par Alex Ross | 19 novembre 2015

Nulle part ailleurs

Le 29 août 1867, un avocat de 42 ans nommé Karl Hein­­rich Ulrichs se présenta devant le sixième Congrès des juristes alle­­mands, à Munich, pour exhor­­ter à l’abro­­ga­­tion des lois inter­­­di­­sant les rela­­tions sexuelles entre hommes. Alors qu’il s’avançait jusqu’au pupitre, faisant face à un audi­­toire de plus de 500 person­­na­­li­­tés distin­­guées du monde judi­­ciaire, il fut parcouru d’un fris­­son de peur. « Il est encore temps de se taire », se rappela-t-il s’être dit plus tard. « Cela mettrait un terme aux martè­­le­­ments de ton cœur. »

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Karl Hein­­rich Ulrichs

Mais Ulrichs, qui avait avoué plus tôt le désir qu’il éprou­­vait pour les personnes de son sexe dans des lettres adres­­sées à des proches, ne fit pas demi-tour. Il affirma devant l’as­­sem­­blée que les gens dotés d’une « nature sexuelle contraire à la coutume » étaient persé­­cu­­tés pour des pulsions que « la nature, qui règne et crée selon des lois mysté­­rieuses, a implanté en eux ». Ce fut un tollé, et Ulrichs fut contraint de couper court à ses propos. Mais il avait fait son effet : une poignée de ses collègues à l’es­­prit libé­­ral furent conquis par sa concep­­tion d’une iden­­tité gay innée, et un respon­­sable bava­­rois lui confia en privé éprou­­ver de semblables désirs. Dans un pamphlet inti­­tulé Gladius furens, (Le Glaive furieux), Ulrichs écri­­vit la chose suivante : « Je suis fier d’avoir trouvé la force de plon­­ger la première lance dans le flanc de l’hydre du mépris public. » Le premier chapitre du livre Gay Berlin : Birth­­place of a Modern Iden­­tity (« Le Berlin gay : berceau d’une iden­­tité moderne »), de Robert Beachy, débute par le récit de l’acte auda­­cieux d’Ul­­richs. Le titre du chapitre, « L’in­­ven­­tion alle­­mande de l’ho­­mo­­sexua­­lité », met en exergue le propos au cœur du livre : bien que l’amour entre personnes de mêmes sexes soit aussi vieux que l’amour lui-même, les discours qui l’en­­tourent ainsi que le mouve­­ment poli­­tique qui vise à faire valoir ses droits est né en Alle­­magne entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Ce message pour­­rait bien surprendre ceux qui pensent que l’iden­­tité homo­­sexuelle s’est concré­­ti­­sée à Londres et à New York, à une période située entre le procès d’Os­­car Wilde et les émeutes de Stone­­wall. La violente répres­­sion dont furent victimes les homo­­sexuels durant la période nazie a en grande partie effacé l’his­­toire homo­­sexuelle de l’Al­­le­­magne de la conscience collec­­tive inter­­­na­­tio­­nale, voire même de la mémoire collec­­tive alle­­mande. Beachy, par ailleurs histo­­rien ensei­­gnant à l’uni­­ver­­sité de Yonsei à Séoul, termine son livre en souli­­gnant que les Alle­­mands célèbrent la « gay pride chaque mois de juin », un jour connu sous le nom de « Chris­­to­­pher Street Day », en réfé­­rence à la rue dans laquelle les émeutes de Stone­­wall ont éclaté. L’ho­­mo­­sexua­­lité est perçue comme une impor­­ta­­tion améri­­caine. Ulrichs, consi­­déré comme le premier acti­­viste homo­­sexuel, fit face à la censure et dut fina­­le­­ment s’exi­­ler, mais ses idées s’im­­po­­sèrent petit à petit. En 1869, un litté­­raire autri­­chien du nom de Karl Maria Kert­­beny, qui s’était égale­­ment opposé aux lois anti-sodo­­mie, inventa le terme « homo­­sexua­­lité ». Dans les années 1880, un commis­­saire de police de Berlin cessa de pour­­suivre les bars gays en justice et instaura à la place une poli­­tique de tolé­­rance éton­­nante, allant jusqu’à donner des visites guidées de ce monde en pleine émer­­gence. En 1896, Der Eigene (« L’Unique », au sens de : « auto­­no­­mie indi­­vi­­duelle »), le premier maga­­zine homo­­sexuel, commença à paraître. L’an­­née suivante, le physi­­cien Magnus Hirsch­­feld fonda le Comité scien­­ti­­fique huma­­ni­­taire, premier orga­­nisme de défense des droits des homo­­sexuels. Au début du XXe siècle, un canon litté­­raire d’écrits homo­­sexuels avait déjà émergé (un de leurs auteurs utilisa à l’époque l’ex­­pres­­sion « Se taire revient à mourir », presque un siècle avant avant que les acti­­vistes du SIDA ne fassent de « Silence = mort » leur slogan.) Les acti­­vistes déplo­­raient les repré­­sen­­ta­­tions néga­­tives de l’ho­­mo­­sexua­­lité (La nouvelle de Thomas Mann, « La Mort à Venise », en faisait partie) ; on orga­­ni­­sait des débats sur l’éthique du « coming-out », et une divi­­sion vit le jour au sein de la commu­­nauté entre une faction plus mains­­tream et ouverte, et une branche plus viru­­lente et anar­­chiste. Dans les années 1920, durant lesquelles les films ainsi que la musique pop à conno­­ta­­tions homo­­sexuelles étaient au goût du jour, un mouve­­ment de masse semblait immi­nent. En 1929, le Reichs­­tag fit un pas vers la dépé­­na­­li­­sa­­tion de l’ho­­mo­­sexua­­lité, bien que le chaos engen­­dré par le krach bour­­sier de cet automne-là empê­­cha le vote final d’avoir lieu.

