par Ambroise Garel | 22 juin 2014

Origines

Comment est née l’idée du SeaOr­­bi­­ter et comment s’est-elle concré­­ti­­sée ?

Le SeaOr­­bi­­ter est une démarche de projet, de réali­­sa­­tion et de vécu que nous avons eue il y a plus de trente ans. Il se trouve que l’ex­­plo­­ra­­tion du monde sous-marin à travers Vingt mille lieues sous les mers a fait rêver depuis cent ans un certain nombre de géné­­ra­­tions ; cinquante ans après, Cous­­teau a réalisé le rêve de Jules Verne de vivre sous la mer, en réali­­sant la première maison sous-marine. Puis la deuxième, puis la troi­­sième. Moi, je me suis trouvé au bon endroit, à ce moment-là. Cela m’a porté, cela m’a fait rêver et cela m’a amené à vivre ma passion en même temps que ma vie profes­­sion­­nelle, la mer et l’ar­­chi­­tec­­ture. Pendant trente ans, j’ai moi-même eu la chance de pouvoir réali­­ser des maisons sous-marines : Gala­­thée ou Hippo­­campe Un et Deux qui se trouvent au Mexique. J’ai pu aussi faire la Seascope, un trima­­ran avec la coque centrale trans­­pa­­rente avec lequel j’ai traversé l’At­­lan­­tique sous la mer, pour suivre la migra­­tion des baleines et des tortues. J’ai été accom­­pa­­gné par de belles personnes, Jacques Piccard, Cous­­teau… C’est comme cela que progres­­si­­ve­­ment, il y a dix ans, avec Jacques Piccard, nous nous sommes dits qu’a­­près la traver­­sée de l’At­­lan­­tique, il fallait aller plus loin. Il fallait imagi­­ner un engin de nouvelle géné­­ra­­tion avec toutes les tech­­no­­lo­­gies que l’on connais­­sait et que l’on avait expé­­ri­­men­­tées nous-mêmes – j’ai fait le plus long séjour sous la mer, soixante-et-onze jours dans une maison sous-marine. Il fallait entrer dans des para­­digmes diffé­­rents d’ima­­gi­­na­­tion d’en­­gins du futur.

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Vue sous-marine du SeaOr­­bi­­ter
Crédits : Jacques Rouge­­rie

C’est comme cela que l’on a eu l’au­­dace de dire : « Il faut faire un bateau à la verti­­cale. » Et c’est ainsi que sont nés les premiers dessins du SeaOr­­bi­­ter. Le programme que je voulais, c’était main­­te­­nir un équi­­page d’hommes et de femmes sous la mer vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sur des longues durées. Il s’agit de regar­­der dans cette première couche d’eau où la lumière pénètre et de pouvoir sortir de cet engin d’une façon extra-véhi­­cu­­laire, soit en scaphandre auto­­nome, soit avec un sous-marin. Ou envoyer des abeilles buti­­ner : des sondes qui vien­­draient cher­­cher des infor­­ma­­tions pour les rame­­ner au cœur du dispo­­si­­tif. Après cela, il a fallu lancer le projet, convaincre des gens. Beau­­coup sont scep­­tiques, beau­­coup d’autres sont géné­­reux. Cela s’est mis en place progres­­si­­ve­­ment. Il fallait trou­­ver de l’argent pour termi­­ner les études et les essais en bassin des carènes, créer un consor­­tium indus­­triel autour du SeaOr­­bi­­ter, fonder un conseil scien­­ti­­fique avec des cher­­cheurs améri­­cains, etc.

Les tests au quin­­zième ont d’ailleurs été réus­­sis. Quelle est l’im­­por­­tance de cette étape dans la réali­­sa­­tion d’un projet comme celui-là ?

