion­­nels aux douilles élec­­triques. Dans les étroits passages sinueux, les étals débordent de textiles, d’épices, de briquets fantai­­sie, de sous-vête­­ments mascu­­lins. En suivant le dédale, les chalands finissent par débou­­cher sur une cour entou­­rée de boutiques, surmon­­tée d’un dôme en pierre jaune. Là, un jeune marchand du nom de Nehad hèle deux femmes, des clientes poten­­tielles, et les guide vers ses étagères remplies de chaus­­sures. Il les conduit à l’ar­­rière et commence une sélec­­tion rapide : des balle­­rines rouges, puis bleues, à paillettes, des escar­­pins noirs à talons haut. Des bottes, peut-être ? C’est la dernière mode. D’après Nehad, les chaus­­sures d’hi­­ver les plus deman­­dées sont les bottes plates de couleur noire à revers four­­rés. Du haut de ses 25 ans, il joue son numéro de vendeur avec enthou­­siasme, ralliant peu à peu à sa cause la cliente scep­­tique et ses dinars. Nehad est né à Erbil et c’est là, dit-il, qu’il mourra. « À partir de 2005, Erbil a connu un vrai boom de crois­­sance, et les choses ont commencé à chan­­ger rapi­­de­­ment », raconte Nehad après le travail. « On a construit beau­­coup de ponts et d’im­­meubles, le souk a été rénové. Tout ça s’est fait en très peu de temps. Avant, tout le monde connais­­sait tout le monde ici. Mais après ça beau­­coup d’étran­­gers sont venus, et tout à coup la popu­­la­­tion est deve­­nue quelque chose d’étran­­ger – on ne connaît même plus les gens avec qui on vit. » Au fur et à mesure qu’Er­­bil s’étend au-delà de sa cita­­delle, de nouvelles tours et des appar­­te­­ments de luxe essaiment le paysage, préfi­­gu­­rant l’ar­­ri­­vée de capi­­taux étran­­gers et l’émer­­gence d’une classe moyenne au Kurdis­­tan.

Le World Trade Center d’Er­­bil est un des nouveaux symboles du Kurdis­­tan.

Suspendu au 21e étage d’une de ces tours, Bahram est occupé à instal­­ler des fenêtres – ce sont celles du nouveau World Trade Center d’Er­­bil. À l’ins­­tar de beau­­coup d’ou­­vriers du bâti­­ment en prove­­nance Moyen Orient, ce Kurde d’Iran est venu à Erbil pour profi­­ter des oppor­­tu­­ni­­tés créées par l’es­­sor de la ville. Son treuil balance dans le vide, au-dessus de la ville qui se déploie vers les montagnes au loin, et Barham se souvient qu’il ne doit pas regar­­der en bas. « La première fois que j’ai fait ça, j’étais en panique, mais je n’ai pas le choix », explique-t-il. Le World Trade Center d’Er­­bil est un des nouveaux symboles du Kurdis­­tan et de l’es­­sor de sa capi­­tale. Le projet est financé par des inves­­tis­­seurs turcs et des proches parents de Massoud Barzani, le président du Kurdis­­tan irakien. « Il y a aussi du travail en Iran, mais ici on paie en dollars », pour­­suit Barham. « Grâce à l’argent que je gagne ici, je pour­­rai retour­­ner en Iran et m’ache­­ter une voiture ou une maison, ou me marier. » Proje­­tant déjà son ombre sur le fast-food qui vient d’ou­­vrir juste en face, le Word Trade Center sera bien­­tôt en mesure d’ac­­cueillir des bureaux et des appar­­te­­ments luxueux. « Nous avons passé la période sombre de notre histoire », croit savoir le chef de projet Adil Asmar Hasan. « Nous voulons montrer au monde que nous aimons construire. » Mais l’his­­toire récente du Kurdis­­tan impose sa marque sur le projet, qui évoque aussi bien la glorieuse époque de verre et d’acier des huit dernières années que les souve­­nirs doulou­­reux des décen­­nies précé­­dentes. « Dans cette zone il y avait le quar­­tier géné­­ral de l’ar­­mée de Saddam Hussein », explique Hasan. « Quand on creuse, on trouve parfois des mines ou des armes. » Le bâti­­ment tient son nom d’un des prin­­ci­­paux symboles de la guerre contre le terro­­risme, un symbole dont la destruc­­tion a préci­­pité la chute de Saddam aussi bien que l’as­­cen­­sion d’Er­­bil. Juchés entre les poutrelles et les arma­­tures en acier, penchés sur des bran­­che­­ments élec­­triques ou des fonda­­tions, les victimes les plus récentes de la « War on Terror » aident à recons­­truire un nouveau World Trade Center.