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Berlin au XIXe siècle

Pourquoi tout cela est-il arrivé en Alle­­magne ? Et pourquoi cette histoire n’est-elle pas plus connue ? Beachy, qui se penche prin­­ci­­pa­­le­­ment sur le tissu social de Berlin, ne s’at­­tarde guère sur des ques­­tions philo­­so­­phiques globales, mais les réponses ne sont pas pour autant absentes de son livre. La tendance qu’ont les gens de voir en l’his­­toire alle­­mande un long prélude au nazisme a géné­­ra­­le­­ment eu pour effet d’écar­­ter les forces progres­­sistes qui la contre­­disent, et parti­­cu­­liè­­re­­ment celles qui entourent la période du règne de l’em­­pire alle­­mand, de 1871 à 1918. L’hé­­ri­­tage consi­­dé­­rable du roman­­tisme et de l’idéa­­lisme alle­­mand, qui explique d’une certaine manière pourquoi le mouve­­ment pro-homo­­sexuel vit le jour en Alle­­magne, a lui-même plus ou moins disparu, et ce parti­­cu­­liè­­re­­ment en dehors du système scolaire alle­­mand. Ainsi sommes-nous surpris par ce qui semblait presque inévi­­table à l’époque. Un person­­nage tel qu’Ul­­richs n’au­­rait pu pronon­­cer son discours nulle part ailleurs dans le monde, et nulle part ailleurs n’au­­rait-on pu entendre tonner des : « Non ! non ! Conti­­nuez ! conti­­nuez ! » en réponse à ceux qui criaient : « Taisez-vous ! »

Numa Numan­­tius

Le film de Leon­­tine Sagan daté de 1931, Jeunes filles en uniforme, est la première repré­­sen­­ta­­tion favo­­rable des lesbiennes à paraître à l’écran. On y voit une élève de pension­­nat du nom de Manuela obte­­nir le premier rôle au sein de son école dans une repré­­sen­­ta­­tion de la pièce Don Carlos, de  Frie­­drich Schil­­ler (1787), un emblème de la litté­­ra­­ture roman­­tique qui traite de l’amour défendu et la résis­­tance à la tyran­­nie. « Un instant passé dans le para­­dis ne sera pas trop acheté par la mort », déclame Manuela sur scène, annonçant l’amour de Don Carlos pour sa propre belle-mère. Après quoi Manuela, dans un élan vigou­­reux, clame son amour pour l’un de ses profes­­seurs, ce qui ne tarde pas à faire scan­­dale. Ce passage laisse entre­­voir à quel point la tradi­­tion cultu­­relle et intel­­lec­­tuelle alle­­mande enhar­­dis­­sait ceux qui se défi­­nis­­saient comme gays ou lesbiennes, et ce parti­­cu­­liè­­re­­ment durant la période roman­­tique, qui s’éten­­dit de Goethe et Schil­­ler à Scho­­pen­­hauer et Wagner. « Schil­­ler écrit parfois de manière très libre », observe une vieille dame avec un air soucieux dans le film de Sagan. L’une des idées propres à la philo­­so­­phie roman­­tique était que les indi­­vi­­dus héroïques pouvaient s’oc­­troyer la liberté de défi­­nir leurs propres lois, défiant ainsi la société. Les person­­nages issus de la litté­­ra­­ture culti­­vaient des amitiés qui frisaient l’éro­­tisme homo­­sexuel, bien que les discours enflam­­més portant sur les caresses et les baisers ne restaient bien souvent que des mots. Cepen­­dant, les péans du poète August von Platen, adres­­sés aux soldats et aux gondo­­liers, déli­­vraient un message plus ciblé : « Enfant, viens ! marche avec moi, et ton bras sous le mien. Penche ta joue brune vers la tête blonde de ton ami. »

Ulrichs avait publié ses premiers pamphlets sous le pseu­­do­­nyme Numa Numan­­tius.

