par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 4 mars 2015

Les coni­­fères tapissent les collines d’un épais manteau vert foncé tandis que les fougères dessinent une prai­­rie sans fin. Un bruis­­se­­ment d’eau remonte depuis le fond de la vallée. Le soleil de fin de mati­­née fait s’éva­­po­­rer la brume et réchauffe déjà les sous-bois humides. On se croi­­rait dans le Jura ou le contre­­fort des Alpes. Seul un ruban jaune estam­­pillé « Pozor Mine » (« Danger Mines » en bosnien) barrant l’ac­­cès à la forêt rappelle qu’elle a abrité, il y a moins de vingt ans, le géno­­cide de Srebre­­nica. « Djile », barbu à l’im­­po­­sante carrure, sort de sa poche un paquet mou de Drina qu’il tapote pour en extraire une ciga­­rette. Il scrute au loin la silhouette décou­­pée du mont Udric mais semble ne pas la voir. La scène a lieu dans sa mémoire. Avec un accent suisse qui trahit des années d’exil, Muhi­­zin Omero­­vic, dit « Djile » raconte comment, le 12 juillet 1995, il a été pris dans une embus­­cade : « C’était encore le jour. Les Serbes nous barraient la route et la colonne ne pouvait plus avan­­cer. Nos compa­­gnons ont demandé aux gens armés de venir devant pour attaquer la ligne. Moi, j’avais quatre-vingt balles dans mon sac à dos, deux char­­geurs en réserve et le pisto­­let de mon père. J’étais prêt à y aller. » La veille, le 11 juillet, l’en­­clave de Srebre­­nica à majo­­rité bosniaque, c’est-à-dire musul­­mane, tombe aux mains de l’ar­­mée serbe. Pres­­sen­­tant qu’ils seraient les premiers tués, 14 000 hommes, soldats et civils, fuient dans les montagnes envi­­ron­­nantes. En direc­­tion de la zone libre, 80 kilo­­mètres plus au nord. Un parcours sanglant où seuls 6 000 d’entre eux arri­­ve­­ront à desti­­na­­tion.

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Mémo­­rial de Poto­­cari
Arri­­vée de la marche pour la paix
Crédits : Céline Bagault et Delphine Tayac

Lors de cette embus­­cade du 12 juillet, les Serbes mitraillent la colonne et la coupent en deux. Ceux qui ont de quoi se battre sont à l’avant. Djile, alors âgé de vingt ans, prend une déci­­sion cruciale : « J’ai commencé à remon­­ter la colonne. À un moment, j’ai tourné la tête et j’ai vu tous ces gens avec un regard perdu. Je n’ai pas voulu les lais­­ser. » Il choi­­sit de rester avec les gens de l’ar­­rière. Ceux qui seront massa­­crés. L’es­­sen­­tiel des 8 372 victimes du géno­­cide. Après deux mois passés dans la forêt, Djile s’en sort, indemne. Avec une éner­­gie nouvelle, qui lui intime de ne plus jamais bais­­ser la garde. « Je suis devenu un homme à Srebre­­nica. Je n’ai plus peur, je veux juste mourir sur mes deux jambes. »