C’est capi­­tal : entre la théo­­rie et la pratique, il y a un monde, même si grâce aux logi­­ciels actuels, on arrive à appro­­cher le plus possible de la réalité par des calculs fins de stabi­­lité. Rien ne remplace pour­­tant le vécu en mer. On a beau faire des tests, puis des calculs : la réalité va souvent au-delà. Nous avons eu la chance que le Marin­­tek, le plus grand centre de simu­­la­­tion marine d’Eu­­rope situé en Norvège, ait été notre parte­­naire et qu’ils fassent une maquette au quin­­zième, que nous avons expé­­ri­­men­­tée sous toutes condi­­tions de mer. Cela a donné une crédi­­bi­­lité au projet : quand le Marin­­tek dit qu’un engin est crédible, personne ne peut aller contre cet avis.


Avez-vous dû modi­­fier votre idée initiale ?

Nous l’avons affi­­née. Ils n’ont pas modi­­fié le SeaOr­­bi­­ter, mais ont par exemple augmenté le disque de surface pour des ques­­tions de stabi­­lité. La quille exis­­tait, mais ils en ont proposé une avec un bulbe ; ils ont ajouté deux systèmes de flaps laté­­raux pour stabi­­li­­ser l’en­­gin. De même, ils ont proposé des capteurs de houle à l’in­­té­­rieur du disque. Ils ont amené une exper­­tise pour le rendre encore plus perfor­­mant. Les grandes lignes y étaient, cela dit, et il n’y a pas eu de modi­­fi­­ca­­tion majeure.

Habi­­tat océa­­nique

On a l’im­­pres­­sion que la mobi­­lité est très impor­­tante lorsque l’on parle d’ha­­bi­­tat sous-marin. Est-ce qu’une fois que l’on est sous l’eau, il n’est plus possible d’être séden­­taire ?

Il y a deux choses qu’il ne faut pas confondre. Les maisons sous-marines sont indis­­pen­­sables, mais nous sommes séden­­taires. La maison sous-marine permet l’ob­­ser­­va­­tion dans un terri­­toire donné rela­­ti­­ve­­ment limité et de vivre en osmose avec le monde sous-marin. Elles sont utiles à la recherche. Une maison mobile sous-marine n’a stric­­te­­ment rien à voir. D’abord, nous sommes dans la grande masse océa­­nique : nous perdons le point de réfé­­rence du sol sous-marin. Nous sommes au-dessus des abysses et nous navi­­guons dans les grands courants océa­­niques. C’est une autre aven­­ture. Nous sommes dans deux mondes diffé­­rents, deux dimen­­sions d’ex­­plo­­ra­­tion diffé­­rentes. C’est comme être autour de la Terre dans une station orbi­­tale ou aller dire : « Je pars dans le cosmos voir ce qu’il s’y passe ! » Ce ne sont pas les mêmes enjeux, les mêmes risques, la même orga­­ni­­sa­­tion… Avec le SeaOr­­bi­­ter, nous partons sur une aven­­ture beau­­coup plus complexe qu’une maison sous-marine.

Comme vous partez pour une période plutôt longue, est-ce que l’in­­té­­rieur de l’en­­gin est prévu pour struc­­tu­­rer la vie sociale, collec­­tive ?

Oui, je l’es­­père ! L’équi­­page sera sélec­­tionné en fonc­­tion de diffé­­rentes quali­­tés, et savoir vivre en groupe sur de longues durées dans des condi­­tions extrêmes et complexes en est une. Mais c’est aussi une expé­­di­­tion de plai­­sir. D’au­­dace, mais de plai­­sir ! Il faut que les gens savent pourquoi ils y vont, nous ne sommes pas des kami­­kazes. Les moments seront inou­­bliables, mais cela sera diffi­­cile. Pour vivre sur la mer pendant de longues durées, il faut des moments de tendresse, des moments de poésie, des moments de musique, des moments artis­­tiques.