Les préceptes de Platen furent perçus sous un mauvais jour en 1829 lorsque Heine, poète éloquent qui avait été blessé par des remarques anti­­sé­­mites profé­­rées à son encontre par Platen, choi­­sit de ripos­­ter. Il paro­­dia alors son rival en le présen­­tant comme un homme effé­­miné, un amant « passif, semblable de nature à Pytha­­gore », faisant ainsi réfé­­rence à l’es­­clave affran­­chi qui était l’un des favo­­ris de Néron. Le ton adopté par Heine est joyeu­­se­­ment méchant, mais il y ajoute une touche de compas­­sion : si Platen avait vécu dans la Rome antique, « il aurait peut-être exprimé ce type de senti­­ments plus libre­­ment, et serait éven­­tuel­­le­­ment passé pour un vrai poète ». En d’autres termes, la répres­­sion avait étouffé la sexua­­lité de Platen, et par la même occa­­sion sa créa­­ti­­vité. Les aspi­­ra­­tions homo­­sexuelles se répan­­dirent à travers Europe durant la période roman­­tique. La France en parti­­cu­­lier en devint un havre, car les lois inter­­­di­­sant les pratiques sexuelles entre personnes du même sexe avaient disparu de ses textes pendant la révo­­lu­­tion, reflet d’une aver­­sion envers les lois issues des croyances reli­­gieuses. Les Alle­­mands, quant à eux, étaient tout à fait prêts à expri­­mer ce qui était jusqu’a­­lors inex­­pri­­mable. Scho­­pen­­hauer s’in­­té­­ressa vive­­ment aux complexi­­tés de la sexua­­lité ; dans un commen­­taire ajouté en 1959 à la troi­­sième édition du Monde comme Volonté et comme Repré­­sen­­ta­­tion, il dresse un portait parti­­cu­­liè­­re­­ment favo­­rable de ce qu’il appelle la « pédé­­ras­­tie », en décla­­rant qu’elle est présente dans toutes les cultures. « Elle surgit d’une certaine manière de la nature elle-même », dit-il, et s’y oppo­­ser serait vain. (Il cite Horace : « Chasse la nature à coups de fourche, elle revien­­dra toujours au pas de course. ») Scho­­pen­­hauer entre­­prit d’ex­­pliquer en détail la théo­­rie douteuse selon laquelle la nature pousse les hommes âgés à l’ho­­mo­­sexua­­lité dans le but de les décou­­ra­­ger de procréer d’avan­­tage. Bien entendu, Karl Hein­­rich Ulrichs se servit du curieux plai­­doyer du philo­­sophe lorsqu’il lança sa campagne, et cita Scho­­pen­­hauer dans une de ses lettres, où il confesse son homo­­sexua­­lité à sa famille. Ulrichs aurait égale­­ment pu mention­­ner Wagner, qui dépeint dans Tris­­tan et Iseult une passion illi­­cite que beau­­coup d’ho­­mo­­sexuels du XIXe siècle virent comme une allé­­go­­rie de leur propre vécu. Dans son livre Die Homo­­sexua­­lität des Mannes und des Weibes (« L’Ho­­mo­­sexua­­lité des hommes et des femmes »), paru en 1914, Magnus Hirsch­­feld observa que le festi­­val Wagner de Bayreuth était devenu le « lieu de rendez-vous favori » des homo­­sexuels, et cita une des petites annonces de 1894 dans laquelle un jeune homme cherche un compa­­gnon sédui­­sant pour une excur­­sion à vélo dans le Tyrol. Cette dernière était signée « Numa 77, poste restante, Bayreuth ». Ulrichs avait publié ses premiers pamphlets sous le pseu­­do­­nyme Numa Numan­­tius.