Marš mira

Cela fait presque vingt ans que la guerre est termi­­née. Depuis, Srebre­­nica sommeille en Repu­­blika Srpska, l’en­­tité serbe de Bosnie-Herzé­­go­­vine héri­­tée des accords de Dayton de décembre 1995. Cette ancienne petite ville ther­­male a perdu les trois quarts de sa popu­­la­­tion lors du conflit. La majo­­rité de ses habi­­tants musul­­mans a fui vers Sarajevo ou à l’étran­­ger. Les familles qui vivent encore là coha­­bitent avec des maisons éven­­trées par les bombar­­de­­ments, jamais recons­­truites. Après dix ans d’exil à l’étran­­ger, Djile a pour­­tant décidé de reve­­nir vivre dans cette région où plus personne ne l’at­­tend. Dans le même élan que celui qui l’a conduit à ne pas aban­­don­­ner ses compa­­gnons d’in­­for­­tune ce 12 juillet 1995. Pour lui, Srebre­­nica n’est pas qu’une terre de souf­­france. Il en a fait la source de ses prin­­ci­­paux combats. Le premier est de rendre compte du massacre auquel il a échappé. Pour cela, il témoigne tous les ans lors d’une marche de commé­­mo­­ra­­tion. « Mon histoire, je la raconte à tout le monde, même à des natio­­na­­listes serbes. » Alors qu’il décrit comment un offi­­cier serbe s’est retourné contre son propre camp afin d’ai­­der les Bosniaques pris en tenaille, un petit groupe de marcheurs, bâtons et sacs à dos, se masse autour de Djile pour l’écou­­ter. « Pour moi, cet offi­­cier serbe, c’est un héros mais personne ne le dit, tu sais. » C’est avec ce « tu sais » que Djile implique son audi­­toire. Qu’il lui indique qu’il y a là quelque chose d’im­­por­­tant à savoir. Sa voix douce contraste avec ses épaules larges et ses sour­­cils four­­nis, un physique d’« ours bosniaque » comme il aime à se décrire.

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Djile Omero­­vic
À sa gauche, la prési­­dente des Mères de Srebre­­nica
Crédits : Céline Bagault et Delphine Tayac

Ce mois de juillet 2014 et comme chaque année depuis 2005, plus de 5 000 marcheurs dont Djile, viennent commé­­mo­­rer le géno­­cide et refont, dans le sens du retour, les 80 kilo­­mètres qui sépa­­raient Srebre­­nica de la zone libre. Dans le cortège de cette « Marš mira », marche pour la paix, surtout des hommes. Des Bosniaques, prin­­ci­­pa­­le­­ment, mais aussi des Suisses, des Italiens, des Français, des Alle­­mands et des Anglais. Des jeunes venus en nombre saluent Djile sur leur passage. Leurs T-shirts flanqués du nom de leurs villages indiquent qu’ils viennent de toute la Bosnie. Ils l’ont parfois traver­­sée à pied pour joindre ce rendez-vous. « On veut que chaque parti­­ci­­pant parle de ce qui s’est passé ici à sa famille, ses amis, ses collè­­gues… », commente Djile. L’idée de la marche germe dans la tête d’Ivar Petter­­son, un mili­­tant liber­­taire et paci­­fiste Suisse. Ce tapis­­sier aux cheveux blancs tombe amou­­reux du pays dans les années 1970. Pendant la guerre, entre 1992 et 1995, il mani­­feste devant l’ONU à Genève, présa­­geant « que les Bosniaques allaient souf­­frir ». Djile et Ivar se rencontrent en Suisse après le conflit et deviennent amis. « Ivar, je l’ai vu un jour passer au-dessus d’une clôture pour aller grap­­piller des cerises. Je me suis dit : “Ce mec-là, il agit comme un Bosniaque” », rit Djile. Ivar lui propose de mobi­­li­­ser des sympa­­thi­­sants de toute l’Eu­­rope pendant que Djile prési­­dera le comité d’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Ce statut lui ouvrira ensuite l’ac­­cès à un emploi stable à la mairie de Srebre­­nica.

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Quelques gouttes de pluie se mettent à tomber. Les silhouettes des marcheurs dispa­­raissent sous de larges ponchos en plas­­tique. L’on­­dée est de courte durée. Au sortir du sous-bois, Djile replonge dans les souve­­nirs de son errance en 1995 : « C’était vrai­­ment une bataille pour survivre. Je suis resté deux mois dans la forêt, sans nour­­ri­­ture, sans rien. On nous chas­­sait avec des chiens mili­­taires. » Sépa­­rés des combat­­tants de l’avant de la colonne par l’em­­bus­­cade serbe, les gens « de l’ar­­rière » sont peu armés. Ceux qui survi­­vront, s’en sorti­­ront par petits groupes.