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La cita­­delle d’Er­­bil
Crédits : Mustafa Khayat

L’avan­­cée impla­­cable de l’État isla­­mique en Irak et en Syrie a inondé le Kurdis­­tan irakien de réfu­­giés en prove­­nance de Sinjar, Mossoul, Kobané et Kirkouk. Wissam Yous­­souf, âgé de 26 ans, est un Kurde yézidi de Sinjar et l’un des ouvriers du nouveau World Trade Center. Après l’at­­taque de Daesh contre sa ville natale, il a pris la fuite avec 22 autres membres de sa famille jusqu’au camp de réfu­­giés de Zakho, non loin du point de jonc­­tion entre les fron­­tières irakienne, turque et syrienne. « Vous ne pouvez pas imagi­­ner à quel point les gens ont souf­­fert. Chacun essayait de sauver sa peau », raconte-t-il en se remé­­mo­­rant le cauche­­mar qu’il a subi. Le frère aîné de Wissam s’est fait captu­­rer en essayant d’em­­me­­ner avec lui sa fille de deux mois. On n’a plus entendu parler de lui depuis. Plongé dans une situa­­tion de plus en plus critique, Wisam a vu des choses si horribles qu’il hésite à les racon­­ter. « Moi-même, j’ai vu une femme donner nais­­sance à des jumeaux et devoir les aban­­don­­ner sous un arbre… » La voix de Wissam se brise en mention­­nant ce dernier détail, et son regard se perd dans le vide. Il pleure, inca­­pable de conte­­nir son déses­­poir malgré son poing et sa mâchoire serrés. « Je viens ici faire de l’argent pour qu’on puisse quit­­ter l’Irak. Et même si la paix se fait, on ne revien­­dra jamais. »

Diyar­­ba­­kir

Erkan Özgen rêve en turc. Cet artiste et ensei­­gnant de Diyar­­ba­­kir, dans le sud-est de la Turquie, est l’un des nombreux Kurdes ayant le turc pour langue mater­­nelle et le kurde comme langue seconde. Ils sont encore plus nombreux à ne pas du tout parler le kurde. Siro­­tant son café turc dans un des nombreux cafés mal éclai­­rés de Diyar­­ba­­kir, installé à côté du four à bois, il explique que les Kurdes font figure de modé­­rés au Moyen-Orient. « Pour moi, être kurde n’est plus une iden­­tité ethnique, ça veut dire combattre l’idéo­­lo­­gie de ces gens qui coupent des têtes. »

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Une rue de Diyar­­ba­­kir
Crédits

Au même moment, après des semaines de querelles poli­­tiques avec le gouver­­ne­­ment turc, les forces kurdes d’Irak – les pesh­­mer­­gas – sont enfin auto­­ri­­sées à traver­­ser le terri­­toire turc afin aller combattre l’État isla­­mique au Kurdis­­tan syrien. Les rela­­tions entre la Turquie et sa commu­­nauté kurde sont, dans le meilleur des cas, empreintes de méfiance respec­­tive. L’émer­­gence de Daesh et la bataille de Kobané ont réveillé des tensions qui prennent leur source dans un conflit de longue date, quali­­fié de lutte pour la liberté par les Kurdes et de campagne terro­­riste par la Turquie. Dans la presse turque, le chef rebelle kurde Abdul­­lah Öcalan est parfois surnommé « le tueur de bébés ». Les Kurdes de Turquie sont de loin la commu­­nauté la plus nombreuse au sein du « grand Kurdis­­tan ». Leur iden­­tité se fonde souvent sur leur rela­­tion, et leur oppo­­si­­tion à la Turquie. Dans le café, Erkan, qui est artiste plas­­ti­­cien, exhibe ses dernières œuvres. Il y a là un portrait photo d’une femme dont les cheveux arborent des grenades lacry­­mo­­gènes en guise de bigou­­dis. Une autre image montre deux femmes en niqab sur un radeau – leurs yeux seuls émergent du voile noir, et c’est un épou­­van­­tail qui dirige l’em­­bar­­ca­­tion. Erkan charge une vidéo sur son télé­­phone, pous­­sant le volume pour se démarquer du brou­­haha ambiant. Sur l’écran, deux rangs d’Afri­­cains marchent en forma­­tion. Ils chantent à l’unis­­son, en turc : « Heureux celui qui se dit turc. »

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Un impact de balle dans un hôtel de Diyar­­ba­­kir
Crédits : William John Gauthier