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La Pots­­da­­mer Platz au XIXe

Berli­­ner

Le soutien appa­rent des grands noms de la litté­­ra­­ture et de la culture était une chose, mais la protec­­tion légale en était une autre. Le chapitre le plus révé­­la­­teur du livre de Beachy concerne Leopold von Meer­­scheidt-Hülles­­sem, un commis­­saire de police de Berlin qui, durant le règne de l’Em­­pire alle­­mand, et peut-être plus que quiconque, permit au « Berlin gay » de prendre son essor. Les moti­­va­­tions de Meer­­scheidt-Hülles­­sem restent floues. D’après un de ses collègues, il était « d’une nature calcu­­la­­trice », et il aimait plus que tout rassem­­bler des foules de données sur les citoyens, telle une version moins malveillante de J. Edgar Hoover. Le Dépar­­te­­ment des homo­­sexuels, qu’il fonda en 1885, dispo­­sait d’un cata­­logue dans lequel on prenait soin de ficher les noms des Berli­­nois qui répon­­daient aux critères. Lui, bien sûr, n’était pas homo­­sexuel, bien qu’il soit dit que son supé­­rieur, Bernard von Rich­­tho­­fen, direc­­teur du service de police, avait un penchant pour les jeunes soldats. Meer­­scheidt-Hülles­­sem se dit peut-être qu’il valait mieux appri­­voi­­ser ce nouveau mouve­­ment plutôt que de le lais­­ser se radi­­ca­­li­­ser, ou qu’il tombât aux mains de crimi­­nels. Quelle que fut la raison, Meer­­scheidt-Hülles­­sem portait un regard rela­­ti­­ve­­ment bien­­veillant sur les bars et les salles de bals homo­­sexuels, du moins dans les zones aisées de la ville. Il entre­­te­­nait des rapports cordiaux avec beau­­coup de leurs habi­­tués, comme le rapporte August Strind­­berg en personne dans son roman auto­­bio­­gra­­phique L’Ab­­baye, paru en 1898. Ce dernier évoque un bal costumé homo­­sexuel au Café Natio­­nal : « L’ins­­pec­­teur de police et ses invi­­tés s’étaient instal­­lés à une table centrale à un bout de la salle, non loin de laquelle tous les couples devaient passer… L’ins­­pec­­teur les appe­­lait par leurs prénoms et invi­­tait les plus inté­­res­­sants parmi eux à se joindre à sa table. » Meer­­scheidt-Hülles­­sem et ses asso­­ciés faisaient égale­­ment preuve d’une certaine préoc­­cu­­pa­­tion envers les homo­­sexuels victimes de chan­­tage, et ils allaient même jusqu’à leur prodi­­guer des conseils. En 1990, le commis­­saire écri­­vit à Hirsch­­feld pour lui dire qu’il était fier d’avoir sauvé des gens « de l’op­­probre et de la mort », c’est-à-dire du chan­­tage et du suicide. Une semaine plus tard – tragique ironie du sort – ce protec­­teur énig­­ma­­tique se suicida, et ce non pas parce-qu’il était asso­­cié à la commu­­nauté homo­­sexuelle, mais parce qu’il fut dénoncé publique­­ment pour avoir été soudoyé par un banquier million­­naire accusé de détour­­ne­­ment de mineur.