« Quand vous prenez la Terre, son océan plané­­taire repré­­sente 71 % de la surface. Ce que les gens ne savent pas, c’est que 3,5 kilo­­mètres, c’est l’épais­­seur moyenne de l’eau sur la planète. »

Il y aura par exemple un orgue sous-marin, des artistes qui accom­­pa­­gne­­ront le projet, pour expri­­mer leur art de diffé­­rentes façons. Tout cela est prévu : ce n’est pas qu’une expé­­di­­tion scien­­ti­­fique. C’est un peu l’es­­prit La Pérouse des temps modernes : on fait une expé­­di­­tion et nous amenons natu­­rel­­le­­ment des artistes qui observent des phéno­­mènes jamais obser­­vés. Un musi­­cien va créer une musique spéci­­fique à cette aven­­ture. Il ne faut pas qu’il n’y ait que les scien­­ti­­fiques qui traduisent ces phéno­­mènes : il faut qu’une personne, dans un autre domaine de trans­­crip­­tion et de codes puisse traduire des émotions et montrer que la mer est un univers qui s’ouvre à l’hu­­ma­­nité. Elle est un bien commun, mais sa décou­­verte n’en est qu’à ses balbu­­tie­­ments. Ce n’est pas avec la tech­­no­­lo­­gie pure et dure que nous pouvons inté­­res­­ser les géné­­ra­­tions futures. C’est avec une haute tech­­no­­lo­­gie très complexe, des scien­­ti­­fiques de très haut niveau et en même temps, un accom­­pa­­gne­­ment artis­­tique et poétique que nous pouvons le faire. SeaOr­­bi­­ter, dans sa forme archi­­tec­­tu­­rale, découle d’une réalité program­­ma­­tique, tech­­no­­lo­­gique, mais il y a un petit plus que j’ai voulu : cette symbo­­lique de ce que repré­­sente SeaOr­­bi­­ter, dans son allure de senti­­nelle, son allure bionique. Il y aura donc le scien­­ti­­fique et le musi­­cien, c’est un tout. Si vous voulez que les jeunes se passionnent, il faut qu’ils se sentent concer­­nés : il est donc néces­­saire de créer une émotion. Certains vont se prendre au jeu, créer de nouvelles tech­­no­­lo­­gies qui vont appor­­ter du bien aux hommes et à la nature. La tech­­no­­lo­­gie n’est pas incom­­pa­­tible avec l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, contrai­­re­­ment à ce que l’on a pu croire à un moment. Cela a failli être le cas, mais elle prouve aujourd’­­hui qu’elle peut-être au contraire au service de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. (Il montre les smart­­phones utili­­sés pour enre­­gis­­trer l’en­­tre­­tien.) Je crois beau­­coup en ces engins venus de l’es­­pace ! Nous avons oublié cela, mais s’il n’y avait pas eu la conquête spatiale et un président qui souhai­­tait aller sur la Lune, nous n’au­­rions pas ces appa­­reils. La mer va offrir cela, elle aussi.

Pensez-vous que la mer est le nouvel hori­­zon de l’ex­­plo­­ra­­tion aujourd’­­hui ?

C’est même le dernier espace qui reste et il est d’une dimen­­sion colos­­sale. C’est cela qui est génial : quand on parle de la mer, ce n’est rien comparé au monde océa­­nique, sous-marin. Le terme « mer » est souvent syno­­nyme de « surface », alors que la réalité, c’est que la mer est une masse aqua­­tique. Quand vous prenez la Terre, son océan plané­­taire repré­­sente 71 % de la surface. Ce que les gens ne savent pas, c’est que 3,5 kilo­­mètres, c’est l’épais­­seur moyenne de l’eau sur la planète. Quand vous voyez un volume d’eau de 3,5 kilo­­mètres de hauteur moyenne sur 71 % de la planète, vous commen­­cez à vous poser des ques­­tions. C’est gigan­­tesque. Dans cette masse d’eau, qu’est-ce que l’homme a pu obser­­ver ? Presque rien. Le génie humain a permis de faire des engins pour aller voir sous l’eau, mais cela date d’il y a à peine un siècle ! Nous n’avons encore rien fait ! Cela signi­­fie qu’il y a tout à décou­­vrir.