« Il a refusé de nous prendre, Hassan et moi, parce qu’on n’avait pas d’argent pour le payer. Il a dit que si je le suivais, il me tuerait. » — Djile

Djile se retrouve en compa­­gnie de Mirza, un petit garçon de 13 ans, et d’Has­­san, un homme d’une quaran­­taine d’an­­nées. Afin d’évi­­ter les mines, les trois compa­­gnons suivent scru­­pu­­leu­­se­­ment les traces lais­­sées par la colonne. Et se déplacent de nuit pour ne pas être repé­­rés. Ils se doutent de ce qu’ils risquent s’ils sont captu­­rés ou s’ils se rendent. Mais ils ne savent pas ce qui se joue plus bas dans la plaine. Affa­­més, bles­­sés, épui­­sés, des centaines d’hommes de la colonne se rendent aux forces serbes, parfois trom­­pés par des mili­­ciens serbes portant des casques bleus volés à l’ONU. Les jours suivants, sur ordre du géné­­ral Ratko Mladić, l’ar­­mée serbe exécute des Bosniaques de sang froid, après les avoir entas­­sés dans des hangars ou des gymnases. Des hommes, des garçons, il faut élimi­­ner les géni­­teurs. Sur le parcours de la marche pour la paix, des panneaux noir et rouge témoignent encore des lieux où les enquê­­teurs du Tribu­­nal pénal inter­­­na­­tio­­nal pour l’ex-Yougo­s­la­­vie (TPIY) ont retrouvé les char­­niers. Hassan, Mirza et Djile se cachent un mois entier dans la forêt. Jusqu’à ce qu’un guide, payé par le père de Mirza, les retrouve. « Il a refusé de nous prendre, Hassan et moi, parce qu’on n’avait pas d’argent pour le payer. Il a dit que si je le suivais, il me tuerait. » Djile conti­­nue sa route avec Hassan. Plus loin, il retrouve son grand-père dans un groupe de plus de 300 hommes atten­­dant des jour­­nées entières qu’un guide bosniaque vienne les secou­­rir. « Les pauvres ! Les guides ne sont jamais venus. » Pas plus qu’ils ne voient arri­­ver l’ar­­mée bosniaque ou les secours de l’ONU.

En exil

Djile, comme d’autres survi­­vants, en garde une forte amer­­tume. « Nous avons été sacri­­fiés par le monde entier et par notre gouver­­ne­­ment. Srebre­­nica était sur la fron­­tière avec la Serbie. Tous les terri­­toires étaient pris autour, sauf cet îlot qui se défen­­dait. » Pour Florence Hart­­mann, ancienne jour­­na­­liste au Monde et porte-parole du procu­­reur au TPIY, les auto­­ri­­tés serbes condi­­tionnent la signa­­ture des accords de paix de Dayton à la chute de l’en­­clave bosniaque de Srebre­­nica. L’hy­­po­­thèse est contro­­ver­­sée mais elle soulève l’épi­­neuse ques­­tion de l’at­­ten­­tisme géné­­ral.

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Pont de Glodi
Recons­­truit par Emmaüs
Crédits : Céline Bagault et Delphine Tayac

Le géné­­ral Rupert Smith, alors comman­­dant des casques bleus néer­­lan­­dais en Bosnie estime, lui, que l’ONU a « déployé des forces sans inten­­tion d’uti­­li­­ser la force, a menacé sans inten­­tion d’agir ». En 1995, le même Rupert Smith a reçu de La Haye le message de ne pas défendre Srebre­­nica. Que « ça ne valait pas la peine de mourir pour ça ». Pour la première fois en 2014, les mili­­taires néer­­lan­­dais en mission à l’époque, sont condam­­nés par la justice de leur pays qui les tient direc­­te­­ment respon­­sables de la mort de 300 civils musul­­mans. La « Marš mira » a déjà parcouru 40 kilo­­mètres depuis son départ. À la mi-jour­­née, le cortège arrive au bord de la Drinaca, enjam­­bée par le pont de Glodi. Les inon­­da­­tions du mois de mai ont couché dans la rivière ses fonda­­tions de béton. Sur les vestiges, de frêles piles de bois soutiennent désor­­mais l’édi­­fice. « Sans Emmaüs qui nous a aidés à le recons­­truire, on n’au­­rait jamais pu faire la marche cette année », recon­­naît Djile. Les ondées de la veille ont laissé place à une chaleur étouf­­fante. Les marcheurs rafraî­­chissent leurs jambes endo­­lo­­ries dans l’eau claire. La sueur au front, Djile s’as­­soit au bord de l’eau. Un homme lui tend un godet rempli de schnaps en guise d’en­­cou­­ra­­ge­­ment avant l’as­­cen­­sion du mont Udric. Djile sourit : « Ils font le rama­­dan, ne mangent pas mais boivent quand même. Les Bosniaques sont comme ça. » À la sortie de la guerre, lorsque certains Bosniaques acceptent l’asile que leur offrent des pays isla­­miques, le déca­­lage est complet. Car en Bosnie, la popu­­la­­tion musul­­mane est large­­ment sécu­­la­­ri­­sée. Djile, lui, s’exile en Iran pendant cinq ans. « Les études étaient gratuites et c’était la seule possi­­bi­­lité de partir. C’était à prendre ou à lais­­ser. » Alors qu’il rêve d’étu­­dier les lettres, il y apprend la théo­­lo­­gie. « Ils voulaient faire de nous leurs ambas­­sa­­deurs. Mais ils n’y sont pas parve­­nus. On a eu des copines là-bas, on a même fait l’amour, tu sais. »

