par Alan Bellows | 14 avril 2016

Il faisait chaud et l’air était saturé de pous­­sière en ce 7 mai 1931 dans la petite ville de montagne de Corbin, dans le Kentu­­cky. Au bord d’un chemin de terre, Matt Stewart, gérant d’une station-service, se tenait sur une échelle pour repeindre le mur en ciment qui bordait la voie ferrée. À mesure qu’il appliquait la nouvelle couche de pein­­ture, le lettrage précé­dent dispa­­rais­­sait. Matt Stewart s’in­­ter­­rom­­pit lorsqu’il enten­­dit une voiture appro­­cher à grande vitesse – du moins, ce qu’on consi­­dé­­rait comme une grande vitesse en 1931.

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Harland Sanders à sept mois

Elle venait de la partie aride et escar­­pée du nord de la région, surnom­­mée l’ « anti­­chambre de l’En­­fer » par les habi­­tants du coin en raison des produits qu’on y expor­­tait prin­­ci­­pa­­le­­ment : de l’al­­cool de contre­­bande, des balles et des cadavres. On parlait égale­­ment des envi­­rons comme du « trou du cul du monde ». Matt Stewart dut proba­­ble­­ment plis­­ser les yeux pour aper­­ce­­voir la voiture qui appro­­chait à travers la pous­­sière, et épon­­ger son front trans­­pi­­rant du revers de son poignet maculé de pein­­ture. Il devait se douter que le conduc­­teur serait armé et furieux et qu’il s’ar­­rê­­te­­rait à sa hauteur dans un déra­­page, car il posa son pinceau et prit son pisto­­let. Arri­­vée à sa hauteur, la voiture s’ar­­rêta bel et bien dans un déra­­page. Toute­­fois, ce n’est pas un homme armé qui en sortit, mais trois. « Alors, espèce d’en­­foiré », cria le conduc­­teur au peintre, « je vois que t’as recom­­mencé. » Le conduc­­teur de l’au­­to­­mo­­bile utili­­sait le mur pour faire de la publi­­cité pour sa station-service, située dans le centre-ville, et ce n’était pas la première fois que Stewart, gérant d’une station-service concur­­rente, instal­­lait un bloqueur de publi­­cité. Il sauta de l’échelle et plon­­gea derrière le mur pour se mettre à l’abri tout en déchar­­geant son pisto­­let. L’un des deux acolytes du conduc­­teur s’écroula. Le conduc­­teur ramassa son pisto­­let et riposta. Malgré la rafale de balles tirées par ses deux enne­­mis, Stewart réus­­sit à crier : « Arrête de tirer, Sanders ! Tu m’as eu ! » Le silence retomba sur la route pous­­sié­­reuse. Du sang ruis­­se­­lait de l’épaule et de la hanche du peintre, mais il n’était que blessé, contrai­­re­­ment au direc­­teur de Shell qui était étendu sur le sol, une balle logée dans la poitrine. Ce face-à-face aurait pu n’être qu’une fusillade de plus parmi celles qui écla­­taient régu­­liè­­re­­ment aux envi­­rons de l’an­­ti­­chambre de l’En­­fer. Mais c’était sans comp­­ter l’iden­­tité du conduc­­teur. Le « Sanders » qui avait logé deux balles dans le corps de Matt Stewart n’était autre que Harland Sanders, l’homme qui devien­­drait le célèbre Colo­­nel Sanders. À cette époque, il était brun et rasé de près, mais son visage vieillis­­sant appa­­raî­­trait plus tard sur les panneaux publi­­ci­­taires, les restau­­rants et les buckets de KFC dans le monde entier. Contrai­­re­­ment à la plupart des mascottes de chaînes alimen­­taires célèbres, le Colo­­nel Sanders a vrai­­ment existé, et sa vie fut bien plus mouve­­men­­tée que ne le laisse imagi­­ner la terne biogra­­phie qu’en a fait l’en­­tre­­prise.


