Avec l'arrivée de la 5G, les plus grands créateurs de réalité augmentée veulent superposer un univers virtuel de la taille du monde entier à la réalité.

par Arthur Scheuer | 28 mars 2019

Le Magic­­verse

À première vue, la rue semble être simi­­laire à ce qu’elle était en 2019, avec son café animé aux heures de pointe, ses voies embou­­teillées, et son grand buil­­ding dont l’en­­trée est toujours parcou­­rue par des hommes et femmes pres­­sé·es. Si les voitures et les dossiers remplis de chiffres sont toujours aussi réels, les plantes qui décorent le café, les feux rouges et même le parc qui entourent le bâti­­ment sont des construc­­tions virtuelles, simu­­lées en réalité augmen­­tée.

Les impo­­sants casques de réalité virtuelle ont disparu depuis long­­temps, lais­­sant leur place à de fines lunettes ou même des lentilles, qui s’ins­­tallent en quelques secondes et drape la réalité d’une couche magique. Grâce à elles, on ne chasse plus le Poké­­mon les yeux rivés sur son écran de smart­­phone, on évolue au sein de villes construites sur plusieurs niveau de réali­­tés. Cette vision est celle de la start-up de Floride Magic Leap, qui a l’am­­bi­­tion de faire évoluer les villes les plus déve­­lop­­pées dans un « monde numé­­rique à très grande échelle, de façon persis­­tante ».

Le Magic­­verse
Crédits : Magic Leap

C’est en songeant à Tomor­­row­­land, le proto­­type de la commu­­nauté futu­­riste imaginé par Walt Disney, que Rony Abovitz a eu l’idée du Magic­­verse, un système « dyna­­mique et vivant », sorte de Matrice sans robots escla­­va­­gistes. Cons­­truire une ville virtuelle par-dessus la ville physique : voilà le grand projet du PDG de Magic Leap, qu’il a dévoilé pour la première fois en février 2019 sur son site. « Si vous êtes archéo­­logue et que vous exami­­nez les couches de civi­­li­­sa­­tion, vous obser­­ve­­rez l’In­­ter­­net actuel et les diffé­­rents appa­­reils d’aujourd’­­hui comme étant une couche établie, presque sédi­­men­­taire. Une nouvelle civi­­li­­sa­­tion va se construire par-dessus, grâce aux parte­­na­­riats 5G que nous construi­­sons aux États-Unis et dans le monde entier », explique-t-il, affir­­mant déjà être à pied d’œuvre avec le géant AT&T, deuxième opéra­­teur de services mobiles au monde.

La 5G : un élément fonda­­men­­tal à la créa­­tion de ces villes miroirs du futur, qui ne pour­­ront s’af­­fi­­cher en HD sans cette ère de l’In­­ter­­net spatial, dont la construc­­tion se fera d’après Abovitz entre cette année et 2021. « L’une des condi­­tions à la réali­­sa­­tion du Magic­­verse, ce sont des centaines de milliards de dollars d’in­­ves­­tis­­se­­ment dans de nouvelles infra­s­truc­­tures, permet­­tant de créer un réseau ultra-rapides et des zones infor­­ma­­tiques péri­­phé­­riques au sein des villes modernes de nombreux pays », explique-t-il.

Un monde miroir qui pour­­rait, dans la vision un brin idéa­­liste de l’en­­tre­­pre­­neur améri­­cain, mettre fin « aux dispa­­ri­­tés écono­­miques, à la mauvaise répar­­ti­­tion des soins médi­­caux, au réchauf­­fe­­ment clima­­tique, et même à la guerre ». Comment ? En « déve­­lop­­pant les capa­­ci­­tés humaines et écono­­miques, en créant de nouvelles formes de soins de santé proac­­tifs, en permet­­tant à la créa­­ti­­vité et l’émer­­veille­­ment de s’ex­­pri­­mer, en éten­­dant la surface et l’ef­­fi­­ca­­cité des commu­­ni­­ca­­tions et en englo­­bant notre monde physique », résume Rony Abovitz. À l’en croire, les utili­­sa­­teurs du Magic­­verse (mani­­fes­­te­­ment des gens aisés) pour­­raient dès lors consul­­ter les plus grands méde­­cins, ou se rendre de leurs bureaux à Tokyo à une réunion orga­­ni­­sée à Berlin en quelques secondes.

Crédits : Magic Leap

Pika pika

Ce pont entre le monde réel et le monde miroir qui l’en­­ve­­loppe, Magic Leap n’est pas la seule à le bâtir. La société britan­­nique Nian­­tic veut elle aussi sa Matrice, qui prend le nom de « Real World Plat­­form » et prend forme au sein de leurs bureaux londo­­niens. En salle de confé­­rence, les chaises sont là, bien palpables, mais le pot de fleur posé sur la table 100 % virtuel, tout comme le petit Pika­­chu qui accueille les parti­­ci­­pants. « Nous repous­­sons les limites de la tech­­no­­lo­­gie géos­pa­­tiale, en créant une couche complé­­men­­taire et inter­­ac­­tive autour du monde réel, qui offre une expé­­rience immer­­sive et sans limite aux utili­­sa­­teurs », explique la filiale d’Al­­pha­­bet sur son site.