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Le chant du muez­­zin résonne dans la vallée de Konje­­vić Polje pour la prière du soir. Alors que les marcheurs regagnent leurs tentes, le groupe d’in­­ter­­na­­tio­­naux fait halte dans la ferme de Djile, sur les hauteurs de Srebre­­nica. Dans le jardin, les discus­­sions et les rires fusent. Djile taquine un Italien parti faire un jogging : « Dans ce village, si tu cours, soit tu es fou, soit tu es un voleur. » Emina, son épouse, distri­­bue des bols fumants de chorba aux convives instal­­lés devant la grande maison orange. Aidé par des amis suisses, le couple a patiem­­ment restauré la bâtisse fami­­liale détruite pendant la guerre. Djile a tenu à s’y réins­­tal­­ler en souve­­nir de son père. Ils y vivent aujourd’­­hui avec leurs trois enfants, Hessed, Emira et le petit Amir. En 1995, les accords de Dayton permettent à la moitié des 2,2 millions de dépla­­cés et de réfu­­giés de rentrer chez eux, mais il faut attendre les années 2000 pour qu’une seconde vague de retours s’amorce. Djile revient en Bosnie en 2005, à la faveur d’une aide déli­­vrée par la Suisse. Les tensions sont encore vives. « Quand nous croi­­sions des Serbes en voiture, ils nous arrê­­taient et nous insul­­taient. Ils nous disaient : “Je vais vous égor­­ger et violer ta femme.” Aujourd’­­hui entre les gens simples, les rapports sont normaux. » Djile désigne d’un geste de la main les collines envi­­ron­­nantes. Il tient à racon­­ter comment la vallée a résisté à l’avan­­cée serbe. L’his­­toire est peu connue. « Mon père était de ceux qui ont orga­­nisé la défense. » De 1992 à 1993, son père prend part acti­­ve­­ment à la résis­­tance bosniaque dans la région de Konje­­vić Polje. La vallée est stra­­té­­gique. Elle est située sur la route qui relie Belgrade, la capi­­tale serbe, à Sarajevo assié­­gée. C’est en sabo­­tant un pont emprunté par les blin­­dés serbes que les combat­­tants parviennent à frei­­ner consi­­dé­­ra­­ble­­ment le ravi­­taille­­ment. Ils en paie­­ront le prix.