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Harland Sanders et sa corneille
Crédits : The Driver/Damn Inte­­res­­ting

Harland

Harland Sanders naquit le 9 septembre 1890 au sein de la commu­­nauté agri­­cole d’Hen­­ry­­ville, dans l’In­­diana. Selon le dicton local, un homme ne devait pas se soucier d’ache­­ter un costume avant le jour de son mariage, et il n’en aurait plus besoin jusqu’au jour où il mettrait le pied dans son cercueil. En 1895, alors que Harland était âgé de cinq ans, son père Wilbur ferma sa bouche­­rie au beau milieu de la jour­­née et rentra chez lui d’une démarche trébu­­chante, malade et fiévreux. Quelques jours après, Wilbur porta son costume pour la seconde fois. Harland fut élevé par sa mère, Marga­­ret, une chré­­tienne auto­­ri­­taire qui passait son temps à préve­­nir ses enfants des dangers de l’al­­cool, du tabac, des jeux et des siffle­­ments le dimanche. À l’âge de sept ans, il était convenu que Harland ferait à manger pour ses jeunes frères et sœurs lorsque sa mère était au travail. À douze ans, la seule vue de l’al­­pha­­bet le dégoû­­tait et, fuyant les cours d’an­­glais pour ceux de mathé­­ma­­tiques, il finit par aban­­don­­ner l’école et ne jamais y retour­­ner. Sa mère se rema­­ria, et son nouveau mari expri­­mait son ressen­­ti­­ment envers l’exis­­tence des enfants par des paires de gifles données au moindre prétexte. Harland, 13 ans, rangea ses petites affaires dans une boîte, se glissa dans la cuisine, fila par la porte de derrière et quitta le domi­­cile fami­­lial. En 1906, alors que le jeune Harland Sanders avait trouvé du travail comme chauf­­feur de tram à New Albany, deux hommes enga­­gèrent une conver­­sa­­tion avec lui sur les troubles de l’époque à Cuba. Ils étaient recru­­teurs pour l’ar­­mée, et ils parvinrent à convaincre Sanders que sa place était au sein de l’ar­­mée avant même d’ar­­ri­­ver à leur desti­­na­­tion. Il s’y enrôla rapi­­de­­ment, et fut envoyé sur un bateau rempli d’hommes et de mules, direc­­tion Cuba.

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Harland Sanders avec sa mère et ses frère et soeur

Avant d’em­­barquer sur ce bateau, la plus grande parcelle d’eau que Sanders eût jamais vue était le « vieux trou d’eau » près de chez lui. Il passa la traver­­sée au bastin­­gage du navire, occupé tour à tour à admi­­rer l’im­­men­­sité de l’At­­lan­­tique et à vomir dedans. Quand le comman­­dant de Sanders à Cuba se rendit compte que sa nouvelle recrue n’avait que 16 ans, il congé­­dia le garçon et le remit sur un bateau en direc­­tion des États-Unis. Ainsi s’acheva la carrière mili­­taire du futur Colo­­nel. Au début des années 1900, l’ar­­ché­­type de l’aven­­tu­­rier au regard d’acier était incarné par l’in­­gé­­nieur des chemins de fer, tout comme les pilotes de ligne et les astro­­nautes le feraient quelques décen­­nies plus tard. L’édu­­ca­­tion de Harland Sanders s’étant arrê­­tée à la sixième, elle était insuf­­fi­­sante pour lui permettre de prétendre à un quel­­conque travail quali­­fié, mais il finit par œuvrer comme « gribouilleur de cendres » pour la Southern Rail­­road, raclant les cendres de char­­bon des machines à vapeur. Sanders prit soin d’étu­­dier les chauf­­feurs de loco­­mo­­tive, obser­­vant leur manière d’en­­four­­ner le char­­bon dans le foyer, et appre­­nant comment étaler le fioul pour une effi­­ca­­cité maxi­­male. Si bien qu’à 18 ans, Sanders avait appris le travail sur le tas, et il était en mesure de rempla­­cer les chauf­­feurs absents. Il se fami­­lia­­risa rapi­­de­­ment avec le champ lexi­­cal des chauf­­feurs, culti­­vant un large voca­­bu­­laire d’in­­sa­­ni­­tés dans ses conver­­sa­­tions de tous les jours. « Il m’est diffi­­cile d’ap­­pe­­ler un sale FDP pares­­seux, incom­­pé­tent et malhon­­nête par autre chose que le nom qu’il mérite », écri­­rait-il plus tard. Mis à part son langage exécrable, Sanders était obsédé par la propreté, et il adopta l’étrange manie de ne s’ha­­biller qu’en salo­­pette blanche, avec des gants de coton blancs. Il se vantait de rentrer souvent sans une tache chez lui, bien qu’ayant travaillé toute la jour­­née au milieu du char­­bon. C’est envi­­ron à cette époque que Sanders rencon­­tra sa bien-aimée, Jose­­phine King. Ils étaient tous les deux des clients régu­­liers du même cinéma. Après une brève et timide parade nuptiale, ils déci­­dèrent de se marier. D’après Marga­­ret Sanders, la future fille aînée du couple, sa mère ne voulait pas d’en­­fants. Malheu­­reu­­se­­ment, Jose­­phine était persua­­dée que sa seule volonté suffi­­rait à empê­­cher la concep­­tion. Elle donna nais­­sance à Marga­­ret à peu de choses près 40 semaines après la nuit de noces.

