par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 0 min | 14 avril 2015

Le 1er décembre 2014 est une date impor­­tante pour Pierre Sarra­­tia. C’est aujourd’­­hui qu’il présente son rapport au Président du Club Nacio­­nal de Fútbol. Six mois après avoir été embau­­ché pour établir un bilan de la forma­­tion au sein du club, l’heure des comptes a sonné. « Un rapport sans conces­­sion », confie-t-il d’em­­blée, conscient que les conclu­­sions de son verdict suscitent de fortes attentes au sein de la plus vieille insti­­tu­­tion foot­­bal­­lis­­tique d’Uru­­guay. Il s’agit d’une première étape primor­­diale, préa­­lable à la mise en place d’un plan d’ac­­tion visant a réfor­­mer l’en­­semble de la forma­­tion des jeunes foot­­bal­­leurs au sein du club, depuis leur détec­­tion jusqu’à leur éven­­tuelle acces­­sion au monde profes­­sion­­nel. Le rapport et les projets propo­­sés semblent satis­­faire la direc­­tion du club : « Le Président vient de me confir­­mer qu’il renou­­ve­­lait mon contrat pour un an, on va pouvoir avan­­cer. Un travail monstre nous attend, mais c’est très exci­­tant », précise Pierre, dont le large sourire traduit la moti­­va­­tion à l’idée de ce nouveau chal­­lenge.

Terre de foot­­ball

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Aux couleurs du Club Nacio­­nal de Fútbol
Crédits : Alexan­­dros Kottis

« En voiture Alexan­­dros. » Les jour­­nées sont longues et bien remplies pour l’homme de 66 ans. À peine la réunion termi­­née, direc­­tion les Cespedes, le centre d’en­­traî­­ne­­ment du club pour assis­­ter aux séances d’en­­traî­­ne­­ment des 16–17 ans. Le trajet permet d’en apprendre un peu plus sur le foot­­ball local et de rencon­­trer son binôme, Sebas­­tian Tara­­masco. Rasé de près, cheveux blancs et lunettes rectan­­gu­­laires, Pierre Sarra­­tia fait les présen­­ta­­tions et, à la manière d’un profes­­seur, m’ex­­plique le fonc­­tion­­ne­­ment du foot­­ball uruguayen dans un mélange d’es­­pa­­gnol et de français à faire pâlir l’es­­pé­­ranto : « C’est un bordel pas possible. Il y a plusieurs orga­­ni­­sa­­tions, pour les enfants, les amateurs, les profes­­sion­­nels, pour Monte­­vi­­deo ou l’in­­té­­rieur du pays… Et il n’existe aucune connexion entre elles ! » La mission du tandem n’est pas simple : réfor­­mer l’en­­semble de la forma­­tion des jeunes au sein du club. Sebas­­tian s’oc­­cupe de la partie admi­­nis­­tra­­tive et logis­­tique mais apporte aussi une légi­­ti­­mité indis­­pen­­sable quant il s’agit de dialo­­guer avec les entraî­­neurs déjà en place, leur donner des conseils, les orien­­ter. « Le rapport peut être compliqué, on pour­­rait me dire “qu’est-ce que tu as gagné toi ici ?” Il faut y aller progres­­si­­ve­­ment, savoir ména­­ger les suscep­­ti­­bi­­li­­tés et valo­­ri­­ser le travail déjà fait », précise Pierre. Son asso­­cia­­tion avec Sebas­­tian, entraî­­neur-adjoint de la sélec­­tion uruguayenne des –20 ans lors de la Coupe du monde 2013 (perdue en finale face à la France), lui permet de rester un peu en retrait et de se faire accep­­ter progres­­si­­ve­­ment et en douceur par les diffé­­rents membres du club. Son travail, son passé au sein de la Fédé­­ra­­tion Française de Foot­­ball (FFF), mais aussi son carac­­tère, sociable, proche des gens et amical, lui permet d’y arri­­ver. Du jardi­­nier à l’at­­ta­­ché de presse, en passant par les stars de l’équipe première comme Alvaro Recoba ou les remplaçants des équipes de jeunes, Pierre salue tout le monde au club. En six mois, « El Frances », comme il est affec­­tueu­­se­­ment surnommé, a conquis l’en­­semble du person­­nel par ses quali­­tés humaines et profes­­sion­­nelles. Arri­­vés au centre d’en­­traî­­ne­­ment, nous accom­­pa­­gnons les jeunes joueurs à bord du bus qui les amène sur les terrains les plus éloi­­gnés. Pierre salue ces adoles­­cents un à un, les appelle par leur prénom et n’hé­­site pas à cham­­brer : « Elle est brune ou blonde ? » lance-t-il au rêveur du fond du bus dont le regard se perd par la fenêtre.