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La ferme de Djile
Crépus­­cule de juillet
Crédits : Céline Bagault et Delphine Tayac

Le père de Djile est tué en 1993, préci­­sé­­ment le jour où le géné­­ral français Morillon, alors comman­­dant des forces armées de l’ONU, rend visite aux résis­­tants de Konje­­vić Polje. Le village est bombardé. Un morceau de roquette traverse une fenêtre de la maison. Le fils des voisins court préve­­nir Djile. Quand il arrive, il est trop tard. « Ma grand maman a pleuré et m’a dit : “Vas-y, enfuis-toi !” C’est elle qui a fermé ses yeux. » Alors que tous les habi­­tants fuient vers Srebre­­nica, Djile reste et enterre son père. « Je ne pleu­­rais pas. Là je suis devenu telle­­ment fort. Je l’ai déposé dans la tombe. Le lende­­main, j’ai pris le fusil de mon oncle et le pisto­­let de mon père. C’était la plus grande offen­­sive serbe. J’ai dit : “Je vais me battre.” Je voulais me venger. » Lorsqu’il quitte l’Iran pour s’ins­­tal­­ler en Suisse en 2001, Djile ne veut « pas voir un Serbe ». Pas même le jeune couple qui habite au-dessus dans son immeuble et qu’il iden­­ti­­fie grâce à son nom de famille. Il se met alors en tête de les provoquer. « J’ai posé la radio sur la fenêtre et j’ai mis le CD d’Edo Maajka, un rappeur bosnien. Une chan­­son où il insulte les Serbes. » Jusqu’au jour où le voisin sonne à la porte pour lui emprun­­ter le CD. Décon­­te­­nancé, Djile lui demande : « — Tu étais où le 11 juillet 1995 ? — Le combien ? — Le 11, quand Srebre­­nica est tombée. — J’étais ici, je suis né et j’ai grandi ici. » Djile marque une pause et sort une ciga­­rette. Il reprend en expi­­rant la fumée : « J’ai commencé à penser : “Ce n’est pas lui qui a tué tous ces gens. Tous les Serbes n’ont pas tué mon papa.” »

Nova Kasaba

Aujourd’­­hui la Bosnie, elle, peine à se débar­­ras­­ser de ses vieilles rancœurs. « Nos enfants musul­­mans sont obli­­gés d’ap­­prendre l’his­­toire vue par les Serbes, selon laquelle c’est nous qui avons commencé la guerre », déplore Djile. Depuis Dayton, la Bosnie est parta­­gée en deux enti­­tés, l’une serbe, l’autre croato-musul­­mane. L’édu­­ca­­tion est à cette image : régie par la parti­­tion ethnique. Quand le cyril­­lique prévaut dans les manuels de Repu­­blika Srpska, c’est l’al­­pha­­bet latin qui domine en Fédé­­ra­­tion croato-musul­­mane. « Si je veux aller travailler à Sarajevo, en Fédé­­ra­­tion, je ne peux pas, explique Djile. Mes enfants n’ont appris que le cyril­­lique. Si un Serbe veut retour­­ner en Fédé­­ra­­tion, c’est pareil. » Dans les écoles à majo­­rité musul­­mane en Répu­­blique serbe, les dysfonc­­tion­­ne­­ments sont récur­­rents. Les équi­­pe­­ments infor­­ma­­tiques tardent à arri­­ver et les Bosniaques intègrent rare­­ment l’équipe éduca­­tive.

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Djile et son épouse
L’heure du thé
Crédits : Céline Bagault et Delphine Tayac