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Sanders lorsqu’il travaillait sur les chemins de fer

Sanders travailla pour plusieurs compa­­gnies de chemins de fer au fil des ans, mais sa carrière de chauf­­feur de loco­­mo­­tive prit fin lorsqu’il se battit à coups de poing avec un méca­­ni­­cien sous un château d’eau. L’his­­toire ne retint pas les causes du désac­­cord, ni si Sanders tacha de sang son uniforme imma­­culé. À 21 ans, Sanders suivit des cours de droit par corres­­pon­­dance, et il étudia dans le bureau d’un juge à Little Rock. Il finit par trou­­ver du travail à la cour d’un juge de paix, dans l’es­­poir d’ap­­por­­ter un peu de cette justice aux pauvres gens de la région, qu’on maltrai­­tait depuis trop long­­temps. Il était parti­­cu­­liè­­re­­ment fier du jour où il parvint à négo­­cier de meilleures compen­­sa­­tions pour les victimes, noires pour la plupart, d’un acci­dent de train, ainsi que de ses efforts pour mettre un terme aux tenta­­tives des tribu­­naux de pous­­ser les accu­­sés à accep­­ter un accord à l’amiable. Mais son séjour au tribu­­nal prit fin lorsqu’il se bagarra avec un client dans une salle d’au­­dience, proba­­ble­­ment au sujet d’ho­­no­­raires impayés. Sanders travailla égale­­ment plusieurs années en tant qu’en­­tre­­pre­­neur indé­­pen­­dant, lançant des entre­­prises aux succès divers. Il perdit presque tout son argent en essayant de vendre un système d’éclai­­rage inté­­rieur à base de gaz acéty­­lène – le réseau élec­­trique moderne arriva dans les zones rurales plus tôt que prévu –, mais il fit fortune en mettant sur pied un ferry à Jeffer­­son­­ville, toujours dans l’In­­diana. Sanders utilisa ses béné­­fices pour fonder un club de jeunes hommes d’af­­faires en ville. Par un beau samedi après-midi, le club décida que toutes les entre­­prises de la ville seraient fermées pour un pique-nique dans le parc. Ils avaient mis en place des pancartes la veille, annonçant l’évé­­ne­­ment. Dans une échoppe de barbier, un client profi­­tait de son rasage quand une silhouette maus­­sade en forme de Sanders obscur­­cit la porte d’en­­trée. « Les maga­­sins, l’épi­­ce­­rie… Tout le monde est fermé, sauf vous », dit-il au barbier. « Pourquoi ne fermez-vous pas ? » Appa­­rem­­ment, les autres barbiers de la ville crai­­gnaient de perdre leur clien­­tèle au profit du seul réfrac­­taire, et menaçaient de déser­­ter. « Lorsque je serai prêt à fermer mon commerce, je mettrai mon écri­­teau sur la porte », répon­­dit le barbier. « Je ne vais pas vous lais­­ser me forcer à fermer. » Le client plein de mousse répon­­dit depuis son siège : « Tout ce que vous faites, vous et vos amis, c’est de prendre l’argent de la ville et de le garder pour vous. » « Sortez donc et prou­­vez-moi ça », répliqua Sanders. Le client sauta hors de sa chaise et s’ap­­prêta à combattre Sanders au-dehors. Quelques instants plus tard, Sanders fit valser la mousse du visage de l’homme à moitié rasé. Malheu­­reu­­se­­ment, le chapeau de paille tout neuf de Sanders – il l’avait acheté spécia­­le­­ment pour le pique-nique – fut piétiné durant l’al­­ter­­ca­­tion. Néan­­moins, le pique-nique fut consi­­déré comme le plus fabu­­leux de l’his­­toire de Jeffer­­son­­ville, et les parti­­ci­­pants orga­­ni­­sèrent même une collecte pour rempla­­cer le chapeau rata­­tiné.