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Magnus Hirsch­­feld

Le Comité scien­­ti­­fique huma­­ni­­taire de Hirsch­­feld n’au­­rait certai­­ne­­ment pas pu exis­­ter sans l’ap­­pro­­ba­­tion tacite de Meer­­scheidt-Hülles­­sem. (Le commis­­saire fut invité à la première réunion, bien qu’il n’y eût proba­­ble­­ment pas assisté.) Hirsch­­feld, qui naquit en 1868, un an après le discours d’Ul­­richs à Munich, lança son mouve­­ment radi­­cal en 1896 en publiant un pamphlet inti­­tulé « Sappho et Socrate ». Celui-ci rela­­tait le suicide d’un homo­­sexuel qui s’était senti obligé de se marier. L’an­­née suivante, Hirsch­­feld mit sur pied le comité et publia à nouveau les écrits d’Ul­­richs. En se basant sur les réflexions de ce dernier, selon lesquelles le désir homo­­sexuel serait une carac­­té­­ris­­tique géné­­tique, Hirsch­­feld construi­­sit une concep­­tion diver­­si­­fiée de la sexua­­lité humaine, avec un spectre de « stades sexuels inter­­­mé­­diaires » allant de ce qui est pure­­ment mascu­­lin à ce qui est pure­­ment fémi­­nin. Il était certain que si l’ho­­mo­­sexua­­lité parve­­nait à être accep­­tée comme biolo­­gique­­ment inévi­­table, les préju­­gés à son encontre dispa­­raî­­traient. « La justice par la science » était la devise de son asso­­cia­­tion. Beachy est naïf quant aux limites du travail de Hirsch­­feld. Ses travaux mélan­­geaient recherche et plai­­doyer d’une manière qui se veut quelque peu déplai­­sante, et certains de ses confé­­dé­­rés employaient des méthodes douteuses. (L’étude d’un de ses asso­­ciés, qui trai­­tait de la pros­­ti­­tu­­tion mascu­­line, se résu­­mait à avoir couché avec un homme vendant ses services). Mais les connais­­sances de Hirsch­­feld en matière de sexua­­lité étaient vastes, et Beachy consacre plusieurs pages à la compa­­rai­­son flat­­teuse entre Hirsch­­feld et Freud, dont l’in­­fluence était indé­­nia­­ble­­ment bien supé­­rieure. Freud reje­­tait l’hy­­po­­thèse congé­­ni­­tale, et pensait que l’ho­­mo­­sexua­­lité était une muta­­tion du déve­­lop­­pe­­ment infan­­tile. Bien que Freud fît montre de son soutien envers les homo­­sexuels, des psycha­­na­­lystes améri­­cains renfor­­cèrent l’idée néfaste que l’ho­­mo­­sexua­­lité aurait pu être soignée grâce à la théra­­pie. Tandis que Freud était par trop systé­­ma­­tique dans sa façon de penser, Hirsch­­feld était sale­­ment empi­­rique. Mais ce dernier parvint mieux à appré­­hen­­der la complexité de la sexua­­lité humaine. Hirsch­­feld avait des enne­­mis au sein du milieu gay de Berlin. Son inté­­rêt pour la nature effé­­mi­­née des homo­­sexuels, l’at­­ten­­tion qu’il portait au lesbia­­nisme ainsi que sa fasci­­na­­tion pour l’art de se traves­­tir, aussi bien chez les homo­­sexuels que les hété­­ro­­sexuels – il fut l’in­­ven­­teur du terme « se traves­­tir » –, offensa ceux qui pensaient que leur désir pour les autres hommes, et parti­­cu­­liè­­re­­ment pour les plus jeunes, les rendait plus virils que le reste de la popu­­la­­tion. Le fait d’être marié à une femme n’était pas incom­­pa­­tible avec ce genre de propen­­sions. En 1903, les mécon­­tents, diri­­gés par les auteurs Adolf Brand et Bene­­dict Fried­­laen­­der, formèrent un groupe appelé Gemein­­schaft der Eige­­nen, la « Commu­­nauté des spéciaux », en réfé­­rence à un concept né de la philo­­so­­phie anar­­chiste de Max Stir­­ner. Der Eigene, le maga­­zine de Brand, devint leur tribune ; ce dernier jonglait entre réflexions litté­­raires ou philo­­so­­phiques, et érotisme soft à travers des photos de jeunes hommes lançant des jave­­lots. Dans ce même camp se trou­­vait l’écri­­vain Hans Blüher, selon qui l’éro­­tisme aide­­rait à nouer des liens dans les commu­­nau­­tés mascu­­lines. Blüher étudia en parti­­cu­­lier le mouve­­ment Wander­­vo­­gel (« oiseau migra­­teur »), lancé par une bande de jeunes garçons au goût prononcé pour les excur­­sions pédestres. Le natio­­na­­lisme, la miso­­gy­­nie et l’an­­ti­­sé­­mi­­tisme étaient deve­­nus monnaie courante au sein de ces cercles dans lesquels la mascu­­li­­nité primait, et les origines juives de Hirsch­­feld devinrent un sujet de discorde. Il était jugé trop mondain, trop fémi­­nin, et trop éloi­­gné du parfait mâle aryen. Beachy se réjouit de la poli­­tique inclu­­sive de Hirsch­­feld, qui accueillait volon­­tiers des fémi­­nistes dans sa coali­­tion. Malheu­­reu­­se­­ment, les femmes se font rares dans Le Berlin gay. L’in­­ter­­ven­­tion de la critique de cinéma et de musique Theo Anna Sprün­­gli auprès du Comité scien­­ti­­fique huma­­ni­­taire en 1904, par exemple, est passée sous silence : cette dernière avait alors abordé « L’ho­­mo­­sexua­­lité et le mouve­­ment des femmes », qui visait à instau­­rer un mouve­­ment paral­­lèle d’ac­­ti­­visme lesbien. Les rela­­tions sexuelles entre femmes n’avaient jamais été pros­­crites expli­­ci­­te­­ment au sein de l’em­­pire alle­­mand – Para­­graphe 175, la loi anti-sodo­­mie ne s’ap­­pliquait qu’aux hommes –, mais il n’était pas pour autant aisé pour les lesbiennes de s’af­­fi­­cher libre­­ment. Sous le nom d’em­­prunt Anna Rüling, Sprün­­gli proposa que les mouve­­ments fémi­­nistes et ceux en faveur des droits homo­­sexuels « s’aident mutuel­­le­­ment » : les prin­­cipes mis en jeu dans ces deux combats, écri­­vit-elle, étaient la liberté, l’éga­­lité, et « l’au­­to­­dé­­ter­­mi­­na­­tion ». Les réfé­­rences à George Sand et Clau­­dia Schu­­mann dans son discours trahissent une vision des choses essen­­tiel­­le­­ment roman­­tique.