« Tu lèves une pierre et il y a un joueur de foot en-dessous. » — Pierre Sarra­­tia

Impos­­sible de passer à côté du foot­­ball en Uruguay. Tout le monde est joueur, suppor­­ter, sélec­­tion­­neur, arbi­­tre… « Trois millions d’ha­­bi­­tants, trois millions de foot­­bal­­leurs », ont tendance à admettre les Uruguayens. Un engoue­­ment et une passion que la complexité du système de fédé­­ra­­tions n’al­­tère en rien. Si le monde amateur semble cloi­­sonné du monde profes­­sion­­nel et que les jeunes joueurs dépendent d’une autre fédé­­ra­­tion, cela n’em­­pêche pas l’Uru­­guay de rester une place forte du foot­­ball et la sélec­­tion de rayon­­ner sur la scène inter­­­na­­tio­­nale. La petite super­­­fi­­cie du pays permet de recen­­trer plus faci­­le­­ment les joueurs, un gros avan­­tage pour ce bout de terre coincé entre le Brésil et l’Ar­­gen­­tine, et qui explique en partie les excel­­lents résul­­tats de la Céleste. Cham­­pionne du monde (1930 et 1950) et cham­­pionne olym­­pique (1924 et 1928), l’Uru­­guay a égale­­ment remporté la Copa América 16 fois, soit plus que n’im­­porte lequel de ses encom­­brants voisins. « La raison de notre succès ? Le maté. Ou la viande de première qualité », rigole Diego Demarco. L’en­­traî­­neur des –17 ans du Club Nacio­­nal de Fútbol est conscient de l’in­­croyable réus­­site des joueurs uruguayens qui laisse souvent perplexe les obser­­va­­teurs inter­­­na­­tio­­naux, et accepte de percer le mystère : « Ici, il y a 3 millions de foot­­bal­­leurs. Depuis tout petit, les gamins jouent au baby foot­­ball, dans des cham­­pion­­nats où la pres­­sion est plus forte que pour une finale de Coupe du monde. Le baby foot­­ball, c’est l’âme du foot­­ball uruguayen. » « Tu lèves une pierre et il y a un joueur de foot en-dessous », complète Pierre. « Il n’y a pas de bonnes infra­s­truc­­tures, ce qui implique plus d’en­­vie et plus de sacri­­fices de la part des joueurs. Et lorsque, but ultime, ils arrivent en Europe, ils appré­­cient à sa juste valeur le confort dont ils béné­­fi­­cient et tout leur semble plus facile. » Diego Demarco pour­­suit sur la hargne qui carac­­té­­rise les foot­­bal­­leurs uruguayens : « Il faut en perma­­nence lutter pour réus­­sir, et les joueurs déve­­loppent une force de carac­­tère incom­­pa­­rable qui vient parfois compen­­ser le défi­­cit tech­­nique. On a coutume de dire que si on n’y arrive pas avec notre foot­­ball, autant le faire avec nos couilles. » Les paroles de l’en­­traî­­neur se traduisent sous nos yeux. La séance d’en­­traî­­ne­­ment à laquelle nous assis­­tons laissent peu de place aux passes et aux gestes tech­­niques, mais l’en­­ga­­ge­­ment physique et l’in­­ten­­sité sont bien là. Une carac­­té­­ris­­tique prin­­ci­­pale du foot uruguayen selon mes inter­­­lo­­cu­­teurs. « Il ne s’agit pas de compa­­rer avec l’Eu­­rope, et encore moins de chan­­ger les menta­­li­­tés », complète Pierre. « Mon rôle est de comprendre et de m’adap­­ter. »

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Pierre Sarra­­tia avec les jeunes du Club Nacio­­nal de Fútbol
Crédits : Alexan­­dros Kottis

