par Ambroise Garel | 0 min | 30 juillet 2014

Depuis la créa­­tion de The Verge et notre entre­­tien avec lui, alors qu’il était encore à la tête du maga­­zine, Joshua Topolsky a fait bien du chemin. Après avoir contri­­bué à la fonda­­tion de Vox Media et au succès de son maga­­zine phare, Topolsky a quitté la barque en août 2014 pour prendre la tête de Bloom­­berg Digi­­tal. Un an après sa nomi­­na­­tion et la refonte du site Bloom­­berg.com, il a aban­­donné son poste après que Michael Bloom­­berg a émis l’hy­­po­­thèse qu’il n’avait peut-être pas besoin d’un site. Le sarcasme avec lequel Topolsky a accueilli l’idée a mis l’en­­tre­­pre­­neur hors de lui, et les deux hommes ont convenu qu’il valait mieux que Tolpolsky s’en aille. Depuis, Joshua Topolsky est un cœur à prendre. Hier, il publiait sur le site du New Yorker un article inti­­tulé « The End of Twit­­ter », dans lequel il prévoit la mort du réseau social si ses fonda­­teurs ne parviennent pas le sortir de la situa­­tion diffi­­cile dans laquelle il se trouve. Une série de chan­­ge­­ments peu inspi­­rés appor­­tés au produit, la stag­­na­­tion de sa base d’uti­­li­­sa­­teurs, ainsi que la fuite massive de ses cerveaux ces derniers jours sont selon lui respon­­sables de la situa­­tion – sans oublier le peu de contrôle que la compa­­gnie a sur l’ac­­ti­­vité de sa plate­­forme. https://twit­­ter.com/joshua­­to­­polsky/status/693175653718433793 Depuis sa publi­­ca­­tion, Topolsky fait les frais des mêmes attaques qu’il dénonce dans l’ar­­ticle, ce dont l’iro­­nie ne lui a pas échappé. Il y évoquait notam­­ment la respon­­sa­­bi­­lité des utili­­sa­­teurs du « Gamer­­gate », qui avaient inondé de menaces et d’in­­sultes le compte d’Anita Sarkee­­sian, vidéo­­blo­­gueuse améri­­cano-cana­­dienne qui avait dénoncé la miso­­gy­­nie dans les jeux vidéo. Visi­­ble­­ment, c’est au tour de Topolsky de subir leurs attaques. https://twit­­ter.com/joshua­­to­­polsky/status/693184110878138369 Nous nous sommes entre­­te­­nus avec lui à l’été 2014, quelques semaines avant son départ de The Verge. Cet entre­­tien dans lequel il raconte ses multiples aven­­tures média­­tiques est l’oc­­ca­­sion d’ap­­prendre à connaître l’une des person­­na­­li­­tés les plus incon­­tour­­nables de l’In­­ter­­net améri­­cain.

La genèse de The Verge

Comment avez-vous créé The Verge ?

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« Pixel Perfect : The Story of Eboy »
Crédits : The Verge

Lorsque j’étais rédac­­teur en chef d’En­­gad­­get, propriété AOL, j’ai commencé à sentir que nous avions emprunté le chemin du blog moderne et que nous étions en train de passer une étape, d’étendre nos hori­­zons. Et je trou­­vais qu’a­­van­­cer dans cette direc­­tion était devenu très diffi­­cile sans les bons outils et la bonne équipe : nous étions très peu, sans direc­­teur artis­­tique. Alors dès que j’avais envie de créer quelque chose de diffé­rent, j’étais frus­­tré et pour­­tant je voyais un poten­­tiel énorme sur le web pour certaines inno­­va­­tions en matière de publi­­ca­­tions. C’était au moment où le web était en train de se trans­­for­­mer, où il deve­­nait l’en­­droit par excel­­lence pour l’in­­for­­ma­­tion, pour la lecture, pour l’in­­te­­rac­­tion avec l’ac­­tua­­lité. Dans le même temps, je trou­­vais que peu de gens sur le web parve­­naient à faire quelque chose de moderne. C’est comme si tout s’était arrêté en 2004, figé dans une forme de publi­­ca­­tion qui avait pris le pas sur les autres : celle du blog linéaire. Nous voulions vrai­­ment amener sur Inter­­net la profon­­deur et la qualité des maga­­zines tradi­­tion­­nels, des jour­­naux et même de la télé­­vi­­sion – celle des docu­­men­­taires et des films –, d’une telle manière que cela serait perçu comme quelque chose de natu­­rel, quelque chose de fait pour le web. Je ne pouvais pas y parve­­nir chez AOL : il n’y avait pas de ressource pour ça. J’ai alors commencé à pros­­pec­­ter pour savoir comment je pour­­rais arri­­ver à mes fins : il fallait partir de zéro, tout construire, bâtir de nouvelles fonda­­tions. De conver­­sa­­tion en conver­­sa­­tion, j’ai fini par discu­­ter avec Jim Bankoff, qui faisait tour­­ner SB Nation, un groupe de blogs de sport aujourd’­­hui incon­­tour­­nable, et nous étions sur la même longueur d’onde s’agis­­sant de l’ave­­nir du web. C’est comme cela que l’idée de The Verge est née.

