par Ulyces | 0 min | 2 décembre 2015

Dans le studio

La ligne de front la plus proche n’est qu’à trente minutes en voiture d’Er­­bil, mais la capi­­tale du Kurdis­­tan irakien n’a rien perdu de sa superbe. Le centre-ville respire au rythme des cris des vendeurs de rue, des volutes parfu­­més de nargui­­lés qu’on fume en terrasse et du grand bazar qui fait face à la cita­­delle. C’est en péri­­phé­­rie que la guerre et ses victimes font leur appa­­ri­­tion. Squats infor­­mels et camps soute­­nus par l’ONU se succèdent au fur et à mesure qu’on s’en­­fonce dans le nord de l’Irak, où les Pesh­­mer­­gas – l’ar­­mée kurde – affrontent un ennemi devenu plané­­taire.

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Un camp de réfu­­giés au Kurdis­­tan irakien
Crédits : Sebas­­tian Caste­­lier

Depuis que le groupe État isla­­mique (EI) s’est emparé de larges pans de terri­­toires en Syrie et en Irak à l’été 2014, près de deux millions de réfu­­giés syriens et de dépla­­cés internes sont venus trou­­ver refuge au Kurdis­­tan. C’est à l’in­­ten­­tion de ces exilés et de leurs hôtes qu’une radio a été créée quelques mois après la procla­­ma­­tion du cali­­fat. En bordure de la banlieue chré­­tienne d’Ain­­kawa se dresse un grand buil­­ding dont les orne­­ments exté­­rieurs de style byzan­­tin font penser aux décors en carton-pâte d’un parc d’at­­trac­­tion. C’est là, à côté des bureaux d’autres médias locaux que la radio Al-Salam (« la paix », en kurde et en arabe) a commencé à émettre en avril 2015, avec le soutien logis­­tique et finan­­cier de quatre ONG : la Guilde euro­­péenne du Raid, l’Œuvre d’Orient, la fonda­­tion Raoul Folle­­reau, ainsi que Radios sans fron­­tières, qui a pour but de contri­­buer au déve­­lop­­pe­­ment de projets radio­­pho­­niques origi­­naux et d’uti­­lité sociale. Il faut se serrer dans le petit studio de moins de vingt mètres carrés qui accueille aujourd’­­hui deux invi­­tés. Il est 9 h 01, l’émis­­sion commence avec quelques secondes de retard. En charge de la mati­­nale, la Russo-Syrienne Sevin Ibra­­him accueille en plateau des membres de l’ONG « Action contre la Faim », pour abor­­der la ques­­tion de l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en eau des camps de réfu­­giés. Seule aux commandes, la présen­­ta­­trice à la longue cheve­­lure blonde doit inter­­­vie­­wer ses invi­­tés et traduire leurs propos en direct, tout en se char­­geant du mixage des jingles et des musiques. Étudiante en méde­­cine à Alep avant la guerre, c’est de façon auto­­di­­dacte que cette jeune Kurde de 24 ans a appris son nouveau métier.

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Dans le studio de Radio Al-Salam
Crédits : Sebas­­tian Caste­­lier

Demain, entre l’ho­­ro­­scope et la météo, l’in­­vité sera un déplacé de Ramadi, un leader yézidi ou le prêtre d’un camp de réfu­­giés chré­­tiens. L’un des coor­­di­­na­­teurs de la radio, le Français Vincent Gelot, 27 ans, observe du coin du regard l’hor­­loge sur laquelle défilent les secondes. Il sera bien­­tôt l’heure des infor­­ma­­tions, présen­­tées en kurde, suivi à midi par un bulle­­tin en arabe. Cette semaine, excep­­tion­­nel­­le­­ment, il n’y aura pas de jour­­nal en syriaque car le présen­­ta­­teur chargé de donner les nouvelles dans ce dialecte araméen est conva­­les­cent. « Notre but, c’est d’être un pont entre les diffé­­rentes commu­­nau­­tés de réfu­­giés, mais aussi entre les réfu­­giés et les citoyens kurdes. Ils sont sépa­­rés et ne commu­­niquent pas entre eux, ce qui peut poser problème », explique Vincent Gelot à voix basse, alors que Sevin Ibra­­him diffuse à l’an­­tenne un repor­­tage réalisé quelque jours plus tôt dans un camp. Il défi­­nit Al-Salam comme « une radio ouverte et plurielle alors qu’ici toutes les stations sont confes­­sion­­nelles ou tenues par des poli­­tiques. L’idée, c’était d’avoir une radio qui ne soit pas parti­­sane mais au contraire ouverte au plus grand nombre, à tous ces gens qui ont dû fuir… »

