par Ben Guarino | 10 novembre 2015

L’ef­­fet de surplomb

Lorsqu’on gravite autour de la Terre à près de 27 000 km/h, le temps s’ac­­cé­­lère et des phéno­­mènes se produisent. Le soleil se lève toutes les 90 minutes. Les nuages de l’océan Paci­­fique se divisent et rétré­­cissent pour former des frac­­tales stra­­to­s­phé­­riques. Au-dessus du Sahara, on peut voir où le vent, compressé à travers les trouées des montagnes, sculp­­ter le sable selon des courbes sinu­­soï­­dales longues de plus d’un millier de kilo­­mètres.

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Richard Garriott
Crédits : Space Adven­­tures

« Quand on arrive tout là-haut et qu’on voit la Terre pour la première fois, c’est beau, évidem­­ment », raconte Richard Garriott, le sixième touriste à avoir fait le voyage jusqu’à la Station Spatiale Inter­­na­­tio­­nale – il est aussi le créa­­teur d’Ultima, une fran­­chise de jeux vidéo au succès épous­­tou­­flant. « Mais pas non plus au point de chan­­ger votre vie. » C’est un réel aveu de la part de Garriott, qui a dépensé des dizaines de millions de dollars, a subi une opéra­­tion risquée pour se débar­­ras­­ser d’une malfor­­ma­­tion du foie et a dû négo­­cier son voyage à bord de la fusée russe Soyouz, pour marcher dans les pas de son père – qui était astro­­naute. Garriott se souvient avoir vu des joints tecto­­niques, l’Ama­­zone et ses émana­­tions d’un blanc coton­­neux, et le Missis­­sippi qui se jette dans le golfe du Mexique. Mais il n’a pas le souve­­nir d’avoir ressenti quelque chose de véri­­ta­­ble­­ment excep­­tion­­nel, jusqu’à ce qu’il voie le Texas vire­­vol­­ter par les hublots de Cupola, la coupole d’ob­­ser­­va­­tion pano­­ra­­mique de la station. « C’était comme être dans un film où l’on verrait le person­­nage central dans un couloir, et la camera recu­­ler pendant que l’objec­­tif effec­­tue simul­­ta­­né­­ment un zoom vers l’avant, de sorte qu’on aurait l’im­­pres­­sion que le couloir s’ef­­fondre de part et d’autre de l’ac­­teur, alors que sa taille ne change pas », explique-t-il. « C’est exac­­te­­ment la sensa­­tion physique que j’ai eue. » Ç’au­­rait pu être tout, et ç’au­­rait déjà été beau­­coup. Mais voir, depuis un tel poste d’ob­­ser­­va­­tion, la ville fami­­lière d’Aus­­tin et les paysages craque­­lés de la planète, autour de laquelle il venait de tour­­ner une centaine de fois, lui a fait un effet singu­­lier – bien qu’il ne soit pas le seul à avoir ressenti cela. Garriott, à ce moment-là, a fait l’ex­­pé­­rience d’un phéno­­mène cosmo­­nau­­tique appelé « effet de surplomb » : un senti­­ment profond d’in­­ter­­con­­nexion et de magna­­ni­­mité dont les astro­­nautes parlent depuis la photo­­gra­­phie « Lever de Terre », prise durant la mission Apollo 8. Garriott a changé.

De retour sur Terre, il a vendu son 4×4, acheté des panneaux solaires, et il est devenu membre du Temple de la renom­­mée de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment d’Aus­­tin. Alors que l’âge du tourisme spatial se profile à l’ho­­ri­­zon et que celui des inéga­­li­­tés de reve­­nus bat déjà son plein, l’ef­­fet de surplomb n’a jamais été autant d’ac­­tua­­lité, ni aussi promet­­teur. Garriott pense que le fait d’avoir vu la Terre depuis l’es­­pace l’a trans­­formé, et que cela pour­­rait trans­­for­­mer d’autres personnes. Et il n’est pas le seul à penser de la sorte. Une avant-garde de penseurs gagent que le prochain mouve­­ment popu­­laire pren­­dra une direc­­tion surpre­­nante : vers le haut. « Si seule­­ment une frac­­tion d’1 % de la popu­­la­­tion humaine pouvait faire une expé­­rience simi­­laire », dit Garriott, « je pense que l’opi­­nion publique s’en trou­­ve­­rait complè­­te­­ment trans­­for­­mée. »

