par Ariel Sabar | 4 janvier 2017

Les Assy­­riens de Chicago

Par un matin enso­­leillé de mai, je me trouve à bord d’une voiture en compa­­gnie d’un linguiste et d’un fisca­­liste. Nous arpen­­tons les banlieues de Chicago à la recherche de personnes parlant l’ara­­méen, la langue vieille de 3 000 ans que parlait Jésus. Le linguiste, Geof­­frey Khan, de l’uni­­ver­­sité de Cambridge, est en ville pour donner une confé­­rence à l’uni­­ver­­sité de North­­wes­­tern, à Evans­­ton. Mais il a un autre objec­­tif : la banlieue nord de Chicago est habi­­tée par des dizaines de milliers d’As­­sy­­riens, des chré­­tiens du Moyen-Orient dont la langue mater­­nelle est l’ara­­méen. Ils ont été chas­­sés de chez eux par les persé­­cu­­tions et la guerre.


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Geof­­frey Khan (à gauche) discute avec Asher Hanna
Crédits : Greg Ruffing

La ville des vents, comme est surnom­­mée Chicago, est d’une impor­­tance capi­­tale pour ce spécia­­liste de l’ara­­méen moderne – l’un des meilleurs au monde. Cet homme s’est donné pour mission de réper­­to­­rier tous ses dialectes avant que cette langue, autre­­fois celle des empires, ne dispa­­raisse avec ses derniers locu­­teurs. Le fisca­­liste, Elias Bet-shmuel, un homme chauve et trapu, est juste­­ment un Assy­­rien du coin qui a offert d’être notre guide. En débarquant dans le lobby de l’hô­­tel Khan ce matin-là, il a détaillé les étapes de notre trek de deux jours presqu’en chucho­­tant, tel un trafiquant de drogue faisant l’in­­ven­­taire de sa marchan­­dise. « J’ai les Shaq­­la­­naye, j’ai les Bebed­­naye… » Il énumé­­rait des familles d’im­­mi­­grants dont les noms viennent de villages du nord de l’Irak, dont ils parlent le dialecte. Plusieurs de ces familles sont ses clients. Bet-shmuel est au volant de son Infi­­niti, nous faisons route vers la ville toute proche de Niles, dans l’Il­­li­­nois. Pendant ce temps, Khan, 55 ans, explique qu’il est à la recherche de personnes parlant des dialectes « purs » : des formes d’ara­­méen préser­­vées par des villages dont les habi­­tants n’ont pas émigré vers de grandes villes poly­­glottes, ou pire, d’autres pays.  En gros, des personnes âgées qui ont passé la majeure partie de leur vie dans des villages encla­­vés d’Irak, de Syrie, d’Iran ou de Turquie. « Moins ils sont éduqués, mieux c’est », dit Khan. « Quand les gens se retrouvent dans des villes, même à Chicago, les dialectes se mélangent. Quand les gens se marient, les dialectes de l’épouse et de son mari convergent. » Nous traver­­sons les rues de la banlieue quand Bet-shmuel sonne la première halte du jour : la maison d’une veuve de 70 ans origi­­naire de Bebede, qui est arri­­vée à Chicago il y a dix ans. « C’est une femme au foyer avec une éduca­­tion très basique. Elle ne parle pas anglais. » Khan rayonne. « Je tombe litté­­ra­­le­­ment amou­­reux de ces vieilles dames », dit-il.



L’écri­­ture sur le mur

L’ara­­méen, une langue sémite appa­­ren­­tée à l’hé­­breu et à l’arabe, était la langue parlée dans tout le Moyen-Orient à l’époque où la région était le carre­­four du monde. Les gens l’uti­­li­­saient pour le commerce et la poli­­tique, sur un terri­­toire qui s’éti­­rait de l’Égypte et de la Terre sainte jusqu’à l’Inde et la Chine. Des parties de la Bible et du Talmud sont rédi­­gées dans cette langue, tout comme l’ « écri­­ture sur le mur », ces trois mots légen­­daires annonçant la chute de Baby­­lone. En mourant sur la croix, Jésus s’est lamenté en araméen : « Elahi, Elahi, lema shabaq­­tani ? » – « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu aban­­donné ? »

