par Alex Perry | 13 mars 2016

LISEZ LA PREMIÈRE PARTIE DE L’HISTOIRE ICI

Mafia Capi­­tale

Le charme de Gher­­may semble être à l’ori­­gine de sa réus­­site. Il passe la plupart de son temps au télé­­phone avec des familles qui payent pour l’émi­­gra­­tion de leurs proches, les rassu­­rant concer­­nant la sécu­­rité, tout en leur rappe­­lant genti­­ment le montant à payer. La ques­­tion de l’argent est parti­­cu­­liè­­re­­ment sensible. Beau­­coup d’Éry­­thréens sont des enfants, souvent des tout-petits, recueillis dans des camps de réfu­­giés éthio­­piens par des passeurs qui promettent un trans­­port gratuit vers l’Eu­­rope où, selon eux, un enfant non accom­­pa­­gné obtien­­dra auto­­ma­­tique­­ment l’asile – ils pour­­ront établir une base où leur famille pourra les rejoindre ensuite. Une fois qu’on vient cher­­cher l’en­­fant, la famille découvre qu’ils devront payer le trans­­port : envi­­ron 1 400 euros pour atteindre la Médi­­ter­­ra­­née, et 1 400 supplé­­men­­taires pour la traver­­sée. En atten­­dant, l’en­­fant est retenu dans l’un des entre­­pôts de Gher­­may.

L’in­­croyable taux de succès rencon­­tré par Gher­­may lorsqu’il tente de trou­­ver un accord dans des circons­­tances aussi tendues semble repo­­ser en grande partie sur ses compé­­tences de négo­­cia­­teur. D’après l’of­­fi­­cier de police, son approche feutrée est dictée par la nature du commerce du trafic de migrants. « Ce n’est pas du vol », dit-il. « Il s’agit de trai­­ter avec des gens, et de gagner leur confiance. Ermias doit se montrer digne de confiance. Plus il l’est, et plus les gens vien­­dront le trou­­ver. »

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L’île de Lampe­­dusa
Crédits

L’ap­­proche de Gher­­may envers ses colo­­nels est tout aussi souple. Il les flatte en s’adres­­sant à eux comme à des parte­­naires égaux. Ferrara explique qu’il a trouvé une série de conver­­sa­­tions parti­­cu­­liè­­re­­ment instruc­­tive, entre Gher­­may et un colo­­nel souda­­nais. Le bateau qui a coulé au large de Lampe­­dusa, un bateau de pêche de 96 mètres appelé La Girafe, faisait partie de la flotte de Gher­­may. Dans les semaines qui ont suivi, l’Éthio­­pien a régu­­liè­­re­­ment parlé avec John Mahray, un Érythréen (ou Éthio­­pien) basé à Khar­­toum. Mahray avait envoyé 68 migrants sur les 366 morts. Lors d’un échange en parti­­cu­­lier, ils tombent d’ac­­cord sur le fait que l’at­­ten­­tion qu’a­­vait attiré le naufrage était injuste, étant donné le nombre d’autres navires ayant égale­­ment coulé. « Beau­­coup de gens servent à présent de nour­­ri­­ture aux pois­­sons », déclare Gher­­may « mais personne n’en parle jamais. » Ils se lamentent aussi de concert sur le nombre d’ap­­pels télé­­pho­­niques des proches boule­­ver­­sés des victimes auquel ils ont dû répondre. Puis la conver­­sa­­tion prend un tour plus sérieux. Selon Mahray, le vrai problème avec un naufrage, c’est que c’est mauvais pour les affaires – cela fait peur aux gens. Ils refusent alors de voya­­ger ou, s’ils le font, c’est en choi­­sis­­sant d’autres entre­­pre­­neurs. Gher­­may doit faire atten­­tion à ne pas contra­­rier davan­­tage de clients, selon Mahray, et il lui recom­­mande de suivre des règles simples – que Ferrara a bapti­­sées « les 10 comman­­de­­ments des passeurs ». « Ne jamais sortir par temps orageux », explique Mahray. « Vous ne voulez pas donner à vos clients des raisons de se plaindre. » Il ajoute que, selon lui, Gher­­may ne devrait jamais mettre plus de 250 personnes sur le même bateau gonflable, et il ne devrait jamais forcer les gens à embarquer selon leur gré. « C’est comme quand vous avez un groupe de personnes vivant sous le même toit et qu’il y en a un qui salit la salle de bain », dit Mahray. « Tout le monde en pâtit, sauf celui qui a sali la salle de bain. » Gher­­may se montre docile. Mahray en sait telle­­ment plus que lui sur les affaires, dit-il. Tout ce que Mahray dit a du sens. « Si je dois chan­­ger quelque chose dans ma façon de travailler, il faut me le dire », dit Gher­­may. Mais ensuite, l’Éthio­­pien ajoute que Mahray doit comprendre que ce n’est pas lui qui a mis la pres­­sion aux migrants, mais plutôt l’in­­verse : ils lui demandent tous de les lais­­ser embarquer sur le premier bateau dispo­­nible.