Au moment où vous avez décidé de quit­­ter Engad­­get, saviez-vous que d’autres rédac­­teurs vous suivraient ?

En réalité, certaines personnes étaient parties avant moi. Jim les avait rassem­­blées, parce qu’il sentait que quelque chose pouvait se faire avec elles. Cela dit, nous en avions discuté avant, tous ensemble. Il y avait un ressenti commun, une sorte de frus­­tra­­tion… Nous savions que nous allions quit­­ter Engad­­get et travailler ensemble de nouveau. Notre rêve, c’était de savoir si nous pouvions mettre les voiles avec cette équipe de gens talen­­tueux et brillants pour construire quelque chose d’autre, et de réunir les ressources dont nous avions besoin pour le faire. C’était dans l’air en tout cas : nous allions travailler ensemble, d’une manière ou d’une autre.

Pourquoi avez-vous créé This Is My Next au lieu de reve­­nir direc­­te­­ment avec The Verge ?

The Verge a été très long à construire. Nous avions beau­­coup de choses à conce­­voir et j’avais des idées de design très radi­­cales. Il fallait résoudre des problèmes tech­­niques : nous sommes partis de la plate­­forme que SB Nation avait construite et nous lui avons fait faire des choses qu’elle n’avait jamais faites aupa­­ra­­vant. Il fallait pouvoir écrire des articles long-format, par exemple. Nous avons aussi retra­­vaillé le flux d’af­­fi­­chage des histoires, la manière dont il devait fonc­­tion­­ner. Il y avait un travail colos­­sal à accom­­plir en coulisse. Mais dès le moment où nous nous étions retrou­­vés avec les autres jour­­na­­listes, nous nous sommes rendus compte que nous n’ai­­mions pas être inca­­pables d’écrire. Tout le monde voulait un endroit pour s’ex­­pri­­mer.

« This is My Next était presque une néces­­sité pour répondre à notre désir profond de commu­­niquer avec une audience. »

D’ailleurs, nous nous étions mis à écrire chacun de notre côté, sur nos blogs – j’écri­­vais sur le mien à cette époque… et nous nous sommes dit que c’était stupide. Pourquoi ne mettrions-nous pas rapi­­de­­ment en place un blog tempo­­raire sur lequel nous pour­­rions nous expri­­mer ? Simple­­ment pour entre­­te­­nir notre plume et rester au fait de l’ac­­tua­­lité : nous lance­­rions The Verge quand tout serait prêt. This is My Next était presque une néces­­sité, pour répondre à notre désir profond de commu­­niquer avec une audience, alors que nous n’avions plus Engad­­get et pas encore fini la suite. Mais la prio­­rité restait The Verge, qui était en train d’être construit. Il faut bien comprendre qu’à cette époque, avant The Verge, les sites web ne fonc­­tion­­naient pas de la manière dont The Verge fonc­­tion­­nait. Ils n’avaient pas les mêmes carac­­té­­ris­­tiques, ils ne ressem­­blaient pas le moins du monde à ce que nous faisions. Nous avons dû entre­­prendre des fouilles monu­­men­­tales pour repen­­ser la manière dont un site web devait fonc­­tion­­ner. Sur le plan humain, il fallait aussi que nous assem­­blions une équipe : au lance­­ment, il n’y avait pas que les anciens jour­­na­­listes d’En­­gad­­get : il nous fallait des desi­­gners, des réali­­sa­­teurs… les six mois entre mon départ d’En­­gad­­get et le lance­­ment de The Verge ont donc vrai­­ment été une période de grands travaux.