Ce sont les paroles du serment d’al­­lé­­geance, récité tous les matins par les écoliers de Turquie jusqu’à sa suppres­­sion il y a quelques années. Les acteurs sont des immi­­grés clan­­des­­tins qu’Er­­kan a rencon­­trés à Barce­­lone. « Les Afri­­cains et les Kurdes ont la même couleur », commente-t-il. La nuit tombée, Erkan finit son café et sort. Dehors, il fait froid et humide. De vieux immeubles en béton se dressent partout à la vue. Dans la brume, la vieille ville a des airs sovié­­tiques. Diyar­­ba­­kir est une ville sans drapeaux. Dans un pays où la fierté natio­­nale s’af­­fiche à tous les coins de rue, l’ab­­sence du drapeau rouge et blanc de la Répu­­blique de Turquie est frap­­pante. L’un d’eux flotte derrière un haut mur de pierre surmonté de barbelé. C’est une caserne de mili­­taires. À travers les nappes de brouillard nocturne, on aperçoit les remparts qui entou­­raient Diyar­­ba­­kir au temps des Romains. L’an­­cienne muraille sépare désor­­mais la ville moderne de la vieille ville. Les rues de la vieille ville se sont embra­­sées en octobre dernier. La jeunesse kurde protes­­tait contre le refus du gouver­­ne­­ment d’ai­­der leurs cama­­rades à Kobané, de l’autre côté de la fron­­tière avec la Syrie. La ville subis­­sait les assauts de l’État isla­­mique, et beau­­coup redou­­taient que la prise de Kobané ne soit qu’une ques­­tion de jours. Des jeunes hommes masqués ont incen­­dié tout ce qui leur tombait sous la main, tandis que d’autres lançaient des pierres sur la police turque. L’après-midi du 7 octobre, au deuxième jour des protes­­ta­­tions, Nezhat a entendu des coups de feu de son studio. Quelqu’un décla­­mait : Alla­­hou akbar !, « Allah est grand ». Nezhat savait que son petit frère de 19 ans, Souley­­man, était là, quelque part dans la rue. Son mari était aussi dehors, pour essayer de rame­­ner Souley­­man à la maison. « J’ai essayé de ne pas me montrer trop dur. J’ai pensé : il est jeune, si je suis trop sévère avec lui ça va le mettre en colère », explique Saït.

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Célé­­bra­­tions du Newroz à Diyar­­ba­­kir
Crédits : William John Gauthier

Saït travaille dans le bâti­­ment. Petit mais puis­­sam­­ment bâti, il a une mâchoire carrée et des cheveux grison­­nants coupés court. Lorsqu’il se remé­­more ce jour, les mots se bous­­culent dans sa bouche. Il s’éclair­­cit la gorge et s’ef­­force de racon­­ter. Il a supplié plusieurs fois son fils, dont la main s’or­­nait de tatouages à l’ef­­fi­­gie du PKK, de partir. « Je lui ai dit encore une fois “rentrons à la maison” et il a répondu “d’ac­­cord”, mais quand nous sommes arri­­vés près de la mosquée il a disparu, et c’est la dernière fois que je l’ai vu. » Pendant que son mari raconte, Nezhat observe d’un air fati­­gué, les yeux emplis de détresse. Sa respi­­ra­­tion est sacca­­dée. Pour Saït, c’est un événe­­ment passé, mais Nezhat revit l’ex­­pé­­rience comme dans un rêve trop réaliste. Il y a une panne de courant dans la maison et il faut bran­­cher une petite lampe à piles. Nezhat sort une photo de Souley­­man. C’est la seule qu’elle ait de lui. « Souley­­man a été tué pour ce qu’il était, pour sa langue. C’était vrai­­ment un bon garçon. » La langue est sans doute le terrain d’af­­fron­­te­­ment le plus mani­­feste entre les Kurdes et l’État turc. Pour beau­­coup de Kurdes de Turquie, la langue, la poli­­tique et l’iden­­tité ne font qu’un.

Comme le dit Semra, « les gens qui parlent kurde rêvent en kurde ».