Devant nous, plusieurs équipes s’af­­frontent pour un petit tour­­noi au cours duquel l’équipe qui marque reste sur le terrain. Celle de Xavi ne reste sur la pelouse que deux minutes, ce qui agace consi­­dé­­ra­­ble­­ment le jeune joueur. Pierre se dirige immé­­dia­­te­­ment vers lui et l’at­­trape affec­­tueu­­se­­ment par le bras : « Conti­­nue à travailler, nous on croit en toi. Patience et travail, et ça va marcher », lui glisse le forma­­teur français pour le récon­­for­­ter. « C’est un garçon qui accu­­mule beau­­coup de frus­­tra­­tion car il ne joue pas beau­­coup, mais il faut qu’il persé­­vère s’il veut inté­­grer l’équipe des titu­­laires », me précise Pierre. L’as­­pect psycho­­lo­­gique occupe une place prépon­­dé­­rante dans le travail du Français. En six mois, il a fait le tour de toutes les caté­­go­­ries de jeunes, rencon­­tré tous les membres du club. Cela lui permet de connaître person­­nel­­le­­ment ses inter­­­lo­­cu­­teurs et de s’adres­­ser à chacun d’eux indi­­vi­­duel­­le­­ment, dans un rapport de confiance et de sincé­­rité. C’est ce qu’il fait en fin de jour­­née, lorsque nous passons par la rési­­dence où séjournent les jeunes joueurs de l’in­­té­­rieur du pays. Il s’as­­sure que tout se passe bien avec le cuisi­­nier, avec le surveillant, prend le temps de discu­­ter avec les adoles­­cents et n’hé­­site pas à faire jouer l’hu­­mour : « Alors on ampute ? », lance-t-il à la podo­­logue qui masse un jeune foot­­bal­­leur. Un moyen de contrô­­ler en douceur le fonc­­tion­­ne­­ment de la rési­­dence, de se faire accep­­ter, et de créer un lien avec l’en­­semble des membres qui composent le Club Nacio­­nal de Fútbol.

Les Basques d’Uru­­guay

Je retrouve Pierre deux jours plus tard, à l’écart des terrains de foot­­ball. En ce 3 décembre 2014, jour­­née inter­­­na­­tio­­nale de l’Eus­­kara (la langue du Pays basque), le forma­­teur se réunit avec les membres du collec­­tif basque Aldaxka pour la soirée. L’oc­­ca­­sion de se retrou­­ver autour de racines communes et de célé­­brer l’un des prin­­ci­­paux vecteurs de l’iden­­tité basque : la langue. Dans cette maison de la rue Magal­­lanes, dans le quar­­tier Cordon de Monte­­vi­­deo, le collec­­tif créé il y a un an propose chaque semaine des soirées permet­­tant de faire vivre la culture basque. Ici, le vin rouge remplace le maté et le jambon de Bayonne se substi­­tue à l’asado. Autour de la gastro­­no­­mie typique du Pays basque, plusieurs géné­­ra­­tions se réunissent pour main­­te­­nir le lien avec la terre de leurs ancêtres, qui consti­­tuèrent au XIXe siècle l’une des plus impor­­tantes commu­­nau­­tés d’im­­mi­­grants en Uruguay.

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Une partie de Mus avec Pierre
Crédits : Alexan­­dros Kottis