Pourquoi avez-vous décidé de rejoindre Sports Blogs Inc. ?

C’est arrivé à peu près au moment de mon départ d’AOL, au milieu de l’an­­née 2011. Alors oui, vous voyiez des blogs de sport et vous vous deman­­diez ce que cela avait à voir avec la tech­­no­­lo­­gie ou la culture web, qui sont mes spécia­­li­­tés. Le contenu était diffé­rent, couvrir un match de foot­­ball améri­­cain n’est pas la même chose que discu­­ter d’Apple, mais la tech­­no­­lo­­gie qu’ils avaient construite était très puis­­sante. La plate­­forme de publi­­ca­­tion, Chorus, était excel­­lente et nous avions senti qu’elle avait un énorme poten­­tiel. Et puis l’état d’es­­prit des gens qui diri­­geaient le navire était simi­­laire au nôtre. Des gens qui souhai­­taient entre­­prendre, qui voulaient construire de la valeur, quelque chose de grande quali­­té… Nous voulions tous pratiquer le jour­­na­­lisme en lequel nous croyions, racon­­ter de longues histoires, prendre de gros risques. Nous avions une philo­­so­­phie très proche : même si nos sujets de prédi­­lec­­tion diffé­­raient énor­­mé­­ment, nous parta­­gions un même désir de trans­­for­­mer le web moderne.

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Joshua Topolsky et l’équipe de The Verge

Est-ce pour cela que Vox Media a été conçu, pour accueillir plusieurs struc­­tures de presse ?

Dès que nous avons rejoint SB Nation, nous nous sommes dit avec Jim et avec mon parte­­naire Marty Moe que nous pour­­rions créer une entre­­prise de presse moderne, réunis­­sant plusieurs marques sous la même casquette. Pour parve­­nir à cela, nous ne pouvions pas rester sur une orga­­ni­­sa­­tion verti­­cale. Cela avait du sens : il fallait construire un abri sous lequel nous pour­­rions tous nous retrou­­ver. Voilà comment est né Vox Media. Ça a été créé à partir de notre désir de construire par-dessus ce que nous avions déjà construit, et nous pensions qu’il était bon d’avoir derrière nous une compa­­gnie qui nous repré­­sen­­te­­rait.

Quelles sont vos rela­­tions avec Vox Media ?

Elles sont assez simples en fait, car je suis le vice-président de la société, en plus de mon rôle de rédac­­teur en chef pour The Verge. Nous sommes un tout petit groupe de diri­­geants : il n’y a pas des dizaines de niveaux de hiérar­­chie, nous sommes plutôt dans la colla­­bo­­ra­­tion, le parte­­na­­riat. Bien sûr, The Verge est une marque de Vox Media, comme le sont Vox.com, Poly­­gon ou SB Nation, mais l’ethos qui nous réunis­­sait au départ est toujours indemne. Nous sommes une compa­­gnie bien plus impor­­tante main­­te­­nant, mais derrière la façade, il reste toujours cette double néces­­sité d’in­­dé­­pen­­dance et d’au­­to­­no­­mie.

Quelle était la ligne édito­­riale que vous aviez en tête au moment de conce­­voir The Verge ?