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« culture et homo­­sexua­­lité »

Cette histoire a un épilogue regret­­table, comme l’a décou­­vert l’his­­to­­rienne Chris­­tiane Leidin­­ger. Après que Srün­­gli eut prononcé son discours histo­­rique – un discours qui aurait pu exacer­­ber le fossé entre les factions « mascu­­li­­nistes » et « sexo­­lo­­giques » du mouve­­ment homo­­sexuel, comme les appelle Beachy –, elle ne dit plus un mot sur le lesbia­­nisme. Au lieu de cela, elle tomba dans une carrière de jour­­na­­liste conven­­tion­­nelle, voire même conser­­va­­trice. Elle adopta un ton patrio­­tique durant la Première Guerre mondiale et dissi­­mula son passé d’ac­­ti­­viste datant de la période nazie. Peut-être affi­­cha-t-elle simple­­ment son homo­­sexua­­lité dans les limites que les circons­­tances le lui permet­­taient : personne ne sait rien sur la vie qu’elle mena ensuite. Son silence semble toute­­fois démon­­trer que ce qu’on réus­­sit à accom­­plir peut vite s’écrou­­ler.

L’âge d’or

Durant l’âge d’or de la répu­­blique de Weimar, qui est au cœur des derniers chapitres du Berlin gay, les homo­­sexuels, hommes et femmes, sont extrê­­me­­ment présents dans la culture popu­­laire. Ils pouvaient se voir à l’écran dans des films tels que Jeunes filles en uniforme et Diffé­rent des autres, ce dernier contant l’his­­toire d’un violo­­niste homo­­sexuel poussé au suicide, et dans lequel Hirsch­­feld appa­­raît dans le rôle d’un sexo­­logue de confiance. Les repré­­sen­­ta­­tions mépri­­santes de la vie menée par les homo­­sexuelle n’étaient pas seule­­ment déplo­­rées, mais acti­­ve­­ment contes­­tées. Beachy note que lorsque Stric­­te­­ment Inter­­dit – une revue de l’Opéra comique berli­­nois parue en 1927 – se moqua du côté effé­­miné des homo­­sexuels, une mani­­fes­­ta­­tion au théâtre fit pres­­sion pour que le Komische Oper retire sa paro­­die insul­­tante. L’ac­­ces­­si­­bi­­lité de la scène gay de Berlin attira des visi­­teurs de pays moins avan­­cés : Chris­­to­­pher Isher­­wood vécut dans la ville de 1929 à 1933, profi­­tant ainsi de l’ac­­cès aisé à la pros­­ti­­tu­­tion homo­­sexuelle, à laquelle un chapitre du livre de Beachy est dédiée. Au sein de la commu­­nauté homo­­sexuelle, le fossé entre mascu­­li­­nité et sexo­­lo­­gie se creusa. Hirsch­­feld était désor­­mais à la tête de l’Ins­­ti­­tut des sciences sexuelles, à la fois musée, clinique et centre de recherche abrité dans une somp­­tueuse villa du district de Tier­­gar­­ten. Hirsch­­feld, qui élar­­gis­­sait son panel d’ac­­ti­­vi­­tés, prodi­­guait désor­­mais des conseils intimes à des couples hété­­ro­­sexuels, préco­­ni­­sait des lois plus libé­­rales en faveur du divorce et de la contra­­cep­­tion, colla­­bo­­rait aux toutes premières opéra­­tions de chan­­ge­­ment de sexe, et, de manière plus globale, se forgea une répu­­ta­­tion d’ « Einstein du sexe », comme il fut appelé lors d’une série de confé­­rences améri­­caine. Aux yeux des « mascu­­li­­nistes », les acti­­vi­­tés de Hirsch­­feld étaient appa­­ren­­tées à une sorte de foire aux déviants sexuels. Adolf Brand publia de vives insultes anti­­sé­­mites envers Hirsch­­feld dans les pages du maga­­zine Der Eigene. Certains des asso­­ciés de Brand flir­­taient avec le nazisme, et ce pas seule­­ment au sens méta­­pho­­rique, puisque l’un deux devint plus tard l’amant d’Ernst Röhm, le leader des « chemises brunes ».