« C’est sympa hein ? » Ce n’est que la deuxième fois que Pierre se joint à ces soirées, mais il semble parfai­­te­­ment à l’aise. Tout sourire, il échange de longs instants avec Leonardo Eguia­­za­­bal, à l’ori­­gine de ce projet. Ce profes­­seur d’Eus­­kara à l’Uni­­ver­­sité de la Répu­­blique de Monte­­vi­­deo savoure la réus­­site de ces réunions : « Cela a commencé douce­­ment, avec mes étudiants de langue, et ça s’est progres­­si­­ve­­ment ouvert. Chaque semaine de nouvelles personnes viennent parti­­ci­­per. » Si certains viennent par curio­­sité, la grande majo­­rité des parti­­ci­­pants sont Basques ou descen­­dants de Basques, et sont présents pour « commé­­mo­­rer la culture de [leurs] ancêtres » à travers des confé­­rences, des débats, des chants… Cet homme au crâne dégarni et au physique impo­­sant se féli­­cite de l’au­­to­­ges­­tion du collec­­tif qui ne reçoit aucun finan­­ce­­ment exté­­rieur, « contrai­­re­­ment à d’autres asso­­cia­­tions basques », précise-t-il. Pour Pierre, c’est un véri­­table plai­­sir de garder un lien avec sa terre natale. Dans son t-shirt floqué aux couleurs du drapeau basque, le sexa­­gé­­naire prend place pour une partie de Mus, ce jeu de cartes popu­­laire du Sud-Ouest. Très concen­­tré, il échange avec ses adver­­saires en Euskara, et entonne la chan­­son­­nette lorsque les premières chan­­sons basques résonnent dans le salon. Ça chambre, ça rigole, le résul­­tat de la partie n’est que secon­­daire. « L’im­­por­­tant est de passer un bon moment », et de trans­­mettre. C’est grâce à lui qu’A­­lejan­­dro Garay parti­­cipe pour la première fois à ces réunions. L’en­­traî­­neur de la sélec­­tion uruguayenne des –15 ans a rencon­­tré El Frances lors de séances de travail, et a tout de suite appré­­cié ses quali­­tés. « C’est quelqu’un d’ex­­trê­­me­­ment géné­­reux avec ses connais­­sances, une très bonne personne », confie-t-il. S’il ne parle pas l’Eus­­kara, le diri­­geant uruguayen consti­­tue la quatrième géné­­ra­­tion d’une famille basque émigrée sur les rives du Rio de la Plata. L’in­­vi­­ta­­tion de Pierre le touche énor­­mé­­ment. Elle lui permet de renouer avec ses racines et de se fami­­lia­­ri­­ser avec la culture de ses ancêtres. « Ici nous appré­­cions à sa juste valeur le travail de Pierre, mais nous appré­­cions aussi énor­­mé­­ment sa personne », résume Alejan­­dro, avant de se pencher sur les règles du Mus et de rece­­voir, une fois encore, un savoir que Pierre partage avec plai­­sir.

« J’en ai vu des joueurs qui ont du talent, mais beau­­coup sont restés en chemin. » — Pierre Sarra­­tia

Et comme si tout rame­­nait au foot­­ball, l’hymne de l’Ath­­le­­tic Bilbao se met à défi­­ler sur l’écran de projec­­tion installé pour l’oc­­ca­­sion. La soirée se trans­­forme progres­­si­­ve­­ment en un grand karaoké, où les parti­­ci­­pants chantent puis dansent sur des musiques tradi­­tion­­nelles, faisant ainsi vivre la culture du Pays basque. Le lien qui unit Pierre au Sud-Ouest est très fort, et quit­­ter le Pays basque n’a pas toujours été d’ac­­tua­­lité, bien au contraire. Né en 1948 à Larres­­sore, « dans le pays d’Ed­­mond Rostand », le diri­­geant a passé l’es­­sen­­tiel de sa vie sur ses terres natales. Profes­­seur d’édu­­ca­­tion physique et entraî­­neur du club amateur de Saint-Jean-de-Luz – l’Arin Luzien de Philippe Berge­­roo –, Pierre rencontre un succès précoce dans le domaine spor­­tif. Les excel­­lents résul­­tats qu’il obtient en Divi­­sion Honneur avec les Seniors, à seule­­ment 25 ans, font parler de lui. S’il consi­­dère modes­­te­­ment que « ce n’est pas le plus impor­­tant », la Direc­­tion Tech­­nique Natio­­nale le repère et lui propose quelques années plus tard le poste de Conseiller Tech­­nique Dépar­­te­­men­­tal pour les Pyré­­nées-Atlan­­tiques. Ses quali­­tés humaines et profes­­sion­­nelles conduisent même le président de la Fédé­­ra­­tion Française de Foot­­ball de l’époque, Fernand Sastre, à le solli­­ci­­ter en vue de la Coupe du monde 1982 en Espagne. « Il m’a demandé si j’étais dispo­­nible pour accom­­pa­­gner l’équipe de France en pleine prépa­­ra­­tion du Mondial 82, comme offi­­cier de liai­­son, un poste qui n’exis­­tait pas encore. J’étais en charge de toute la logis­­tique, faire en sorte que tout se passe bien. Je me suis retrouvé avec eux à Bilbao, à Valla­­do­­lid, à San Sebas­­tian, et je suis devenu l’in­­ter­­prète offi­­ciel de l’Équipe de France pour la compé­­ti­­tion. Côtoyer au quoti­­dien Giresse, Platini, Battis­­ton… Une expé­­rience abso­­lu­­ment extra­­or­­di­­naire. » Extraor­­di­­naire et convain­­cante. Mais alors que la Fédé­­ra­­tion lui déroule le tapis rouge et lui propose de choi­­sir son nouveau poste, Pierre décide garder son poste de Conseiller Tech­­nique Dépar­­te­­men­­tal et de rester au Pays basque. « J’ai privi­­lé­­gié la qualité de vie et mes racines, mais c’est vrai qu’à la Fédé, ils ne compre­­naient pas. » Une attache à la région qui lui vaudra de côtoyer « des supers joueurs », parmi lesquels les cham­­pions du monde 98 Didier Deschamps et Bixente Liza­­razu, formés sous la direc­­tion de Pierre au niveau dépar­­te­­men­­tal. En tant que respon­­sable tech­­nique de la poli­­tique de forma­­tion, c’est lui qui repère, recrute, et forme ces foot­­bal­­leurs en deve­­nir. « Il fallait être aveugle pour ne pas voir. Ils avaient du talent, et comme ils avaient égale­­ment des valeurs, ça leur a permis de fran­­chir les caps et d’avoir d’aussi belles carrières. Parce que j’en ai vu des joueurs qui ont du talent, mais beau­­coup sont restés en chemin », pour­­suit-il.