La grande idée, c’était que nous partions d’un média qui trai­­tait des nouvelles tech­­no­­lo­­gies et que nous voulions créer un autre média qui était certes centré sur les tech­­no­­lo­­gies, Inter­­net et leur impact sur le monde, mais qui ne se concen­­trait pas sur la tech­­nique, les carac­­té­­ris­­tiques ou les captures d’écran. Nous voulions parler de la manière dont la tech­­no­­lo­­gie et Inter­­net trans­­for­­maient le monde dans lequel nous vivions et chan­­geaient notre manière d’in­­te­­ra­­gir avec les gens et les choses que nous aimions. En somme, ce que la tech­­no­­lo­­gie disait de nous, en tant que culture. La ligne édito­­riale des débuts, c’était donc parler du monde, au prisme de la tech­­no­­lo­­gie. Nous voulions penser la tech­­no­­lo­­gie comme un miroir, dans lequel nous perce­­vions notre reflet. Les six premiers mois, nous avons donc dû détruire en nous les mauvaises habi­­tudes que nous avions prises à l’époque où nous travail­­lions sur un blog linéaire. Nous avons publié des tas d’ar­­ticles en nous deman­­dant, le soir venu, s’ils parlaient à notre lecto­­rat, s’ils avaient une quel­­conque impor­­tan­­ce… ou s’ils n’étaient que du bruit. En progres­­sant, nous avons écarté à peu près 25 % de notre produc­­tion pour nous concen­­trer sur les sujets que nous pensions impor­­tants, qui avaient de la valeur. Nous voulions racon­­ter seule­­ment les histoires les plus impor­­tantes et les plus inté­­res­­santes. Ce que nous avons décou­­vert en gran­­dis­­sant, c’est qu’il existe un type de lecteur qui inter­­a­git avec la culture – que ce soit la pop culture, le diver­­tis­­se­­ment, la tech­­no­­lo­­gie, la poli­­tique, etc. Ce lecteur est atten­­tif à tout cela, d’une manière très parti­­cu­­lière, et nous avions conscience que nous pouvions commen­­cer à lui présen­­ter le monde d’une manière qui lui parle­­rait, sur un ton que personne, à l’époque, n’avait commencé à appro­­cher.

« Le fait que nous nous inté­­res­­sions à la culture et que nous regar­­dions ce qui comp­­tait vrai­­ment a fait la diffé­­rence. »

Était-ce la clé pour convaincre le lecto­­rat qu’il y avait une place pour un maga­­zine en ligne de ce genre ?

Si nous n’avions été qu’un site dédié aux nouvelles tech­­no­­lo­­gies de plus, une version d’En­­gad­­get un peu plus cool, un autre Gizmodo ou n’im­­porte quel autre site qui était à la mode à l’époque, je ne pense pas que le lecto­­rat aurait réagi. Le fait que nous nous inté­­res­­sions à la culture et que nous regar­­dions ce qui comp­­tait vrai­­ment a fait la diffé­­rence.

Tests et stories

Comme vous ne faisiez pas les choses comme tout le monde, avez-vous eu des problèmes avec les construc­­teurs, pour leur faire comprendre le concept derrière vos tests de produits tech par exemple ?

Nous avons essayé de penser nos tests en ayant à l’es­­prit la volonté qu’ils répondent aux attentes d’un lecteur moderne : nous n’avons pas besoin d’écrire 14 pages de carac­­té­­ris­­tiques et de bench­­marks. Dire à quelqu’un si un produit est bon ou pas et s’il devrait l’ache­­ter doit être un proces­­sus plai­­sant : tout le monde doit pouvoir comprendre ce que l’on écrit et ce à quoi s’at­­tendre. Nous avons créé, je pense, un style de test qui s’ap­­proche plus de la conver­­sa­­tion, qui est très acces­­sible et, je l’es­­père, qui est utile à un grand nombre de lecteurs. Le passionné ou l’uti­­li­­sa­­teur néophyte doivent pouvoir lire nos tests et sortir de la lecture avec une bonne idée de l’objet testé.

I used Google Glass© The Verge
I used Google Glass 
Crédits : The Verge

Cela dit, quand vous testez quelque chose, les entre­­prises vous donnent toujours du fil à retordre, quelle que soit la manière dont vous le faites : quand vous êtes critique, elles pensent que vous êtes injuste. Et pour­­tant, la valeur de ce que l’on fait repose sur notre honnê­­teté : les gens savent que nous allons le dire quand nous aimons un produit, de la même manière qu’ils savent que nous n’hé­­si­­te­­ront pas à en critiquer un autre. Et je pense main­­te­­nant que même les entre­­prises ont compris cela : elles préfèrent avoir une bonne critique sur un média où elles ne sont pas monnaie courante que sur un autre qui affir­­me­­rait que chaque produit est plus ou moins bon. Elles savent que lorsque vous êtes critique sur l’un de leurs produits, vous l’êtes en toute fran­­chise et c’est comme cela que vos tests plus posi­­tifs prennent de la valeur. Les lecteurs, de leur côté, savent qu’ils viennent sur un site où la critique est honnête.