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L’art assy­­rien

Mais l’ara­­méen est aujourd’­­hui réduit à sa dernière – mettons ses deux dernières géné­­ra­­tions de locu­­teurs. Au cours du siècle qui vient de s’écou­­ler, la plupart d’entre eux ont dû quit­­ter leurs terres natales, où cette langue était autre­­fois floris­­sante. Dans leurs nouveaux pays, peu d’en­­fants l’ap­­prennent, sans parler des petits-enfants. (L’ara­­méen est la langue mater­­nelle de mon père, un juif né au Kurdis­­tan irakien qui en est devenu spécia­­liste ; j’ai grandi à Los Angeles et je n’en connais que quelques mots.) Cette rupture géné­­ra­­tion­­nelle est le signe de la mort annon­­cée de ce langage. Pour les linguistes de terrain comme Khan, enre­­gis­­trer les locu­­teurs de nais­­sance – « les infor­­ma­­teurs », dans le jargon du métier – est à la fois un acte de préser­­va­­tion cultu­­relle et d’étude de la façon dont les langues anciennes évoluent et se désin­­tègrent avec le temps. Alors que nous vivons à une époque ultra-connec­­tée, les langues dépé­­rissent. 50 à 90 % des quelques 7 000 langues parlées aujourd’­­hui vont proba­­ble­­ment dispa­­raître d’ici la fin de ce siècle. Nous vivons sous l’oli­­gar­­chie de l’an­­glais, du manda­­rin et de l’es­­pa­­gnol, dans un monde où 94 % de la popu­­la­­tion parle 6 % des langues exis­­tantes. Pour­­tant, l’ara­­méen se distingue des autres langues mena­­cées. C’est proba­­ble­­ment la langue encore parlée qui remonte le plus loin dans le temps. Ses premiers locu­­teurs, les Araméens, étaient des nomades du désert. (La Bible décrit l’an­­cêtre mythique des hébreux comme un « Araméen errant ».) Partis de l’an­­cienne Syrie, ils s’éten­­dirent telle­­ment en Méso­­po­­ta­­mie que lorsque les Assy­­riens conquirent le Moyen-Orient au VIIIe siècle av. J.-C., ils choi­­sirent l’ara­­méen, et non leur propre langue, l’ac­­ca­­dien, comme langue offi­­cielle de l’em­­pire. Les Baby­­lo­­niens firent de même lorsqu’ils vainquirent les Assy­­riens, et les Perses lorsqu’ils vainquirent les Baby­­lo­­niens. Cette langue passa sur les lèvres de chré­­tiens, de juifs, de mandéens, de mani­­chéens, de musul­­mans, de sama­­ri­­tains, de zoroas­­triens et de païens.

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Un manus­­crit en araméen
Crédits : Greg Ruffing

L’écri­­ture sur le mur fut tracée en araméen au VIIsiècle avant notre ère, quand les armées musul­­manes venues d’Ara­­bie conquirent le Moyen-Orient, et que l’arabe supplanta l’ara­­méen en tant que langue la plus commu­­né­­ment parlée dans la région. L’ara­­méen ne survé­­cut que dans les montagnes de Turquie, d’Irak, d’Iran et de Syrie, dans des lieux suffi­­sam­­ment recu­­lés pour que la nouvelle du chan­­ge­­ment n’ar­­rive jamais. Là, les juifs et les chré­­tiens (pas les musul­­mans, qui eux parlaient le kurde) conti­­nuèrent d’uti­­li­­ser l’ara­­méen comme langue de tous les jours pendant encore 1 300 ans. Le nombre de personnes parlant l’ara­­méen encore en vie aujourd’­­hui est diffi­­cile à évaluer. Certaines esti­­ma­­tions vont jusqu’à évoquer un demi-million d’in­­dé­­pen­­dance d’in­­di­­vi­­dus. Mais ce chiffre est trom­­peur. À cause de son origine ancienne, du manque de stan­­dar­­di­­sa­­tion et de l’iso­­le­­ment de ses locu­­teurs, la version moderne de la langue, connue sous le nom de néo-araméen, regroupe plus de cent dialectes dont la majeure partie n’a pas de forme écrite. Beau­­coup de ces dialectes se sont déjà éteints, et d’autres ne comptent plus qu’un ou deux locu­­teurs. D’après les linguistes, le seul endroit où l’ara­­méen est encore parlé et protégé est le village de Maaloula, sur les collines surplom­­bant Damas. Là-bas, avec le soutien de l’État syrien, les anciens enseignent encore leur langue aux plus jeunes.