Quand vous parlez d’une expé­­rience qui mêle art et tech­­no­­lo­­gie, on trouve les deux mots qui forment le terme de « science-fiction ». Est-ce qu’elle est d’une grande influence pour vous ?

Cela ne peut pas être autre­­ment, l’homme ne peut pas avan­­cer sans la fiction. Prenons la conquête spatiale : il est clair qu’au début, on a demandé à des surhommes comme Gaga­­rine de faire le voyage. Ce n’étaient pas des kami­­kazes, mais appe­­lons un chat un chat, c’étaient des indi­­vi­­dus qui consi­­dé­­raient qu’ils étaient hono­­rés d’être les premiers dans l’es­­pace et que cet honneur valait la peine de risquer leur vie et de mourir éven­­tuel­­le­­ment pour cette cause. Il y a des gens comme cela. Après le premier, les autres sont toujours un peu diffé­­rents. Ce sont des explo­­ra­­teurs. Main­­te­­nant, la conquête spatiale est autre. Il y a des gens qui viennent du monde de la science, mais les Russes ont compris par exemple que pour aller sur Mars, il fallait aussi envoyer des cosmo­­nautes artistes. Quand vous vivez un an dans l’es­­pace, si vous voulez main­­te­­nir des femmes et des hommes, il faut se rendre compte que l’on n’a pas que des super­­­wo­­men et super­­­men. Ce sont des gens qui ont des besoins, qui sont sensibles à tout ce qui est artis­­tique. Il ne faut pas le sous-esti­­mer. Envoyer Jean-Loup Chré­­tien dans l’es­­pace, ce n’est pas parce qu’il est musi­­cien, mais c’est tout de même un petit plus. Il a joué de l’orgue dans la station Mir. Alexeï Leonov, le premier piéton de l’es­­pace, a fait de la pein­­ture dans l’es­­pace parce que c’était impor­­tant d’ac­­com­­pa­­gner ces décou­­vertes par l’art. L’art accom­­pagne toujours l’évo­­lu­­tion de l’hu­­ma­­nité. Tous les livres de science-fiction le montrent, toutes les pros­­pec­­tives le montrent. Par moment, le côté conqué­­rant pur et dur ne s’em­­bar­­rasse pas de la sensi­­bi­­lité artis­­tique, mais très vite, si vous voulez une perma­­nence de l’homme quelque part, il faut un accom­­pa­­gne­­ment artis­­tique. C’est dans nos gênes : une tribu humaine ne survit pas sans cela. Ce n’est pas ma théo­­rie, c’est une réalité histo­­rique ances­­trale, anthro­­po­­lo­­gique.

Seaspace, maison sous-marineCrédits : Jacques Rougerie
Seas­­pace, maison sous-marine
Crédits : Jacques Rouge­­rie

Quand on pense à ce genre d’ex­­plo­­ra­­tion, on pense beau­­coup à la soli­­tude que les humains pour­­raient ressen­­tir. Avez-vous pensé à une multi­­pli­­ca­­tion des SeaOr­­bi­­ters et à une éven­­tuelle rencontre autour de votre vais­­seau amiral, La Cité des Mériens ?

Oui, il faut une flotte de SeaOr­­bi­­ters, parce qu’il faut auscul­­ter l’en­­semble de l’océan plané­­taire – donc des océans, si l’on suit la nomen­­cla­­ture tradi­­tion­­nelle qui les divise. Il faut diffé­­rents SeaOr­­bi­­ters dans chaque partie des océans, pour qu’ils entrent en réseau. Les masses d’eau, c’est comme les masses d’air : elles se déplacent. Pour bien connaître tous ces para­­mètres, il nous faut un réseau plané­­taire. Le but des senti­­nelles de la mer, c’est de créer un réseau plané­­taire. Mais commençons par déjà réali­­ser la première !

Et avez-vous pensé, dans leur archi­­tec­­ture même, à permettre une inter­­ac­­tion entre les senti­­nelles ?