La ligne entre la commu­­ni­­ca­­tion et le jour­­na­­lisme pouvant être diffi­­cile à cerner, quels conseils donnez-vous aux jeunes jour­­na­­listes qui débutent sur The Verge ?

D’abord, je pense que si vous êtes jour­­na­­liste aujourd’­­hui, ou que vous vous apprê­­tez à l’être, vous arri­­vez à une époque fantas­­tique. Il y a telle­­ment de choses à faire ! Main­­te­­nant, nous avons compris qu’In­­ter­­net était l’en­­droit où les gens venaient cher­­cher l’in­­for­­ma­­tion et tout l’enjeu, pour nous jour­­na­­listes, est de comprendre à quoi le web devrait ressem­­bler. Il y a des tas de médias qui se lancent, de vieilles entre­­prises de presse qui se recon­­ver­­tis­­sent… c’est vrai­­ment une époque formi­­dable pour la profes­­sion. Il y a aussi de nouveaux outils très puis­­sants : les moyens de racon­­ter des histoires sont telle­­ment plus avan­­cés sur le web que sur un maga­­zine ! Je pense donc qu’il y a deux choses impor­­tantes que je pour­­rais dire à un jeune jour­­na­­liste aujourd’­­hui, surtout s’il cherche à se faire un nom. La première, ce serait d’être vrai­­ment sûr et certain de racon­­ter une bonne histoire. Et je ne veux pas dire par là que les faits doivent être exacts : cela, c’est le travail essen­­tiel du jour­­na­­liste, le cœur même de son acti­­vité – écrire des articles honnêtes. Non, ce que je veux dire, c’est qu’en restant honnête, le jour­­na­­liste doit pouvoir décrire l’his­­toire qu’il raconte, son angle, son thème. Le jour­­na­­lisme, ce n’est pas faire une liste de faits à donner au lecteur en lui disant : « Tiens, débrouille toi » ; non, le jour­­na­­lisme, c’est savoir créer une narra­­tion qui relie ces faits entre eux et fait comprendre aux gens quelque chose de complexe. Dès lors, le jour­­na­­liste doit être le premier à véri­­ta­­ble­­ment comprendre les enjeux de l’his­­toire qu’il souhaite racon­­ter et à trou­­ver le bon angle pour le faire. La deuxième chose, ce serait qu’é­­crire simple­­ment des articles, repro­­duire la même actua­­lité qui a été vue partout ailleurs, cela ne permet­­tra pas de se démarquer du lot. Les gens ne vous remarque­­ront pas. Vous devez trou­­ver l’his­­toire que personne ne raconte. Vous devez trou­­ver l’his­­toire que les gens regardent de loin, celle à laquelle ils ne font que penser ou celle qu’ils n’ont pas encore décou­­vert. Quand vous écri­­vez, en tant que jour­­na­­liste, vous devez donner à votre lecteur quelque chose qu’il n’a jamais vu ailleurs. C’est tout ce qui compte, pour le jour­­na­­liste et pour son lecteur. Je pense qu’une grande partie de notre succès repose sur le fait que nous avons réussi à créer des choses que l’on ne peut pas lire ailleurs – que ce soit un scoop, une histoire, la manière dont nous avons présenté un objet, notre façon d’uti­­li­­ser la photo­­gra­­phie ou le design. Je crois que nous avons été capable d’of­­frir à nos lecteurs des choses qu’ils n’avaient jamais vues aupa­­ra­­vant et qui les ont enchan­­tées, que cela prenne la forme d’une narra­­tion pour décrire un produit ou celle d’un essai de photojour­­na­­lisme. Quand vous écri­­vez, il est donc fonda­­men­­tal de se poser la ques­­tion : « Qu’est-ce que le monde n’a pas encore vu ? » Si vous ne le faites pas, si vous ne vous posez pas cette ques­­tion, il est très diffi­­cile d’avoir du poids en tant que jour­­na­­liste.