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Un programme multi-cultu­­rel
Crédits : Sebas­­tian Caste­­lier

Dans un pays frappé par des violences sectaires et confes­­sion­­nelles depuis l’in­­ter­­ven­­tion améri­­caine de 2003, la radio a souhaité ouvrir ses ondes à la multi-cultu­­ra­­lité qui carac­­té­­rise désor­­mais la région. Aux côtés des kurdes, il faut désor­­mais comp­­ter, par exemple, les réfu­­giés syriens chré­­tiens, les dépla­­cés irakiens chiites, ou encore les mino­­ri­­tés reli­­gieuses et ethniques comme les Shabaks et les Yézi­­dis. Parce que la musique adou­­cie les meurs, au-delà des invi­­tés d’ho­­ri­­zons divers, des langues parlées et des repor­­tages réali­­sées, la radio tente égale­­ment de créer des ponts grâce à sa program­­ma­­tion musi­­cale, soit « un mix de musiques arabes et kurdes et 5 % de Céline Dion ». Mais satis­­faire les goûts musi­­caux de ces commu­­nau­­tés voisines et pour­­tant si éloi­­gnées ne se fait pas sans risque de frois­­ser quelques sensi­­bi­­li­­tés cultu­­relles. « De l’Iran à l’Égypte en passant par le Liban, le matin, c’est Fairuz », explique Vincent Gelot, faisant réfé­­rence à l’une des plus célèbres chan­­teuses du monde arabe. « Un jour, nous avons passé un de ses morceaux l’après-midi. Ce fut un choc cultu­­rel. Un peu comme passer du AC/DC sur Radio clas­­sique », traduit-il avec un sourire.

Le micro et la colombe

Le taxi beige avance douce­­ment sur la route pous­­sié­­reuse qui traverse un champ d’herbes sèches. Sevin Ibra­­him, assise sur la banquette arrière, pianote sur l’écran de son portable en jetant occa­­sion­­nel­­le­­ment un regard par la fenêtre. Moins de dix minutes après avoir quitté le studio, la voiture se gare sur le parking qui fait face à Baharka, un camp accueillant près de 4 000 dépla­­cés, prin­­ci­­pa­­le­­ment de Mossoul. La ville, la seconde plus grande du pays, a été conquise par les djiha­­distes de l’EI en juin 2014, contrai­­gnant à fuir ceux qui ont refusé de vivre sous leur joug.

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À l’ar­­rière du taxi
Crédits : Sebas­­tian Caste­­lier

Il ne faudra pas à Sevin négo­­cier plus d’une minute pour pouvoir péné­­trer l’en­­ceinte du camp afin de réali­­ser plusieurs repor­­tages qui seront diffu­­sés la semaine prochaine. Baharka, contrai­­re­­ment aux camps pour réfu­­giés syriens aux sorties verrouillées, accueille des dépla­­cés, soit des citoyens irakiens, donc libre de leur mouve­­ment. La plupart des voitures garées près du taxi appar­­tiennent d’ailleurs à des rési­­dents du camp qui se déplacent régu­­liè­­re­­ment pour aller travailler en ville. La première tente devant laquelle s’ar­­rête Sevin Ibra­­him a été aména­­gée pour accueillir une cuisine exté­­rieure abri­­tée du soleil par une bâche en plas­­tique. À l’en­­trée, deux petits garçons à la cheve­­lure blonde et à la peau mate s’amuse pendant que leur mère prépare à manger. Cette famille de Turk­­mènes, un groupe turco­­phone descen­­dant des nomades oghouzes, a comme tant d’autres pris le chemin de l’exil pour échap­­per aux persé­­cu­­tions des djiha­­distes, qui visent de manière parti­­cu­­liè­­re­­ment atroce les mino­­ri­­tés d’Irak. Les deux garçons, rejoint par le reste de la fratrie, observent silen­­cieu­­se­­ment leur mère parler au micro de Sevin, qui explique la diffi­­culté d’éle­­ver des enfants dans un camp. Son travail, la jour­­na­­liste le défi­­nit avant tout comme « un soutien psycho­­lo­­gique pour les réfu­­giés ».

Mais avec un rayon de diffu­­sion d’en­­vi­­ron 60 à 80 km, la radio atteint aussi les terri­­toires occu­­pés par l’EI.