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Harland Sanders à l’époque où il vendait des pneus

Héros du Kentu­­cky

À la fin des années 1920, la famille Sanders rési­­dait à Camp Nelson, dans le Kentu­­cky, où Harland pour­­voyait à leurs besoins grâce au salaire de vendeur de pneus que lui versait la compa­­gnie Miche­­lin. Les affaires marchaient bien. Ses commis­­sions avaient même fini par lui permettre d’ache­­ter une auto­­mo­­bile Maxwell de première classe, une petite beauté révo­­lu­­tion­­naire, avec un moteur six cylindres et des roues en bois vernis. Par un matin givré de novembre 1926, Sanders s’ap­­prê­­tait à remorquer sa vieille Ford T1 à l’aide d’une corde et de son nouveau bébé. La T1 avait le défaut d’être capri­­cieuse, notam­­ment dans le froid. On devait souvent la trac­­ter avec une autre voiture pour aider le moteur à démar­­rer. Harland Junior, du haut de ses 18 ans, avait donc les mains sur le volant de la T1, tandis que Sanders les remorquait tranquille­­ment vers le pont qui enjam­­bait Hick­­man Creek. C’était un pont de cordes sèches, conçu pour les chevaux, mais que les garçons Sanders traver­­saient régu­­liè­­re­­ment dans leur véhi­­cule moderne. La voiture des Sanders avait survécu à de nombreuses traver­­sées. Jusqu’à celle-ci. Un des câbles prin­­ci­­paux claqua sous le poids combiné des deux véhi­­cules. Le pont fit une double vrille qui projeta les voitures dans un préci­­pice de 15 mètres. Elle atter­­rirent à l’en­­vers : les capotes en toiles furent crevées et le métal en-dessous céda comme du flan. Par miracle, le jeune Sanders se traîna hors de l’épave sans bles­­sures graves. Le vieux Sanders, en revanche, s’en tira en miettes. Frac­­tures, contu­­sions, plaies ouvertes, et plus grave encore : des tâches de boue sur son costume blanc imma­­culé. Le fils et son père rampèrent jusqu’à la maison sous le regard épou­­vanté des voisins. José­­phine arran­­gea tout. Elle devait bander les plaies de son mari, les désin­­fec­­ter, et surtout, recoudre un gros morceau de cuir chevelu à sa place d’ori­­gine. Sanders survé­­cut à la chute, mais pas son emploi, faute de voiture de fonc­­tion.

Une nuit, des coups de feu réveillèrent Sanders en sursaut peu avant l’aube.