Non, car ce n’est pas utile. Jamais ces habi­­ta­­tions mobiles ne se rencon­­tre­­ront autre­­ment que par un système de réseau de commu­­ni­­ca­­tion inter­­­net. Elles ne seront pas en contact. Le but n’est pas d’avoir deux SeaOr­­bi­­ters qui se rencontrent physique­­ment, visuel­­le­­ment. Ils seront en revanche en liai­­son les uns et les autres, en temps réel. Si jamais pour une raison ou une autre, les deux SeaOr­­bi­­ters de l’océan Atlan­­tique décident de se retrou­­ver à l’équa­­teur pour un événe­­ment, comme une Expo­­si­­tion univer­­selle dédiée aux océans ou les Jeux olym­­piques, nous le permet­­trons, oui. C’est possible mais ce n’est pas dans leur ADN.

Sur terre, vos bâti­­ments sont souvent le prolon­­ge­­ment ou l’ac­­cen­­tua­­tion d’un fait géogra­­phique. Repro­­dui­­sez-vous cette sensi­­bi­­lité sur mer ?

Tout à fait. Il suffit d’ob­­ser­­ver les diffé­­rentes socié­­tés et cultures et de comprendre comment elles traduisent le phéno­­mène social de l’ha­­bi­­tat et de l’ur­­ba­­nisme : ce qui a fait la beauté dans beau­­coup de cas, c’est la diver­­sité archi­­tec­­tu­­rale qui était adap­­tée à un lieu précis et une popu­­la­­tion précise. C’est vrai que depuis un siècle, para­­doxa­­le­­ment, il y a eu un courant qui a souhaité faire une archi­­tec­­ture iden­­tique à Tokyo, à Moscou ou à Paris, peu importe, quels que soient les lieux ou les climats. Heureu­­se­­ment, cela cesse un peu aujourd’­­hui. Il y a encore un reliquat, mais grâce au déve­­lop­­pe­­ment durable, à la tech­­no­­lo­­gie, aux génies des jeunes qui ont beau­­coup de talent et qui sont atta­­chés au côté cultu­­rel tout en ayant une vision plané­­taire, suivant le lieu géogra­­phique et par néces­­sité vitale d’éco­­no­­mie, l’ar­­chi­­tec­­ture sera de plus en plus adap­­tée de façon cohé­­rente par rapport à un lieu géogra­­phique, clima­­tique et socié­­tal. L’in­­for­­ma­­tique va permettre d’ac­­com­­pa­­gner énor­­mé­­ment les archi­­tectes pour mettre au point cette diver­­sité archi­­tec­­tu­­rale, pour l’in­­té­­grer dans un tissu inter­­­na­­tio­­nal. C’est cela qu’on est en train de mettre en place, même si on en est encore un peu loin. C’est cela qui naît sur la planète et que j’ai la chance de pouvoir ressen­­tir quand je parcours le monde : cette diver­­sité archi­­tec­­tu­­rale adap­­tée à son envi­­ron­­ne­­ment est en train d’ap­­pa­­raître.

Archi­­tec­­ture subaqua­­tique

En tant qu’ar­­chi­­tecte, dans votre travail, à quel moment faites-vous inter­­­ve­­nir les contraintes inhé­­rentes au lieu dans lequel vous souhai­­tez penser une struc­­ture ?

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Le SeaOr­­bi­­ter
Crédits : Jacques Rouge­­rie