Histoires oubliées

Comme beau­­coup d’ex­­perts du néo-araméen, Khan, dont l’ac­cent laisse trans­­pa­­raître les traces d’une enfance passée dans la classe ouvrière du nord de l’An­­gle­­terre, est tombé sur ce champ d’étude un peu par hasard. Lors de ses premières années à Cambridge,  il a été amené à travailler sur d’an­­ciens manus­­crits juifs de grande valeur connus sous le nom de Gueniza du Caire et rédi­­gés en hébreu, en arabe et en araméen. Mais les longues heures passées à scru­­ter des micro­­films étaient dépri­­mantes pour lui. Au début des années 1990, en quête de distrac­­tion après une jour­­née décou­­ra­­geante dans un labo­­ra­­toire de micro­­fiches, il a demandé à une asso­­cia­­tion locale de Kurdes juifs de l’orien­­ter vers des gens dont la langue mater­­nelle était l’ara­­méen.

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Nemo Toma parle encore araméen dans l’Il­­li­­nois
Crédits : Greg Ruffing

Aussi­­tôt après s’être assis face à un juif d’Er­­bil, une ville du nord de l’Irak dont le dialecte araméen n’avait pas encore été recensé, il a senti qu’il avait trouvé sa voie. « Ça m’a boule­­versé », dit-il. « Le fait de décou­­vrir cette langue de la bouche de quelqu’un de vivant et non sur micro­­film, c’était incroya­­ble­­ment exal­­tant. » L’objec­­tif du travail de terrain sur les langues non réper­­to­­riées est de produire ce que certains linguistes appellent « la sainte trinité » : une gram­­maire, qui devient la carte d’ac­­cès à la pronon­­cia­­tion, la syntaxe et la struc­­ture ; des textes, qui sont des morceaux de discours bruts révé­­lant la texture de la langue ; et un diction­­naire. Au cours des vingt dernières années, Khan a publié des gram­­maires très respec­­tées de dialectes aupa­­ra­­vant non réper­­to­­riés origi­­naires de Barwar, Qaraqosh, Erbil, Sule­­ma­­niyya et Halabja, en Irak, et Urmi et Sanan­­daj en Iran. Il travaille égale­­ment sur une base de données en ligne rassem­­blant des textes et des enre­­gis­­tre­­ments audio. Elle permet des compa­­rai­­sons mot par mot de dizaines de dialectes araméens. Les gens qui parlent l’ara­­méen ont tendance à accueillir les linguistes armés de micros avec une hospi­­ta­­lité toute moyen-orien­­tale. La veuve à qui nous rendons visite à Niles, Agnes Nissan Esho, ne nous laisse pas repar­­tir sans nous avoir servi un repas complet, composé de Kubba Hamuth (ravio­­lis), de masta (yaourt), de poulet au riz et de kadeh (des pâtis­­se­­ries). « Je suis très excité par certaines voyelles », dit Khan alors qu’Agnes apporte les plats fumants. « Moi, je suis excité par ces petits gâteaux », ajoute Bet-shmuel, impas­­sible. La demi-douzaine de linguistes spécia­­listes du néo-araméen avec qui je me suis entre­­tenu racontent tous que les « infor­­ma­­teurs » leur servent souvent des festins, leur confient des commé­­rages fami­­liaux et les couvrent de sacs de fruits à empor­­ter chez eux. Certains sont très éton­­nés de l’in­­té­­rêt porté à leur langue, et d’autres soupçonnent même leurs inter­­­lo­­cu­­teurs d’être des espions. Et comme dans l’es­­pion­­nage, les fausses infor­­ma­­tions abondent. Sur le trajet de la maison d’un des infor­­ma­­teurs, Khan me raconte qu’il a cher­­ché pendant plusieurs années un homme de Chicago origi­­naire du village irakien de Barwar, qu’on lui avait décrit comme la « mémoire vivante » du folk­­lore assy­­rien. « Lorsqu’on s’est enfin rencon­­trés, je lui ai dit que j’avais entendu beau­­coup d’his­­toires à son sujet. » La réponse de l’homme ne s’est pas faite attendre : « Je les ai toutes oubliées. »

Le dernier souffle

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Une messe en araméen dans la banlieue de Chicago
Crédits : Greg Ruffing