Harland Sanders trouva ensuite du travail comme direc­­teur d’une petite station-service de la Stan­­dard Oil, du côté de Nicho­­las­­ville. Deux centimes lui reve­­naient, à titre de commis­­sion, tous les quatre litres d’es­­sence. Il gagnait égale­­ment un petit quelque chose en vendant aux paysans du coin du maté­­riel de ferme à crédit. Malheu­­reu­­se­­ment, une séche­­resse s’abat­­tit sur la région qui rédui­­sit les récoltes à néant, lais­­sant les fermiers sans ressources. Tout le commerce s’en ressen­­tit. La demande d’es­­sence s’écroula ; les paysans débi­­teurs se retrou­­vèrent insol­­vables ; et s’il restait un espoir après cela, un certain crash bour­­sier vint lui porter le coup de grâce un jeudi noir de 1929. Sanders dut alors jouer de sa répu­­ta­­tion auprès de Shell dans l’es­­poir d’ob­­te­­nir un poste dans un autre endroit, où la demande d’es­­sence était plus forte. Il fut exaucé. La famille Sanders posa ses valises un peu plus loin dans le Kentu­­cky, dans une petite station-service située non loin de la ville de Corbin. La vie était rude : l’élec­­tri­­cité n’avait pas encore fait son nid, mais la station-service compre­­nait une petite maison à l’ar­­rière, ainsi qu’un point de jonc­­tion avec la route 25, qui, de nos jours encore, demeure une voie à fort trafic. Il s’agis­­sait de l’an­­ti­­chambre de l’En­­fer où Sanders s’en­­ga­­ge­­rait plus tard dans une fusillade pour des raisons publi­­ci­­taires avec Matt Stewart (qui, soit dit en passant, écopa de 18 ans de prison pour le meurtre de Robert Gibson, le mana­­ger de Shell (même si, soit dit en passant, Stewart trouva la mort deux ans seule­­ment après que sa sentence fut pronon­­cée, de la main de l’adjoint du shérif (qu’on soupçonne, soit dit en passant, d’avoir œuvré pour le compte de la riche famille Gibson, qui récla­­mait vengeance))). Une nuit, des coups de feu réveillèrent Sanders en sursaut peu avant l’aube. Deux trafiquants d’al­­cool rivaux échan­­geaient des insultes et du plomb sur le pas de sa porte. Un bruit sourd inter­­­rom­­pit la fusillade ; la porte de la station-service venait de voler en éclats, lais­­sant appa­­raître un Colo­­nel fou de rage, qui ne portait rien d’autre que son slip et son fusil de chasse, pointé dans leur direc­­tion. « Jetez vos armes bande de fils de putes, et mettez-vous en ligne ! » ordonna Sanders. Il n’était pas courant de se faire trai­­ter de fils de pute à l’époque, mais le fusil de chasse finit de les convaincre qu’il valait mieux obéir. En arri­­vant sur place pour ramas­­ser les suspects, le shérif demanda à Sanders de venir témoi­­gner au siège du Comté. « Très bien », dit-il. La voiture démarra en trombe, pour­­sui­­vie par une petite fille qui agitait les mains en criant. « Papa ! » disait-elle, « tu as oublié ton panta­­lon ! »

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La station-service de Corbin

Un jour de 1930, Jose­­phine commençait à se deman­­der ce qui pouvait rete­­nir son mari si long­­temps. Elle le savait en route pour une petite commu­­nauté, non loin dans les Appa­­laches. Là-haut, les habi­­tants n’avaient ni plom­­be­­rie, ni route, ni élec­­tri­­cité, ni aucun autre élément du confort moderne. Harland se dévouait régu­­liè­­re­­ment pour leur appor­­ter de la nour­­ri­­ture gratuite et du maté­­riel médi­­cal. Les jours de Thanks­­gi­­ving, cela pouvait impliquer de trans­­por­­ter à dos de mules le repas de tout un village. Cette fois-ci, on l’avait réqui­­si­­tionné à cause d’une femme qui venait de perdre les eaux. La nais­­sance de ses trois enfants avait fait de Harland une sage femme compé­­tente, dans son style person­­nel. Mais cet accou­­che­­ment prenait plus long­­temps que la normale. Tout à coup, Harland coupa court aux inquié­­tudes. Il fit une entrée fracas­­sante dans le salon, attrapa son fidèle fusil de chasse et expliqua laco­­nique­­ment que quelqu’un avait besoin d’une petite « persua­­sion » supplé­­men­­taire. L’ac­­cou­­che­­ment se dérou­­lait mal ; la posi­­tion du bébé était mauvaise ; le faire sortir sans risquer la vie de la mère exigeait l’ex­­pé­­rience d’un méde­­cin. Mais le docteur local refu­­sait d’opé­­rer, sous prétexte qu’il avait trop bu de bour­­bon. Après l’avoir rapi­­de­­ment « persuadé », on aperçut le docteur cava­­ler à dos de mule dans les montagnes. Ce dernier ajusta manuel­­le­­ment la posi­­tion du bébé et fina­­le­­ment, la mère accou­­cha sans accroc. Elle prénomma son nouveau fils « Harland ». Quelque part en 1936, pour le remer­­cier de son travail de sage femme, de ses dons de nour­­ri­­ture et de ses appa­­ri­­tions régu­­lières aux réunions des alcoo­­liques anonymes, le gouver­­neur du Kentu­­cky nomma Harland Sanders « Colo­­nel du Kentu­­cky » – la plus haute distinc­­tion hono­­ri­­fique que pouvait confé­­rer l’État.

