par Ulyces | 0 min | 30 mars 2015

Je me fais arrê­­ter en un rien de temps. On m’a enten­­due parler anglais. Jusqu’à main­­te­­nant, les Occi­­den­­taux ne se sentaient pas en sécu­­rité en Irak. Aujourd’­­hui, c’est nous qui repré­­sen­­tons une menace. Les Irakiens me fouillent à deux reprises : ils craignent que je fasse partie de l’État isla­­mique, que je sois une combat­­tante étran­­gère. Contrai­­re­­ment à ce que laisse penser son allure modeste, qui rappelle les villes des années 1950, avec ses bâti­­ments bas et ses tons ternes et pous­­sié­­reux, Kirkouk compte plus d’un million d’ha­­bi­­tants et l’ar­­mée la quadrille mètre par mètre. La ligne de front est à plus de trente kilo­­mètres d’ici. Mais pour un nouveau venu, le pays entier s’ap­­pa­­rente à une ligne de front. « Ne pensez jamais que vous êtes en Irak », m’avait préve­­nue à mon arri­­vée l’of­­fi­­cier tampon­­nant mon passe­­port. « Ne croyez jamais savoir à qui vous avez affaire. L’Irak n’existe pas. »

Le marché de KirkourkCrédits : MEE/Hawre Khalid
Le marché de Kirkourk
Crédits : MEE/Hawre Khalid

Le souk al-asliha

Depuis l’aban­­don de Kirkouk par l’ar­­mée irakienne, qui a reculé face à quelque deux mille combat­­tants de l’État isla­­mique en juin dernier, la ville est défen­­due par des Pesh­­merga bien équi­­pés et entraî­­nés, ainsi que par diverses milices chiites. Le tout donne lieu à un patch­­work de mino­­ri­­tés, d’eth­­nies et de reli­­gions. Personne ne fait confiance à personne. Les spécia­­listes débattent depuis des années de solu­­tions envi­­sa­­geables. Ils évoquent les sunnites et les chiites, les Arabes et les Kurdes. Il est ques­­tion de consti­­tu­­tions, de consul­­ta­­tions, de confé­­dé­­ra­­tions. Dans son dernier rapport, Amnesty inter­­­na­­tio­­nal se montre plus concis. Négo­­cier ou élabo­­rer plan de paix sur plan de paix ne sert à rien, estime l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Le problème du Moyen-Orient, c’est que tout le monde y est armé. À Kirkouk, les AK-47 se vendent et s’achètent en ville, sur le marché. Juste à côté des pommes. L’en­­trée du marché est proté­­gée par des barrières de béton entre lesquelles on trouve du pois­­son grillé et des combat­­tants en tenue. En juin dernier, une explo­­sion présen­­tée comme une attaque de l’État isla­­mique y a tué quinze personnes. Les choses sont désor­­mais plus calmes. Les vendeurs déam­­bulent, boivent un thé ou un café avec leurs collègues bouchers ou marchands de légumes. De temps à autre, quelqu’un vient et demande un lance-grenade. Un agent – qui dit s’ap­­pe­­ler Shwan et avoir 32 ans – nie en bloc. Il affirme que personne ne vend d’armes aux civils. Seule­­ment aux Pesh­­merga. Pour ache­­ter des armes, il faut un permis. Tout est sous contrôle, explique-t-il. Nous ne sommes pas en Irak mais au Kurdis­­tan. Ici, il y a des lois. À  ses côtés, un poli­­cier acquiesce et répète : ici, il y a des lois. Pour­­tant, mon photo­­graphe le recon­­naît immé­­dia­­te­­ment : il y a quelques semaines, il lui tirait le portrait à cet endroit même. Pour complé­­ter ses reve­­nus, Shwan vend bien des armes. Kirkouk n’est pas la seule ville à abri­­ter un souk al-asliha, c’est-à-dire un marché aux armes. On en trouve ailleurs. Mais ici, à Kirkouk, seuls les Kurdes peuvent ache­­ter des armes.