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Pierre Sarra­­tia, entouré de Didier Deschamps et Bixente Liza­­razu
Crédits : Guillaume Bigot, Archives FFF

Son action à l’échelle natio­­nale ne s’ar­­rête pour­­tant pas là. Après l’ex­­pé­­rience du Mondial 82, Fernand Sastre décide l’at­­tri­­bu­­tion d’un offi­­cier de liai­­son pour chacune des nations dispu­­tant l’Euro 84 en France. « Et c’est comme ça que je me suis retrouvé aux côtés de la sélec­­tion espa­­gnole pour la compé­­ti­­tion. C’était génial jusqu’à ce qu’on se retrouve face à la France en finale », sourit-il. Pierre devient dès lors la réfé­­rence dans les rela­­tions franco-espa­­gnoles liées au foot­­ball. La Fédé­­ra­­tion, la DTN, mais aussi des clubs font appel à lui pour béné­­fi­­cier de son exper­­tise. C’est ainsi qu’il fait la rencontre d’Aimé Jacquet, alors entraî­­neur des Giron­­dins de Bordeaux. « J’étais sur sa route lorsqu’il allait voir les matchs en Espagne, alors il me prenait au passage », raconte-t-il. Aussi simple que ça. C’est plus par « chance » que par talent que Pierre explique ses rencontres et les postes qu’il a occu­­pés. Par modes­­tie, par pudeur. « Pour la saison 84/85, j’ai accom­­pa­­gné Bordeaux en Coupe d’Eu­­rope pour un match contre l’Ath­­le­­tic Bilbao, ce qui m’a valu ensuite d’être invité à toutes les rencontres euro­­péennes du club. Je crois savoir que ça a fait grin­­cer pas mal de dents, mais c’est normal, j’étais un privi­­lé­­gié », explique-t-il, presque gêné par sa réus­­site. En paral­­lèle de son travail de Conseiller Tech­­nique dans les Pyré­­nées-Atlan­­tiques, il conti­­nue son travail au plus haut niveau, en accom­­pa­­gnant une nouvelle fois la sélec­­tion espa­­gnole lors de la Coupe du monde 1998, et en inté­­grant deux ans plus tard le staff de Luc Rabat dans les sélec­­tions de jeunes. « Cela m’a permis de côtoyer des gens et des joueurs extra­­or­­di­­naires. Pendant près de dix ans, j’ai parti­­cipé aux sélec­­tions de jeunes pour les géné­­ra­­tions 85 et 89, avec des joueurs comme Steeve Mandanda, Morgan Schnei­­der­­lin, Gaël Clichy… C’était fantas­­tique ! »

Seconde jeunesse

La fin des années 2000 marque un tour­­nant dans la vie du Basque. Alors qu’il se dirige vers la fin de sa carrière profes­­sion­­nelle, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion d’un match amical entre la France et l’Uru­­guay modi­­fie la donne. Pour fêter le dixième anni­­ver­­saire du Stade de France, la Fédé­­ra­­tion Française de Foot­­ball invite en novembre 2008 le premier pays cham­­pion du monde. Une rencontre de pres­­tige dans un envi­­ron­­ne­­ment morose pour l’Équipe de France, élimi­­née au premier tour de l’Euro austro-suisse quelques mois plus tôt. Outre la première cape d’Hugo Lloris et l’ap­­pa­­ri­­tion de Steve Savi­­dan sous le maillot bleu, le match ne suscite pas de grand inté­­rêt et se termine sur un score nul et vierge. C’est en coulisses que de véri­­tables projets se mettent en place.