Djile s’est peu à peu imposé comme la figure de proue d’un mouve­­ment pour une éduca­­tion égali­­taire. Son autre combat. À la rentrée 2013, il boycotte, avec une soixan­­taine de parents, l’école de Konje­­vić Polje, au motif qu’elle parti­­cipe d’une « serbi­­sa­­tion » de la Bosnie. Dans cette école de Repu­­blika Srpska où les enfants sont quasi-exclu­­si­­ve­­ment bosniaques, les profes­­seurs sont bosno-serbes. On y apprend l’his­­toire de la Serbie en lieu et place de celle de la Bosnie-Herzé­­go­­vine. Dès octobre, les familles dressent des tentes à Sarajevo devant l’Of­­fice du Haut Repré­­sen­­tant (OHR), déten­­teur du plus haut pouvoir poli­­tique en Bosnie. Elles reven­­diquent l’uti­­li­­sa­­tion pari­­taire des écri­­tures latines et cyril­­liques et un programme d’his­­toire natio­­nal. Djile prend des congés sans solde et passe l’hi­­ver sous une toile de tente. « Ma femme était là aussi, on voulait lutter ensemble. » Quand des mani­­fes­­ta­­tions contre la pauvreté et le chômage éclatent en février à Tuzla et Sarajevo, Djile ne s’y recon­­naît pas. Il leur reproche d’avoir mis le feu au siège de la prési­­dence, un bâti­­ment public. « Pendant notre lutte pour l’édu­­ca­­tion, dit-il, j’ai insisté sur le mode d’ac­­tion : pas de violence, ce pays en a trop vu. » Les parents de Konje­­vić Polje reste­­ront plus de quatre mois devant l’OHR. Les lobbys ethniques tentent de récu­­pé­­rer la contes­­ta­­tion mais ils résistent. Las de voir leurs reven­­di­­ca­­tions rester lettre morte, les familles musul­­manes ouvrent une école alter­­na­­tive à Nova Kasaba. Un pis-aller pour Djile qui aurait préféré ne pas accen­­tuer la ségré­­ga­­tion. Il ambi­­tionne désor­­mais de saisir la Cour euro­­péenne des droits de l’homme. En atten­­dant, le centre éduca­­tif de Nova Kasaba se dresse fière­­ment dans un bâti­­ment repeint en blanc. Une centaine d’élèves y suivent le même programme qu’en Fédé­­ra­­tion. Ici, la péda­­go­­gie laïque est inspi­­rée des méthodes de Céles­­tin Frei­­net qui favo­­risent l’ex­­pres­­sion libre et l’au­­to­­no­­mie des enfants. En ce mois de juillet, les chaises et les tables four­­nies par Emmaüs Bosnie attendent les élèves pour la prochaine rentrée, pleine d’in­­cer­­ti­­tudes. Jusqu’ici, l’école n’a fonc­­tionné que grâce aux fonds de la commu­­nauté bosniaque et la bonne volonté de profes­­seurs de Sarajevo, tous béné­­voles. « On ne sait pas ce qu’elle va deve­­nir. Il faut payer les insti­­tu­­teurs, l’élec­­tri­­cité, le chauf­­fage, le nettoyage des lieux, mais aussi trans­­por­­ter les enfants jusqu’à l’école », énumère Djile. Les élèves, quant à eux, devront passer un examen pour vali­­der leur année d’études. Car, pour le gouver­­ne­­ment de Repu­­blika Srpska, cette école est illé­­gale.

La ville-symbole

Dépo­­sés sur les épaules des hommes, de petits cercueils verts sont trans­­por­­tés du hangar où ils étaient entre­­po­­sés, jusqu’au cime­­tière. Ce hangar même où les troupes de l’ONU étaient station­­nées pendant la guerre. La foule effleure les cercueils sur leur passage. Un céré­­mo­­nial qui se répète chaque année. Vingt ans après, les corps de victimes du géno­­cide sont encore exhu­­més des char­­niers. 2 000 n’ont toujours pas été retrou­­vés. Certains cadavres ont parfois été épar­­pillés dans diffé­­rentes fosses communes. Leur recons­­ti­­tu­­tion est diffi­­cile, il faut notam­­ment rassem­­bler une partie suffi­­sante de la dépouille et en iden­­ti­­fier l’ADN. Ce 11 juillet 2014, 175 cercueils sont alignés cinq par cinq. Des mères, des frères ou des épouses s’age­­nouillent pour trou­­ver le numéro qui corres­­pond à un fils, un parent ou un mari. Pendant une jour­­née, les camé­­ras étran­­gères braquent leurs yeux sur la Bosnie. Demain, elles auront disparu.

Sur le bâti­­ment, pas la moindre plaque commé­­mo­­ra­­tive. Rien n’in­­dique ce qui s’est passé vingt ans plus tôt.