Dès le début. Et la mer et la terre, ce n’est pas la même chose. L’ar­­chi­­tec­­ture terrestre, je ne dis pas que c’est facile, mais ce ne sont pas les mêmes para­­mètres physiques : vous êtes sur un sol, en géné­­ral il n’y a pas de trem­­ble­­ment de terre. Il peut être ondulé, mais il n’em­­pêche que ce sol, c’est du solide. Vous avez la ligne d’ho­­ri­­zon : vous avez les deux pieds sur le plan­­cher des mille vaches, vous marchez, vous abor­­dez un bâti­­ment et en géné­­ral, vous ne voyez pas son toit. Vous avez une percep­­tion ances­­trale qui fait que votre réfé­­ren­­tiel est celui-là, et c’est en puisant dans ce réfé­­ren­­tiel que vous créez. Quand vous êtes en mer, il y a déjà une nuance : vous allez dans un milieu qui est en mouve­­ment. Ce mouve­­ment n’est jamais iden­­tique, d’un jour à l’autre et suivant le climat. D’un seul coup, il peut être violent. Mais, vous êtes en surface, donc vous avez toujours cette masse d’eau que vous surplom­­bez. Cela s’ap­­pelle de l’ar­­chi­­tec­­ture navale. Quand vous êtes sous l’eau en revanche, cela n’a plus rien à voir. Plus rien. C’est un autre monde, un autre univers. Vous subis­­sez les pres­­sions, cela va très vite. Il faut avoir un autre imagi­­naire, d’autres connais­­sances. Vous avez la pous­­sée d’Ar­­chi­­mède et cette magie, la troi­­sième dimen­­sion, que ne vous offre ni la surface, ni la terre. Seuls l’es­­pace, l’air et le monde sous-marin offrent cela. Vous entrez dans d’autres para­­digmes de pensée : vous n’avan­­cez plus de la même façon, vous ne percu­­tez plus les choses de la même manière. C’est pour cela que j’ai tenu à nommer les mériens, car un marin n’a pas les mêmes sensa­­tions, le même équi­­libre et les mêmes recherches que les explo­­ra­­teurs du monde sous-marin. C’est pour cela aussi que je suis parti sur de la bionique : je voulais savoir comment s’adap­­tait le génie de la nature, qui est quand même un très bel exemple. Elle est une source d’ins­­pi­­ra­­tion pour moi : le génie humain, je ne l’ai pas. Peu d’hommes l’ont, et je ne suis pas de ceux-là. Du coup, je reste bien à ma place et comme je n’ai pas le génie de créer des choses, je vais puiser à la source ce qui a été fait avant moi : c’est le prin­­cipe de la bionique, voir comment des formes vivantes peuvent deve­­nir des objets tech­­niques. C’est une source d’ins­­pi­­ra­­tion qui est loin d’être tarie.

Vous avez aussi modi­­fié des struc­­tures déjà exis­­tantes, comme la plate­­forme off-shore qui a servi de base à votre projet Aqua­­po­­lis. Pensez-vous que le maté­­riau que l’homme laisse derrière lui est toujours réuti­­li­­sable ?

C’est encore une autre démarche, celle de dire : « Atten­­tion au gâchis ! » Des tas d’étu­­diants et de jeunes adoptent cette démarche, je ne suis pas le seul. Il y a des équi­­pe­­ments off-shore qui pour telle ou telle raison ont été créés par néces­­sité, puiser du pétrole ou faire des usines flot­­tantes, comme la struc­­ture d’Aqua­­po­­lis au Japon qui était une usine construite pour la trans­­for­­ma­­tion de la pâte à papier. Cette usine a été mise à l’aban­­don : il s’agis­­sait alors de profi­­ter du fait que c’était idiot de la déman­­te­­ler, notam­­ment parce que cela coûtait très cher. Pourquoi ne pas la trans­­for­­mer, vu ce qu’elle repré­­sente ? C’est 100 mètres par 100 mètres, 45 mètres de haut sur un plateau : c’est consi­­dé­­rable ! C’est un hectare. On doit se deman­­der si l’on peut faire un hôtel sous-marin, un centre de recherche océa­­no­­gra­­phique… On peut trou­­ver plein d’idées. Nous étions partis avec les Japo­­nais sur un concept de ce genre.

Vous pensez que le Japon est un pays qui a de l’avance sur ces consi­­dé­­ra­­tions ?