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« Earth Rise »
William Anders, 1968

Une expé­­rience spiri­­tuelle

C’est un écri­­vain du nom de Frank White qui a rendu le terme popu­­laire dans son livre de 1987, inti­­tulé The Over­­view Effect: Space Explo­­ra­­tion and Human Evolu­­tion. Afin d’ar­­gu­­men­­ter en faveur de son idée selon laquelle une prise de conscience d’un nouvel ordre est en train d’ad­­ve­­nir progres­­si­­ve­­ment, White a écouté minu­­tieu­­se­­ment les enre­­gis­­tre­­ments d’une petite centaine d’as­­tro­­nautes racon­­tant leurs voyages, et a recueilli le témoi­­gnage direct de plusieurs dizaines de voya­­geurs de l’es­­pace. Leurs confes­­sions l’ont poussé à une conclu­­sion singu­­lière : les astro­­nautes qui ont vu la Terre de l’es­­pace en parlent diffé­­rem­­ment à leur retour. Ils lui ont confié que vue depuis 400 km de hauteur, l’at­­mo­­sphère était aussi fine qu’une feuille de papier. La Terre ne remplit pas la tota­­lité du champ de vision, mais on peut obser­­ver des détails surpre­­nants. En-dessous de vous, la nature (le vent, l’éro­­sion, les forêts, les montagnes) se montre complè­­te­­ment indif­­fé­­rente à l’exis­­tence de fron­­tières. Débar­­ras­­sée de ses fictions poli­­tiques, la terre elle-même rend ridi­­cules les conflits qui se déroulent à sa surface. Ce n’est pas parce que le monde paraît immense, au contraire : dans le contexte spatial, sa peti­­tesse est frap­­pante. C’est le vide de l’es­­pace qui rend les astro­­nautes si dispo­­sés, et si dési­­reux de faire de petits compro­­mis, comme d’ins­­tal­­ler des panneaux solaires, de ration­­ner l’eau et de conduire des voitures élec­­triques. Ils savent que l’al­­ter­­na­­tive à la vie sur Terre n’est qu’im­­men­­sité et silence.

Pour que l’ef­­fet de surplomb produise un effet sur les masses, il faut que davan­­tage de personnes voient le monde d’en haut.