Jusqu’à très récem­­ment, la langue kurde n’avait pas droit de cité en Turquie. Jusqu’en 1991, il était inter­­­dit de parler kurde dans la rue. Pendant des années, les ensei­­gnants et les asso­­cia­­tions ont ensei­­gné la langue en secret, prenant le risque d’al­­ler en prison. En 2012, l’an­­née où a débuté le proces­­sus de paix entre l’État turc et le Parti des travailleurs du Kurdis­­tan (PKK), le Parle­­ment a voté une loi auto­­ri­­sant les écoles à ensei­­gner le kurde en option. Mais pour beau­­coup de Kurdes, cette conces­­sion est insuf­­fi­­sante. Cette année, des éduca­­teurs et des hommes d’af­­faires impor­­tants ont tout bonne­­ment décidé de faire l’édu­­ca­­tion des enfants en kurde. Bordée d’im­­meubles en béton et de rues lézar­­dées, l’école primaire Ferzad Keman­­ger a entre­­pris d’éduquer une nouvelle géné­­ra­­tion d’en­­fants kurdes. Bapti­­sée d’après un insti­­tu­­teur kurde exécuté en 2010 en Iran, l’école a ouvert ses portes cette année et accueille des élèves âgés de 6 à 10 ans. Le direc­­teur de l’école, Mazhar Aktaş, s’ac­­tive dans la cour de récréa­­tion, s’ef­­forçant de rassem­­bler les élèves à l’in­­té­­rieur pour la colla­­tion du matin. Avec sa masse de cheveux blancs, son pull et son veston bleu, Mazhar a bien l’ap­­pa­­rence d’un insti­­tu­­teur. Derrière ses sour­­cils gris brous­­sailleux, son visage peut passer en un instant du pater­­na­­lisme atten­­tionné à l’aus­­té­­rité profes­­so­­rale. Les sujets d’inquié­­tude ne manquent pas. Ferzad Keman­­ger accueille 112 élèves, dont 24 origi­­naires de Kobané et réfu­­giés à Diyar­­ba­­kir après les attaques de l’État isla­­mique. Le second trimestre n’est même pas terminé que l’école a déjà dû fermer quatre fois à cause des auto­­ri­­tés turques.

Les murs de Diyar­­ba­­kir
Crédits : Julia Buzaud

Mazhar raconte que la police avait pour habi­­tude d’en­­trer et de verrouiller les portes. Puis ils voulaient savoir pourquoi les admi­­nis­­tra­­teurs de l’école n’avaient pas demandé d’au­­to­­ri­­sa­­tion pour ensei­­gner en kurde. L’école devait fermer à chaque fois, avant que Mazhar n’ob­­tienne sa réou­­ver­­ture. Il espère qu’ils n’au­­ront pas à renvoyer les élèves à la maison cette année. « C’est lié au proces­­sus de paix entre le gouver­­ne­­ment et le PKK », explique-t-il. « Si les choses se passent bien de ce côté, nous n’au­­rons pas à subir de ferme­­ture. » En dépit des diffi­­cul­­tés, Mazhar croit ferme­­ment à la néces­­sité d’une éduca­­tion kurdo­­phone en Turquie. « La langue mater­­nelle est comme une peau, une langue étran­­gère comme un habit. On ne change pas de peau. » En classe, les jeunes élèves sont de vraies piles élec­­triques : un instant, ils s’ap­­pliquent à tracer avec soin les lettres de l’al­­pha­­bet, l’ins­­tant d’après ils riva­­lisent de créa­­ti­­vité pour atti­­rer l’at­­ten­­tion de la maîtresse. Les sacs à dos cocci­­nelle pendent aux porte-manteaux, les enfants se dandinent sur leurs chaises, et des mots en kurde sont pronon­­cés. Ils ne voient pas ce que la situa­­tion a d’in­­ha­­bi­­tuel, se réjouit leur insti­­tu­­trice, Juli­­der Pasha. « Les parents veulent envoyer leurs enfants dans ce type d’école. Pendant long­­temps, les enfants ont reçu une éduca­­tion en turc, et ils ont perdu une grande partie de leur culture et de leur iden­­tité. » Pasha aussi béné­­fi­­cie du fait d’en­­sei­­gner en kurde. Bien qu’elle parle la langue, elle n’a été formée à l’en­­sei­­gner que récem­­ment. « Nous appre­­nons ensemble », résume-t-elle.

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L’école primaire Ferzad Keman­­ger
Crédits : MKCi­­mage