Du côté des inter­­ac­­tions, vous avez toujours des forums sur The Verge. Comment avez-vous moder­­nisé ce concept ?

« En donnant aux lecteurs les mêmes outils d’édi­­tion que nous utili­­sons, nous leur avons donné une voix, un lieu qu’ils possèdent véri­­ta­­ble­­ment sur le site. »

L’une des choses qu’a­­vait SB Nation et que je trou­­vais très inté­­res­­sante, c’était une très grande commu­­nauté qui inter­­a­gis­­sait beau­­coup avec les jour­­na­­listes et la rédac­­tion en chef. Nous avons donc repensé le forum en partant de là : nous voulions donner aux lecteurs des outils qui leur permet­­traient d’écrire. Ce n’était pas pour géné­­rer du contenu – nous n’avions en fait qu’une idée : si l’on donnait aux lecteurs un espace pour discu­­ter et qu’on leur donnait égale­­ment les outils pour qu’ils racontent leurs propres histoires, ils les utili­­se­­raient et trou­­ve­­raient des usages auxquels nous n’avions même pas pensé. Et c’est ce qui s’est produit. Si vous regar­­dez nos forums, vous verrez des lecteurs propo­­ser leurs critiques de tel ou tel produit, donner leur vision de tel ou tel événe­­ment ou discu­­ter en profon­­deur d’une idée ou d’un concept. Ce que l’on voit beau­­coup sur les forums tradi­­tion­­nels, c’est une sorte de conver­­sa­­tion de commen­­taires dans laquelle une personne dit ceci, une autre dit cela ; dans nos forums, quelqu’un oriente la discus­­sion, la dirige comme un chef d’or­­chestre. En donnant aux lecteurs les mêmes outils d’édi­­tion que nous utili­­sons, nous leur avons donné une voix, un lieu qu’ils possèdent véri­­ta­­ble­­ment sur le site.

Vous êtes égale­­ment restés à une forme très simple de commen­­taires.

Je crois qu’il y a d’énormes progrès à faire dans notre manière d’in­­te­­ra­­gir avec notre lecto­­rat. Aujourd’­­hui, nous avons une manière de commen­­ter qui est très linéaire et qui convient mieux à certains sites qu’à d’autres. Je pense que ce que Medium ou le New York Times ont fait avec les commen­­taires est très inté­­res­­sant. De notre côté, il me semble évident que notre plate­­forme doit évoluer vers quelque chose de plus agréable et de plus puis­­sant pour donner de la visi­­bi­­lité aux discus­­sions autour des produits que nous testons et des histoires que nous racon­­tons.

Vous avez une rubrique dédiée aux stories. Comment orga­­ni­­sez-vous la créa­­tion de ces textes ?

Dès le premier jour, les stories étaient une chose que nous souhai­­tions faire. Je voulais plus que tout amener sur le web la manière de racon­­ter des histoires qu’on trou­­vait dans les maga­­zines mais dans un format qui serait entiè­­re­­ment pensé pour le web. À l’époque, personne ne faisait cela et c’était donc très impor­­tant pour nous de trai­­ter de sujets qui demandent des articles plus longs, plus travaillés – et je pense, plus beaux, en termes d’illus­­tra­­tion.

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Topolsky après sa nomi­­na­­tion à la tête de Bloom­­berg Digi­­tal

Je crois que nos longs formats défi­­nissent ce qu’est The Verge en tant que publi­­ca­­tion numé­­rique. Si vous regar­­dez ce que nous avons écrit, du lance­­ment jusqu’à aujourd’­­hui, vous verrez une sorte de spectre dans lequel se trouvent tous ces gens que nous avons rencon­­trés, ces lieux que nous avons visi­­tés, ces sujets que nous avons trai­­tés… ce spectre montre véri­­ta­­ble­­ment ce qu’est le monde de The Verge. C’est aussi ce monde que nos lecteurs souhaitent voir. Et puis les stories n’im­­por­­taient pas seule­­ment pour nous du simple fait de racon­­ter ces histoires, mais aussi parce que c’était un moyen de nous défi­­nir et de dire ce que nous essayions de dire au monde. C’était l’un des grands chan­­tiers que nous avons montés pendant la période de tran­­si­­tion entre Engad­­get et The Verge : comment construire un système qui pour­­rait nous permettre de racon­­ter des histoires en profon­­deur tout en restant suffi­­sam­­ment acces­­sibles pour que tous les éditeurs et les rédac­­teurs sachent l’uti­­li­­ser ? Il a fallu conce­­voir des modèles, agen­­cer des struc­­tures, faire des échel­­les… Main­­te­­nant, nous avons une équipe dédiée aux articles long format dont le travail est essen­­tiel­­le­­ment de trou­­ver des sujets à trai­­ter pour les explo­­rer. Nous avons beau­­coup d’au­­teurs indé­­pen­­dants qui travaillent sur ces thèmes avec nos jour­­na­­listes. C’est un travail colla­­bo­­ra­­tif plutôt complet.