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Opéra­­tion Triton, en juin 2015
Crédits : Irish Defence Forces

Pour la traver­­sée de Lampe­­dusa, il voulait mettre les gens sur deux bateaux. Mais ils ont protesté, arguant qu’ils voulaient navi­­guer tous ensem­­ble… et il a fina­­le­­ment cédé. Mais il a tout de même passé des heures à apprendre aux passa­­gers comment ne pas faire chavi­­rer le bateau. Il les a même lais­­sés se servir de son télé­­phone pour appe­­ler chez eux. Et il leur télé­­pho­­nait régu­­liè­­re­­ment pendant la traver­­sée pour véri­­fier qu’ils étaient sains et saufs, jusqu’à ce qu’ils aperçoivent la terre ferme. Le lende­­main matin, il n’en a pas cru ses oreilles quand il a appris que des centaines d’entre eux étaient tombés à la mer, à seule­­ment quelques centaines de mètres de l’Eu­­rope. « Ces gens étaient comme ma famille », affirme Gher­­may. Cette séquence émotion nauséa­­bonde semble faire son effet. Mahray s’inquiète même du fait que Gher­­may ne devienne trop tendre. N’hé­­si­­tez pas à frap­­per les gens si vous le jugez néces­­saire, réplique Mahray. « C’est pour leur bien. Lorsque j’or­­ga­­nise des voyages, j’es­­saye toujours d’être gentil avec les clients en leur donnant de la bonne nour­­ri­­ture. Mais cela ne veut pas dire qu’ils vont s’en sortir. Vous devez vous concen­­trer sur vos propres affaires – lors d’un voyage, tant de choses peuvent se produire. Ce qui devait se produire s’est produit, c’est le destin. On ne pleure pas quand on renverse du lait. Vous ne pouvez rien y faire, et vous avez fait ce que vous aviez à faire. » Ferrara m’as­­sure qu’en réalité, Gher­­may partage l’opi­­nion de Mahray. On parle d’un homme dont les affaires consistent à envoyer des centaines de personnes à la mort. Quelques mois plus tard, Ferrara a mis l’ap­­pel d’un autre colo­­nel sur écoute – celui-ci révé­­lait que Gher­­may pensait prendre sa retraite. Pas parce que tant de gens étaient morts, disait-il le colo­­nel, mais parce qu’il avait déjà gagné large­­ment assez d’argent et qu’il n’en pouvait plus d’en­­tendre les plaintes concer­­nant le nombre de ses clients noyés. D’après le colo­­nel, Gher­­may diri­­geait 20 ou 30 navires par an et se faisait plus de 60 000 euros par navire. « Mais on lui accorde trop d’at­­ten­­tion à cause de ces morts. »