Bien que prêtant parti­­cu­­liè­­re­­ment à la poésie, The Over­­view Effect n’a pas séduit le public. Le premier tirage du livre s’est écoulé à moins de dix mille exem­­plaires, et il n’a été que rare­­ment mentionné par les psycho­­logues durant les deux décen­­nies suivantes. Mais les temps ont changé, de même que les rela­­tions qu’en­­tre­­tient la NASA avec YouTube – qui pour­­rait faire davan­­tage pour chan­­ger les dispo­­si­­tions du public vis-à-vis de l’ef­­fet de surplomb qu’au­­cun consen­­sus scien­­ti­­fique. L’as­­tro­­naute cana­­dien Chris Hadfield, célèbre pour s’être filmé en chan­­tant « Space Oddity » en apesan­­teur, est revenu sur Terre et s’est servi de la célé­­brité qu’il avait acquise sur YouTube pour en appe­­ler à la préser­­va­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, deman­­dant à chacun de prendre soin de la planète comme on prend soin de la fragile Station Spatiale Inter­­na­­tio­­nale. L’as­­tro­­naute hollan­­dais Wubbo Ockels, alors qu’il était en train de mourir d’un cancer du rein sur son lit d’hô­­pi­­tal, a utilisé YouTube pour inci­­ter l’hu­­ma­­nité à faire mieux : « Dans l’es­­pace, on voit que nous avons la seule et l’unique : la seule planète. Nous n’avons pas d’al­­ter­­na­­tive, c’est pourquoi nous devons prendre soin de la Terre. » Plus de 240 000 personne ont vu cette vidéo – ce qui n’est rien comparé aux millions qui regardent des images satel­­lites de la planète, ou utilisent Google Earth. Il n’est ainsi pas surpre­­nant que George T. White­­sides, PDG de Virgin Galac­­tic – une entre­­prise qui a passé des années à éviter soigneu­­se­­ment d’abor­­der le sujet des réper­­cus­­sions psycho­­lo­­giques du voyage spatial –, ait commencé à exal­­ter de plus en plus l’ef­­fet de surplomb cette année. Car le phéno­­mène commence à être accepté. La mission prin­­ci­­pale de l’ins­­ti­­tut Over­­view (une orga­­ni­­sa­­tion exis­­tant depuis main­­te­­nant sept ans qui compte White­­sides et Garriot parmi ses membres) est de trou­­ver de nouveaux outils pour penser l’ef­­fet de surplomb dans ses aspects cliniques, et de tran­­cher le désac­­cord entre ceux qui y voient un phéno­­mène scien­­ti­­fique, et ceux qui n’y voient qu’un phéno­­mène spiri­­tuel. Cela n’a pas été facile, surtout à cause des récits tout faits à propos du voyage spatial. Certains des premiers astro­­nautes à avoir décrit l’ef­­fet de surplomb en ont parlé comme d’une révé­­la­­tion méta­­phy­­sique. « Ces personnes avaient eu une expé­­rience d’un genre profond », selon David Beaver, l’un des membres fonda­­teurs de l’ins­­ti­­tut Over­­view. Ces cita­­tions extraites de leur contexte sont deve­­nues du pain béni pour des jour­­na­­listes enclins à consi­­dé­­rer les astro­­nautes améri­­cains comme des héros auxquels on peut s’iden­­ti­­fier, et moins à montrer qu’ils se compor­­taient aussi, à un certain degré, comme des rats de labo­­ra­­toire. Quant aux astro­­nautes, ils sortaient d’écoles mili­­taires ou du MIT (Insti­­tut de Tech­­no­­lo­­gie du Massa­­chu­­setts) ou bien étaient passés par les deux : ce n’était pas les plus quali­­fiés pour expri­­mer leurs senti­­ments.

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La Terre vue depuis la Cupola
Crédits : NASA

Le bavar­­dage méta­­phy­­sique qui a entouré dès le départ l’ef­­fet de surplomb l’a rendu diffi­­cile à prendre au sérieux pour les esprits scien­­ti­­fiques. « Pouvez-vous vous imagi­­ner aller devant le Congrès, ou vous adres­­ser à un venture capi­­ta­­list en affir­­mant que l’es­­pace peut provoquer une expé­­rience spiri­­tuelle ? » inter­­­roge Beaver. White et Beaver ont été des recru­­teurs actifs. Aujourd’­­hui, l’ins­­ti­­tut compte notam­­ment parmi ses membres Rick Tumlin­­son, qui a créé la Space Fron­­tier Foun­­da­­tion et le Dr Andrew Newberg, neuros­­cien­­ti­­fique de l’uni­­ver­­sité de Penn­­syl­­va­­nie. Newberg est un pion­­nier dans le domaine de la neuro­­théo­­lo­­gie, une science émer­­gente qui utilise les tech­­niques de l’ima­­ge­­rie céré­­brale pour accé­­der à l’ac­­ti­­vité du cerveau pendant les prières et les médi­­ta­­tions. La neuro­­lo­­gie ne peut four­­nir la preuve de l’exis­­tence d’une puis­­sance supé­­rieure, bien entendu, mais Newberg a montré que l’ac­­ti­­vité céré­­brale est d’un ordre parti­­cu­­lier lorsque l’in­­di­­vidu fait une expé­­rience spiri­­tuelle. « Je ne veux pas deve­­nir mystique à ce propos », prévient Beaver, en ajou­­tant que le chan­­ge­­ment person­­nel qu’il décrit est d’ailleurs plutôt mineur : rien de plus que d’avoir « l’image du monde dans sa tête ». Il pense que le monde béné­­fi­­ciera de l’aug­­men­­ta­­tion du nombre de personnes ayant une image claire de leur envi­­ron­­ne­­ment terrestre. Beaver veut que les gens aillent dans l’es­­pace. Et ensuite, il pense qu’il est impor­­tant qu’ils reviennent.