« Modé­­li­­ser ce monde de parcs, de sentiers, de trot­­toirs et d’autres espaces publics requiert des calculs signi­­fi­­ca­­tifs. La plate­­fome de Nian­­tic se dirige vers une vision infor­­ma­­tique contex­­tuelle, au sein de laquelle les objets en réalité augmen­­tée comprennent et inter­­a­gissent avec des objets du monde réel, s’ar­­rê­­tant devant eux, les dépas­­sant ou sautant par-dessus », écrit l’équipe. « Une fois que nous avons compris le sens du monde qui nous entoure, les possi­­bi­­li­­tés de ce que nous pouvons lui super­­­po­­ser sont illi­­mi­­tées. »

Magic Leap propose déjà, en parte­­na­­riat avec CNN ou ILM, des expé­­riences de réalité mixte immer­­sives. Dans la première, l’uti­­li­­sa­­teur est invité à enfi­­ler ses lunettes et bran­­dir sa télé­­com­­mande, avant de navi­­guer à travers un écran virtuel, pour suivre les dernières actua­­li­­tés ; quand la seconde invite les person­­nages de Star Wars dans son salon. L’en­­tre­­prise compte natu­­rel­­le­­ment pous­­ser bien plus loin le progrès, en créant des inter­­ac­­tions avec des objets, des personnes et des lieux virtuels, comme des reflets super­­­po­­sés à la réalité.

« Une version amélio­­rée des Google Glass offri­­rait clai­­re­­ment ce type de pouvoir, même si les gens souhai­­te­­ront rapi­­de­­ment un lien neuro­­nal direct ou, au mini­­mum, des lentilles de contact », imagine le Dr Robert Geraci, auteur d’Apoca­­lyp­­tic AI: Visions of Heaven in Robo­­tics. Il revient désor­­mais à Magic Leap de « créer une tech­­no­­lo­­gie de réalité virtuelle immer­­sive, fiable et large­­ment distri­­buée », prédit-il.

Rela­­tions inter-enti­­tés

Passer d’un monde 100 % tangible à un univers où maté­­riel et numé­­rique existent en symbiose peut sembler fantas­­ma­­go­­rique, mais certains cher­­cheurs y voient simple­­ment la suite logique des choses. « Les humains modernes vivent déjà dans des envi­­ron­­ne­­ments haute­­ment arti­­fi­­ciels, des cocons tech­­no­­lo­­giques préser­­vés des condi­­tions extrêmes du milieu natu­­rel », estime ainsi John Dana­­her, profes­­seur de droit spécia­­lisé en intel­­li­­gence arti­­fi­­cielle à l’uni­­ver­­sité natio­­nale d’Ir­­lande.

« Nous passons déjà telle­­ment de temps en ligne, plongé dans le monde virtuel, que le bond à effec­­tuer pour vivre au sein d’une réalité virtuelle immer­­sive n’est pas si grand », abonde Robert Geraci. « Bien sûr, nous devrons réap­­prendre à nous concen­­trer, pour éviter de plon­­ger tête la première dans des fontaines alors qu’on observe des créa­­tures virtuelles gamba­­der dans un parc… Mais dans l’en­­semble, notre cerveau semble extrê­­me­­ment malléable aux données senso­­rielles », explique l’au­­teur. Après tout, le concept de mirror world a été théo­­risé dès 1991 par le profes­­seur David Gelern­­ter, qui enseigne l’in­­for­­ma­­tique à Yale.

Chez Impro­­bable, l’en­­tre­­prise de jeux vidéo anglaise fondée en 2012, on imagine entrer dans ce monde mixte à la même manière dont on plonge dans un bon roman ou une série. « De la même manière qu’il n’est pas bizarre que les gens aiment vivre au sein d’uni­­vers créés par des livres ou des films, il n’est pas surpre­­nant que les gens veuillent vivre dans des mondes virtuels, peu importe la forme qu’ils prennent », estime ainsi Daniel Grif­­fiths, son respon­­sable de la commu­­ni­­ca­­tion.

Crédits : Impro­­bable

L’en­­tre­­prise, qui déve­­loppe des jeux en réalité augmen­­tée, croit d’ailleurs profon­­dé­­ment à la notion inven­­tée du « Soi Multi­­ver­­sel », selon laquelle dans un futur proche, les gens « trou­­ve­­ront autant de valeur sociale, émotion­­nelle, voire finan­­cière dans les mondes virtuels que dans le monde physique ». Le monde virtuel pour­­rait dès lors dépas­­ser la simple prati­­cité, ou les domaines de la santé, du diver­­tis­­se­­ment et de l’éner­­gie, pour créer du lien social et des « rela­­tions avec des enti­­tés non biolo­­giques ». « Notre tendance à nommer et chérir les objets inani­­més, y compris des objets robo­­tiques, indique que nos habi­­tudes de construc­­tion des rela­­tions sont elles aussi malléables », analyse Robert Geraci.