Ils ont une volonté. Kiku­­take, Tange et d’autres que j’ai côtoyés quand j’y ai vécu ont œuvré dans ce sens-là. Ils ont une culture très proche de la mer. Les Japo­­nais ne vivent pas en montagne. Leur culture et leur reli­­gion les ont amenés vers le bord de mer. Ils ont appris à s’adap­­ter avec les consé­quences des tsuna­­mis, des trem­­ble­­ments de terre. Leur rapport à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment est très fort depuis toujours. Le para­­doxe est pour­­tant là : s’ils savent proté­­ger, ils savent aussi beau­­coup détruire. C’est complexe. Ils font de grosses erreurs, dues à des néces­­si­­tés écono­­miques et donc à des néces­­si­­tés vitales de survie.

« Nous sommes faits pour aller dans l’es­­pace et sous la mer. C’est le deve­­nir de notre civi­­li­­sa­­tion. »

La chasse à la baleine, on ne peut pas dire qu’ils ont beau­­coup aidé à arrê­­ter ce genre d’ex­­ploi­­ta­­tion. La surden­­si­­fi­­cai­­ton de l’amé­­na­­ge­­ment du litto­­ral est aussi effrayante : c’est effrayant de voir depuis Tokyo et en descen­­dant sur Osaka, cette surpo­­pu­­la­­tion litto­­rale. C’est dû aussi à leur système reli­­gieux, socié­­tal, ances­­tral même : ils ne vont pas dans les collines, dans les montagnes et préfèrent les plaines et les vallons. On a du mal à comprendre cela, mais la montagne, ce sont les démons et une mytho­­lo­­gie qui fait de la hauteur quelque chose de sacré. On doit le respec­­ter, si ce sont leurs valeurs cultu­­relles, nous ne pouvons pas juger. Il y a un mélange de tout cela… Et en même temps, ils sont très bien capables de proté­­ger la nature. Ils ont conscience que le litto­­ral est en danger, terri­­ble­­ment conscience. Il ne faut pas les sous-esti­­mer. Ils ont su colo­­ni­­ser la mer dans l’aqua­­cul­­ture : ce sont des fermiers de la mer, ils savent gérer et exploi­­ter cela. Ils connaissent la mer.

Et si l’on évoque main­­te­­nant vos projets spatiaux… Vous en êtes-vous détourné ?

Pas du tout, non ! C’est simple­­ment qu’il n’y a pas beau­­coup de temps dans une jour­­née. (Rires.) J’aime bien vivre physique­­ment ce que je crée et ce que j’ai envie de créer. L’es­­pace ne m’en donne pas l’oc­­ca­­sion. Je vis l’ar­­chi­­tec­­ture que je crée, ce qui me permet d’al­­ler encore plus loin. J’ima­­gine, j’uti­­lise mon imagi­­naire, je parti­­cipe à des équipes de recherche, je crée moi-même des voiles solaires pour aller faire la course de la Terre à la Lune par des vents solaires, bref, je fais ce genre de projet qui me fasci­­ne… Mais voilà, j’ai fait un vol para­­bo­­lique, c’est merveilleux et j’ai une chance extra­­or­­di­­naire, mais c’est peu de chose. J’ai été complè­­te­­ment subju­­gué par ce vol qui a duré trois heures et demie et qui, pour moi, est une chose inou­­bliable, une des plus grandes que j’ai faite dans ma vie. Mais encore une fois, c’est peu de choses. Je n’ai pas l’oc­­ca­­sion de déve­­lop­­per plus ces projets : j’en ai fait quatre, en plus de trente ans, ce n’est pas beau­­coup, je vous l’ac­­corde. En revanche, j’ai créé une Fonda­­tion Jacques Rouge­­rie Géné­­ra­­tion Espace Mer à l’Ins­­ti­­tut de France où j’ai déve­­loppé un prix pour l’ar­­chi­­tec­­ture de l’es­­pace, pour que des jeunes apportent des idées nouvelles et se réalisent dans ce domaine qui s’ouvre à l’hu­­ma­­nité. Je préfère passer la main : ce qui est impor­­tant, c’est qu’il y ait un mouve­­ment. Il faut que les jeunes parti­­cipent à cette conquête de l’hu­­ma­­nité qui est essen­­tielle. On ne peut pas aller dans l’es­­pace sans les archi­­tectes.