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Les collines et les vallées qui entourent le village de Mineo sont pleines de citron­­niers et de raisins – et de monu­­ments de la corrup­­tion italienne. Les champs sont enva­­his de panneaux solaires. Des éoliennes gigan­­tesques éclipsent les crêtes et les éperons rocheux. Fin 2012, durant la faillite de l’in­­dus­­trie des éner­­gies renou­­ve­­lables italienne, les procu­­reurs anti-mafia ont arrêté une douzaine de chefs mafieux, d’of­­fi­­ciers sici­­liens et d’hommes d’af­­faires et ont saisi 1,8 milliards d’ac­­tifs, dont dix centrales élec­­triques vertes. Un grand nombre de ces saisies étaient liées aux 46 hommes d’af­­faires appar­­te­­nant à Vito Nicas­­tri, l’an­­cien plom­­bier et élec­­tri­­cien qui a construit les éoliennes de Mineo et des centaines d’autres éoliennes dans toute la Sicile. Les auto­­ri­­tés ont accusé Nicas­­tri de travailler pour le boss de la mafia sici­­lienne, Matteo Messina Derano, l’homme le plus recher­­ché de toute l’Ita­­lie. Les accu­­sa­­tions contre lui et d’autres personnes préten­­daient que Nicas­­tri et d’autres ravi­­tailleurs gouver­­ne­­men­­taux avaient illé­­ga­­le­­ment bâti des parcs éoliens et des fermes solaires ; qu’ils avaient fait payer des frais élevés pour faci­­li­­ter les contrats attri­­bués aux entre­­prises non-mafieuses, puis insisté sur le fait que ces entre­­prises utilisent les entre­­pre­­neurs mafieux pour construire leurs instal­­la­­tions ; brûlé les parc éoliens des rivaux refu­­sant les demandes de la mafia ; et empo­­ché une grande partie des 12 milliards d’eu­­ros annuels donnés par l’État sous forme de subven­­tions attri­­buées aux géné­­ra­­teurs d’éner­­gie verte.

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Le village de Nico­­tera
Crédits : DR