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Monte­­vi­­deo
Crédits : Alexan­­dros Kottis

Gérard Houiller, alors Direc­­teur Tech­­nique Natio­­nal, rencontre Eduardo Belza, en charge des sélec­­tions uruguayennes, dans le but de prépa­­rer une coopé­­ra­­tion entre les deux pays. « Et moi, je suis né de cette rencontre », se souvient Pierre. « Gérard Houiller a décidé que je ferais partie de ce projet, pour appor­­ter mon exper­­tise sur la forma­­tion des jeunes foot­­bal­­leurs uruguayens. Je devais me servir de mon expé­­rience, du savoir-faire français pour mettre en place des échanges et aider au déve­­lop­­pe­­ment de la forma­­tion en Uruguay. » Un premier voyage sur les rives du Rio de la Plata a lieu l’an­­née suivante, en compa­­gnie d’Alain Caste­­ran, respon­­sable des Rela­­tions inter­­­na­­tio­­nales pour la FFF. Les deux hommes passent 15 jours à Monte­­vi­­deo pour rencon­­trer les diri­­geants sur place, établir un état des lieux et défi­­nir les axes de travail. La coopé­­ra­­tion entre les deux pays – fixée sur quatre années – amène Pierre à retour­­ner en Uruguay en 2010, d’où il ne bougera plus. « J’ai été super bien reçu par tout le monde, et notam­­ment par le sélec­­tion­­neur Óscar Tabá­­rez. Et ma vie a basculé à ce moment-là, alors que je devais prendre ma retraite. Moi qui avais dit que je ne parti­­rai jamais du Pays basque, j’ai décidé de m’ins­­tal­­ler à Monte­­vi­­deo. » Par passion, par défi, par amour. Pierre fait la rencontre de celle qui devien­­dra sa nouvelle femme en 2013, sur les terres uruguayennes. Une histoire éclip­­sée par la pudeur, mais dont on devine l’im­­por­­tance puisqu’elle réus­­sit à l’ar­­ra­­cher de son Pays basque. « J’y vais quand même de temps en temps, d’au­­tant que je suis tout juste grand-père, alors… » précise-t-il dans un grand sourire qui traduit sa fierté. Et lorsque je lui demande s’il ressent un manque, un long silence s’ins­­talle, comme s’il n’avait jamais pris le temps de se poser la ques­­tion.

« Je ne vais pas chan­­ger trois millions de personnes, donc c’est à moi de m’adap­­ter. » — Pierre Sarra­­tia

« D’un côté oui, mais je ne me plains pas puisque c’est moi qui l’ai choisi. L’Uru­­guay ce n’est pas la fin du monde. Et puis ce n’est pas comme dans le temps. Actuel­­le­­ment avec Skype et la tech­­no­­lo­­gie, c’est super », rassure-t-il. Une tech­­no­­lo­­gie qui lui permet de mettre en place la réforme de la forma­­tion au sein du Club Nacio­­nal de Fútbol, mais qu’il ne maîtrise pas encore tota­­le­­ment : « Pour toi c’est de la rigo­­lade mais pour moi… Je voulais te montrer un truc là mais je l’ai perdu, je vais devoir le reta­­per. Bon mais c’est comme ça qu’on apprend », glisse-t-il humble­­ment. Après avoir arpenté les terrains du pays, parti­­cipé à des confé­­rences, restruc­­turé des clubs et mis en place des diplômes, Pierre est depuis juillet 2014 engagé par l’un des plus grands clubs du pays. Son contrat renou­­velé, il doit désor­­mais réor­­ga­­ni­­ser toute la forma­­tion des jeunes foot­­bal­­leurs au sein du club, des entraî­­ne­­ments à leurs dépla­­ce­­ments, en passant par leur enca­­dre­­ment scolaire. « C’est un super chal­­lenge pour moi. J’ai tout de suite activé mes contacts et plein de gens m’ont aidé, notam­­ment Philippe Berge­­roo et Philippe Monta­­nier qui m’ont donné plein de tuyaux. » Il s’agit de faire accep­­ter ses méthodes, « un travail de persua­­sion néces­­saire. C’est plus une évolu­­tion qu’une révo­­lu­­tion que je propose. Je ne vais pas chan­­ger trois millions de personnes, donc c’est à moi de m’adap­­ter ». Malgré sa longue expé­­rience au sein de la FFF jalon­­née de réus­­sites, Pierre Sarra­­tia ne prétend rien impo­­ser. Dans un pays où le rapport au foot­­ball est beau­­coup plus passion­­nel, El Frances prouve une fois de plus sa modes­­tie et son humi­­lité, quali­­tés indis­­pen­­sables pour cet homme de l’ombre dont le travail est reconnu par tous ceux qui l’ont côtoyé. Le sélec­­tion­­neur Didier Deschamps est de ceux-là, et lorsqu’en 2013, un nouveau match amical est orga­­nisé entre la France et l’Uru­­guay, à Monte­­vi­­deo, Pierre est immé­­dia­­te­­ment contacté : « Didier a tout de suite dit au respon­­sable admi­­nis­­tra­­tif “appuyez-vous sur Peyo”. Trente-et-un an plus tard, j’étais de nouveau offi­­cier de liai­­son pour la France, un clin d’œil assez sympa. J’en ai profité pour amener le groupe au Musée du foot­­ball du stade Cente­­na­­rio, un lieu incroyable rempli d’His­­toire. » Pour Pierre Sarra­­tia, c’est surtout l’oc­­ca­­sion de « boucler la boucle » avec, toujours, le plai­­sir de trans­­mettre.