Srebre­­nica est une ville-symbole. Son nom, à l’ins­­tar de celui de Sarajevo, suffit à lui seul à évoquer la souf­­france muette de milliers de femmes et d’hommes. Pour cette raison, elle s’est forgée un statut parti­­cu­­lier. C’est la seule commune en Répu­­blique serbe à être diri­­gée par un maire bosniaque et à obser­­ver dans plusieurs secteurs une règle de partage entre diffé­­rentes natio­­na­­li­­tés. « Les gens s’en­­tendent bien, mais ce partage n’existe que parce que c’est une ville de commé­­mo­­ra­­tion, ironise Djile. Ici le maire rencontre plus de person­­na­­li­­tés inter­­­na­­tio­­nales que la majo­­rité des ministres dans ce pays. » Les commé­­mo­­ra­­tions s’y déroulent en géné­­ral sans encombre. Il suffit pour­­tant de s’éloi­­gner de quelques kilo­­mètres pour que l’ou­­bli menace. Chaque année, le 13 juillet, les femmes et mères de Srebre­­nica se recueillent sur les lieux où ont été perpé­­trés les massacres. Devant le hangar agri­­cole de Kravica, les femmes, foulards blancs sur les cheveux, accrochent des fleurs sur la grille. Ici, plus de mille hommes de la colonne ont été exécu­­tés. « Moi j’étais avec eux quand ils ont été arrê­­tés mais j’ai réussi à m’en­­fuir », confie Djile devant la façade criblée d’im­­pacts de grenades. Pour la première fois cette année, les femmes ont pu péné­­trer sur les lieux. « L’an­­née dernière, elles ont été frap­­pées par les poli­­ciers au motif que c’est une propriété privée. » Sur le bâti­­ment, pas la moindre plaque commé­­mo­­ra­­tive. Rien n’in­­dique ce qui s’est passé vingt ans plus tôt. Non loin de là, les écoles et gymnases où étaient regrou­­pés les hommes avant d’être fusillés accueillent à nouveau des enfants. Devant l’église ortho­­doxe de Branjevo, les habi­­tants regardent passer la proces­­sion de femmes musul­­manes d’un œil noir. « Ce ne sont que des curieux, il n’y a rien de méchant », tempère Ivar, le mili­­tant paci­­fiste. Aucune parole n’est échan­­gée entre les deux groupes qui se main­­tiennent à l’écart l’un de l’autre. Le rappro­­che­­ment entre les commu­­nau­­tés est fragile.

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De l’autre côté de la Drina, des Serbes tissent pour­­tant des liens avec les victimes de Srebre­­nica. Comme les Femmes en noir de Belgrade, ce mouve­­ment anti­­mi­­li­­ta­­riste qui, chaque 11 juillet, fait le dépla­­ce­­ment jusqu’à Poto­­cari pour expri­­mer sa soli­­da­­rité. Mais cette année, un groupe de cyclistes qui voulait rejoindre Srebre­­nica depuis Belgrade est agressé par des natio­­na­­listes serbes. Un cycliste rapporte que ces derniers étaient « vêtus de T-shirts à l’ef­­fi­­gie de Ratko Mladić », le « boucher de Srebre­­nica ».

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Recueille­­ment des familles
Mémo­­rial de Poto­­cari
Crédits : Céline Bagault et Delphine Tayac

Des tensions qui traduisent ce qui se joue au plus haut niveau de l’État bosnien. Des repré­­sen­­tants poli­­tiques n’ex­­cluent pas de ratta­­cher la Repu­­blika Srpska à la Serbie. Milo­­rad Dodik, président de l’en­­tité serbe de Bosnie, évoque même une possible séces­­sion si son auto­­no­­mie venait à être mena­­cée. Aucun Bosnien n’ignore que les natio­­na­­lismes n’at­­tendent qu’une étin­­celle pour remettre le feu aux Balkans. Djile moins que les autres, lui qui lutte depuis la guerre pour une Bosnie unifiée. « Tu sais, certains rêvent encore de la grande Serbie et d’y ratta­­cher la Repu­­blika Srpska. Si la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale laisse faire, elle envoie le message qu’on peut violer, tuer, expul­­ser et prendre un pays. » Dans la chaleur de fin d’après-midi, Djile écrase son mégot de ciga­­rette. Résolu à ne pas aban­­don­­ner Srebre­­nica, à la proté­­ger encore, il ajoute : « Moi je suis paci­­fiste mais s’il faut se défendre, je suis prêt à reprendre les armes. »


Couver­­ture : La marche pour la paix, par Delphine Tayac et Céline Bagault.

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