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Adolf Brand

Après la Première Guerre mondiale, un nouveau nom s’ajouta au tableau, celui de Frie­­drich Radszu­­weit, un entre­­pre­­neur qui fonda un réseau de publi­­ca­­tions homo­­sexuelles, dont le maga­­zine lesbien Die Freun­­din. Radszu­­weit espé­­rait apai­­ser les conflits et lancer un véri­­table mouve­­ment de masse – duquel il prévoyait de tirer autant d’argent que possible. En 1923, il prit les devants en fondant la Ligue pour les droits de l’homme, un consor­­tium de groupes homo­­sexuels. Radszu­­weit s’éloi­­gna aussi bien de Hirsch­­feld et de son insis­­tance sur l’am­­bi­­guïté sexuelle, que de Brand et de son obses­­sion presque préda­­trice des garçons : pour reprendre les mots de Beachy, il « prônait la respec­­ta­­bi­­lité de la bour­­geoi­­sie homo­­sexuelle ». Crai­­gnant de se montrer poli­­tique­­ment partial, Radszu­­weit tenta d’apai­­ser les nazis, pensant qu’eux aussi fini­­raient par se raison­­ner. Il se trouve que le leader des SA n’était autre qu’un membre de la Ligue pour les droits de l’homme, comme devait s’en douter Radszu­­weit. Röhm ne tenta jamais de dissi­­mu­­ler son homo­­sexua­­lité, et Hilter préféra fermer les yeux dessus : bien que le diri­­geant nazi eut dénoncé Hirsch­­feld et le mouve­­ment homo­­sexuel dès l’an­­née 1920, lui aussi était bien trop dépen­­dant de Röhm et des malfrats sous ses ordres pour le reje­­ter. Au début des années 1930, des membres de la gauche radi­­cale alle­­mande tentèrent de jeter l’op­­probre sur les nazis en rendant publiques les affaires et les affi­­lia­­tions de Röhm. Brand, qui s’était enfin rendu compte de la bruta­­lité dont les méthodes d’Hit­­ler témoi­­gnaient, se joignit à l’as­­saut. « Nos enne­­mis les plus dange­­reux dans ce combat sont souvent homo­­sexuels eux-mêmes », obser­­vait-il sage­­ment. Hirsch­­feld, quant à lui, désap­­prou­­vait la campagne menée contre Röhm ainsi que le mélange d’ho­­mo­­sexua­­lité et de fascisme qui y étaient impliqués. La tactique qui consis­­tait à écar­­ter les person­­na­­li­­tés poli­­tiques s’était déjà vue aupa­­ra­­vant, notam­­ment lors d’un scan­­dale d’avant-guerre qui concer­­nait le conseiller de l’em­­pe­­reur Guillaume II, c’est-à-dire le prince Philipp zu Eulen­­burg-Herte­­feld. Cette tactique avait été critiquée par Hirsch­­feld et était connue sous le nom de Weg über Leichen, « passer sur les corps ». Le nazisme écourta rapi­­de­­ment l’idylle homo­­sexuelle de Berlin, et avec féro­­cité. Hirsch­­feld avait quitté l’Al­­le­­magne en 1930 pour se lancer dans une série des confé­­rences à travers le monde : sa jugeote l’em­­pê­­cha d’en reve­­nir. En mai 1933, quelque trois mois après l’élec­­tion d’Hit­­ler comme chan­­ce­­lier du Reich, l’Ins­­ti­­tut des sciences sexuelles fut mis à sac, et une grande partie de sa biblio­­thèque partit en fumée lorsque Goëb­­bels entre­­prit de brûler des livres sur l’Opern­­platz. Röhm, qui devint moins indis­­pen­­sable lorsque Hitler arriva au pouvoir, fut achevé en 1934 lors de la Nuit des Longs Couteaux, premier étalage sanglant de la barba­­rie nazie. Hirsch­­feld, qui avait assisté à la destruc­­tion de l’œuvre de sa vie en regar­­dant des actua­­li­­tés ciné­­ma­­to­­gra­­phiques à Paris, mourut l’an­­née suivante. Brand, quant à lui, survé­­cut jusqu’en 1945, lorsqu’il périt sous les bombar­­de­­ments alliés. Des vestiges du Para­­graphe 175 subsis­­tèrent dans le Code civil alle­­mand jusqu’en 1994.