À même le solCrédits : MEE/Hawre Khalid
À même le sol
Crédits : MEE/Hawre Khalid

Pour­­tant, la popu­­la­­tion de la ville est plutôt variée. Malgré le fait qu’elle soit compo­­sée de 30 % d’Arabes sunnites et de 15 % de Turcs chiites, des milliers de Kurdes réclament le droit au retour et la resti­­tu­­tion de leurs proprié­­tés de Kirkouk, dont ils ont été expul­­sés par le régime de Saddam Hussein dans les années 1990 et au début des années 2000. Pour les Kurdes, Kirkouk est kurde, quoi que disent les chiffres. Après le recul en juin des troupes irakiennes face à l’avan­­cée de l’État isla­­mique, les combat­­tants Pesh­­merga ont rapi­­de­­ment étendu leur emprise sur la ville entière ; et sur son pétrole. Car Kirkouk est bâtie sur l’un des plus grands gise­­ments pétro­­li­­fères d’Irak.

Les marchands du bazari chak

Le deuxième bazari chak de Kirkouk (c’est ainsi qu’on le désigne, en kurde, lorsque vous deman­­dez en arabe où se trouve le souk al-asliha), a lui aussi été frappé par une bombe. Et ici aussi, la discré­­tion est désor­­mais de mise. Les vendeurs ne sont plus regrou­­pés entre eux comme avant. Ils ont tous un petit atelier pour répa­­rer des armes, rien d’autre. Au premier coup d’œil, on voit seule­­ment sur leurs étals des acces­­soires comme des appa­­reils de vision nocturne, des viseurs pour snipers, des gilet pare-balles ou des muni­­tions. « On a tous peur des sunnites, admet le proprié­­taire d’un de ces ateliers. Tous les sunnites de Kirkouk ont un frère ou un cousin à Mossoul. Un cousin dans les rangs de l’État isla­­mique. Et si celui-ci fait tuer par des combat­­tants Pesh­­merga, sa famille risque de se venger sur vous. Dès qu’on a vent de combats proches, tout le monde dans la rue s’arme en quelques minutes. On se prépare au combat. »

« On sait tous parfai­­te­­ment recon­­naître notre ennemi. » — Farman

« Il y a encore dix mois de cela, les seuls clients étaient les Pesh­­merga, explique Farman, 30 ans. Main­­te­­nant, tout le monde veut une kala­ch­­ni­­kov. Car à quoi bon le nier : si Daesh arrive, ils nous tueront tous. » Il ajoute : « Pour moi, les sunnites font partie de l’État isla­­mique. Je peux vivre avec eux, je respecte tout le monde. C’est eux qui en sont inca­­pables. Et s’ils ne sont pas des membres de l’État isla­­mique, en tout cas ils en cachent dans leurs quar­­tiers. Même si on me payait 1 000 dollars, je ne leur vendrais pas d’arme. » Mais le fait que de nombreux Kurdes aient rejoint le groupe extré­­miste complique la ques­­tion. « Envi­­ron cinq cents Kurdes ont rejoint les rangs de Daesh, explique un employé du gouver­­ne­­ment. Personne n’est à l’abri. On peut savoir qui achète une arme. Mais on ne peut pas savoir contre qui elle va être utili­­sée. » Farman, pour­­tant, n’a pas peur de vendre par erreur une arme à la mauvaise personne. « On sait tous parfai­­te­­ment recon­­naître notre ennemi », explique-t-il. Ses clients acquiescent. Eux aussi semblent n’avoir aucune hési­­ta­­tion. Je demande à un homme près de moi s’il garde une arme chez lui. Tous éclatent de rire. « Une ? J’ai un arse­­nal. Je suis prêt. »

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Un père et son fils dans les rues de la ville
Crédits : MEE/Hawre Khalid

Traduit de l’an­­glais par Agathe Ranc d’après l’ar­­ticle « The Gun Market of Kirkuk ». Couver­­ture : Le marché aux armes, par Hawre Khalid.
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