À terme, Mazhar espère que l’école primaire Ferzad Keman­­ger pourra accueillir envi­­ron 300 élèves. Il y a deux autres écoles de ce type à l’est de la Turquie, un nombre qu’il souhaite voir augmen­­ter. « Je parle très bien le turc, et aussi l’arabe. Mais quand je parle dans ma langue, quand je pleure dans ma langue, je me sens mieux. Ça vient du cœur. » Pour autant, la plupart des ensei­­gnants kurdes n’en­­seignent pas en kurde. Sur l’es­­pla­­nade centrale du vieux bazar de Diyar­­ba­­kir, Semra lit un livre en turc : Voyage jusqu’au bout de la vie, de Tezer Özlü. Elle enseigne dans l’école du quar­­tier, mais peut se détendre en cette jour­­née de samedi. Le reste de la semaine, elle observe la façon dont ses élèves se débattent avec leurs problèmes d’iden­­tité. « Il arrive que ce soit très drôle, et parfois aussi très doulou­­reux », explique-t-elle. « Comme je dois leur parler en turc, j’ai parfois l’im­­pres­­sion de faire de l’as­­si­­mi­­la­­tion. » Semra aime la culture turque. Ensei­­gner en langue turque ne la dérange pas, « mais ce n’est pas la même chose, c’est impos­­sible de dire que c’est la même chose ». Elle ne sait pas ce que le futur réserve aux Kurdes de Turquie, et Semra se demande s’il est possible d’être turc et kurde à la fois. « Dans le passé c’était diffi­­cile, et aujourd’­­hui ça l’est encore. Moi je veux espé­­rer. Je conti­­nue d’es­­pé­­rer, mais je ne suis pas opti­­miste. » Dans tous les cas, la langue restera au cœur de la ques­­tion des Kurdes en Turquie, car elle est l’âme de leur culture. Comme le dit Semra, « les gens qui parlent kurde rêvent en kurde ».

Souley­­ma­­nieh

La nuit tombe sur les contre­­forts de Souley­­ma­­nieh, et les lumières de la ville se mettent à briller au loin. En ce vendredi, les petites routes de montagne ont attiré de nombreux cita­­dins, venus en groupes pour profi­­ter d’un barbe­­cue, boire de la bière et fumer le narguilé au coucher du soleil. En contre­­bas de la route, un peu à l’écart du groupe le plus proche, Lukman Hassan Salah partage du whisky cana­­dien avec un ami. Lukman est un vété­­ran des pesh­­mer­­gas, les forces mili­­taires du Kurdis­­tan irakien. Il a désor­­mais 42 ans, mais n’a pas démo­­bi­­lisé. « Je serai un pesh­­merga jusqu’à ma mort. »

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Pano­­rama de Souley­­ma­­nieh
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Quand il était dans l’ar­­mée, Lukman a été blessé à sept reprises. Les tirs l’ont touché à la mâchoire, au dos, à l’épaule, au cou. Une longue cica­­trice sombre en atteste, qui court de sa bouche jusqu’au bas du menton. « Je condui­­sais le véhi­­cule d’un poli­­ti­­cien impor­­tant », explique-t-il sans s’ap­­pe­­san­­tir. Ces dernières semaines, la lutte contre l’État isla­­mique a marqué le pas en Irak, et la bataille de Kobané vient à peine de commen­­cer. Les troupes kurdes se sont avérées être les seules forces mili­­taires capables de lutter effi­­ca­­ce­­ment contre la menace djiha­­diste. Dans le monde entier, les édito­­ria­­listes ont commencé à discu­­ter l’émer­­gence possible – voire inéluc­­table – d’un état kurde indé­­pen­­dant. Pour Lukman, ces prédic­­tions ne veulent rien dire. Il ne croit pas que la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale permet­­tra au rêve kurde de se concré­­ti­­ser. « Les Britan­­niques nous l’ont confisqué après la Première Guerre mondiale, je n’ai pas grand espoir que ça change. » La nuit vient de tomber et la fraî­­cheur de l’au­­tomne se fait sentir. Lukman se sert un autre verre et balaie la ville de la main. « Chacune de ces lumières repré­­sente une personne », commente-t-il. « Tous ces gens sont morts en combat­­tant pour le Kurdis­­tan. » Pour autant, pense-t-il, le combat va conti­­nuer. « Daesh a de nouveaux équi­­pe­­ments, de nouvelles armes. La seule raison pour laquelle nous pouvons leur tenir tête, c’est que nous combat­­tons pour notre foyer. » La nuit s’épais­­sit. Les gens commencent à ranger leurs affaires, les voitures descendent la petite route de montagne qui mène à Souley­­ma­­nieh. Lukman reste en arrière, à regar­­der la ville.