Le futur sur écran

Les sujets dont vous trai­­tez sur The Verge ont évolué ces dernières années, se tour­­nant de plus en plus vers l’ac­­tua­­lité poli­­tique et écono­­mique. Était-ce prévu ?

Le plan, cela a toujours été d’évo­­luer vers des thèmes plus larges. Comme je l’ai dit, nous avions beau­­coup de mauvaises habi­­tudes quand nous avons commencé The Verge : nous manquions beau­­coup des choses que nous souhai­­tions explo­­rer parce que nous nous foca­­li­­sions sur les mauvaises choses. Ce que nous souhai­­tions, c’était couvrir un spectre très large de la culture. Quand nous avons appris à travailler ensemble et que nous avons réussi à mieux maîtri­­ser nos outils, nous n’avons pas hésité à nous diver­­si­­fier. C’était l’évo­­lu­­tion natu­­relle de ce que nous avions commencé à faire dès le début, ces repor­­tages plutôt ambi­­tieux qui ne ressem­­blaient à rien de ce que l’on trou­­vait sur le web. En fait, si l’on remonte à nos premiers articles long format, on s’aperçoit faci­­le­­ment qu’ils sont très loin du monde de la tech­­no­­lo­­gie, au sens tradi­­tion­­nel du terme. Cela dit véri­­ta­­ble­­ment l’idéal que nous pour­­sui­­vions.

Êtes-vous toujours impres­­sionné par la tech­­no­­lo­­gie après tant d’an­­née à en parler ?

Je pense que des choses m’im­­pres­­sionnent encore, oui, mais main­­te­­nant que les smart­­phones et les tablettes sont deve­­nus mains­­tream, c’est devenu beau­­coup plus diffi­­cile. C’était quelque chose que nous pres­­sen­­tions sur The Verge et que nous voulions suivre de près : quand ces objets deviennent mains­­tream, ils cessent d’être spéciaux. Tout le monde a une télé­­vi­­sion et personne ne s’en étonne. Tout le monde a un smart­­phone et une tablette et personne ne les remarque.

« Tout le monde a un smart­­phone et une tablette et personne ne les remarque. »

D’autres champs des tech­­no­­lo­­gies gagnent en inté­­rêt : ce qui se passe du côté des acces­­soires connec­­tés est très inté­­res­­sant, la Moto­­rola 360 est un objet fasci­­nant. La tran­­si­­tion vers des solu­­tions cloud et la manière dont nous pensons à nos données et où elles se trouvent est aussi un proces­­sus que nous devons suivre de près. Le concept de Conti­­nuity intro­­duit récem­­ment par Apple est bluf­­fant, cela modi­­fie la manière dont nous vivons avec nos appa­­reils. Les Google Glass, les voitures sans conduc­­teur, un réseau pour se connec­­ter à inter­­­net consti­­tué de ballons et toutes les choses sur lesquelles Google est en train de travailler sont passion­­nantes. Main­­te­­nant, au jour le jour, en ai-je quelque chose à faire du nouveau smart­­phone Android à la mode ? Pas vrai­­ment, non. Il est au service d’une utili­­sa­­tion et il fait très bien ce qu’on lui demande, comme tous les autres smart­­phones sur le marché. Les gadgets, si on les prend indi­­vi­­duel­­le­­ment, ont du mal à m’ex­­ci­­ter. Ce qui m’in­­té­­resse main­­te­­nant, c’est de savoir ce que ces choses font. Nous parlons beau­­coup de taille d’écran, de vitesse de proces­­seur… mais la véri­­table ques­­tion à se poser est la suivante : « Qu’est-ce que cet appa­­reil fait pour moi ? Comment peut-il chan­­ger mon travail, mon quoti­­dien, mes inter­­ac­­tions avec les autres ? »

Croyez-vous que les acteurs des nouvelles tech­­no­­lo­­gies cherchent aujourd’­­hui à dépas­­ser le simple secteur des gadgets grand public ? On pense notam­­ment à Google et ses moon­­shots.