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La Terre vue depuis l’ISS
Crédits : NASA

Olympe

Pour que l’ef­­fet de surplomb produise un effet sur les masses, il faut que davan­­tage de personnes voient le monde d’en haut. White invoque la théo­­rie du jalon des 20 % concer­­nant l’in­­no­­va­­tion : d’après cette théo­­rie, un chan­­ge­­ment qui affecte un cinquième de la popu­­la­­tion se réper­­cute sur l’en­­semble. Mais cela semble fran­­che­­ment irréa­­liste. On ne va pas envoyer dans l’es­­pace plus d’un milliard quatre cents millions de personnes – tout du moins, pas dans un futur proche. C’est là qu’in­­ter­­vient Ryan Holmes. Holmes, le fonda­­teur de SpaceVR, prévoit de saisir la vue qu’on a depuis la Station Spatiale Inter­­na­­tio­­nale et de l’in­­sé­­rer dans le prochain Oculus Rift. Plus immé­­dia­­te­­ment, il cherche à collec­­ter 100 000 dollars sur Kicks­­tar­­ter (c’est chose faite depuis le 5 novembre, ndt) afin d’en­­voyer une caméra VR à 360° sur la Station Spatiale Inter­­na­­tio­­nale. Le maté­­riel doit pouvoir résis­­ter au coup de pied d’un astro­­naute en apesan­­teur, c’est pourquoi les frais sont si impor­­tants, mais l’am­­bi­­tion huma­­ni­­taire l’est égale­­ment. Il veut offrir une alter­­na­­tive moins coûteuse à l’ex­­pé­­rience Space Adven­­tures, à laquelle Garriott a parti­­cipé, offrant un voyage authen­­tique pour plus d’un million de dollars. Qu’est-ce qui fait la diffé­­rence entre la vue depuis SpaceVR et celle de Google Earth ? Il est un peu plus diffi­­cile de traver­­ser Google Earth à huit kilo­­mètres par seconde. Et la réalité virtuelle est la plus immer­­sive des tech­­no­­lo­­gies visuelles dispo­­nibles : une simu­­la­­tion d’alu­­nis­­sage en réalité virtuelle, par exemple, a fait couler les larmes de ce père de famille, amou­­reux de l’es­­pace. « La sensa­­tion d’im­­mer­­sion de la réalité virtuelle change radi­­ca­­le­­ment l’ex­­pé­­rience », d’après Holmes. « Votre cerveau réagit comme si vous y étiez. »

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Le dispo­­si­­tif utilisé pour filmer la station
Crédits : SpaceVR

Il n’est pas surpre­­nant que ce soit un docu­­men­­taire produit par l’ins­­ti­­tut Over­­view qui ait donné à Holmes l’idée de créer SpaceVR. Ce qu’il cherche à procu­­rer, ce sont les effets durables du voyage spatial, et notam­­ment le chan­­ge­­ment dans la façon de voir le monde. « Si nous pouvions appor­­ter ça au monde », dit-il, « il serait un meilleur endroit où vivre. » Mais la réalité virtuelle ne semble pas pouvoir nous appro­­cher réel­­le­­ment de cet objec­­tif. Whites pense que l’ape­­san­­teur joue un rôle dans le senti­­ment d’eu­­pho­­rie que procure l’ef­­fet de surplomb. Et ce qu’il ne faut pas oublier à propos de ce qu’a vécu Garriott, lorsque la vue du Texas a changé sa percep­­tion du monde, c’est que cela s’est produit alors qu’il voyait la planète dans sa tota­­lité. « Le problème avec l’ef­­fet de surplomb, c’est que tous ces éléments sont néces­­saires », selon Garriott, qui se réfère au contexte qui a servi de prélude à sa vision d’Aus­­tin. On a besoin de voir l’as­­pect coton­­neux des terres agri­­coles, les jungles rava­­gées et consu­­mées, l’hu­­ma­­nité étalée d’un bout à l’autre de la surface du monde, comme si elle y avait été coin­­cée par un phila­­té­­liste tout puis­­sant. Dans cette pers­­pec­­tive, les vols subor­­bi­­taux – qui donnent accès à l’ape­­san­­teur, mais n’offrent pas les mêmes avan­­tages que la Station Spatiale Inter­­na­­tio­­nale – ne peuvent aller qu’en­­semble avec la réalité virtuelle, et vice versa.