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Amna Suraka, la salle des miroirs du musée de l’An­­fal
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À Souley­­ma­­nieh, l’iden­­tité kurde n’a rien d’une posture. C’est là que vivent les poètes, qui sont au cœur de la culture kurde. Le nom des rues s’ins­­pire d’œuvres litté­­raires. Dans les cafés, les poètes contem­­po­­rains revi­­sitent les rêves ances­­traux de leur pays dans une langue moder­­ni­­sée. La fierté est là. C’est un autre Irak : une ville de petits quar­­tiers et de marchés locaux, d’ar­­tères sinueuses plan­­tées d’arbres. Les enfants de Souley­­ma­­nieh étudient à l’uni­­ver­­sité et leurs parents se retrouvent après le travail pour discu­­ter dans des salons de thé. Mais pas d’école ni de travail aujourd’­­hui : c’est le Jour de la Fonda­­tion de Souley­­ma­­nieh, la commé­­mo­­ra­­tion du 230e anni­­ver­­saire de la ville. C’est norma­­le­­ment l’oc­­ca­­sion de grandes festi­­vi­­tés, mais les finances sont à sec cette année, à cause d’un conflit avec le gouver­­ne­­ment central à propos des reve­­nus du pétrole. Les auto­­ri­­tés locales arguent du fait que l’heure n’est pas à la fête, alors que les forces kurdes combattent Daesh en Irak et en Syrie. Mais pour beau­­coup de gens, cela importe peu. Dans le grand parc de Bakhi Gishti, à l’ombre des feuillages, une bande de jeunes femmes défile devant les bustes des héros kurdes qui bordent le chemin. L’une d’elles porte son pays comme prénom : elle s’ap­­pelle Kurdis­­tan Eymat. Âgée de 22 ans, elle étudie à l’uni­­ver­­sité de Souley­­ma­­nieh. « Tout ça, Daesh et le diffé­­rend avec le gouver­­ne­­ment central, ça ne nous affecte pas. On conti­­nuera d’avan­­cer. On est fiers de notre ville et on va garder notre culture », affirme-t-elle. « Aucun ennemi ne peut nous nuire ou détruire nos rêves. » Kurdis­­tan et ses amies portent des vête­­ments kurdes tradi­­tion­­nels : des robes flot­­tantes vapo­­reuses, dans des tons d’or pale et de turquoise, de rouges et d’orange pailleté. Une seule, au centre, se démarque. Linda Latif est entiè­­re­­ment vêtue en commando kurde, avec bottes noires, béret des forces spécia­­les… et rouge à lèvres carmin. Elle porte le treillis, dit-elle, en signe de respect pour les pesh­­mer­­gas.

Amna Suraka, le « musée rouge », est un des stig­­mates les plus visibles de ce passé.

Souley­­ma­­nieh est un haut-lieu non seule­­ment de la culture, mais aussi de la mémoire kurde. Ni ville-musée ni ville neuve, elle paraît confor­­table et vivante, mais porte les marques d’un grand et terrible passé. Amna Suraka, le « Musée rouge », sur la Sulay­­ma­­niyah Salim Street, est un des stig­­mates les plus visibles de ce passé. Le complexe, qui servait de quar­­tier géné­­ral aux services secrets irakiens sous Saddam Hussein, sert désor­­mais à commé­­mo­­rer les milliers de personnes qui y ont été tortu­­rées. Des mannequins sont enchaî­­nés aux murs dans des cellules froides et humides, et des restes d’ar­­tille­­rie rouillent devant le bâti­­ment prin­­ci­­pal. « Des centaines de soldats sont morts dans ce bâti­­ment lors de sa prise », raconte Pesha­­war, guide au musée. Il se tient dans un couloir entiè­­re­­ment aux murs entiè­­re­­ment recou­­verts de verre brisé et au plafond orné de déco­­ra­­tions lumi­­neuses. Chaque morceau de verre repré­­sente un village détruit pendant la campagne d’An­­fal menée par Saddam Hussein contre les Kurdes en 1988, et chaque lumière symbo­­lise une personne. « Ça permet de montrer à la géné­­ra­­tion actuelle comment vivait la précé­­dente. On doit être plus infor­­més sur ce genre de choses, c’est une forme d’hon­­neur pour nous », explique-t-il. « Il faut qu’on conti­­nue à porter leur message, à faire pres­­sion pour le droit des Kurdes à avoir une patrie. » Beau­­coup pensent que la campagne d’An­­fal est un géno­­cide. Elle occupe une place prépon­­dé­­rante dans la conscience kurde, en parti­­cu­­lier dans la région de Souley­­ma­­nieh où eurent lieu une grande partie des assauts et des exac­­tions. À une heure de là se trouve la ville d’Ha­­labja, où une attaque au gaz toxique a tué plus de 4 000 personnes. Quand ce fut terminé, les chaines de télé­­vi­­sion ont diffusé des images de rues silen­­cieuses, jonchées de corps de femmes et d’en­­fants. Un quart de siècle plus tard, Halabja et la campagne d’An­­fal occupent une place majeure dans l’ima­­gi­­na­­tion des poètes de Souley­­ma­­nieh.