« Je parle des condi­­tions médi­­cales, de leur vie quoti­­dienne, comme, par exemple, quand ils font du pain avec un four qu’ils ont construit avec du sable et de la terre », explique-t-elle en traver­­sant ce camp où la dignité humaine semble être aussi vola­­tile que la pous­­sière ocre qui recouvre les tentes blanches. Radio Al-Salam émet sur la fréquence 94,3 FM, mais aussi sur Inter­­net. Pour l’ins­­tant, leur prin­­ci­­pal audi­­mat est composé des chauf­­feurs de taxis qui sillonnent Erbil et ses envi­­rons. « Ces gens ne vont jamais à l’in­­té­­rieur des camps, ils ne savent pas ce qu’il s’y passe, c’est donc posi­­tif si on peut les infor­­mer », estime Vincent Gelot. Mais avec un rayon de diffu­­sion d’en­­vi­­ron 60 à 80 km, la radio atteint aussi les terri­­toires occu­­pés par l’EI. Parce que leur cible prin­­ci­­pale sont les réfu­­giés eux-mêmes, l’équipe a commencé à distri­­buer des radios frap­­pées de leur logo : un micro et une colombe. À Al-Halal, situé dans la banlieue d’Er­­bil, Al-Salam a distri­­bué 250 radios aux familles qui vivent dans cet immeuble en construc­­tion réamé­­nagé en camp de fortune. Pour ces dépla­­cés internes, prin­­ci­­pa­­le­­ment des chré­­tiens ainsi que quelques Yézi­­dis, la radio repré­­sente « une démarche posi­­tive », comme l’ex­­plique Janan, un quinqua­­gé­­naire qui a fui la ville chré­­tienne de Qaraqosh il y a près d’un an. « Nous écou­­tons la voix d’autres réfu­­giés et parta­­geons leur souf­­france, et nous pouvons écou­­ter les nouvelles », explique ce père de quatre enfants. Pour d’autres, la radio porta­­tive a aussi une utilité pratique grâce à la lampe de poche qu’elle contient. « Quand il n’y a plus d’élec­­tri­­cité, on peut toujours voir et écou­­ter de la musique », raconte ainsi Khaleda Majeed, une rési­­dente du premier étage.

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Une radio distri­­buée par la station
Crédits : Sebas­­tian Caste­­lier

Les tensions enfouies

Si Al-Salam accorde autant d’im­­por­­tance à la plura­­lité, c’est aussi sans doute car l’af­­flux massif de réfu­­giés et de dépla­­cés majo­­ri­­tai­­re­­ment arabes dans une région kurde réveille des tensions long­­temps enfouies entre les deux popu­­la­­tions. Au Kurdis­­tan irakien, une personne sur quatre est un exilé. « Je n’ai pas de salaire. J’ai cher­­ché un emploi pour garan­­tir le futur de mes enfants, mais il n’y a rien ici », explique Akeel, qui a fui l’EI avec sa famille, avant d’ajou­­ter : « Enfin, c’est ce qu’ils disent. Il y a du travail pour les Kurdes, pas pour les Arabes », conclut ce déplacé qui perçoit cette discri­­mi­­na­­tion comme du racisme. En Irak, les rela­­tions entre les commu­­nau­­tés arabes et kurdes ont toujours été sources de discordes. Personne à Erbil n’a oublié la poli­­tique de répres­­sion de la popu­­la­­tion kurde menée sous Saddam Hussein, ni le massacre à l’arme chimique de 5 000 Kurdes dans la ville de Halabja en 1988.

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Sevin Ibra­­him inter­­­viewe une famille de réfu­­giés
Crédits : Sebas­­tian Caste­­lier

Ces commu­­nau­­tés devront pour­­tant apprendre à vivre ensemble sur le long-terme. Personne n’ignore que dans la guerre qui oppose la coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale à l’EI, le retour des réfu­­giés et des dépla­­cés pour­­rait prendre des années. « Certains camps sont aussi grands que des petites villes, certains ont été réfu­­giés deux fois. On restera jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de réfu­­giés, mais ça ne sera pas pour demain… », prédit Vincent Gelot, assis dans le studio d’une radio qui a encore de beaux jours devant elle. Atta­­blée à son bureau, Sevin Ibra­­him prépare l’émis­­sion de demain. Bien­­tôt, elle devra retour­­ner en Syrie pour passer des examens à Damas et ainsi obte­­nir son diplôme en méde­­cine, mais elle revien­­dra animer Al-Salam. Elle y a trouvé sa voie.


Couver­­ture : Sevin Ibra­­him dans le studio de Radio Al-Salam, par Sebas­­tian Caste­­lier.
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