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Richard Garriott serait-il devenu un actif défen­­seur de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, s’il n’était pas allé dans l’es­­pace à bord du Soyouz TMA-13 ? Il recon­­naît que c’est possible, mais il ne le pense pas. « Il n’y a pas de doute, je n’au­­rais pas été aussi inspiré », dit-il, ajou­­tant : « Enfin j’ima­­gine. » Le doute persiste, mais ce soupçon de méfiance pour­­rait bien illus­­trer davan­­tage la consis­­tance de l’ex­­pé­­rience. White et Beaver ont remarqué l’exis­­tence de senti­­ments simi­­laires chez d’autres astro­­nautes, surpris par leur acti­­visme de fraîche date. Les astro­­nautes défendent des causes envi­­ron­­ne­­men­­tales et huma­­ni­­taires depuis que John Glenn est devenu séna­­teur, mais il est diffi­­cile d’éva­­luer les résul­­tats des efforts de cette petite commu­­nauté. Avoir une fusée ne garan­­tit pas d’avoir une tribune poli­­tique. Mais la prochaine géné­­ra­­tion des voya­­geurs de l’es­­pace n’aura pas de problème de publi­­cité. On dit que Justin Bieber, Brad Pitt et Katy Perry seraient parmi les quelques 700 personnes à avoir fait une demande pour voler avec Virgin Galac­­tic. Il ne faut pas sous-esti­­mer le pouvoir d’une célé­­brité dotée d’une conscience écolo­­gique : la fonda­­tion de Leonardo DiCa­­prio a déjà récolté 40 millions de dollars en 2015, pour la protec­­tion des écosys­­tèmes rares et des espèces en voie de dispa­­ri­­tion. Yao Ming, presque à lui seul, a démoli le pres­­tige de la soupe d’ai­­le­­rons de requin en Chine.

Le nombre des poten­­tiels touristes spatiaux est en augmen­­ta­­tion.

On ne verra pas beau­­coup de joueurs de basket mettre le cap sur l’es­­pace – c’est un cauche­­mar logis­­tique –, mais ceux qui grimpent rapi­­de­­ment dans l’échelle sociale seront sans doute des acteurs majeurs dans d’autres domaines. Pour dire les choses simple­­ment : ils seront riches. Virgin prévoit de faire payer envi­­ron 250 000 dollars pour six heures de vol, ce qui limite consi­­dé­­ra­­ble­­ment leur clien­­tèle. Laeti­­tia, la femme de Garriott, qui est aussi prési­­dente d’Es­­cape dyna­­mics, travaille dur pour imagi­­ner un moyen de fabriquer des fusées réuti­­li­­sables, afin de faire tomber le prix d’une expé­­rience orbi­­tale complète en-dessous des dix millions de dollars. Un prix consi­­déré comme extrê­­me­­ment bas. Le nombre des touristes spatiaux poten­­tiels – c’est-à-dire de personnes qui disposent soit de reve­­nus astro­­no­­miques, soit d’une richesse person­­nelle – est en augmen­­ta­­tion. Comme cela a été déploré par de nombreux candi­­dats Démo­­crates, les 1 % les plus riches distan­­cient rapi­­de­­ment le reste des États-Unis. Qu’on consi­­dère ou non cette concen­­tra­­tion de richesses comme un problème social, le fait est qu’elle place une respon­­sa­­bi­­lité signi­­fi­­ca­­tive sur une petite partie de la popu­­la­­tion, qui montre la direc­­tion à prendre par le carac­­tère de ses dépenses. Et ce petit pour­­cen­­tage ne réalise pas cela de manière sensée. Les Améri­­cains les plus riches donnent actuel­­le­­ment propor­­tion­­nel­­le­­ment moins de leurs reve­­nus à des asso­­cia­­tions cari­­ta­­tives qu’ils n’en envoient en dona­­tions à des univer­­si­­tés privées comme Harvard. Si la tendance se pour­­suit – et c’est ce que les tendances font géné­­ra­­le­­ment – les 1 % les plus fortu­­nés pour­­raient déte­­nir la moitié de la richesse du monde dès l’an­­née prochaine. Nous allons nous retrou­­ver avec une sous-classe de demi-dieux. Que verront-ils, lorsque, là-haut dans l’es­­pace, ils regar­­de­­ront la Terre ? La réponse à cette ques­­tion, on la trouve chez le prix Nobel et écono­­miste Joseph Stiglitz, qui a mis au jour en 2013 le lien intrin­­sèque exis­­tant entre l’iné­­ga­­lité écono­­mique et le déve­­lop­­pe­­ment durable. Et ce lien est facile à voir depuis l’es­­pace, comme on peut s’en douter. Le réchauf­­fe­­ment clima­­tique risque de nuire davan­­tage aux pays les plus pauvres, et parti­­cu­­liè­­re­­ment à ceux situés au niveau des tropiques. À l’in­­té­­rieur même des pays, la pollu­­tion touche de manière dispro­­por­­tion­­née les caté­­go­­ries sociales aux reve­­nus les moins élevés.