Le détour­­ne­­ment de l’une des rares zones de crois­­sance et de créa­­tion d’em­­plois en Europe – et la signa­­ture de la poli­­tique d’éner­­gie propre euro­­péenne – souligne la façon dont les mafieux italiens actuels se détachent des crimes violents pour se concen­­trer sur des busi­­ness plus ordi­­naires, qui paraissent légi­­times. Ils montrent un grand inté­­rêt pour la construc­­tion d’État, dont la petite ville de Nico­­tera, qui fait face au détroit de Messine, est un exemple flagrant. Bien qu’elle soit à moitié déserte, la ville peut se targuer d’ac­­cueillir deux nouveaux hôpi­­taux, deux nouvelles gares ainsi que deux nouveaux super­­­mar­­chés, dont aucun n’a jamais ouvert. L’agri­­cul­­ture consti­­tue un autre secteur de crois­­sance pour la mafia. Une étude datant de janvier 2015, menée par la Confé­­dé­­ra­­tion natio­­nale des fermiers et par l’Eu­­rispes, un think-tank italien, a décou­­vert que la mafia était impliquée dans des affaires sur un tiers des terres culti­­vées italiennes, incluant la produc­­tion d’huile d’olive et de mozza­­rella de contre­­façon. L’Eu­­rispes en a conclu que la mafia empo­­chait 15 milliards d’eu­­ros par an grâce à l’agri­­cul­­ture. En décembre 2014, les procu­­reurs romains ont fina­­le­­ment expliqué pourquoi autant de migrants font route vers l’Ita­­lie, et pourquoi la mafia accepte autant de trafiquants de personnes afri­­cains sur son terri­­toire : c’est parce qu’elle génère des centaines de millions d’eu­­ros grâce à ces migrants. Après avoir arrêté le truand présumé Massimo Carmi­­nati ainsi que 36 autres personnes à Rome et dans ses alen­­tours, les procu­­reurs ont produit 1 200 d’ac­­cu­­sa­­tions révé­­lant une péné­­tra­­tion impor­­tante dans le gouver­­ne­­ment local, allant des contrats de ramas­­sage d’or­­dures et de l’en­­tre­­tien des parcs en passant par la fraude élec­­to­­rale et l’ex­­tor­­sion, jusqu’au détour­­ne­­ment de fonds. Le 4 juin 2015, les procu­­reurs ont arrêté 44 autres personnes, dont Luca Grama­­zio, chef de file régio­­nal du parti poli­­tique de Silvio Berlus­­coni, Forza Italia, au Latium. Le fait le plus marquant était les allé­­ga­­tions accu­­sant le gang de Carmi­­nati – que les procu­­reurs ont baptisé Mafia Capi­­tale, du nom de sa base à Rome – de tirer profit de la catas­­trophe des migrants en Europe. Mafia Capi­­tale ne faisait pas de trafic de personnes. Mais après l’ar­­ri­­vée des réfu­­giés, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion est inter­­­ve­­nue dans la construc­­tion et la gestion des centres d’ac­­cueil. Salva­­tore Buzzi, bras droit de Carmi­­nati et meur­­trier condamné, diri­­geait une coopé­­ra­­tive sociale offrant des services tels que de la distri­­bu­­tion de nour­­ri­­ture ou des cours de langue pour les migrants – un commerce estimé à quatre millions d’eu­­ros. ulyces-mastermind-11Ce docu­­ment accu­­sait égale­­ment Buzzi d’en­­tre­­te­­nir les émeutes anti-immi­­grés afin d’en­­cou­­ra­­ger l’État à construire davan­­tage de centres pour migrants, où les étran­­gers seraient en sécu­­rité. Les procu­­reurs ont égale­­ment rappelé les mots pronon­­cés par Buzzi à l’un de ses asso­­ciés : « Sais-tu combien je gagne grâce aux immi­­grés ? Même la drogue n’est pas aussi rentable ! » Une affaire encore plus lucra­­tive que la coopé­­ra­­tive de Buzzi aurait établi un contrat de trois ans d’une valeur de 97 millions d’eu­­ros pour gérer le plus grand centre d’ac­­cueil pour migrants euro­­péen, situé à Mineo. Les respon­­sables du centre étaient payés 28 euros par migrant et par jour pour accueillir et nour­­rir 4 000 migrants. D’après les accu­­sa­­tions et une enquête indé­­pen­­dante menée par les procu­­reurs de la ville de Cata­­nia, à l’est de la Sicile, c’est un offi­­cier nommé Luca Odevaine qui coor­­don­­nait cette escroque­­rie. Les nombreuses posi­­tions d’Ode­­vaine – secré­­taire adjoint du cabi­­net de Rome, conseiller assi­­gné à l’im­­mi­­gra­­tion à Mineo et membre de la coor­­di­­na­­tion natio­­nale italienne sur l’im­­mi­­gra­­tion – lui ont permis de déna­­tu­­rer toute la struc­­ture d’im­­mi­­gra­­tion natio­­nale italienne afin de servir les inté­­rêts commer­­ciaux de Mafia Capi­­tale. Les écoutes télé­­pho­­niques ont montré combien Odevaine voulait amener les contrats de construc­­tion et d’en­­tre­­tien des centres d’ac­­cueil pour migrants à ses asso­­ciés, avant d’or­­don­­ner que ces réfu­­giés soient envoyés dans ces centres – surtout celui de Mineo, rempli bien au-delà de sa capa­­cité d’ac­­cueil. Selon les procu­­reurs, ce n’était pas un système fait pour accueillir les migrants, mais « un système de corrup­­tion ». L’am­­pleur de l’es­­croque­­rie, ainsi que la façon dont ses acteurs ont exploité l’une des crises euro­­péennes les plus graves, a même choqué ceux qui avaient renoncé à la corrup­­tion italienne géné­­ra­­li­­sée. Des poli­­ti­­ciens de nombreux partis ont démis­­sionné, parmi lesquels l’an­­cien maire de Rome. Le Premier ministre, Matteo Renzi, a aban­­donné la direc­­tion du Parti démo­­crate à Rome, après l’ar­­res­­ta­­tion de plusieurs de ses membres. Mais le nombre d’ar­­res­­ta­­tions, de condam­­na­­tions ou d’ex­­clu­­sions n’est pas à même de résoudre cette ques­­tion épineuse : si ces respon­­sables de l’émi­­gra­­tion euro­­péenne se font de l’argent sur le dos des nouveaux arri­­vants, n’en­­cou­­ragent-ils pas plutôt la crise plutôt que de trou­­ver des moyens de la régler ?