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Harland et Jose­­phine en 1932

Le Colo­­nel Sanders

Harland Sanders disait de Corbin que « le trafic d’al­­cool, les bagarres et les fusillades y étaient encore plus régu­­lières que le chant du coq ». Le coq de Corbin est-il celui qui a poussé Sanders aux four­­neaux ? Diffi­­cile à dire. Mais sa lente trans­­for­­ma­­tion en icône mondiale de la restau­­ra­­tion a bel et bien commencé là-bas. La seule chose que Sanders aimait plus que les gros mots, c’était les expé­­riences culi­­naires. Du jour au lende­­main, il prit la déci­­sion d’ins­­tal­­ler une grande table en chêne dans l’an­­cienne réserve, et de rebap­­ti­­ser son établis­­se­­ment. « Station-service et café Sanders », pouvait-on lire sur la devan­­ture. Les voya­­geurs affa­­més affluaient, ameu­­tés par les annonces que Sanders peignait sur le bas-côté de la route, au nord et au sud de la ville. Sanders enga­­gea du person­­nel ; en bon stra­­tège, il s’at­­ta­­cha à leur verser un salaire plus que décent, en échange de la promesse de n’ac­­cep­­ter aucun pour­­boire. Harland et Jose­­phine cuisi­­naient de tout. Le plat du jour pouvait varier du steak de bœuf au jambon de campagne, en passant par les biscuits chauds et les patates en sauce. Le poulet n’était pas souvent au menu – trop long à cuisi­­ner, selon Sanders. Pour autant, il fit bon nombre d’ex­­pé­­riences avec le poulet. C’est à cette époque que Sanders rencontre sa Clau­­dia Price adorée, une jeune femme divor­­cée qui vivait à Corbin. Sur les bons conseils de Harland, Jose­­phine, son épouse, enga­­gea Clau­­dia pour aider au restau­­rant. Il devint bien­­tôt évident pour tout le monde que Clau­­dia servait aussi bien de serveuse que de maîtresse à Harland. Mais le bruis­­se­­ment du scan­­dale fut atté­­nué par la popu­­la­­rité gran­­dis­­sante du restau­­rant.

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L’in­­té­­rieur du Sanders’ Café à la fin des années 1930