Une étude de 2012 montre qu’une augmen­­ta­­tion de 10 % du nombre de personnes au chômage dans une popu­­la­­tion est liée à une expo­­si­­tion au carbone et aux parti­­cules de vana­­dium qui est de 20 % plus impor­­tante. Tout est visible depuis l’œil tout-puis­­sant des stations spatiales : les nuages de carbone et l’éro­­sion des deltas défilent. Le lien entre les couches sociales et les terres habi­­tées devient évident, de même que cette vérité : aider la Terre, c’est aussi aider les gens qui l’ha­­bitent.

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Le lance­­ment de Soyouz TMA-13
Crédits : NASA

« Les grands chefs d’en­­tre­­prise peuvent orien­­ter ces choses dans une direc­­tion globale satis­­fai­­sante », selon Garriott. « C’est ce que je leur demande », précise-t-il. Si quelqu’un ouvrait son propre crâne afin de lais­­ser voir son cortex céré­­bral, il aurait à se défaire de 30 à 40 % de sa tête pour pouvoir expo­­ser les aires du cerveau respon­­sables du proces­­sus visuel. Nous sommes des êtres visuels. Et le pouvoir de l’ef­­fet de surplomb semble­­rait prove­­nir de son carac­­tère fonda­­men­­ta­­le­­ment visuel. Regar­­der vers la Terre peut être une expé­­rience émotion­­nelle, mais cette expé­­rience n’est-elle pas aussi de nature intel­­lec­­tuelle ? En effet, la vue permet à la partie du cerveau qui est orien­­tée vers les images de saisir le concept de « Terre ». Peut-être n’est-il pas primor­­dial que monsieur Tout-le-monde se repré­­sente le carac­­tère chétif et la fragi­­lité de notre planète, mais il est primor­­dial que cela soit le cas des diri­­geants – autant de ceux qui sont élus, que des autres. Et on peut ici entre­­voir les pers­­pec­­tives éton­­nantes ouvertes par l’ef­­fet de surplomb : L’oc­­ca­­sion de faire de l’es­­pace une arme dans la guerre pour la prise de conscience globale. Que pense­­rait Donald Trump s’il voyait l’un de ses cours de golf entouré de déserts, à 400 kilo­­mètres de hauteur ? Que pense­­rait Jeb Bush du chan­­ge­­ment clima­­tique s’il obser­­vait la côte de la Floride ? Que ferait le pape d’un tel voyage ? Quand les premiers astro­­nautes sont reve­­nus de l’es­­pace, l’hu­­ma­­nité était curieuse de savoir ce qu’ils avaient appris des étoiles. Peut-être aurions-nous dû leur deman­­der ce qu’ils avaient appris de la Terre. Peut-être qu’il reste encore une chance d’ap­­prendre cela d’in­­di­­vi­­dus comme Garriott, qui ont les moyens d’agir à une échelle globale. ulyces-spacetourism-08


Traduit de l’an­­glais par Manon Havet d’après l’ar­­ticle « Space Tourism and the Over­­view Effect Will Trans­­form the One Percent », paru dans Inverse. Couver­­ture : La Terre vue depuis la Cupola de l’ISS.

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