Mineo

Le centre d’ac­­cueil pour migrants de Mineo compte 403 maisons en brique rouge situées dans une commu­­nauté isolée, au beau milieu d’une grande vallée. Aupa­­ra­­vant, le camp était une base mili­­taire améri­­caine, et il se déga­­geait de l’en­­droit une sensa­­tion perpé­­tuelle de restric­­tion : postes de contrôle, clôtures de fil barbelé et patrouilles de sécu­­rité. Ici, il n’y a pas de trans­­ports publics, et la plupart des migrants n’ont pas d’argent. Mais pendant la jour­­née, ils sont auto­­ri­­sés à sortir et la plupart choi­­sissent de se prome­­ner sur les chemins de campagne qui, après des traver­­sées de plusieurs centaines de kilo­­mètres, appa­­raissent comme les limites exté­­rieures d’un nouveau monde. Bernie, Bright et John viennent tous du Nige­­ria, et Kadir vient d’Éthio­­pie. Bernie et Bright sont arri­­vés ici il y a neuf mois, après une traver­­sée durant laquelle deux de leurs amis se sont noyés. John est là depuis 11 mois, après avoir décidé que la Libye, où il travaillait depuis trois ans, était deve­­nue trop dange­­reuse ; sur son bateau, trois passa­­gers sont morts. ulyces-mastermind-12À leur arri­­vée, on a fait savoir aux quatre hommes qu’ils auraient des papiers les iden­­ti­­fiant comme réfu­­giés et deman­­deurs d’asile dans les 35 jours. Ils avaient tous prévu de se rendre en Alle­­magne. Mais quand les semaines sont deve­­nues des mois et que les mois ont menacé de deve­­nir des années, ils ont commencé à prendre conscience de la situa­­tion : « Cet endroit est un commerce », explique John, 27 ans. « Et nous sommes leur marchan­­dise. Ils nous gardent ici et se font de l’argent sur notre dos. » John explique que ce système ressemble à celui du Nige­­ria. Dans sa ville natale, Benin City, les chefs crimi­­nels se font de l’argent avec les contrats frau­­du­­leux de l’État, surfac­­tu­­rant les gens et les intro­­dui­­sant clan­­des­­ti­­ne­­ment. C’est préci­­sé­­ment à ce genre de crimi­­na­­lité d’État qu’il voulait échap­­per en quit­­tant l’Afrique. « Il y a des lois pour ça au Nige­­ria », explique John. « Nous appe­­lons cela du trafic d’hu­­mains. » Même les deux euros par jour que les migrants reçoivent appa­­raissent comme une autre oppor­­tu­­nité pour les respon­­sables du centre de gagner de l’argent. Car ils n’ob­­tiennent pas d’argent liquide, mais une carte élec­­tro­­nique ne pouvant être utili­­sée que dans une boutique du centre ou dans certains maga­­sins précis situés à l’ex­­té­­rieur. Cela peut sembler futile, mais entre les mains d’un grand nombre de réfu­­giés, cela repré­­sente un marché captif d’une valeur de presque trois millions d’eu­­ros par an. À Catane, Riccardo Campo­­chiaro, un avocat travaillant pour le centre d’ac­­cueil Astalli, recon­­naît que la déten­­tion prolon­­gée des migrants à Mineo est un genre de trafic constant. « C’est vrai », dit-il. « Pour eux, le fait de rester à Mineo repré­­sente un inté­­rêt écono­­mique consi­­dé­­rable. L’argent ne sort pas de Mineo. » Elvira Iovino, une collègue de Campo­­chiaro, ajoute que malgré tout l’argent gagné par les respon­­sables du centre, les condi­­tions de déten­­tion sont mauvaises. « Il y a trop de gens à Mineo pour qu’on s’en occupe correc­­te­­ment », explique-t-elle. « Aucune n’aide n’est four­­nie, ils ne peuvent pas obte­­nir d’avo­­cat faci­­le­­ment, ils ne béné­­fi­­cient pas de l’as­­su­­rance mala­­die, ils n’ap­­prennent même pas l’ita­­lien – ils n’ont rien. » Le parle­­ment italien semble d’ac­­cord. Après une inspec­­tion en mai, le député Erasmo Palaz­­zotto a décrit Mineo comme « des limbes terri­­fiantes », « un symbole d’opa­­cité », « un trou noir » et « une bombe humaine à retar­­de­­ment », avant d’exi­­ger sa ferme­­ture. Selon Iovino, il est inévi­­table que sans moyen légal de gagner de l’argent, Mineo a engen­­dré son propre commerce illé­­gal. Il y a de la pros­­ti­­tu­­tion devant le centre et de la drogue en vente à l’in­­té­­rieur. Certains migrants sont conduits par des gangs locaux dans les villes voisines pour vendre de la marijuana dans les rues. D’autres se laissent convaincre de travailler dans les champs pour ramas­­ser des oranges et des tomates pour à peine dix euros par jour. Les trafiquants afri­­cains vendant la traver­­sée de Mineo en Europe (six des colo­­nels arrê­­tés grâce aux écoutes de Ferrara étaient basés à Mineo) font aussi de bonnes affaires.