Sanders y ajouta même un hôtel bon marché – le premier à l’est du Missis­­sippi selon lui. Il côtoya un éminent critique gastro­­no­­mique, Duncan Hines. Ce dernier offri­­rait un peu de son rayon­­ne­­ment à l’éta­­blis­­se­­ment, grâce à une critique élogieuse dans son guide de voyage. Sanders voulait un établis­­se­­ment complet, qui prévoyait aussi les diver­­tis­­se­­ments. C’est pourquoi il avait fait instal­­ler un âne dans sa cour. Oui, juste un âne. Les clients l’écou­­taient braire, et c’était, à en croire les témoins, à se taper sur les cuisses. La Grande Dépres­­sion manquait cruel­­le­­ment de diver­­tis­­se­­ments abor­­da­­bles… Sanders avait égale­­ment une corneille appri­­voi­­sée, que le person­­nel appe­­lait Jim Crow. Jim avait un tour à lui. Quand un client de l’hô­­tel cachait un penny dans l’our­­let de son panta­­lon, Jim sautillait derrière, et s’achar­­nait sur le panta­­lon tant que la pièce n’était pas volée, pour le plus grand plai­­sir des spec­­ta­­teurs. Personne ne savait où finis­­saient les pièces. Sanders l’ap­­prit des années plus tard, alors qu’il réno­­vait son esca­­lier. Une des marches s’écroula dans un bruit de machine à sous en plein jack­­pot. C’est à cette époque que Sanders rencon­­tra sa bien-aimée, Bertha… un auto­­cui­­seur épatant, qui cuisait les légumes à haute tempé­­ra­­ture, grâce à la pres­­sion. Sanders vit en Bertha un moyen sûr de frire rapi­­de­­ment du poulet sans perte de qualité. Il munit Bertha de deux soupapes, pour limi­­ter la pres­­sion et le risque d’ex­­plo­­sion, puis passa plusieurs années à jouer avec les mari­­nades, les huiles, les tempé­­ra­­tures, les farines et les assai­­son­­ne­­ments. En juillet 1940, le système de Sanders était en état de frire du poulet à la perfec­­tion, en seule­­ment huit minutes. Il pouvait aussi se vanter d’être l’in­­ven­­teur de la « sauce crous­­tillante », qui profi­­tait des miettes de pains égarées dans l’huile après la friture. Les rumeurs prétendent que cette sauce comp­­tait parmi les trois meilleures choses qu’il est possible de mettre dans sa bouche ici-bas. Hélas, ces décou­­vertes allaient devoir attendre. En 1940, le monde devait régler un ou deux problèmes plus urgents que le poulet frit de Sanders.

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Par un dimanche après-midi glacé de décembre 1942, la famille Sanders était assise dans la maison de Marga­­ret à écou­­ter de la musique à la radio lorsque la diffu­­sion fut inter­­­rom­­pue par un bulle­­tin d’in­­for­­ma­­tion spécial. Un présen­­ta­­teur informa les audi­­teurs que Pearl Harbor était bombar­­dée par l’Em­­pire du Japon. Les États-Unis étaient en guerre. À 52 ans, Sanders était trop âgé pour servir son pays, mais il pouvait néan­­moins se rendre utile auprès d’une petite portion de celui-ci. Il laissa le restau­­rant aux soin de Clau­­dia, sa maîtresse, et fit le voyage jusqu’à la ville reti­­rée d’Oak Ridge, dans le Tennes­­see, où le gouver­­ne­­ment avait dressé en hâte une grande instal­­la­­tion de pointe sur des terres agri­­coles. Sanders y retrouva son ami Jo Clem­­mons, gérant d’une café­­té­­ria locale, et accepta offi­­ciel­­le­­ment le poste de direc­­teur adjoint.

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Les bâti­­ments d’Oak Ridge, dans le Tennes­­see