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Le Berlin gay

Dans les décen­­nies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, l’his­­to­­rio­­gra­­phie alle­­mande subit l’in­­fluence du Sonder­­weg, autre­­ment dit la « voie parti­­cu­­lière », une école de pensée qui préten­­dait que le pays n’était en aucun cas condamné au nazisme, au vu de la faiblesse perpé­­tuelle des factions libé­­rales de la bour­­geoi­­sie. Depuis, bon nombre d’his­­to­­riens se sont détour­­nés de la pensée déter­­mi­­niste, et Le Berlin gay suit l’exemple : l’Al­­le­­magne se distingue dès lors comme un labo­­ra­­toire d’ex­­pé­­ri­­men­­ta­­tions libé­­rales. L’ « autre Alle­­magne » culti­­vée par Beachy, hété­­ro­­gène et progres­­siste, est parti­­cu­­liè­­re­­ment bien­­ve­­nue, car le marché litté­­raire anglo­­phone se passionne pour ce qui touche au nazisme. Beachy nous permet toute­­fois de mieux comprendre comment le mouve­­ment inter­­­na­­tio­­nal des droits des homo­­sexuels s’est déve­­loppé, et ce malgré les fias­­cos auxquels il dut faire face aussi bien dans l’Al­­le­­magne nazie qu’aux États-Unis du milieu de siècle. Fait symbo­­lique, c’est Henry Gerber, un immi­­gré alle­­mand, qui instaura le combat pour les droits des homo­­sexuels en Amérique dans les années 1920. L’éphé­­mère Société des droits de l’homme qu’il fonda à Chicago était inspi­­rée par Hirsch­­feld et tirait peut-être même son nom du groupe de Radszu­­weit. La Campagne des droits de l’homme, un des sièges de la poli­­tique contem­­po­­raine homo­­sexuelle qui fut fondé en 1980 comme comité d’ac­­tion, rappelle – inten­­tion­­nel­­le­­ment ou non – la nomen­­cla­­ture alle­­mande. De plus, la déter­­mi­­na­­tion de Radszu­­weit à proje­­ter une image lisse de citoyen de classe moyenne anti­­cipa la stra­­té­­gie qui permit récem­­ment à la CDH ainsi qu’à d’autres orga­­ni­­sa­­tions de gagner leurs combats. Les homo­­sexuels alle­­mands, et parti­­cu­­liè­­re­­ment les hommes aisés, commen­­cèrent à se faire accep­­ter lorsqu’ils récla­­mèrent un trai­­te­­ment équi­­table, se confor­­mant à l’en­­semble des autres mœurs en vogue. Dans cette mesure, l’Al­­le­­magne, durant la période qui s’étend de 1867 à 1933, affiche une ressem­­blance frap­­pante, voire trou­­blante, avec l’Amé­­rique du XXIe siècle. J’ai refermé Le Berlin gay avec le senti­­ment d’un atta­­che­­ment accru pour Hirsch­­feld, ce penseur prolixe et confus qui aimait poser en blouse blanche de labo­­ra­­toire, et qui se faisait surnom­­mer Tante Magne­­sia. Ce brave docteur avait une vision des choses qui allait bien au-delà de la simple victoire des droits des homo­­sexuels : Il prônait la beauté de la diffé­­rence et des dévia­­tions de la norme. Depuis le début, il insista sur l’idio­­syn­­cra­­sie de l’iden­­tité sexuelle et résista à toute tenta­­tive visant à ranger les hommes et les femmes dans des caté­­go­­ries prédé­­fi­­nies. Aux yeux de Hirsch­­feld, le sexe d’une personne était une notion instable et en fluc­­tua­­tion constante : l’homme et la femme étaient « des abstrac­­tions, deux extrêmes inven­­tés de toute pièces ». Il calcula un jour qu’il y avait 43 046 721 de combi­­nai­­sons possibles de carac­­té­­ris­­tiques sexuelles, avant de se ravi­­ser que ce nombre était certai­­ne­­ment bien en-dessous de la vérité. Il fut et restera un avant-gardiste.

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Un club gay de Berlin au début du XXe siècle

Traduit de l’an­­glais par Margaux Fichant d’après l’ar­­ticle « Berlin Story », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Berlin au XIXe siècle.

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