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Le Newroz au Kurdis­­tan irakien
Crédits : Mustafa Khayat

Pour beau­­coup de gens de lettres, Choman Hardi est connue comme « la poétesse kurde ». Elle a été publiée en Europe, mais s’es­­time peu lue au Kurdis­­tan. « D’une certaine façon, je recrée la culture kurde en anglais », déclare la poétesse de langue anglaise. La famille de Choman a fui les violences du Kurdis­­tan au début des années 1990, mais elle n’a jamais perdu de vue sa région natale et y retourne fréquem­­ment pour ses recherches. Ses études sur le trau­­ma­­tisme l’ont conduite à s’in­­té­­res­­ser aux victimes de la campagne d’An­­fal. « À la fin des années 1990, des chaines de TV satel­­lite se sont créées au Kurdis­­tan. Beau­­coup d’entre elles avaient des docu­­men­­taires sur la campagne d’An­­fal, dans lesquels des survi­­vants étaient inter­­­viewés », se souvient Choman Hardi. Mais aucun docu­­men­­taire n’al­­lait assez loin pour elle. « Je me posais des ques­­tions sur l’ex­­pé­­rience intime des femmes dans les camps de prison­­niers et les char­­niers, pendant le gazage et après. » Bien que la campagne d’An­­fal soit un pilier central de l’his­­toire kurde, Choman pense que personne, que ce soit au Kurdis­­tan ou ailleurs, ne la comprend réel­­le­­ment. « Ce qui s’est passé entre février et septembre 1988 consti­­tue une grande partie de l’his­­toire, mais ce qui s’est passé ensuite aussi fait partie de l’his­­toire, et ça passe souvent à la trappe. » La campagne d’An­­fal a fait renaître le natio­­na­­lisme kurde, qui s’est toujours en partie défini par sa rela­­tion avec le monde exté­­rieur. « L’his­­toire montre que les bles­­sures natio­­nales créent une demande d’in­­dé­­pen­­dance », explique-t-elle. « L’iden­­tité kurde s’est formée en réac­­tion à la menace. »

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Le drapeau trico­­lore frappé d’un soleil du Kurdis­­tan
Crédits : Mustafa Khayat

Après avoir vécu vingt ans en Europe, Choman vient de reve­­nir à Souley­­ma­­nieh pour occu­­per un poste à l’uni­­ver­­sité améri­­caine d’Irak. En ce début de jour­­née, elle attend le bus qui va la conduire à l’uni­­ver­­sité, devant l’im­­meuble moderne où elle et sa famille ont emmé­­nagé. Aussi bien son mari, jour­­na­­liste, que Choman elle-même ont ressenti le besoin de vivre à Souley­­ma­­nieh. « Nous avons tous les deux pensé qu’il était temps pour nous de rentrer à la maison. Tout notre travail d’au­­teurs implique les gens d’ici, et l’idée de chan­­ge­­ment social. » Ils sont arri­­vés peu de temps après que Daesh a balayé l’Irak et la Syrie, mais ils sont déter­­mi­­nés à faire en sorte que ça marche. Souley­­ma­­nieh est leur nouveau foyer. Choman ne se fait pas d’illu­­sions sur l’in­­dé­­pen­­dance du Kurdis­­tan. Ses voyages et ses recherches lui ont permis de consta­­ter en personne à quel point l’ex­­pé­­rience kurde diffère selon le pays consi­­déré. « À titre person­­nel – et je connais beau­­coup de gens qui me consi­­dèrent comme une traî­­tresse pour ça –, je ne crois pas que nous ayons besoin d’un Kurdis­­tan indé­­pen­­dant unifié à partir des quatre Kurdis­­tan actuels. Je veux que la situa­­tion des Kurdes s’amé­­liore dans tous les endroits où ils vivent. Pas seule­­ment en Turquie, en Iran, en Irak ou en Syrie. »