« Les êtres humains pour­­ront construire et vivre, en VR, dans leur propre société idéale », imagine John Dana­­her, qui craint tout de même un « isole­­ment, une pola­­ri­­sa­­tion accrue et un déta­­che­­ment du monde réel » tel qu’on l’ob­­serve dans Ready Player One. Coin­­cés dans leur bulle virtuelle façon­­née selon leurs envies, les urbains pour­­raient selon lui se trans­­for­­mer massi­­ve­­ment en hiki­­ko­­mori, ces Japo­­nais qui vivent cloî­­trés dans leur chambre et n’en sortent que pour soula­­ger leurs besoins vitaux.

Le meilleur des mondes

Dans un monde au sein duquel nous tissons des rela­­tions avec des robots et vivons au sein d’uni­­vers fantas­­tiques, la ques­­tion des règles morales se posera elle aussi. « Pouvez-vous commettre un meurtre, un vol, ou une agres­­sion sexuelle virtuels ? » s’in­­ter­­roge ainsi le profes­­seur en droit. D’après le spécia­­liste, nos règles tradi­­tion­­nelles devraient pouvoir s’ap­­pliquer au monde virtuel, « mais certaines, parti­­cu­­liè­­re­­ment celles qui portent sur les atteintes physiques, ne seront pas valables ». « Vous ne pouvez pas bles­­ser un être virtuel, mais vous pouvez éven­­tuel­­le­­ment l’at­­teindre psycho­­lo­­gique­­ment, ou l’in­­fec­­ter avec un virus infor­­ma­­tique, ce qui néces­­si­­tera de nouvelles régle­­men­­ta­­tions », songe-t-il.

Pour bâtir un monde virtuel meilleur que la Matrice, Rony Abovitz ne concentre donc pas tout son travail sur les enjeux tech­­no­­lo­­giques, mais aussi sur les notions d’éthique et de limites, afin de « poser des normes sociales justes ». « Nous consta­­tons, avec le recul, que certaines des socié­­tés Inter­­net actuelles ont dérapé. Nous voulons apprendre de cela, et établir la voie juste à suivre, de manière ouverte et trans­­pa­­rente », explique le PDG de Magic Leap.

Crédits : Magic Leap

« Les torrents de données géné­­rés par le Magic­­verse néces­­si­­te­­ront des sauve­­gardes et des protec­­tions spéciales, pour éviter les abus et les utili­­sa­­tions malveillantes », pose-t-il, anti­­ci­­pant les inquié­­tudes des futurs utili­­sa­­teurs sur la protec­­tions de leurs données imma­­té­­rielles. Prônant la créa­­tion d’une « tech­­no­­lo­­gie au service de l’hu­­ma­­nité » plutôt que l’in­­verse, Rony Abovitz promet de faire le néces­­saire – sans élabo­­rer – pour qu’elle ne tombe pas entre des mains malveillantes. Il prophé­­tise que le Magic­­verse servira à régler les problèmes du monde moderne « collec­­ti­­ve­­ment » et non à en ajou­­ter une couche supplé­­men­­taire.

Si l’éner­­gie qu’il englou­­tit pour fonc­­tion­­ner n’ac­­cé­­lère pas la désin­­té­­gra­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, « cette exten­­sion de notre vie biolo­­gique sera très inté­­res­­sante. La plupart des gens choi­­si­­ront de rester dans le monde physique, tout en tirant parti des tech­­no­­lo­­gies virtuelles qui leur permet­­tront d’en­­chan­­ter ce monde avec de nouvelles formes de diver­­tis­­se­­ment, de culture, d’ex­­pres­­sion person­­nelle et d’in­­te­­rac­­tions sociales », se réjouit Robert Geraci.

Une vision parta­­gée par Rony Abovitz, qui voit lui aussi le futur de l’hu­­ma­­nité se dérou­­ler sur Terre dans la joie et la bonne humeur. « Certains veulent colo­­ni­­ser Mars. C’est leur vision de l’ave­­nir, et ce sont là de belles ambi­­tions tech­­no­­lo­­giques. Mais nous, notre vision et notre but, c’est d’éta­­blir le Magic­­verse aux États-Unis et dans le reste du monde au cours des dix ou vingt prochaines années, en offrant de l’au­­to­­no­­mie aux gens, à court et long terme », explique le PDG. « Nous ne sommes pas obli­­gés de quit­­ter notre planète pour accom­­plir de grandes choses. Répa­­rons ce que nous avons ici, entre les mains », propose-t-il. Pourra-t-on panser les bles­­sures du réel avec des illu­­sions colo­­rées ?


Couver­­ture : Magic Leap.


 

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