Je pense que nous vivons dans un monde où la tech­­no­­lo­­gie est deve­­nue la force motrice de l’évo­­lu­­tion de nos socié­­tés. Nous sommes arri­­vés à un moment où, dès que l’on pense à l’in­­dus­­trie ou à résoudre les problèmes que connaissent le monde, que ce soit la pollu­­tion, la mala­­die ou la pauvreté, la plupart du temps, nous leur asso­­cions des solu­­tions tech­­no­­lo­­giques. La tech­­no­­lo­­gie couvre main­­te­­nant un champ très large d’usages, elle tire la société vers l’avant. Ce n’est pas simple­­ment la manière dont nous inter­­a­gis­­sons avec les autres, mais peut-être demain la manière dont nous allons sauver la planète ou nour­­rir des gens.

« Il faut se deman­­der comment ces écrans connec­­tés donne­­ront du sens au monde. »

Tout cela change la mission de ces entre­­prises. La mission d’Apple, c’était de vendre des ordi­­na­­teurs – et pour leurs action­­naires, c’est toujours de vendre des ordi­­na­­teurs, qu’ils aillent dans votre poche ou sur votre bureau. Mais ce que leurs produits font dans le monde va chan­­ger l’hu­­ma­­nité. Ce qu’ils permettent va chan­­ger l’hu­­ma­­nité. Je pense que Google prend la même direc­­tion en cher­­chant à aller dans de nouvelles direc­­tions, parfois bizarres. Quand vous êtes une compa­­gnie aussi colos­­sale, vous devez désor­­mais consi­­dé­­rer que vous jouez un rôle dans le progrès de l’es­­pèce.

Sauriez-vous nommer une tendance dont on ne perçoit pas la réalité aujourd’­­hui et qui sera au cœur de l’ac­­tua­­lité dans quelques années ?

Oh, c’est une ques­­tion diffi­­cile ! Vous savez, nous avons cette idée du mobile et du fixe, du télé­­phone dans votre poche, de la tablette dans votre sac, de l’or­­di­­na­­teur sur votre bureau. Je pense que dans les 5 ou 10 prochaines années, nous serons submer­­gés par des écrans de diffé­­rentes formes et de diffé­­rentes tailles. Tous ces écrans doivent avoir un inté­­rêt et doivent commu­­niquer. La chose que nous ne voyons pas encore, c’est cette ubiquité des écrans intel­­li­­gents, connec­­tés et qui seront là pour vous servir. Nous pensons encore cela en des termes assez ration­­nels, en disant qu’il s’agit d’un écran de 5 pouces ou de 8 pouces : c’est une manière de penser qui va se démo­­der quand nous aurons des écrans partout, sur nos poignets et nos murs. La ques­­tion devien­­dra alors : « Que font-ils ? Comment inter­­a­gissent-ils ? Comment sauront-ils, eux, où ils sont et ce qu’ils doivent faire ? » Je ne sais pas si c’est une tendance, mais ce sera sûre­­ment à consi­­dé­­rer dans les années qui viennent. Ce que l’iP­­hone a montré, très clai­­re­­ment, c’est que la fenêtre vers le Nouveau Monde est un écran. Ce n’est plus un clavier ni un joys­­tick : l’écran est notre capa­­cité à inter­­a­gir avec cet espace virtuel. Dès lors, il faut se deman­­der comment ces écrans connec­­tés donne­­ront du sens au monde. verge-editor-josh-topolsky-leaving-for-bloomberg


Couver­­ture : Joshua Topolsky. Notre sélec­­tion de médias US pour 2016. ↓ 19mediasus
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