Ne sentiez-vous pas plus d’op­­ti­­misme vis-à-vis de l’ex­­plo­­ra­­tion spatiale il y a une tren­­taine d’an­­nées ?

C’est vrai que dans les années 1970, l’homme venait d’al­­ler sur la Lune. Les Russes n’avaient pas réussi à devan­­cer les Améri­­cains et pensaient aller sur Mars avant tout le monde. C’est vrai que l’es­­pace s’ou­­vrait à l’hu­­ma­­nité. On se passion­­nait… Je ne loupais jamais à la radio ou dans les jour­­naux un départ d’Apollo ! L’hu­­ma­­nité a toujours été faite de hauts et de bas, ce n’est jamais une ligne mathé­­ma­­tique. L’en­­thou­­siasme pour l’es­­pace a été extra­­or­­di­­naire mais il y avait des problèmes écono­­miques, la guerre, le Sida… On ne peut pas s’éton­­ner que les hommes aient eu envie d’ex­­plo­­ra­­tion. Puis il y a les hommes poli­­tiques, un président d’une nation qui a porté cette recherche spatiale : elle n’a plus aujourd’­­hui les mêmes valeurs, les mêmes envies, les mêmes inté­­rêts et du coup, un bascu­­le­­ment se fait. Le monde est porté par des secousses et non par une linéa­­rité. Des secousses propulsent une civi­­li­­sa­­tion vers les pyra­­mides, puis c’est le monde mexi­­cain, les Aztèques, puis la Grèce, puis Rome… En France, nous sommes un peu mal barrés si nous ne nous réveillons pas alors que le monde bouge. C’est le propre du destin des hommes : l’es­­pace a eu son explo­­sion.

La cité des Mériens © Jacques Rougerie
La cité des Mériens
Crédits : Jacques Rouge­­rie

Pensons main­­te­­nant aux deux tendances : nous sommes allés dans l’es­­pace et nous allons aller sous la mer. On s’aperçoit que ces deux mouve­­ments vont appor­­ter telle­­ment de déve­­lop­­pe­­ments, avec des hauts et des bas. Le président Bush, par exemple, avait décidé qu’il fallait mieux guer­­royer que d’ex­­plo­­rer l’es­­pace — et encore moins le monde sous-marin : du coup, il freine la NASA. Mais alors instan­­ta­­né­­ment, les Chinois, qui ont compris que l’es­­pace était un futur de l’hu­­ma­­nité, aussi bien du côté du busi­­ness que de la géopo­­li­­tique, se sont dits que si les autres ne s’y inté­­res­­saient plus, ils allaient rattra­­per leur retard. C’est cela le destin des hommes. Mais la réalité, c’est qu’a­­vec des hauts et des bas, des arrêts et des secousses, nous sommes faits pour aller dans l’es­­pace et sous la mer. C’est le deve­­nir de notre civi­­li­­sa­­tion. Ce ne sont pas des modes, mais des séquences. Et il fallait que l’homme soit bien entouré de tech­­no­­lo­­gies pour aller dans l’es­­pace ou sous la mer. C’est un génie humain incroyable, qui a créé cette tech­­no­­lo­­gie destruc­­trice d’un côté mais qui apporte aussi beau­­coup de bien. Cessons le catas­­tro­­phisme, point trop n’en faut, les jeunes n’en peuvent plus : il faut leur montrer ce qui est posi­­tif ! C’est dans les gênes de l’homme de se surpas­­ser et de partir dans de nouveaux mondes. Il a besoin de cela. C’est inéluc­­table.


Couver­­ture : le SeaOr­­bi­­ter, de Jacques Rouge­­rie
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