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Des émeutes dans le centre d’ac­­cueil de Mineo
Crédits : Sici­­lia Jour­­nal

« C’est un système qui faci­­lite la crimi­­na­­lité », explique Iovino. « L’éco­­no­­mie paral­­lèle se déve­­loppe, la ville gagne de l’argent. Des filles se pros­­ti­­tuent, les hommes poli­­tiques qui ne voulaient pas ouvrir ce centre pour migrants à l’ori­­gine demandent désor­­mais de ne pas le fermer, car ils se font de l’argent. Ce système convient à tout le monde. » Inter­­rogé sur l’im­­pli­­ca­­tion de la mafia, Iovino répond : « Ici, rien – rien – ne se passe sans que la Cosa Nostra ne soit au courant. » Il semble­­rait que tout le monde en profite, sauf les migrants. John affirme que l’iro­­nie tragique de risquer sa vie et d’uti­­li­­ser jusqu’au dernier centime pour voya­­ger à des milliers de kilo­­mètres en quête d’une vie meilleure, pour atter­­rir dans des limbes corrom­­pues, en a détruit plus d’un à Mineo. Vous les voyez se prome­­ner nus autour du camp, raconte-t-il. Au moins une personne s’y est suici­­dée, il y a eu des émeutes et des évasions de masse. John acquiesce de façon signi­­fi­­ca­­tive à ce que dit Kadir, qui se lance dans un mono­­logue soli­­taire en regar­­dant l’ho­­ri­­zon du coin de l’œil,  répé­­tant : « Je vais partir, main­­te­­nant, je m’en fiche. Je vais partir, je m’en fiche. » Kadir s’ava­­chit sur une voiture. Il raconte qu’il a passé deux ans en prison en Éthio­­pie, accusé d’un petit vol qu’on lui avait demandé de faire. À sa sortie, il a traversé déserts et océans « pour se sentir libre ». Sa longue marche vers le nord a duré plus d’un an – il était vêtu de haillons et de tongs, faisant tout son possible pour survivre et payer le reste de sa traver­­sée. Sur le chemin, il a vu des gens mourir dans le désert, dans la guerre en Libye et sur le bateau en traver­­sant la Médi­­ter­­ra­­née. Mais à son arri­­vée, il a décou­­vert que rien n’était diffé­rent – les hommes impor­­tants et les gens ordi­­naires, les riches et les pauvres, la corrup­­tion, la crimi­­na­­lité, la cruauté prenant le dessus sur les gens honnêtes, dociles et impuis­­sants. Histoire de noir­­cir le tableau, Kadir n’avait plus nulle part où aller. Sa route vers un avenir promet­­teur s’est trans­­for­­mée en une impasse mortelle. « Je n’ai pas de maison, ici », dit-il. Il se demande ce qu’il imagi­­nait, et même pourquoi il était si déter­­miné à survivre. Il n’y a « pas d’ave­­nir », conclut-il. Malgré son achar­­ne­­ment, « ma vie n’a toujours pas de sens », alors pourquoi conti­­nuer ? « Certaines personnes sont mortes dans le Sahara, d’autres en Libye. Si je meurs ici, je mour­­rai, ça ne fait rien », dit-il.