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Stade Cente­­na­­rio
Derby du Club Nacio­­nal de Fútbol face à Peña­­rol
Crédits : Alexan­­dros Kottis

Le cham­­pion­­nat Aper­­tura – qui corres­­pond à la phase aller d’un cham­­pion­­nat euro­­péen mais qui repré­­sente une compé­­ti­­tion à part entière en Amérique latine – se termine en ce mois de décembre 2014. Victo­­rieux de 14 rencontres sur les 15 dispu­­tées, le Club Nacio­­nal de Fútbol inscrit un nouveau titre à son palma­­rès, le plus fourni à l’échelle natio­­nale. En y ajou­­tant ses 21 trophées inter­­­na­­tio­­naux (bien que le dernier remonte à 1988), le club trico­­lore est, avec son éter­­nel rival Peña­­rol, l’un des clubs les plus titrés du conti­nent. Ce titre de cham­­pion est une aubaine pour Pierre. La patience n’étant pas la carac­­té­­ris­­tique prin­­ci­­pale du milieu du foot­­ball, où l’im­­mé­­dia­­teté du résul­­tat fait souvent office de vérité abso­­lue, ce nouveau trophée va permettre au Français d’ef­­fec­­tuer son travail dans un climat de séré­­nité. Ce projet de longue haleine doit permettre au club de se main­­te­­nir sur les hauteurs du cham­­pion­­nat uruguayen, mais égale­­ment de s’illus­­trer à nouveau sur la scène inter­­­na­­tio­­nale. Et si l’as­­pect spor­­tif est impor­­tant, le domaine finan­­cier ne l’est pas moins. Pour ces clubs latino-améri­­cains, dont les budgets n’ont rien de compa­­rable avec ceux de leurs homo­­logues euro­­péens, la vente de joueurs consti­­tue l’une des prin­­ci­­pales ressources finan­­cières. Former de jeunes talents pour les vendre à d’autres clubs consti­­tue donc une véri­­table logique écono­­mique dans la poli­­tique de ces insti­­tu­­tions. Encore faut-il que ces foot­­bal­­leurs réus­­sissent dans leur nouvelle équipe. « Le Président du Club Nacio­­nal de Fútbol en a marre qu’on lui renvoie des joueurs mal formés, et il m’a demandé de remé­­dier à ce problème », explique Pierre. « Mon travail implique donc que les jeunes qui accèdent au monde profes­­sion­­nel soient complè­­te­­ment prêts, ce qui n’est pas toujours le cas aujourd’­­hui. » La restruc­­tu­­ra­­tion de la forma­­tion au sein du Club Nacio­­nal de Fútbol va deman­­der du temps, dans un monde qui n’en laisse pas, et où les résul­­tats écono­­miques sont aussi impor­­tants que les victoires spor­­tives. Oui, la tâche s’an­­nonce compliquée pour Pierre Sarra­­tia. Mais pour cet homme de défis, elle n’a rien d’in­­sur­­mon­­table et devrait, une nouvelle fois, se traduire en réus­­site.


Couver­­ture : Le Stade Cente­­na­­rio, par Alexan­­dros Kottis.
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