Pour Choman, si les pays de la région deve­­naient plus démo­­cra­­tiques et plus accueillants vis-à-vis de leur popu­­la­­tion kurde, les voix en faveur d’un Kurdis­­tan indé­­pen­­dant pour­­raient se calmer. « Bien sûr, dans la situa­­tion actuelle – surtout avec la manière dont l’iden­­tité kurde a été attaquée en Turquie et contrainte à une assi­­mi­­la­­tion forcée –, il est très diffi­­cile d’ima­­gi­­ner que tout ceci puisse chan­­ger en une nuit. » Le roman­­cier kurde Sher­­zad Hassan a des nouvelles encore plus funestes à l’in­­ten­­tion de ceux qui s’in­­té­­ressent à la cause kurde. « Je pense que les Kurdes sont la seule nation sur laquelle aucun dieu ne veille », dit-il. « Quand on n’a rien dans le présent, on pense à ce qu’on a pu être dans le passé. » Sher­­zad Hassan vient de termi­­ner une inter­­­ven­­tion à Ghazal Nus, une librai­­rie du vieux quar­­tier de Souley­­ma­­nieh. Tous les vendre­­dis, Ghazal Nus orga­­nise des confé­­rences avec des écri­­vains et des poètes kurdes. Les autres jours de la semaine, les gens viennent fouiller les rayon­­nages à la recherche de livres en kurde. D’après le proprié­­taire, Fawaz Hama Salah, les auteurs étran­­gers les plus appré­­ciés sont Garcia Marquez et Kafka. Pour les auteurs kurdes, il s’agit de Baktiar Ali et Sher­­zad Hassan. Sher­­zad est exubé­­rant et four­­mille d’idées. Une lumière tami­­sée baigne dans la pièce qu’il occupe au Wooden House, un café en forme de cabane au centre de Souley­­ma­­nieh. À quiconque veut l’en­­tendre, il se fait un plai­­sir d’ex­­po­­ser en quoi l’is­­lam et les valeurs tradi­­tion­­nelles posent problème pour la person­­na­­lité kurde. « Dans une situa­­tion d’ur­­gence, dans une période tragique, comme main­­te­­nant, il n’est pas facile de se défi­­nir soi-même », explique-t-il. « Il y a des gens ici – je ne saurais les comp­­ter – qui rêvent vrai­­ment d’une nouvelle vie. » Sher­­zad arbore la plupart du temps un large sourire espiègle. Ce soir, affu­­blé d’une écharpe bleue et d’une veste kaki aux manches retrous­­sées, il explique qu’il aime toucher les cordes sensibles de la nation kurde. « Il faut dire la vérité, y compris à soi-même. »

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Le rêve d’un grand Kurdis­­tan
Crédits : Mustafa Khayat

Après tant d’an­­nées de répres­­sion, Sher­­zad pense que le pays auquel beau­­coup aspirent pour­­rait très bien ne pas ressem­­bler à la vision rêvée d’un Kurdis­­tan utopique. « Les gens ici ont la capa­­cité d’être à la fois des victimes et des dicta­­teurs. » Il parle de la guerre civile qui a secoué le Kurdis­­tan irakien au milieu des années 1990. En trois ans, 5 000 personnes ont été tuées et plusieurs dizaines de milliers ont fui les combats. Le conflit s’est déroulé quelques années seule­­ment après les massacres de la campagne d’An­­fal et la lutte contre les forces loyales à Saddam Hussein. Auto­­nome depuis peu, le pays s’est retrouvé scindé en deux. Les diri­­geants des deux factions, Massoud Barzani pour le Parti démo­­cra­­tique du Kurdis­­tan et Jalal Tala­­bani pour l’Union patrio­­tique du Kurdis­­tan, comptent toujours parmi les hommes poli­­tiques les plus influents du Kurdis­­tan irakien. L’in­­va­­sion améri­­caine de 2003 et la décen­­nie de pros­­pé­­rité qui s’en est suivie ont contri­­bué à apai­­ser les tensions, mais les profondes frac­­tures issues de la guerre civile ont persisté. Pour l’heure, les forces du PDK et de l’UPK travaillent de concert afin de repous­­ser les combat­­tants de l’État isla­­mique, que Sher­­zad surnomme « les fils dévots de leurs pères ». Le Gouver­­ne­­ment régio­­nal du Kurdis­­tan a récem­­ment conclu un accord avec Bagdad sur les reve­­nus du pétrole, tandis que les pesh­­mer­­gas irakiens se battent à Kobané. Le drapeau rouge, vert et blanc orné d’un soleil flotte sur les toits du Kurdis­­tan irakien. Sher­­zad aime citer Tala­­bani qui, lorsqu’il était président de l’Irak, a dit devant des jour­­na­­listes que le grand Kurdis­­tan était un « rêve poétique ». Il rit à ce souve­­nir. « Si vous dites que c’est un rêve, ça veut dire que ça n’est pas la réalité. »


Traduit de l’an­­glais par Yvan Pandelé d’après l’ar­­ticle « Dreams of Kurdis­­tan », paru dans Al Jazeera. Couver­­ture : Célé­­bra­­tions lors du Newroz, la fête tradi­­tion­­nelle du nouvel an kurde.

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