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La ville de Mineo
Crédits : italia noti­­zie

Ce qui hante les adver­­saires du crime orga­­nisé en Europe, comme Ferrara et Licata, c’est le fait que la lutte soit, au fond, intros­­pec­­tive. Ferrara parle du besoin d’ « une nouvelle menta­­lité natio­­nale » en Italie. Licata parle d’ « une crise d’as­­si­­mi­­la­­tion » qui a engen­­dré un « problème natio­­nal de mora­­lité publique ». À Rome, un procu­­reur anti-mafia impliqué dans Mafia Capi­­tale décrit sont travail comme celui d’un « destruc­­teur » des réseaux crimi­­nels, mais il ajoute que la solu­­tion durable réside dans la « recons­­truc­­tion ». « Les auto­­ri­­tés reprennent posses­­sion du terri­­toire mais n’ont pas le pouvoir de lui redon­­ner vie », dit-il. « Il faut des profes­­seurs, pas des poli­­ciers. » Le comman­­dant Giuseppe Margiotta a navi­­gué de Sicile pour pêcher la crevette au large de la Libye pendant 35 ans. Récem­­ment, il a esquivé les pirates libyens qui essayaient de détour­­ner son bateau de 30 mètres. En avril 2015, la nuit où les 800 migrants se sont noyés, il a reçu un appel des garde-côtes qui les appe­­laient à l’aide. Margiotta avait évité de justesse un bateau de pirate dans la même région la nuit précé­­dente, mais il a accepté de partir quand même. Margiotta et son équi­­page composé de six personnes sont arri­­vés sur les lieux de l’ac­­ci­dent à 4 heures du matin. « C’était comme dans un film, comme à la guerre », dit-il. « Les héli­­co­­ptères volaient douce­­ment au-dessus de nos têtes ; les garde-côtes, la police. Ils nous disaient de cher­­cher et d’en sauver certains si possible. Nous avons cher­­ché pendant 15 minutes, nous avons repéré un corps, il avait envi­­ron 15 ans. » Au lever du soleil, c’était un désastre. « Des vête­­ments partout », explique Margiotta. « Des vête­­ments d’en­­fants, de femmes, d’hommes, des tongs. » Des corps les entou­­raient. Margiotta ne s’en est pas remis. « On aurait dit que ces corps étaient vivants. » ulyces-mastermind-15Sur les 800 passa­­gers, les sauve­­teurs n’ont trouvé que 28 survi­­vants et 24 corps. Parmi les survi­­vants se trou­­vaient le capi­­taine du bateau des migrants ainsi que son lieu­­te­­nant. Plus tard, ils ont été condam­­nés pour trafic de personnes et, quand la nouvelle s’est répan­­due que le capi­­taine avait enfermé des centaines d’Afri­­cains sur le pont infé­­rieur, il a égale­­ment été condamné pour homi­­cide multiple. Margiotta raconte que la nuit où le bateau a coulé était horrible, au-delà de tout ce qu’on peut imagi­­ner. En racon­­tant son histoire, il se met à pleu­­rer ; il dit qu’il a pleuré cette nuit-là égale­­ment. « Mes hommes m’ont demandé pourquoi », dit-il. « Je n’avais jamais pleuré, que ce soit quand j’ai fait couler mon bateau ou quand j’ai mis le feu à un autre bateau et que ma famille était à bord. Mais quand j’ai vu ce bazar, des enfants entre 10 et 15 ans, les ramas­­ser comme ça, dans la mer, comme si c’était des thons… » Margiotta s’ar­­rête et reprend son souffle. Quand il reprend, il explique qu’il a un message à adres­­ser aux diri­­geants euro­­péens. Les passeurs consi­­dèrent les migrants comme leur marchan­­dise. Pour les poli­­ti­­ciens, c’est parfois la même chose : ils gagnent de l’argent ou tirent des avan­­tages poli­­tiques sur leur dos. « Vous qui vous asseyez autour de la table et prenez des déci­­sions, vous vous dites civi­­li­­sés. Mais si ces choses conti­­nuent de se produire, venez voir par vous-mêmes. Venez voir ce que cela fait de voir un tas de gens au fond de l’eau », Margiotta essuie ses yeux. « Je pleure, car je suis en colère », ajoute-t-il.


Traduit de l’an­­glais par Claire Ferrant et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Master­­mind: The evil genius behind the migrant crisis », paru dans News­­week. Couver­­ture : Le centre d’ac­­cueil de Mineo, par Giuliana Buzzone.


LE COMBAT D’UN CHEF CONTRE LA MAFIA CALABRAISE

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