À chaque fois que nous arri­­vons dans une nouvelle maison, Khan, en costume et chemise, explique le sens de ses recherches et sort un enre­­gis­­treur numé­­rique, un micro et une feuille pleine de ques­­tions. Chaque session dure entre deux et trois heures. Lorsqu’il travaille, Khan ressemble à un archéo­­logue travaillant au sol avec un tamis, pour discer­­ner les nuances entre les dialectes dans la pronon­­cia­­tion, le voca­­bu­­laire et la gram­­maire. Comment diriez-vous : « Les voilà » ? demande-t-il. Et « Je suis là » ? Et « Il va venir » ? Il ne s’ar­­rête plus : « Tu veux venir. Je veux venir. Viens ! » Pour être sûr d’avoir bien entendu les mots, Khan les répète douce­­ment. Il garde la bouche ouverte une seconde de plus pour véri­­fier une voyelle, ou bien passe son doigt sur sa pomme d’Adam pour confir­­mer une guttu­­rale. Dans un immeuble HLM, nous passons plus d’une heure avec un vieil Assy­­rien de 97 ans, origi­­naire de Turquie, et sa femme de 90 ans. Lorsque nous nous arrê­­tons ensuite pour boire un café, je demande à Khan s’il a trouvé la rencontre produc­­tive. « La pronon­­cia­­tion d’une des consonnes dans le mot “poule” n’est pas ce à quoi je m’at­­ten­­dais », dit-il avec une pointe de décep­­tion dans la voix. Les avan­­cées dans le champ de la linguis­­tique se font au compte goutte. Il n’y a pas d’Eu­­rêka. Pour­­tant, le travail a ses jour­­nées exal­­tantes, et peu de moments ont autant ému Khan que ce voyage de 2008 dans l’an­­cienne répu­­blique sovié­­tique de Géor­­gie. Il était dans la capi­­tale, Tbilisi, à la recherche de personnes parlant l’ara­­méen et origi­­naires de Sala­­mas, une ville du nord-ouest de l’Iran. Une vague d’As­­sy­­riens avaient fui Sala­­mas après qu’un chef kurde y eut assas­­siné en 1918 un patriarche de l’Église d’Orient. Une seconde vague arriva après un trem­­ble­­ment de terre une dizaine d’an­­nées plus tard. À Tbilisi, les gens ont dit à Khan qu’il ne restait que trois personnes encore vivantes parlant le dialecte « pur ». Dans la première maison, la fille de l’homme s’est excu­­sée : son père avait récem­­ment eu une attaque et il était devenu muet. Dans la seconde, une vieille femme vivait avec un quar­­tet éner­­gique de Rott­­wei­­lers. « J’ai sorti mon micro et ils ont commencé à aboyer et à grogner », se souvient Khan. « Impos­­sible de faire quoi que ce soit. »

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Crédits : Greg Ruffing

Fina­­le­­ment, un soir, un Assy­­rien de la ville a conduit Khan dans un impo­­sant immeuble de l’ère sovié­­tique. Tout en haut d’une sombre cage d’es­­ca­­liers se trou­­vait un appar­­te­­ment composé d’une seule pièce. Une femme frêle, âgée d’en­­vi­­ron 95 ans, a ouvert la porte. Khan a observé sa silhouette fluette et s’est demandé combien elle pour­­rait le suppor­­ter. Il s’est promis de ne rester que quelques minutes. Mais lorsqu’il s’est levé pour prendre congé, la femme a tendu sa main osseuse au-dessus de la table et attrapé son poignet. « Biqir, Biqir » a-t-elle dit de sa petite voix. (« Deman­­dez, deman­­dez. ») « Elle s’ac­­cro­­chait litté­­ra­­le­­ment à moi », dit-il en revi­­vant l’ins­­tant. « On aurait dit que c’était son dernier souffle et qu’elle voulait tout me dire. » Elle s’est agrip­­pée pendant deux heures à son poignet, tandis que l’en­­re­­gis­­treur se remplis­­sait d’une langue au crépus­­cule de sa vie.


Traduit de l’an­­glais par Caro­­line Bour­­ge­­ret et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « How to Save a Dying Language », paru dans le Smith­­so­­nian Maga­­zine. Couver­­ture : Un manus­­crit ancien écrit en araméen. (DR)


 

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