Bien qu’il y travailla presque jusqu’à la fin de la guerre, Sanders n’avait aucune idée de la façon dont les milliers d’hommes et de femmes d’Oak Ridge occu­­paient leurs jour­­nées. Ils ne parlaient jamais ouver­­te­­ment de leur travail, même à l’af­­fable Sanders. Il appren­­drait plus tard que ces travailleurs étaient en réalité des scien­­ti­­fiques et des ingé­­nieurs, qui avaient eux aussi déve­­loppé en secret une recette bien à eux : l’ura­­nium-235. Ils avaient passé des années à chauf­­fer des frag­­ments du métal à haute tempé­­ra­­ture, aspi­­rant ses vapeurs à travers des membranes, avant de le faire tour­­noyer dans d’im­­menses chambres magné­­tiques, cela pour isoler quelques kilo­­grammes du précieux isotope. En 1945, on le fourra dans la bombe Little Boy, qui fut char­­gée sur l’Enola Gay, envoyée au Japon, puis larguée sur Hiro­­shima. Il s’agis­­sait de la première bombe atomique utili­­sée dans une guerre. En 1952, Harland Sanders décida de visi­­ter l’Aus­­tra­­lie. Après la guerre, beau­­coup de choses avaient changé dans sa vie. Harland et Jose­­phine avaient divorcé après 39 années de mariage, et Sanders épousa son employée et maîtresse de longue date, Clau­­dia. Le gouver­­neur Wetherby le renomma Colo­­nel du Kentu­­cky en recon­­nais­­sance de sa cuisine et cette fois-ci, Sanders se servit plei­­ne­­ment des honneurs. Il commença à se présen­­ter comme le « Colo­­nel Sanders » et à travailler son look inimi­­table en se faisant pous­­ser un bouc poivre et sel et en portant des costumes à redin­­gotes noires avec une cravate Kentu­­cky. Face à tant de chan­­ge­­ments dans sa vie, il se dit qu’il ferait mieux d’adap­­ter son voca­­bu­­laire au gent­­le­­man du sud auquel il voulait ressem­­bler et d’ar­­rê­­ter de jurer. C’est la raison pour laquelle il se rendait en Austra­­lie, où il espé­­rait se débar­­ras­­ser de ses mauvaises habi­­tudes lors d’un colloque reli­­gieux. Mais d’abord, il devait faire escale dans l’Utah. Vêtu d’une première version de son costume, le Colo­­nel Sanders, alors âgé de 62 ans, descen­­dit d’un train à Salt Lake City et se rendit au Do Drop Inn, un fast-food récem­­ment rénové tenu par Pete Harman. Sanders avait rencon­­tré Harman dans une conven­­tion de restau­­ra­­teurs à Chicago, et le Colo­­nel avait tout de suite appré­­cié le jeune homme, surtout parce qu’il semblait être la seule autre personne présente à cette conven­­tion qui ne buvait pas d’al­­cool.

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Sanders et Pete Harman

Sanders demanda à Harman de l’em­­me­­ner chez l’épi­­cier local, et là, le Colo­­nel acheta des poulets conge­­lés ainsi qu’un assor­­ti­­ment d’épices. Il envi­­sa­­geait de prépa­­rer une four­­née de sa « recette secrète » de poulet frit, qu’il avait perfec­­tion­­née avant la guerre, en espé­­rant que Harman serait d’ac­­cord pour acqué­­rir une fran­­chise de la recette. La fran­­chise était encore un concept récent à l’époque, et l’idée de Sanders consis­­tait à convaincre des restau­­rants déjà exis­­tants d’ajou­­ter à leur carte son poulet et sa sauce. Ils devaient sous­­crire à un service de mixture toute faite d’herbes et d’épices, et payer un nickel par poulet pour avoir accès aux recettes et aux tech­­niques. Le Colo­­nel prépara son poulet dans la cuisine de Harman, à qui il avait emprunté une cocote minute. Le poulet frit n’était pas un plat très commun à cette époque et dans ces régions, aussi, les équipes du Do Drop étaient méfiantes. Sanders posa sur la table un grand plat rempli de son poulet signa­­ture. Ils le regar­­dèrent comme une pile de morceaux de descen­­dants de dino­­saures bizar­­re­­ment assai­­son­­nés. Ils en mangèrent, mais ils semblaient ne pas savoir qu’en penser. Le Colo­­nel Sanders remonta dans le train et prit la direc­­tion de San Fran­­cisco afin de prendre l’avion pour l’Aus­­tra­­lie. Deux semaines plus tard, alors qu’il rentrait chez lui, Clau­­dia donna rendez-vous à son mari à San Fran­­cisco, et Sanders décida qu’il lui fallait voir le nouveau restau­­rant de Pete Harman. Ils descen­­dirent du train à Salt Lake City et se rendirent au Do Drop, où ils décou­­vrirent un grand slogan peint sur les larges fenêtres qui disait : « Kentu­­cky Fried Chicken – quelque chose de nouveau, quelque chose de diffé­rent. » « Bordel de Dieu ! » dit Sanders. Le colloque austra­­lien n’avait pas aidé.

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COMMENT LE COLONEL SANDERS S’EST FAIT VOLER LE TRAVAIL D’UNE VIE

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Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret, Arthur Popi­­neau, Natha­­lie Delhove et Laura Orsal d’après l’ar­­ticle « Colo­­nels of Truth », paru dans Damn Inte­­res­­ting. Couver­­ture : Les diffé­­rentes vies du Colo­­nel Sanders.


 

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